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Puis il s'éloigne à travers champ Et va vers le soleil couchant
Jusqu'au bord d'une grève.
Où, devant la mer et les cieux Il s'abîme, silencieux,
Dans l'inllni du rêve.
Un an plus tard les trois enfants
Revenaient chez leur père, Pierre et François tout triomphants
Et Gille moins prospère.
Les deux premiers avec leur part Plus grosse encore qu'au départ.
L'un vaillant capitaine.
L'autre savant au nom connu, Et Gille le cul presque nu
En haillons de futaine.
Pierre s'expliqua le premier,
Car il était superbe Et tel que son rouge cimier
Il portait haut le verbe.
a Vieux, dit-il, moi seul sûrement « Je suis digne du testament
<t Que tu promis naguère.
« Moi seul je suis homme, en effet.
« Depuis un an ce que j'ai fart, « C'est l'amour et la guerre.
u Cœur mis à mal, fort éventré,
« Pour moi, c'est tout de même. « Partout en vainqueur suis entré,
« Et quand j'y suis, on m'aime.
« J'ai dépensé tous tes écus, « Mais me suis fait par les vaincus
« Regarnir l'escarcelle.
« Devant mon désir excité, « Il n'est bourse, fille ou cité
« Qui soit longtemps pucelle.
« J'ai vu des pays merveilleux
« Et les ai mis en cendre.
« On m'a dit qu'entre mes aïeux
« Je comptais Alexandre.
(( Ai-je fait assez beau gala?
« Quant à ma sagesse, entends-la :
« L'important, c'est de vi\Te, « Et pour vivre le mieux, le plus, « Sans vœux fous, sans mots superflus,
« Il s'agit d'agir, ivre. »
A son tour s'expliqua François,
Lequel d'un ton plus calme Dit : « S'il agit, moi, je conçois.
(( A moi revient la palme.
« Que signifie un univers « Où Ton marche à tort à travers ?
« Foin de l'orgie immonde !
« Le seul homme, le vraiment grand,
C'est celui dont l'esprit comprend
« La formule du monde.
« La force dont Pierre a l'emploi,
« Il devra s'y soumettre.
« Si j'en ai découvert la loi,
<( Moi seul j'en suis le maître.
« Du souci d'être un animal « Et d'agir bien ou d'agir mal,
« Savoir, tu me délivres.
0 Et voilà pourquoi je conclus « Que vivre le mieux et le plus
« C'est vivre par les livres. »
Le père ici l'interrogeant
Dit à François: « Grand homme, « Pourquoi gardas-tu ton argent,
" Enflant même la somme ?
LÀ BOMBARDB
— C'est que, fit l'autre, étant malin, « Je sais fort bien qu'un gousset plei»
« Sert à pas mal de choses ; « Et je m'épargne le danger « De chercher sans boire et manger
(' Les effets et les causes. »
Pendant les si, mais, car, pourquoi,
De François et de Pierre, Le bon Gille était resté coi,
Assis sur une pierre.
Il marmonnait un vague chant, Et son regard vers le couchant
Se perdait dans l'espace, Humant, immobile et muet, Le ciel dont le décor muait
A la brise qui passe.
« Et toi Gille, tu ne dis rien? »
Fit le père au pauvre être.
« Dans le néant aérien
« Que vois-tu donc paraître ?
« Est-ce ton magot dispersé,
(' Que tu perdis, panier percé, (' Si j'en juge à ta mine ?
« Ta culotte montre ta peau f( Et par ses trous flotte un drapeau « De konte et de famine.
— Hélas ! mon père, grand pardon ! »
Répond le triste sire.
« L'argent dont vous m'aviez fait don
w A fondu comme cire.
« Tandis qu'au ciel je contemplais « Ces jardins, ces tours, ces palais
« Où je voulais me rendre, « Les gueux passant sur le chemin '( M'ont pris mon argent dans la main
« Et je les laissais prendre.
« Car là-haut sont les vrais trésors,
« Là-haut, dans les féeries.
« Voyez ces argents et ces ors !
« Voyez ces pierreries !
« Argents célestes, ors divins I « Pierres coulant comme des vins 1
« Mines toujours fécondes I « Diamants, rubis et saphirs I « Tous les Pérous, tous les Ophirs
« Et toutes les Golcondes !
« Ayant tout cela, fallait-il
« Convoiter davantage ?
« Que le vaillant et le subtil
(( Aient donc votre héritage !
« Ou mieux encor, si vous m'en croyez, (' Père, à vous-même l'octroyez,
« Car il vous ferait faute. »
Et Gille, embrassant de plein cœur Le vieux, le sage et le vaincjueur.
S'en retourne à la côte.
Les trois autres, le jugeant fou,
L'ont laissé mettre en route Sans lui jeter un pauvre sou
Pour casser une croûte.
Mais, le cul nu, le ventre creux.
Plus qu'eux le bon Gille est heureux;
Car, même s'il en crève.
Il a trouvé le vrai moyen De vivre plus, de vivre bien,
Puisqu'il vit dans un rêve.
VU