LES TRISTES NOCES
Qnand tinta Theure attendue au beffroi Qu'on fianrait la tîlle du bon Roi,
La plus belle du monde, 11 arriva tant, tant de fiancés, Que les chemins en furent défoncés
Trente arpents à la ronde.
Elle devait se choisir son époux,
Fût-ce un gueux, gueux plus qu'un pouilleux sans poux,
La chose était promise I Il en vint donc de tous les acabits, De tous les poils et de tous les habits.
Même des sans chemise.
Le défilé Jura pendant cent jours.
Il en passait, il en passait toujours.
C'était comme une armée.
La belle enfant, levant sa blanche main, Faisait ranger sur le bord du chemin
Ceux qui Pavaient charmée.
Comme elle avait les yeux et le cœur las, Cent jours ensuite elle pris du soûlas,
Puis, rame réclaircie.
Recommença Texamen lentement.
Afin d'élire entre tous son amant
Avec srand' minutie.
Du premier choix dans ce peuple amoureux Étaient restés des bataillons nombreux.
Elle en fit la parade En conscience, en bon ordre, en détail. Elle marquait par un coup d'éventail
Chaque heureux camarade.
Ce nouveau choix prit du temps, vous pensez ! Des jours, des jours, y furent dépensés. Encore une centaine !
D'ailleurs la belle en eut tant de souci Qu elle y gagna tout net à ce coup-ci Une fièvre quartaine.
Et derechef cent jours il lui fallut Se reposer pour remettre en salut
Sa santé de pucelle.
Et cependant qu'elle délanguissait, Le temps fuyard passait et repassait • Sur son cheval sans selle.
En vain disait le bon Roi par moment : « Tu ne peux pas sempiternellement
« Demeurer fiancée.
— Sois patient, répondait-elle. Va, « Je trouverai ce que mon cœur rêva.
« Je ne suis point pressée. »
Du. dernier choix cinquante soupirants, Dûment triés, se tenaient sur les rangs,
Tous de beauté complète, Tous excellents, tous dignes du brevet. Entre ceux-là vraiment elle pouvait
Élire à l'aveuglette.
34' LA BOiinARDE
Mais elle y mit toujours le même soin, Et pour chacun, dès lors, elle eut besoin
De deux grandes journées.
Cent jours encor s'enfuirent à ce jeu.
Et des cent jours sur cent jours, peu à peu
Cela fait des années.
Car les cinquante, alors qu'ils furent vingt. Puis dix, puis cinq, puis trois, le choix devint
De moins en [moins rapide.
Une semaine à chacun il fallait.
Et puis un mois, et puis un an complet.
Le Roi tomba stupide.
Il n'avait plus sur les lèvres qu'un mot : « Épouse ! Épouse ! » Il voulait un marmot.
Mais elle : « Espère ! Espère ! »
Si bien qu'enfin, très vieux et très dolent, Il trépassa, tout triste, en s'en allant.
De n'être pas grand-père.
Quel âge alors avait en vérité La belle enfant? Je ne l'ai pas compté. Mais sa joue était blême.
Les gens, voyant se flétrir ses appas, Pris de pitié, disaient : « C'est de ne pas « Savoir celui qu'elle aime. »
Et cependant son miroir lui montrait.
En lamentable et lldèle portrait,
Sa beauté délleurie.
Et cependant, de cent jours en cent jours. Le temps galope et galope toujours
Sans qu'elle se marie.
Et cependant toujours elle se croit De clair teint frais et de corsage droit,
Et de jeune frimousse, Et ne voit pas dans la cour du château Qu'aux vieux pavés il vient un vieux manteau
Brodé d'herbe et de mousse.
Des trois derniers prétendants réservés L'un maintenant avait les yeux caves,
L'autre la barbe grise.
Seul, le troisième était demeuré beau.
Sur ses cheveux en ailes de corbeau
L'âge n'avait pas prise.
Le même éclat luisait dans ses regards, Si caressants, avec leurs feux hagards
Au chatoiement d'opale.
D'aucune ride il ne portait l'affront Sur le grain pur et lisse de son front
Tel que du marbre pale.
Fier et sanglé dans un collant pourpoint De velours noir, il ne fléchissait point
Sous le poids des années, Et de sa bouche aux propos enjôleurs Le rosier rose était toujours en fleurs
Que rien n'avait fanées.
Ah ! pour le coup, la belle plus longtemps Ne pouvait pas à ses choix hésitants
Accorder de remise.
<( Entre tous ceux, dit-elle, que j'aimais, « Vous restez seul et vainqueur désormais. (' Voici ma main promise ! »
Mais, comme alors elle tendait sa main, C'est un lambeau de jaune parchemin Qui sortit de sa manche,
Et son beau bras, autrefois si plaisant, D'un noir balai de sorcière à présent Semblait être le manche.
Le fiancé sourit d'un air joyeux ; Puis de l'orbite il ôta ses deux yeux
A Fopale irisée, '( Regardez donc, fit-il, la belle enfant, « Comme un époux doit être triomphant « D'avoir telle épousée 1 »
Dans le miroir terni des yeux hagards, La belle enfant, laissant choir ses regards.
Vit une vieille affreuse.
u Dieu ! quelle est donc l'aïeule que voilà? * S'écria-t-elle. Et l'autre ainsi parla:
« C'est vous, mon amoureuse. »
Et cependant que parlait l'amoureux,
Sous son front pur deux trous se faisaient creux.
Au lieu des yeux d'opale ; Et les cheveux s'envolaient de ce front Nu maintenant, tout nu, tout blanc, tout rond.
Crâne et non plus front pâle.
Adieu la bouche aux propos enjôleurs !
Adieu, rosier d'amour toujours en fleurs
A l'haleine lascive !
Trente-deux dents à sa place ont poussé Dans un rictus horrible et retroussé,
Sans lèvre et sans cencive.
Le velours noir du pourpoint en corset A disparu ; la chair qui l'emplissait
Est verte et violette.
Puis à son tour elle va se fondant.
Et notre belle enfin pour prétendant
N a plus rien qu'un squelette.
« Il est encor, dit la vieille, à mon gré. « Le temps perdu, je le rattraperai,
« Cher époux, que t'en semble ? »
— Soit ! répond-il, viens donc ! J'ai nom Trépas. ' Mels dans ma main ta main, et de ce pas
« Allons coucher ensemble. »
Et quand tinta l'heure noire au beffroi, Qu'on mariait la fille du bon Roi, Sonne, carillon, sonne,
Ce fut ton glas, ô belle sans amant ; Et Ton te fît un riche enterrement; Mais il n'y vint personne.