‹ La BombardeChapitre 47 sur 62 · JEAN-JEANNOT-LA-JEANNOTIÈRE · texte numérisé non relu

JEAN-JEANNOT-LA-JEANNOTIÈRE

Au creux le plus frais de son pré, Ayant vidé sa gourde entière, Les poings clos, le nez empourpré, Un meulon de foin pour litière, Pour oreiller sa panetière, Sur les yeux son chapeau tiré, Dort Jean-Jeannot-La-Jeannotière, Et quand il dort, il dort serré.

Jean-Jeannot n'est pas mauvais homme M goffe ouvrier; seulement, Lorsque le midi vous assomme, Il ne trouve point d'agrément A suer sans trêve en trimant

Ainsi qu'une bète de somme.

Un peu flemmard, un brin gourmand,

Il aime à boire el faire un somme.

Peut-il pas vivre en paresseux?

Sa mère et lui sont à leur aise.

Ils ont du lait, du fruit, des œufs Qu'au marelle vend maman Tliérèse.

Ailleurs qu'en leur à Ire est leur braise. Avec ça l'on n'est pas de ceux Qui sont nés un vendredi treize, Sous l'étoile des malchanceux.

Pourtant contre sa destinée Jean-Jeannot rognonne souvent.

Il se plaint que chaque journée Soit pareille à celle d'avant.

Et que toujours en se levant Il sache dès la matinée De quel côté, ce soir, le vent Soufflera dans sa cheminée.

Autrement dit, il trouve un mais A tous les biens qu'on lui dispense; Et quoiqu'il ait bon lit, bon mets, Le gousset plein pour sa dépense,

Du lard aux reins comme à la panse, Et parfois au nez des plumets, Jean-Jeannot soufîre quand il pense :

« Il ne m'arrive rien jamais ! »

Ayant vidé sa gourde entière, Tantôt encore en s'endormant Jean-Jeannot voyait-là matière A ne pas s'endormir gaîment, Et c'est avec un grognement Pour ce nœud dans sa jarretière, • Que trop flemmard et trop gourmand Dort Jean-Jeannot-La-Jeannotière.

Tandis qu'ainsi désespéré Jean-Jeannot cuve au frais sa gourde, Sur les yeux son chapeau tiré, La tête lourde et Tàme gourde.

Tout à son chagrin qui Fensourde, Il respire bon gré mal gré Avec son nez de coquelourde La brise qui chante en son pré.

Or, cette brise, à ses narines, Ce qu'elle apporte en voltigeant, C'est le parfum blanc des farines

Que moud le moulin diligent, Changeant l'or des blés en argent, C'est, dans le tintin des clarines Sur la grand'route ramageant, La verte odeur des eaux marines.

Car le pré de Jean Poil-de-Lin Est au bas de la raide côte, Ayant pour crête le moulin ; La grand'route d'un pont le saute ; Et son autre bout se terreaute Au mur du cap en terre-plein Où contre la falaise haute Bat la mer à l'heure du plein.

Le meunier aux cheveux de laine Que la farine va poudrant Est le grand-père à Madeleine, Qui vous a, cela se comprend.

Tout le pays pour soupirant ; Car elle est riche, non vilaine.

Et jusqu'aux sous qu'elle vous rend Fleurent encor la marjolaine.

Sur la grand'route, le tintin Des clarines de la voiture

Nargue de son rire argentin

Le départ en maie posture

Du gueux François, dit Sans-Ceinture,

Qui, las de son maigre destin,

S'en va pieds nus vers Taventure

Au pays bleu de rincertaîn.

Plus loin, sans attendre qu'à l'aise Le bonheur lui vienne en dormant, Sur sa bisquine cancalaise Le gas Jacques, dit Fin-Normand, Réputé mauvais garnement, S'embarque au bas de la falaise Pour aller voir quel firmament Se mire en la mer cynghalaise.

Midi flambe dans l'air pâmé Et Madeleine est languissante.

Depuis le dernier mois de Mai, Elle prend souvent la descente Dévalant par l'ombreuse sente Au Ru-d'amour le bien nommé, Car on s'y plaît pour peu qu'on sente Besoin d'ouvrir son cœur fermé.

Madeleine est-elle donc prise?

Qui le dira"? Qui le saurait ?

Elle-même, fût-ce à la brise, ]\"a pas confié sou secret.

A qui le lui révélerait, Les yeux épanis de surprise, Elle répondrait sans apprêt Par un moqueur éclat de rise.

Car, si son cœur déjà se prend, Sor cœur, malgré qu'il en frissonne, En est le premier ignorant.

Madeleine, en bonne garçonne, N'entend que le mot clair qui sonne ; Et ce mot-là, petit ou grand, Jamais jusqu'ici pour personne Son cœur ne l'a dit en pleurant.

Et cependant, à la lontaine Du Ru-joli, du Ru-d'amour, Madeleine, la tant liautiiine, Sans y penser vient chaque jour.

Mélancolique, faire un tour.

Et pour battre la prétentaine Son cœur n'attend que le tambour Qui deviendra son capitaiue.

Mais cet heureux, élu parmi

Tous les férus de Madeleine,

Elle le veut queussi queumi

Son grand-père aux cheveux de laine,

Un fort gas de poitrine pleine

Et plus éveillé qu endormi.

Toi, tu ronfles à perdre haleine.

Pauvre Jean-Jeannot, mon ami.

Ayant vidé ta gourde entière,

Les poings clos, le nez empourpré,

Pour oreiller ta panetière,

Dormant si fort et si serré

Que tu parais t'ètre bourré

De tout le foin de la litière.

Ah! pourquoi dors-tu dans ton pré,

Mon Jean-Jeannot-La-Jeannotière ?

Tu n'es pas sot, tu n'es pas laid ; Ta mère, en quarante ans de glaine Sur les œufs, le fruit et le lait, A rempli d'or deux bas de laine; Vous avez des champs par la plaine ; Ah ! si tu savais ce qui plaît Au meunier comme à Madeleine !

Si ta volonté le voulait !

Si tu n'étais pas court d'iialeine Devant Touvrage au grand soleil, Si ta gourde moins souvent pleine Ne t'enflait pas tant de sommeil, C'est à toi, beau gas en éveil, Qae le vieux aux cheveux de laine Donnerait celle au teint vermeil Dont la peau sent la marjolaine.

Mais le Jean-Jeanuot n'entend pas.

Il dort, il ronfle, il continue A rêver qu'elle est sans appas, Son existence toute nue.

Où jamais aucune advenue N'apporte à ses quatre repas Un régal de chose inconnue.

Son existence pas à pas.

Il continue, il se lamente Que toute seule dans sa main Ne pousse pas la fleur charmante Qu'il ignore, baume ou jasmin, Mais qui changerait son chemin ; Ou bien il se dit : « Que je mente, « Si je ne la cherche demain ! »

Et sa tristesse s'en augmente.

Car il sait trop bien que pour lui Demain sera la même chose, Immanquablement, qu'aujourd'hui ; Car, partir, voilà ce qu'il n'ose; Il partirait au matin rose ; Mais, quand le midi rouge a lui.

Il ne part plus, il se repose ; Et Jeannot dort dans son ennui.

Et cependant, par la voiture

Dont les clarines font tintin,

Le gueux François, dit Sans-Ceinture,

Doit revenir, un beau matin,

Le ceinturon lourd de butin ;

Ayant, de capture en capture,

Au pays bleu de l'incertain.

Cueilli la fleur de l'aventure.

Et, vainqueur du Ilot écumant Où l'on n'a pas la vie à l'aise, Le gas Jacques, dit Fin-Normand, Sur sa bisquine cancalaise Doit revenir à la falaise, Après avoir, le garnement.

Pêche dans la mer cynghalaise Les perles de son firmament.

Et c'est entre eux que Madeleine, Ouvrant enfin son cœur fermé, Choisira, disant à voix pleine :

« Grand-père, celui que j'aimai, (( Le voilà bien ; donnez-le-mé. »

Et le vieux, aux cheveux de laine, Répondra : « C'est le mois de mai; « Coupez, petiots, la marjolaine! »

Celui qu'on n'aura pas élu En souffrira de maie envie; Mais quelque autre belle à sa glu Le reprendra, car c'est la vie Qu'amour d'autre amour soit suivie.

Par quoi le moins hustuberlu A malgré soi lame ravie.

Si que rien n'est jamais conclu.

D'ailleurs, même au cas qu'il en meure,

Etant de ces inconsolés

Qui méritaient la poire meure

Et ne s'en sont pas régalés.

Il aura cependant, allez,

Plus de joie à sa suprême heure,

Que Jean-Jeannot aux vœux gelés

Qui voudrait partir et demeure.

Les aventureux, les hardis, Ont peu ou prou leur Madeleine.

Mais ses yeux seront interdits A ceux-là qui, la panse pleine, Ronflent dans Therbe à perdre haleine.

Pour monter en son Paradis, Pour y cueillir la marjolaine, Réveillez-vous, tas d'engourdis!

D'une foi vive, ardente, entière.

D'un amour vaillant et têtu, Désirez-la, la belle altière Dont le corps céleste est vêtu D'astre, de gloire et de vertu!

Mais ton àme est un cimetière.

Tu dors toujours ! Pourquoi dors-tu, 0 Jean-Jeannot-la-Jeannotière ?

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