‹ La BombardeChapitre 61 sur 62 · L'ALLANT · texte numérisé non relu

L'ALLANT

Par ces faubourgs pavés en galets, Las d'aller sans savoir où j'allais, Je fis halte au seuil de ce palais.

A longue étape douce est la halte, Fût-ce le dos à même l'asphalte Avec un traversin de basalte.

Après avoir tant et tant marché, C'est donc joyeux que je me couchai Sur ce lit dur, mais à bon marché.

Songez que je n'avais dans ma bourse Que sept sous pour suprême ressource, Autant qu'a d'étoiles la Grande Ourse,

Et qu'avec ra longtemps je devais Parmi tous ces étrangers mauvais Manger et boire jusqu'où je vais.

Où est-il, ce pays de mon rêve?

Je n'en sais rien ; mais je vais sans trêve

Vers sa bulle d"or qui toujours crève ;

Et, chaque soir, au bord du chemin

Je m'endoTs, le front lourd dans ma main,

Sur que là-bas je serai demain.

Or, ce soir-là, ma nuit fut fleurie ; Et de plus merveilleuse féerie Filleul de fée oncques n'eut Thoirie.

Ce palais, dont le seuil me servait De misérable et rude chevet Dans la brume froide pour duvet,

En voici les clefs que Ton m'apporte.

Qui? Des mains invisibles, n'importe !

Maître et seigneur, j'en ouvre la porte;

ô'^ LA BOMBARDE

Et J'entre, m'arrètant au parvis Où des gens que jamais je ne vis M'accueillent par de grands cris ravis.

Tandis que le bruit nous environne D'un triomphal orchestre en couronne (Jui fifre, tambourine et claironne,

Et qu'au dehors tonne le canon.

Saluant le his d'un gonfanon

Sur lequel flamboie, en or, mon nom.

Chargé de croix du col à la hanche.

Un vieux chambellan vers moi se penche,

Traînant jusqu'au sol sa barbe blanche.

« Béni soit, dit-il, l'heureux instant « Qui nous rend l'exilé qu'on attend ! " Je lai vu ; je puis mourir content. »

Puis : « Que Sa Grâce à ma suprême heure « Donne la joie, avant que je meure, « D'inspecter avec moi sa demeure

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« Pour qu'il soit devant tous déclar»^ « Si j'ai bien tout préparé, paré ! » Et je suivis le vieux chamarré.

Comme on était au cœur de Décembre, Un bon feu brûlait dans chaque chambre, Rose aux pétales de pourpre et d'ambre.

A cet air par la flamme adouci, D'autres roses fleurissaient aussi.

Des roses en roses, celles-ci,

Des roses comme je les préfère, Dont chacune de toutes diffère, Et par tas, à ne savoir qu'en faire,

A croire, soûl d'en avoir humé Le souffle d'ouragan parfumé, Qu'on y boit toute l'àme de Mai !

Dans ces chambres si gaîment fleuries Pendaient de riches tapisseries Où, sous l'orgueil de mes armoiries.

Revivait en tableaux meneilleux La noble histoire de mes aïeux, Dont la devise est : Nul ne fit mieux.

Dans la salle à manger, longue et large, Cent convives garnissaient la marge De la table ployant sous sa charge,

Soupes, poissons, viandes, venaisons, Légume et fruit des quatre saisons.

Vieux vins des plus célèbres maisons.

Deux estrades ! Chaque bout la sienne.

Sur Tune, une bande musicienne Jouant des czardas de mode ancienne.

Violoncelle, alto, violon, Hautbois, clarinette, et TAbsalon Qui se bat avec son cymbalon.

Sur l'autre, trois ballets gyraspères :

Javanaises muettes par paires De jaunes et câlines vipères ;

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Gitanas dont les bras envolés Chassent parmi les criards ollés Le taon piquant leurs reins affolés ;

Ouled-Naïls d'immobile torse

Dont le ventre fait des tours de force

OiiPriape prendrait une entorse.

« Tout cela, maître, n'est rien encor, » Me dit le vieux, « auprès du décor « Qui va surgir au son de ce cor. »

Et l'olifant qu'il vient de me tendre Avait une voix tellement tendre, Qu'en y soufflant je crus, à l'entendre,

Le cœur pris soudain de pâmoison,

Avoir bu le magique poison

Dont pour jamais on perd la raison.

Et je la perdis, tout à fait, certe, Et combien enchanté de la perte, A la fête qui m'était offerte.

C'était, dans une chambre aux satins Plus vaguement bleus et plus éteints Que ceux des plus délicats matins.

Sur un lit d'ébène et de dentelle, Une vierge qui dormait, et telle Que je me disais : « Existe-t-elle ? »

Et le vieux me répétait pourtant :

« Elle existe, et c'est vous quelle attend.

« Vous l'épouserez dans un instant. »

Je disais : « Quelle absurde pensée ! » Mais lui, l'allure calme et sensée :

« Cette vierge est votre fiancée. »

(( Ah! criai-je, si c'est vrai, cela, « Vite, tout de suite, éveillons-la î » Et ma voix tonnante l'appela.

Mais c'est moi-même alors qui m'éveille Sur le seuil du palais de merveille Où Je m'étais endormi la veille.

Les gens, les ileurs, la table, le bruit, Les danseuses, la vierge, tout fuit.

Et Je suis seul. Il fait encor nuit.

Mon corps brisé par sa couche dure

Est tout raidi de l'àpre froidure.

Et j'ai roulé près d'un tas d'ordure.

Dans le ciel gris le jour se levant Traîne un lambeau d'aube que le vent Secoue ainsi qu'un linceul mouvant.

A l'horizon déjà sur la plaine Commence à neiger la morne laine Dont ma route au matin sera pleine.

Las d'avance, mon cœur s'aveulit.

Comme je voudrais, dans le grand lit.

Que mon mariage s'accomplît !

Comme il serait doux et délectable, Assis devant l'opulente table.

D'y ruminer en bœuf à l'étable !

Ah ! peut-être, si je frappais là, (Qui sait ?) j aurais ma place au gala Et dans le lit qui m'ensorcela?

Mais, soudain, la voix cpii sans relâche Parle en moi, je Tentends qui se fâche Et qui me dit : « Debout, lâche, lâche !

« Allons, le marcheur, en marche, allons ! « Le but est loin ; les efforts sont longs. « Dresse-toi, brave, sur tes talons !

« Trouver là, derrière ces murailles, « Le repos, le bonheur, toi ! Tu railles ! « Ecoute la faim dans tes entrailles,

« Comme elle gronde, hein ! pauvre gueux !

« C'est la Misère ton maitre-queux,

« Et les heureux n'aiment jamais qu'eux.

« Donc, à ce beau palais où, béjaune,

« Tu t'es vu comme un roi sur son trône,

« Ne demande pas même une aumône.

« Mais, tes sept sous serrés dans ta main, « Reprends ton lamentable chemin « Vers là-bas où tu seras demain.

« Là-bas est le pays du vrai rêve,

« Et ton orgueil est d'aller sans trêve

0 Vers sa bulle d'or qui toujours crève.

« Ici c'est le pays des reclus

« Abdiquant tout espoir d'être élus

« Au paradis qu'ils ne clierchent plus.

« Ce palais et ce qui le décore,

« Et le baiser de cette pécore,

« Oh ! fuis-les, toi qui cherches encore !

Et, ragaillardi, quoique transi, Pour repartir debout me voici !

Mais quelqu'un tout bas me parle ainsi

« Que Votre Grâce, seigneur, nous reste ! « N'écoutez pas un conseil funeste, « Et dites-moi oui, d'un simple geste,

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< El venez, ne fût-ce qu'un instant, " Au palais où Ton vous aime tant, Piès de la belle (jui vous attend. »

Chargé de croix du col à la hanche, C'est le bon vieux qui vers moi se penche Traînant jusqu'au sol sa barbe blanche.

Ainsi, mon -onge et tous ses appâts Étaient réels et ne mentaient pas !

Vers «;a je n'avais qu'à faire un pas !

Et cependant, n'ayant dans ma bourse Que sept sous pour suprême ressource, Pauvre aussi pauvre que la Grande Ourse,

Je n'ai pas jeté même un coup d'oeil

Au palais dont me riait le seuil,

El dans l'air froid, sous le ciel en deuil,

Vers le pays fuyard de mon rêve, Vers le là-bas que je veux sans trêve, Vers la bulle d'or qui toujours crève,

EPILOGUES ;]S"

Je suis parti comme je devais,

Ventre creux, par les chemins mauvais,

Pour aller qui sait où? Mais j'y vais.

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