BIBI ET BIBI
C'était deux grands terribles marlous, Œillés et dentés comme des loups, Et Fun de l'autre si fort jaloux Qu'ils en étaient maigres, tels des clous.
Un soir de ribote, en se battant, Ils se sont cognés et saignés tant Que tous les deux dans le même instant Ils en ont crevé, le cœur content.
Que fais-tu, croque-mort ? J'en frémis.
Dans ton noir garno des endormis, Couchés ensemble, tu les as mis Au même trou, les deux ennemis.
• Qu'importe ! » a répondu d'un air fin Le macabre et suprême biffin, " Ces deux gaspards-là dans le coffin, « C'est la fin de tout, la fin, enfin 1 ■<
Et dans le monde entier, en effet, Pendant que le Camard s'esclaffait, Voilà qu'un grand silence s'est fait, Verbe de la Mort qui triomphait.
Mais soudain sous terre j'entendis
Ce colloque : « Va donc, eh ! radis î
— De quoi, eh ! navet? — Tu crois? — Tu dis !
Puis ce cri : « Debout, les dégourdis ! ••
Et du sol, poings en nœuds, yeux en clous, Toujours dentés ainsi que des loups, Et toujours l'un de l'autre jaloux, Sortent, se battant, les deux marions.
Et tous les morts, blancs, verts, violets, Crânes chauves, nez en triolets.
Hurlent, secouant leurs osselets « Ils vont se tuer ! Arrêtez-les ! »
Mais peau de balle et balai de crin ! Qui donc pourrait leur serrer le frein, Aux deux marions prenant du terrain Pour leur escrime à coups de surin ?
Pas toi, seigneur noir du noir manoir Et sergot blanc du blanc promenoir.
Vieux squelette au ventre en entonnoir, Chef blanc coiifé d'un galurin noir !
Ni toi, ni personne ! Et, cependant Qu'ils vont comme autrefois se lardant, Voici qu'autour d'eux, féroce, ardent.
Revit le monde en les regardant.
Car tu n'es qu'un pied, sous ton air fin, 0 macabre et suprême biflin Qui crus avoir mis dans le coffm Bibi-l'Amour et Bibi-la-Faim.
Et tu raisonnais comme un tambour
En disant enterrés sans retour
Les deux grands marions du contre-en-pour,
Bibi-la-Faim et Bibi-l'Amour.
LE SOLIPSE
A l'heure où la vie âpre et morose Remonte au cerveau ressuscité De la catacombale cité, Je suis parti sur mon cheval rose.
A l'heure où par les vallons fleuris Le chasseur matinal boit l'haleine De la sauge et de la marjolaine, J'ai somnolé sur mon cheval gris.
A l'heure où dans le champ de blé fauve Le moissonneur coupe à pleines mains L'espoir nourricier des lendemains.
J'ai rêvassé sur mon cheval mauve.
A riieure où sous le soleil de feu Les amants rafraîchissent leurs fièvres Par couples dont se joignent les lèvres, J'ai ricané sur mon cheval bleu.
A l'heure où la Guerre aux yeux de gouge
Soûle de ses farouches baisers
Les citoyens emmarseillaisés.
J'ai décampé sur mon cheval rouge. -
A l'heure où dans son nid bien couvert La gentille oiselle infatiguée Gave ses petits de la becquée, J'ai tout tué sur mon cheval vert,
A Theure où, vous demandant l'aumône.
Le mendiant du bord du chemin Vers votre cœur clos ouvre sa main, J'ai refusé sur mon cheval jaune.
A l'heure où d'un pas lourd, las et lent, Le laboureur rentre à sa chaumine.
Hâve avec sa mine de famine.
J'ai digéré sur mon cheval blanc.
A l'heure où même le plus impie Devient pieux et se sent toucher Par l'Angélus tintant au clocher, J'ai blasphémé sur mon cheval pie.
A l'heure où sur le mail promenoir C'est le repos du soir et la fête Pour tous ceux dont la journée est faite, J'ai sangloté sur mon cheval noir.
A l'heure où près des êtres qu'il aime L'agonisant qui sue en ses draps Vers ses chéris encor tend les bras, Je raie seul sur mon cheval blême.
A l'heure où l'on vomit le remord D'avoir été sans relâche un lâche, Me noyant dans ma déflaque en flache, Je vais mourir sur mon cheval mort.