L'ADJOINT. — LE VÉTÉRINAIRE
LE VÉTÉRINAIRE, s^adrcssant à remployé.
Mais je vas pas à Paris.
l'employé, au dehors.
Où allez-vous ?
LE vétérinaire
A Trépigny-les-Oursins, au mariage de ma fille.
l'employé, au dehors.
C'est votre train. Nous nous arrêtons à Trépigny-les- Oursins pour laisser descendre toutes les vieilles moules de la création.
LE VÉTÉRINAIRE
Excusez, Monsieur, car c'est la première fois que je voyage.
l'employé, au dehors.
Ça se voit !
le vétérinaire^ à lui-même.
A quoi que ça se voit? Si je ne voyage pas, ce n'est pas parce que je n'ai pas d'argent, c'est parce que j'ai peur. Oui, j'ai peur des anarchistes; c'est une idée Hxe chez moi. J'ai consulté un jour une somnambule qui m'a dit : « Monsieur le Vétérinaire, car je suis le vétérinaire de Saint-Ambroise, vous ne mourrez pas dans votre lit : vous mourrez de la main d'un anarchiste. A Saint- Ambroise, il n'y a pas d'anarchistes, mais sur les grandes routes, c'est autre chose, et il a tallu le mariage de ma tille avec le fils dcl'adjoint de Fouilly-les-Oies pour me décider à affronter un voyage de deux heures. Que ne ferait-on pour ses enfants ! {Apercevant et montrant l'adjoint qui ronjîe) Un voyageur! Il a une vilaine mine. Il ronfle d'une façon peu naturelle.
l'adjoint, rêvant.
Du sang ! Du sang !
le vétérinaire, s'assej'ant à l'autre bout du canapé. Il rêve.
l'adjoint, rêvant.
Du sang !
LE vétérinaire
Il parle de sang., ci le train part.
l'adjoint, rrvant.
Oui, oui, mes mains sont pleines de sang.
LE VÉTÉRINAIRE
C'est un assassin.
l'adjoint, rêvant.
Ne touchez pas à la bombe !
La bombe ! C'est un anarchiste.
l'adjoint, rêvant.
Tu me diras des nouvelles de la marmite.
LE vétérinaire
La marmite, il n'y a plus de doute.
l'adjoint, rêvant.
Le couteau, où est le couteau ?
LE VÉTÉRINAIRE
Mes jours sont comptés. Les somnambules ne se trompent jamais !
l'adjoint, rêvant.
Oui, je te dis que c'est une bombe !
LE VÉTÉRINAIRE, SC levawt.
Si je frappais à côté.
l'adjoint, rêvant.
Quant à la marmite, c'est moi qui l'ai préparée !
LE VÉTÉRINAIRE, frappant sur le dos du canapé. Le misérable !
l'adjoint, se réveillant.
Qu'est-ce qu'il y a ?
LE VÉTÉRINAIRE
Rien, rien, monsieur, c'est... c'est un tic nerveux.
l'adjoint, montrant ses paquets.
Faites attention à ne pjs renverser ces deux paquets.
LE VÉTÉRINAIRE
C'est donc fragile ?
JeVous crois. (Montrant le seau) C'est une bombe.
LE vétérinaire
Il avoue.
LE vétérinaire, montrant la marmite.
Et ça c'est une marmite.
l'adjoint Quel cynisme !
LE vétérinaire Et vous la destinez ?
l'adjoint
A la noce de la fille du vétérinaire de Saint-Ambroise.
LE v.c:térinairk, à part.
C'est bien v;a. La main invisible du destin va écrire mon Manéy Thécel, Phares sur la salle du festin de noce.
l'adjoint, montrant le panier,
Ca c'est un Hlet de cochon.
le vétérinaire, à part.
Dans le langage anarchiste, cela veut dire un tilct de bourgeois. [Haut] Et il a été luc avec de la dv... ?
l'adjoint, l'interrompant.
Non, avec un couteau. C'est moi qui ai fait l'opération.
le vétérinaire
El vous n'avez pas de remords ?
Oh ! si fait bien. Je vois du sang dans mes rêves !
LE VÉTÉRINAIRK
C'est l'aiguillon du remords. Allons, mon ami, revenez à de meilleurs sentiments, ce que vous avez fait est mal.
l'adjoint, à part.
Il est de la société protectrice des animaux.
LE VÉTÉRINAIRE
Vous ne réformerez pas la société par la violence.
l'adjoint, à part.
Qu'est-ce qu'il dit ?
le VÉTÉRINAIRE
Celui qui se sert de Fépée, périra par l'épée.
l'adjoint Dame, il fallait bien qu'il meure.
LE VÉTÉRINAIRE
Pourquoi, mon ami, pourquoi?
l'adjoint J^vais promis d'apporter un filet de cochon.
LE vétérinaire
Comme Judith, apportant, au camp de l'ennemi, la tête sanglante d'Holopherne.
l'adjoint, dpart.
Qu'est-ce qu'il bafouille encore ? [Haut] Et vous savez, ce n'était pas un cochon ordinaire, c'était un vrai bourgeois engraissé. Il ne pouvait plus remuer.
le vétérinaire, à part.
Pauvres bourgeois ! (Haut) Et pourquoi avez-vous choisi celui-là plutôt qu'un autre ? Il était sans doute décoré ?
l'adjoint
Décoré, non ; primé, oui. Je parie que vous ne sauriez pas vous servir de la bombe.
LE VÉTÉKINAIRE
Certainement non, mon ami, mais n'y touchez pas.
l'adjoint Ah ! elle jettera un froid parmi les assistants.
LE VÉTÉRINAIRE
Certainement, monsieur, certainement. Onseraitrefroidi à moins.
l'adjoint
Et elle est pour cinquante personnes !
LE VÉTÉRINAIRE
Sans approuver vos théories, monsieur, je suis obligé de reconnaître que la science a fait de grands progrés. Dire que dans ce petit seau il y a...
l'adjoint
Oui, monsieur, je peux faire le bonheur de cinquante personnes avec ça.
LE VÉTÉRINAIRE, à ;7tir/.
Le bonheur ! Il a dit le bonheur ! (Haut) Et, serais-je indiscret de vous demander pourquoi vous avez choisi cette noce comme terrain de vos exploits ?
l'adjoint, à part.
Je n'ai pas besoin de lui dire qui je suis, je n'aime pas à me vanter. {Haut) Dame, il laui bien se meure au niveau. Le papa de la mariée est un richard.
LK VK ri.uiN.\iRi:
Ah ! c'est parce que c'est un richard... (i4 /^ar/l La somnambule avait raison : c'est moi qui suis visé.
i,'.\njoiN I Oui, une bombe, s'a lui fera de l'ertet.
— lO — LE VÉTÉRINAIRE
Oh ! certainement.
l'adjoint Il sera épaté !
LE VÉTÉRINAIRE
On le serait à moins.
l'adjoint
Et puis, s'il ne la digère pas, ça l'enverra dans l'autre monde^ ce sera un petit malheur pour lui et un grand bonheur pour les héritiers.
LE VÉTÉRINAIRE, à part.
Vous voyez bien que la somnambule avait raison.
l'adjoint
Oh ! ça va être une fête épatante. Ily a déjeuner, dîner; après le dîner nous allons les faire sauter.
Ah ! c'est après le dîner ?
l'adjoint, â part.
Tiens ! il ne voudrait pas que le bal ait lieu avant le dîner, voyons.
LE VÉTÉRINAIRE
Et vous n'épargnez personne ?
l'adjoint Comment !
LE VÉTÉRINAIRE
Tout le monde sautera ?
l'adjoint Tout le monde, même le vieux vétérinaire.
LE vétérinaire
Surtout.