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LE FAISEUR D'HOMMES

Dans un hymne dont le verbe Était frais comme de Therbe, Quoique chaud comme les rais D'un soleil d'été superbe, Dans cet hymne chaud et frais, Il chantait tous les secrets.

Joie! Autour de lui, la plaine, A perte de vue, est pleine D'une foule Fécoutant Immobile et sans haleine, Tant lui paraît important Le moindre mot qu'elle entend.

Ainsi pense le poète, Ravi; car ce qu'il souhaite, C'est que tous aient bien compris, Ceux à l'âme d'alouette Autant que les hauts esprits.

Il ne veut pas d'autre prix.

Sa récompense suprême Est là. L'or, la gloire même, Il n'en a cure aujourd'hui.

Il attend, ô vous qu'il aime.

Qu'en vos pauvres yeux ait lui La clarté naissant de lui.

Mais, tandis qu'il chante et chante A voix toujours plus touchante, ?salle face à nul moment N'est ni bonne ni méchante, Et tous immuablement Gardent le même air dormant.

Soudain des rangs morts et mornes Sortit, lui montrant les cornes, Une ombre qui s'esclaffait :

« C'est de pavés et de bornes « Que ton auditoire est fait. « Et c'en était, en effet.

Mais lui : « Vision cornue, « Qu'importe! Je continue.

« Ces blocs peut-être, en retour.

« Grâce à ma voix ingénue, « Seront des hommes un jour.

« Oui sait!... A force d'amour!...

Et comme il chantait encore L'hymne d'amour et d'aurore Où son cœur s'exténuait, Il vit un sourire éclore Sur la face de muet D'un rocher qui remuait.

L'ESPEREUX

Du haut de la falaise haute

Où soufflent de ses quarante ans

Les durs autans, L'homme voit se perdre à la côte Les beaux bateaux de son printemps.

Ils s'en étaient allés naguère, Oui, naguère, voilà bien peu.

Par un ciel bleu, Chantant chants d'amour et de guerre Sous un pavillon vert et feu.

EPILOGUES 369

Les passagers et l'équipage, Vêtus des plus claires couleurs,

Coiffés de fleurs, Saluaient d'un joyeux tapage Les horizons ensorceleurs.

C'était toujours la bonne étoile Qu'ils voyaient la nuit se levant,

Et le bon vent Qui toujours grand-larguait leur toile ! Et jamais d'écueil à l'avant!

Ah ! ce matin de l'existence, Où l'on était si gai, si fier.

Sûr de la mer, Ce matin de prime partance, Quoi! ce n'était donc pas hier?

Hélas! non. Déjà vingt années Depuis que ce beau jour a lui!

Espoir enfui, Étoiles mortes, fleurs fanées, Comme tout est loin aujourd'hui!

Du haut de la falaise haute

Où soufflent de ses quarante ans

Les durs autans, L'homme voit se perdre à la côte Les beaux bateaux de son printemps.

Et de la merveilleuse flotte Il ne reste que des débris

Pris et repris Par la vague qui les ballotte, Noirs, dans ses crachats vert-de-eris.

L'homme descend jusqu'à la grève, Et, devant les bois, les agrès.

Vus de plus près.

Dans son cœur sanglotant se crève La poche à liel des vains regrets.

Et cependant, à la mer basse.

Tous ces lamentables fragments,

Ces ossements Des bateaux morts, il les ramasse.

Pieux, avec des doigts aimants.

EPILOGL'ES 371

Ah ! Pauvre homme, à quoi tu t'appliques ! D'un tel labeur quel est le prix?

De ces débris Que vas-tu faire ? Des reliques, Spectres de tes espoirs flétris?

Va, rentre dans ta morne hutte Où sèche un lit de goémons.

Rentre et dormons.

Tu n'as plus l'âge de la lutte, Les bras forts, les larges poumons.

Ton front est nu. Ta barbe est grise.

A lever les moindres fardeaux

Ton maigre dos Graque comme un tronc qui se brise.

Laisse ces ais et ces guindeaux.

Quel bien tirer de ces épaves?

Guindeaux pourris, ais vermoulus,

Rien ne tient plus.

C'est usé, rongé par les baves Des flux, des reflux et des flux.

Crois-tu que c'est <;a qu'il réclame Pour se remettre à flamboyer,

Ton noir foyer ?

Ce qu'il y rampe encor de flamme, Là-dessous tu vas le noyer.

Rentre plutôt, insensé, rentre.

Viens souffler sur ton pâle feu,

Viens vite, au lieu De rester, trempé jusqu'au ventre, A tant besogner pour si peu.

Mais non I II s'obstine avec rage, Et sous les gifles en poudrain

Du vent marin, Il recueille tout son naufrage Morceau par morceau, brin par brin.

Et de ce bois, de cette corde, Crispant ses doigts, arquant son dos,

Ais et guindeaux Il taille, raboute et raccorde.

Vieilles nefs, devenez radeaux !

Du haut de la falaise haute L'homme regarde au mauvais temps,

Sous les autans, Disparaître loin de la côte Les radeaux de ses cinquante ans.

0 sinistre et grotesque flotte I Pauvres matelots penaillons!

Toile en haillons Qui sur les mâts craquants grelotte !

Des torchons noirs pour pavillons !

Le vent est fou, la mer méchante.

Pas une étoile au ciel ne luit.

Tempête et nuit !

Pourtant, ces bougres-là, ça chante.

La foi du têtu les conduit.

Le sol de la neuve Amérique.

Que le premier espoir crevé

N'a pas trouvé.

Ils gardent, eux, l'espoir féerique Qu'ils vont là-bas lui dire Ave.

OÙ, là-bas? Sous quels cieux en flore ? Ils n'en savent rien. Lui non plus.

Mais vogue aux flux !

Quelqu'un la verra bien éclore, La Tbulé des derniers élus 1

Et l'homme est rentré dans sa hutte Pour rêver, couché sur le dos,

A ses radeaux.

Des hymnes de lyre et de flûte Lui font de sonores rideaux.

Elle revient, l'Armada folle 1 Sonnez, cloches ! Canons, tonnez !

Illuminez î Que l'humaine douleur s'envole ! Les jours futurs, les voilà nés !

0 paix, fleuris î 0 vin, ruisselle !

0 bon pain, tous te mangeront I

Dansez en rond !

C'est l'harmonie universelle.

Les cieux fermés se rouvriront.

EPrLOGUES

Du haut de la falaise haute L'homme, éveillé par les battants

Des noirs autans, Contemple, brisés à la côte, Les radeaux de ses soixante ans.

In bout de planche, un bout de toile, I/un et l'autre encore accrochés.

Que les rochers Mâchent avec leurs dents de squale.

Et que la mer vomit, mâchés.

C'est tout ce qui reste du rêve, Des matelots, de l'Armada

Qu'il commanda !

L'homme descendit sur la grève.

A l'horizon il regarda.

Puis, les bras las, la tête blanche, Sur la grande qui retentit.

Seul et petit.

Loque au vent, chevauchant sa planche, Le cœur plein d'espoir, il partit.

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