‹ La BombardeChapitre 6 sur 62 · LE GAS AUX TROIS PERES · texte numérisé non relu

LE GAS AUX TROIS PERES

Ils étaient trois capitaines, Cœurs mauvais, mines hautaines, Marco, marquis de Turin, Onfroy, roi des Aquitaines, Et Schwartzbar, baron du Rhin.

Ont fait, du haut de leur selle, Savoir aux gens de Xampcelle Que tous seraient mis en crcfix Si Doctrové la pucelle Ne couchait avec eux trois.

Doctrové ne représente

Qu'une humble gueuse gueusante ;

Mais, sous bure ou sous brocart, N'est pas fille mieux plaisante Dans tout le pays picard.

Regards couleur d'espérance.

Poil dor laqué de garance, Chair de lys incarnadin, Parmi les roses de France C'est la reine du jardin.

0 rame en eau de vaisselle

Qu'ont les bourgeois de Nampcelle

Au lieu de lever drapeaux,

Ils ont livré la pucelle

Pour sauver leurs sales peaux.

Elle est aux trois capitaines, Cœurs mauvais, mines hautaines, Marco, marquis de Turin, Onfroy, roi des Aquitaines, Et Schwartzbar. baron du Rhin.

Et les trois chefs de harpaille Ayant jeté sur la paille

La pucelle Doctrové,

Tous trois en ont fait ripaille,

Chacun à rognon crevé,

Tant, qu'en rentrant dans l'enceinte Des murs, Doctrové la sainte Eût dû payer quatre octrois : Pour elle, et pour être enceinte A la fois de tous les trois.

0 Tâme en infecte fange Qu'ont les bourgeois î A cet ange Ils devaient baiser les pieds.

0 l'âme en eau de vidange Qu'ont ces gros et gras soupiers !

Nul los î Pas même d'estime !

Quand accoucha leur victime, Sur le bâtard enfançon Triplement illégitime Les lâches ont fait chanson.

Et grâce aux bas vitupères De ces langues de vipères

Qui s'en gaussaient à gosjo, Le nom de Gas-aux-trois-Pères Fut le nom du mendigo.

Car mendigo, pauvre gosse Aux cheveux de chaume en brosse, Aux pieds nus, au nez morveux, Tel il vit, fretin précoce De Misère au noir verveux.

Mais quand même, pour pâture N'ayant rien que l'aventure Des aumônes qu'il truchait, Selon les lois de Nature Le fretin devint brochet.

A vivre en pleine bataille, De force on se ravitaille.

Et le bâtard aux poils droits A vingt ans avait la taille De ses pères les grands trois

Gigantesques capitaines,

Cœurs mauvais, mines hautaines,

Marco, marquis de Turin,

Onfroy, roi des Aquitaines,

Et Schwartzbar, baron du Rhin.

Sa mère alors était folle ;• Car enfin Raison s'envole A trop souffrir sans raison; Mais lui, tendre et bénévole, Lui promettait guérison.

Il lui disait : « Brave mère, <( Après tant de peine amère « Le sort te doit doux plaisir.

« Je sais quelle est ta chimère ; « Tu l'auras à ton loisir. »

Puis, aux bourgeois de. la ville « Je vous ferai, race vile, « Le nez contre le pavé, (' Parler de fa<;on civile « A ma mère Doctrové. »

Et le vaillant camarade Est parti battre Testrade

Au hasard des grands chemins.

Pour toute arme de parade

?s'a que sa trique à deux mains.

Trois ans plus tard, à Xampcelle,

Par la porte qu'il descelle

Il rentrait, le fier garçon,

A cheval, et de sa selle

Trois chefs blancs ornaient l'arcon,

Les chefs des trois capitaines, Cœurs mauvais, mines hautaines, Marco, marquis de Turin, Onfroy, roi des Aquitaines.

Et Schwartzbar, baron du Rhin.

Lors, à monseigneur Tévêque,

Curé de Saint-Vit-le-Vecque,

Il alla parler ainsi :

« Mariez ma mère avecque

« Les trois tronches que voici. »

Et comme au vieux tire-laine Il offrait bourse bien pleine

En serrant sa trique au poing, L'autre dit oui d'une haleine Et ne rétipola point.

Donc, dans Nampcelle marrie, A l'autel Sainte-Marie On mène en blanc Doctrové Qu'aux trois têtes il marie Sans passer un seul ave.

Après quoi, sur la grand'place, Aux bourgeois en populace Dit le gas aux trois papas :

« Ceux-là je mets en filasse « Qui ne s'agenouillent pas ! »

Et sous sa trique brandie Toute la cité mendie Grâce en baisant le pavé, Et chante palinodie A la pauvre Doctrové.

Dans Nampcelle-la-bourgeoise Ainsi naquit, fleur de l'Oise,

La gent de ce mendigo

A qui nul ne chercha noise

Du macabre conjungo

Conclu par chartes certaines Aux noms des trois capitaines, Marco, marquis de Turin, Onfroy, roi des Aquitaines, Et Schwartzbar, baron du Rhin.

LA GATTELINETTE

Par-devant maître Guy Goisnon, Juge et prudhomme de renom, Qui ne dit jamais oui ni non Tant que la cause n'est point nette^ Mise à la torture voici Barbe Cauchain, du bourg Bucy, Pour lui faire, sans mais ni si.

Clamer qu'elle est cattelinette.

« Par Dieu, ma fille, répondez, « Avant que les coins et les dés « Aux charbons ne soient échaudés

« Afin de vous mordre en chairs vives. « N'est-il pas vrai qu'aux vendredis « Datés du treize et jours maudits « Vous avez en votre taudis « Des merligaudiers pour convives ? »

La cattelinette pleurait, Mais sans rien dire ; et son secret Pour le tourmenteur déjà prêt Ne semblait pas poire encor mûre.

« Allez ! » dit maître Guy. Le feu Sous les coins et dés flambait bleu.

Coins et dés touchèrent un peu Barbe Cauchain. Pas un murmure !

« Par le Christ, la Vierge et les Saints, « Ne soyez pas, en vos desseins, « Diabolique ! Au bout des seins « La peau rose est en fraise tendre.

« Or, c'est là, juste, et n'en doutez, «< Là que, si vous ne m'écoutez, « Bons fers rouges seront boutés. »

Barbe semblait ne rien entendre.

« Par votre part du Paradis « (Qui, vos crimes une fois dits,

'( Vous reste encor), les vendredis

« Damnablement datés du treize

« (J'interroge ici sans courroux),

« Répondez, fille aux cheveux roux,

« Avec sorciers et loups-garous

'( Eu preniez-vous pas à votre aise ? »

La cattelinette, à présent, Comme d'un souvenir plaisant Souriait, mais en ne disant Toujours rien. Sa langue ne bouge.

Son regard fou pâme, alangui.

f< Elle est plus tenace qu'un gui.

'< Boutez aux seins ! dit maître Guy.

< A tétins roses baiser rouse !

— Pitié ! Pitié, juge très droit î

n Ah ! mes seins, où j'avais si froid, « Faut-il, parce qu on ne me croit, '( Qu'ils soient ainsi mués en braises ?

— Fille, si vous n'avouez pas, (* Le fer rouge dans vos appas

(' Ira, cherchant plus bas repas, '< Mordre la figue après les fraises.

— Pitié! Pitié, juge clément!

« Sur mon salut, j'en fais serment, « Je n'eus nul diable pour amant.

«. Fille de bien suis, sage, honnête...

— Avouez-vous? — Las ! hélas î non.

— Plus têtue elle est qu'un ânon.

0 Boutez aux seins ! » dit Guy Goisnon. « Boutez! » dit la cattelinette.

Avec des élans furibonds

Elle se tord. Mais vains, ses bonds !

Les bouts des seins sont deux charbons,

Noirs et fleurant corne brûlée.

« Allons, ma fille, ayez souci

« De ne point démentir ceci

(( Dont Fodeur de diable roussi

« Vous dit dûment ensorcelée.

— Point ne le suis ! — Aux entrechats

(( Des boucs, des crapauds et des chats, « Avec le diable tu couchas.

— Point ne le fis, je vous assure.

— Si fait. — Non pas, juge subtil.

— Allons, ma fille, faudra- t-il

« Mettre ce fer rouge en pistil « A la rose de ta luxure ?

— Mettez, puisqu'il vous plaît ainsi,

« Juge sans pudeur ni merci ! »

Dit, toute pâle et cœur transi,

La cattelinette dolente.

Le juge prit un air badin.

Puis : « Mettez î » dit-il. Et soudain.

Dans le pourpris incarnadin.

Le fer rouge en sifflant se plante.

Mais le juge béa, surpris,

Car, au lieu de pousser des cris.

En sentant dans ses flancs meurtris

Plonger ce fer qui les embrase,

Au lieu de mourir de douleurs.

Barbe riait emmi des pleurs,

Et ses yeux paraissaient deux fleurs

Suçant le soleil de l'extase.

En même temps, comme en chantant, Elle marmonnait : « Il m'entend ; « II vient, celui que j'aime tant ; « Il vient, Tami que je réclame; « Le diable pour qui je me bats

<i Et ciu'en vain je cherche aux sabbats, « Il est chez nous, il est en bas, « Il est en moi. Vive sa flamme ! »

Et ses grands yeux extasiés Étaient deux mystiques rosiers Que doucement vous arrosiez, Larmes de joie, à pleins calices. Larmes dont chacune ardemment S'offrait comme un pur diamant A l'invisible et rouge amant L'incendiant d'après délices.

Et parmi d'étranges accords De flûtes, de tambours, de cors.

Toutes les fibres de son corps Vibrant en délirante fête.

Mieux qu'aux magiques vendredis Datés du treize et jours maudits Elle eut sa part de paradis, Elle l'eut entière et parfaite.

Car la cattelinette enfin.

Mourant avec son Séraphin,

5t • LA BOMBARDE

But sa soif et mangea sa faim.

« C'est entendu, la cause est nette ! »

Conclut le juge en mots stridents ;

Et tout pâle, Tœil en dedans.

Fou de rut, il grinçait des dents,

Jaloux de la cattelinette.

HIEU

Page 1