LES JOYEUX PENDUS
C'était un gas Bohémien Ne sachant ni tien ni mien,
Qui courait la campagne Avec deux ours enchaînés Par un anneau dans le nez.
La gaîté raccompagne.
Passe un soir près d un château Et fait toc toc au marteau
Qui pend à la grand'porte.
« Donnez du pain et du vin.
« Point ne donnerez en vain,
« Car le bonheur j'apporte.
« Je sais chanter des chansons h Qui font passer des frissons
« A qui sait les entendre. »
Et sa voix dès ce moment Caracoulait doucement,
A la fois rauque et tendre.
La dame était dans son lit.
Et soudain elle pâlit
Rien qu'à cette promesse.
De Fentendre, sans le voir, Il lui semblait recevoir
L'hostie à la grand'messe.
A sa suivante elle dit :
« Ouvre ! — Et si c'est un bandit! »
Lui répond la suivante.
« Bandit ou non, je le veux, « Ouvre ! J'ai dans mes cheveux
« Le vent d'amour qui vente. »
Et sitôt qu'il fut entré.
Elle eut le cœur chaviré D'une ivresse inconnue,
Et d'un geste ouvrant ses bras, Fit voler au loin les draps, Et pâma, toute nue.
Les deux ours, la chaîne au nez, N'ont pas l'air d'être étonnés,
Se couchent en silence ; Et le Bohémien non plus ^fe dit -de mots superflus ;
Mais sur elle il s'élance.
Dévêtu d'un tour de main, Nu, noir, poudreux du chemin,
Tout en feu, non de paille, Et jusqu'au matin naissant.
Dans le lit du maître absent
Elle et lui font ripaille.
C'est le jour ! Adieu, baisers !
La dame, aux membres brisés,
A s'endormir s'apprête.
Lors, dans un rire mauvais, Le Bohémien dit : « M'en vais.
« Nulle part ne m'arrête. »
o8 LA BOMBARDE
Mais la belle, sans émoi.
Lui répond : « Emmène-moi.
« ^'importe î Au bout du monde î 0 Car avec toi tout m'est bon.
(( Avec toi, mon vagabond,
0 Je serai vaaabonde.
- En plein air tu dormiras.
- J'y dormirai dans tes bras « Contre ton cœur serrée.
J'ai des jours sans pain souvent.
Mon seul pain, mon pain vivant, c Sera ta chair dorée.
— Viens donc, mais ne te plains pas « Si les soirs de bons repas
« Je passe mes ivresses « A battre ton corps meurtri.
— Les coups de toi, mon chéri, « Me seront des caresses. »
Et malgré toute raison, Elle a quitté sa maison.
Du gueux elle est compagne.
HIER o9
Avec les ours enchaînés Par un anneau dans le nez Elle court la campagne.
Le seigneur rentre au château Et fait toc toc au marteau.
« Pourquoi ma tourterelle « ^"est-elle pas sur la tour « A mieux guetter mon retour ?
« J'avais des fleurs pour elle.
— Las ! hélas ! jetez vos fleurs î » Répond la suivante en pleurs.
« La dame est en allée.
« Avec un gas bohémien « Ne sachant ni tien ni mien
H Elle a pris sa volée.
— Holà ! gens d'armes, varlets, « En selle, et poursuivons-les,
« Le gueux et sa compagne ! »
Et par monts, plaines et vaux, Au grand trotton des chevaux
Us courent la campagne.
Ils ont au creux d'un fossé Trouvé le couple enlacé,
Un seul corps à deux têtes.
Les paillards au dos mouvant Faisaient l'amour en plein vent
A la façon des bêtes.
Ils chantaient Talleluia Quand le seigneur s'écria,
En leur coupant l'haleine :
« Ho ! la chienne et le matin !
« Faut-il que telle putain
« Ce soit ma châtelaine !
— Châtelaine ne suis mais, »
Fit-elle. « Lui que j'aimais,
« Le gas m'a dit.: sois mienne î (' Et je suis sienne, il est mien.
« Avec le beau Bohémien
« La dame est Bohémienne. »
Le seigneur répond ceci :
« C'est en Bohémienne aussi « Que vous serez traitée.
« Sans vous confesser à Dieu, « Vous serez pendue, au lieu « D'être décapitée. »
Le Bohémien au barbon
Dit alors : h Voilà qu'est bon !
« Seigneur, tiens ta parole.
« Les Bohémiens, c'est connu, « On les pend le corps tout nu,
« Sexe sans banderole. »
Le seigneur dit : « Qu'il soit fait « Comme tu veux, en effet.
« J'y trouverai mon compte.
« Tels vous serez accrochés, « L'instrument de vos péchés
« Montrant à nu sa honte. »
Et c'est comme il avait dit Qu'il fut fait. On les pendit,
Elle et lui, sans chemise ; Et pour que leur long tourment Fût plus long, c'est lentement
Que leur mort fut permise.
Le seigneur les contemplait, Ravi de voir rendre laid
Leur visage en enseigne Qui se gonflait peu à peu Et devenait pourpre et bleu
Comme un meuron qui saigne.
« Vous qui vous trouviez charmant; « Baisez-vous donc, les amants! »
Criait-il, plein de rage.
« Comme dans votre fossé, « Faites un couple enlacé.
« Ho! paillards, à l'ouvrage! »
Et pour ce baiser hideux Il les poussait tous les deux,
Les cognant bouche à bouche Et voici que brusquement L'amante a senti l'amant
Contre sa chair qu'il touche ;
Et tout le corps du pendu Frénétique s'est tendu Au spasme d'agonie ;
Et la dame a regardé L'arc d'amour raide et bandé Vers la cible bénie.
Alors tout son cœur se fond Dans une extase sans fond,
Rien qu'à cette promesse.
Et dans ses yeux on peut voir Qu'il lui semble recevoir
L'hostie à la erand'messe.
Ainsi tous deux ils sont morts, N'ayant pas eu de remords,
Mais en plein adultère ; Et, s'il est d'autres séjours, Sans doute ils y font toujours
Ce qu'ils faisaient sur terre.