LE BON GILLE
Ils étaient trois frères jumeaux,
En vérité trois frères, Mais pour les biens et pour les maux
Avaient des goûts contraires, Pierre aimait la lutte et le bruit; François passait souvent la nuit
Le nez dans un vieux livre ; Et le bon^ Gille était de ceux Qui vivent doux et paresseux
Sans même se voir vivre.
Quand tous les trois eurent vingt ans, Leur père prit trois sommes
Et leur dit : « Mes fils, il est temps A De devenir des hommes.
« Dépensez-moi ces trois magots,
« Ainsi que vous ils sont égaux, « Jeu ai fait le partage.
f; Dépensez-les à votre gré !
(' Et selon, je déciderai « A qui mon héritage.
^ L'héritage est à celui-là
« Qui pendant une année f Aura fait le plus beau gala
« De la somme donnée, « En aura, pour le même prix, « Le plus goûté, le mieux appris
« De l'existence liumaine.
<' Allez, chacun avec sa part !
(1 Qu'un bon vent vous guide au départ 1
« Qu'un bon vent vous ramène ! »
Et les trois jumeaux sont partis
Par la campagne verte, Tous trois contents et bien lotis,
Tous à la découverte.
D'abord ils ont fait le chemin Se tenant tous trois par la main,
Chantant landerirette Et Ion lan laire et laire ô gai ; Mais bientôt François fatigué
Soupira : « Je m'arrête. »
Chanter à pied, quel jeu pour Sa
Très haute intelligence 1 Donc vers la ville il s'empressa
Prendre la diligence.
« Là-bas je me ferai, dit-il, « L'esprit de plus en plus subtil,
« Et dans un an, j "espère, « Je n'aurai, farci de savoir, « Qu'à tout répéter pour avoir
« L'héritage du père. »
Et cependant sur le chemin
Vont toujours Pierre et Gille Toujours se tenant par la main,
Cœur joyeux, pied agile.
1 out à coup vient au grand trot Ion, Sonnant dans sa trompe tonton,
Taine, tonton, tontaine.
Un cavalier, sabre au côté.
Et sur la croupe une beauté
Fait rise au capitaine.
« Holà ! dit-elle, compagnons,
« Voulez-vous qu'on vous cogne ?
« Chapeau bas ! Ou gare les gnons !
« Mon mille a de la pogne. »
Mais, à ces mots pleins de mépris, Pierre, grinçant des dents, a pris
Le cheval par la rêne, Et d'un fort poing bien asséné Sur la route a désarçonné
Le soudard et sa reine.
Le cavalier en resta mort
Et la gouge tremblante.
Mais soudain Pierre sans remord
Lui dit : « Belle insolente, « Tu me plais, n'aie aucun émoi « Et remonte en croupe avec moi
« Je suis aussi bon mâle. »
Et sonnant tontaine, tonton, Il vous l'emporte au grand trottou, '
Laissant Gille tout pâle.
Le bon Gille sur le chemin
Reste alors solitaire.
Prend le cadavre par la main
Et doucement l'enterre ;