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La bonne aventure

Il existait, il y a quelques années, dans l'une des plus ieilles et des plus sombres maisons de hrue Saint-Avoyef ne devineresse nommée madame Grosmanche.

Celle femme menait une vie bizarre, , ne sortait presuo jamais du petit appartement qu'elle occupait au qua- 'ième étage; vivait absolument seule, et quelquefois sa orte restait longtemps fermée, non-seulement à la porère de sa maison, chargée de lui apporter sa quotidienne l maigre pitance, mais encore aux nombreux clients atrés par sa renommée.

LA BONNE WENTURE, T. 1. 1

La première fois que madame Grosmanche s'était ainsi claquemurée chez elle, la portière, alarmée de ne recevoir aucune réponse, après avoir longtemps et bruyamment sonné et frappé, crut à quelque sinistre accident et courut faire sa déclaration chez le commissaire; celui-ci vint, et, après plusieurs appels inutiles, fit forcer la porte de la nécromancienne.

On trouva madame Grosmanche en proie à une sortede profond sommeil léthargique; un jeune médecin du voisinage, homme assez bizarre, mais d'un grand savoir, le docteur Boivaquet, fut aussitôt mandé; il parvint, non sans peine, à tirer la nécromancienne de son état comateux, ainsi qu'il disait; mais celle-ci, revenue à ellemême, témoigna d'un grand courroux, maltraita fort sa portière et le médecin, s'écriant : «qu'elle était libre de s'enfermer chez elle autant de temps qu'il lui convenait et de tenir sa porte close à tout le monde; qu'elle ne voulait pas être troublée dans ses méditations; qu'une fois pour toutes, enfin, elle entendait rester, si cela lui convenait, deux jours, quatre jours, vingt jours, un mois et plus, sans donner signe d'existence, notifiant h la portière qu'elle quitterait la maison si l'on se permettait de violer encore son domicile.

Depuis cette époque, l'on remarqua que le, docteur Bonaquet vint parfois visiter la nécromancienne.

Était-ce comme médecin, comme ami ou comme client? L'on ne savait.

Les recommandations de madame Grosmanche, au sujet de l'inviolabilité de son domicile, furent cependant enfreintes en deux occasions; la première fois, sa demeure avait été fermée pendant onze ou douze jours; elle n'avait reçu du dehors aucun aliment; bien souvent la portière était allée écouter à la porte de la devineresse, le plus

7 — grand silence régnait au dedans. Enfin, soil réelle inquiétude, soit insurmontable curiosité, cette femme prit sur elle de faire de nouveau forcer le mystérieux logis; on y entra, mais Ton ne trouva personne.

La portière jura ses grands dieux qu'il était impossible que madame Grosmanche fût sortie sans avoir été aperçue; on fit dans l'appartement les plus minutieuses perquisitions. Elles furent vaines, et rien pourtant ne prouva qu'il y eût une double issue. La porte de cette mystérieuse demeure venait d'être refermée sur les investigateurs surpris et désappointés, lorsque soudain elle s'entre-bailla et l'on entendit la voix de la devineresse qui recommandait à la portière de déposer le lendemain matin, comme d'habitude, dans l'embrasure de la fenêtre du carréy une tasse de lait et un morceau de pain, nourriture ordinaire de madame Grosmanche.

Une seconde fois, Vantredela sorcière fut encore violé, mais dans des circonstances plus graves que lors de la première. Depuis plusieurs jours, madame Grosmanche n'avait pas donné signe de vie. C'était le soir, une forte odeur de brûlé se répandit tout à coup dans l'escalier ; évidemment, cette odeur provenaitde 'appartement de la devineresse; on y courut, la porte fut forcée, l'on trouva la première pièce remplie d'une fumée assez épaisse, et au milieu du sol carrelé, l'on vit les débris noircis d'un nombre assez considérable de papiers récemment livrés aux flammes; dans la pièce voisine, madame Grosmanche était couchée toute habillée sur son lit, la figure cadavéreuse, les yeux fixes, ternes, la bouche entr'ouverte et sans souffle, les membres roidis. On la crut morte. Mais bientôt on vit entrer le docteur Bonaquet, amené là sans doute par hasard et fort à point; personne ne l'avait été prévenir. Il renvoya, à leur grand regret, les voisines et

les commères; dit qu'il se chargeait de tout, s'enferma durant toute la nuit avec la prétendue morte; au malin, descendit et pria la portière de monter chezniadame Grosmanche.

La devineresse semblait être en parfaite santé; elle se montra courroucée d'être ainsi continuellement assiégée dans sa demeure; et comme la portière lui fit observer qu'une forte odeur de brûlé provenant de son appartement s'était répandue dans la maison, la plus simple prudence avait exigé que l'on entrât aussitôt chez elle, madame Grosmanche répondit qu'elle ne savait pas ce que cela voulait dire, que depuis plusieurs jours, elle n'avait ni bougé de son lit, ni allumé de feu; la portière lui montra sur le carreau noirci les cendres des papiers brûlés la veille. Madame Grosmanche parut d'abord stupéfaite de cet incident; puis, après un moment de réflexion, elle répondit que c'était bien... qu'elle savait de quoi il s'agissait.

Toutes ces singularités répétées, exagérées par les échos de ce quartier populeux, étaient même parvenues dans les régions habitées, comme on dit, par le beau monde; la renommée de la devineresse, ainsi considérablement grandie, attirait chez elle une énorme affluence de clients ou de curieux de toute sorte;mais bien souvent clients et curieux montaient en vain les quatre étages de madame Grosmanche; en effet, elle ne donnait ses consultations qu'en suite de ses retraites ou de ses disparitions mystérieuses; puis elle restait de nouveau pendant quelque temps sans recevoir personne; son désintéressement était d'ailleurs connu, elle ne taxait pas, acceptait ce qu'on lui donnait, et encore, dès que la recette s'élevait à une somme très-modique, dès que sa tirelire d'argile où l'on déposait les offrandes était remplie, madame

Grosmanche ne demandait rien à ceux de ses clients qui se présentaient.

Il faut bien le dire; un nombre considérable de personnes, curieuses de voir se lever pour elles un coin du voile qui cache l'avenir, affluait chez la devineresse par une faiblesse puérile et dans un espoir insensé. Soit; mais à cette puérile faiblesse, à cet espoir insensé, combien d'excellents esprits, combien de caractères fortement trempés ont parfois succombé? Qui ne sait, entre autres, les étranges et mystérieux rapports de l'empereur i4/ea;a?ic/re et de madame de Krudenerl Qui ne sait les incroyables prédictions fuites à l'impératrice Joséphine, prédictions plus incroyablement encore réalisées? Qui ne sait enfin de quelle manière a été parfois jugée la nécromancie par Benjamin Constant, l'un des esprits les plus profonds, les plus logiques et les plus vigoureux de ce siècle? Et puis encore, qui ne sait que trop souvent les sentiments tendres, passionnés, ont chez les femmes surtout, à quelque classe qu'elles appartiennent, une remarquable tendance à la sui)erstilion ou à la fatalité. Sera-t-on fidèlement aimée'?

Sera-t-on longtemps aimée?

Telles sont presque toujours les questions d'avenir que les femmes de toutes conditions, ignorantes ou éclairées, sottes ou spirituelles, laides ou jolies, viennent poser à la cartomancie. Bien peu sont poussées à consulter l'avenir par espérances cupides ou par ambitieuses visées.

Maintenant que les prédictions les plus extraordinaires se soient réalisées, personne n'en doute. Que d'autres prédictions, au contraire, et en bien plus grand nombre, il est vrai, aient toujours été de vaines et grossières piperies, personne non plus n'en doute. Mais lorsque les devineresses ont prédit rigoureusement juste! Est-ce ha-

sard, charlatanisme ou prescience! On l'ignore. Certains phénomènes de seconde vue n'onl-ils pas acquis un tel degré d'évidence qu'il semble aussi fou de vouioir les contester que les expliquer.

Or, vers le milieu de l'année 1841, madame Grosmanche, après être restée invisible pendant assez longtemps,avait réouvert sa porte à ses clients anciens et nouveaux; elle ne donnait jamais ses audiences qae de nuit. En voici la raison : son appartement se composait d'une entrée, d'une seconde pièce formant salon, et enfin de sa chambre à coucher, où elle donnait ses audiences; ces trois pièces se commandaient. Or, presque toujours les personnes qui vont se faire dire la bonne aventure aiment à conserver leur incognito, incognito très-facile à garder au milieu de l'obscurité profonde qui régnait dans les deux pièces dont était précédée la chambre à coucher de la devineresse. L'on entrait chez elle introduit par la portière, qui, montant avec chaque client, lui ouvrait la première porte; ainsi invisibles les uns aux autres, les visiteurs attendaient au milieu des ténèbres; chaque audience terminée, la devineresse prenait son client par la main, lui faisait traverser les deux chambres noires, le conduisait jusqu'à la porte de l'escalier, puis, en revenant, e!le appelait par numéro d'ordre délivré par la portière à chaque survenant) la personne qui devait remplacer le visiteur sortant.

Les scènes suivantes se passaient au commencement du mois de juin.

Madame Grosmanche venait de refermer sa porte sur quelqu'un qu'elle avait reconduit; elle traversa l'antichambre et rentra dans le salon qui, nous le répétons, était aussi complètement obscur.

— Combien y a-l-il encore de numéros? demanda

madame Grosmanchc d'une voix douce, jeune et vibrante. Veuillez vous compter, je vous prie. — Comment, madame la sorcière, dit une voix de femme avec un accent moqueur, vous qui savez tout, vous nous demandez combien nous sommes ici? — Veuillez vous compter, je vous prie, répéta la devineresse sans répondre à ce sarcasme. — Eh bien! moi, j'ai le n'* i, dit la voix qui venait de mettre en doute la sagacité de la nécromancienne. — Moi, le n° 2, dit une autre voix de femme. — Moi... le n" 5, dit encore une voix de femme.

La devineresse, au lieu d'introduire sur-le-champ et selon sa coutume l'une de ces trois personnes, resta tout à coup immobile au milieu d'elles, comme s'il était survenu quelque brusque incident.

Il régnait dans cette pièce autant d'obscurité que de silence. Silence si profond que l'on pouvait entendre la respiration pour ainsi dire haletante de la devineresse, alors en proie à une émotion violente et soudaine.

Mais bientôt le sceptique n» 1 éleva de nouveau la voix et dit gaiement :

— Ah çà, madame la sorcière, allons-nous rester ainsi longtemps dans les ténèbres? J'ai le droit d'entrer la première, et j'ai grande hâte de savoir ma bonne aventure.

Madame Grosmanche resta toujours silencieuse et immobile, murmurant cependant de temps à autre et à voix basse :

— C'est étrange... trois femmes! quel est ce lien? quel est ce lien?

Enfin, après quelques instants de méditation, la devineresse dit en ouvrant à demi la porte de sa chambre :

— Venez le ndméro 2. — Un instant, j'ai le numéro 4, dit vivement la voix railleuse, et je tiens à mon rang, moi. — C'est vrai, répondit madame Grosmanche avec

un accent singulier et en appuyant d'une manière significative sur les mots suivants : Vous tenez à votre rang, madame..,. Oui, vous y tenez beaucoup à votre rang.

Le sceptique numéro 1 fut si surpris, si décontenancé par la réponse de madame Grosmanche, qu'il ne souffla pas mot et qu'il laissa sans la moindre réclamation le numéro 2 suivre la devineresse dans la chambre cabalistique dont la porte se referma aussitôt.

La chambre à coucher de la nécromancienne était d'une propreté merveilleuse, mais d'une simplicité Spartiate. Une lampe voilée l'éclairait faiblement; un lit de fer^ une table, quatre chaises, une haute armoire et une commode de noyer, en composaient l'ameublement; les murailles, recouvertes d'un papier vert, étaient nues; l'on n'y remarquait aucun de ces emblèmes cabalistiques, tels que hijoux, crocodiles ou serpents empaillés, destinés à impressionner le vulgaire.

Le seul engin magique que possédât la devineresse était un grand vase de cristal de la forme d'un cône renversé, rempli d'une eau limpide et placé sur la table, à côté de plusieurs jeux de cartes et d'une boîte renfermant plusieurs petites médailles d'or, d'argent et de fer, de la grandeur d'une pièce de cinq sous, et sur lesquelles on voyait gravés certains signes mystérieux.

Madame Grosmanche était-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, bien ou mal faite? Ses clients l'ignoraient absolument; car elle ne donnait ses audiences que revêtue

d'une sorte d'ample domino noir, h camail et à cagoule, où l'on n'apercevait que deux ouvertures pour les yeux qui du moins semblaient être beaux et brillants.

Le n° 2, très-jeune et très-jolie femme, semblait assez embarrassée, malgré sa charmante petite mine friponne et éveillée. Plusieurs fois elle baissa ses grands yeux noirs et rougit jusqu'au front en voyant la devineresse l'examiner en silence.

Au bout de quelques instants, madame Grosmanche dit à sa cliente d'une voix douce, presque affectueuse :

— Votre main droite,je vous prie?

Puis pendant que la jeune femme ôtait son gant de peau de Suède, la nécromancienne se recueillit un instant et reprit :

— Vous ne connaissez pas les deux personnes qui tout à l'heure attendaient ainsi que vous dans le salon? — Non, madame; au milieu de l'obscurité, je ne pouvais d'ailleurs distinguer leur figure; mais nous nous sommes dit quelques mots, et je suis presque certaine de ne pas connaître ces dames, car je n'ai jamais entendu leur voix; je suis venue avec une de mes amies qui m'attend à la porte dans un fiacre, et j'aurais voulu seulement savoir si... — Cela est étrange, répéta la devineresse en se parlant à soi-même et interrompant le n'* 2. Quel est ce lien? — Quel lien, madame? — Pardon, dit madame Grosmanche sans répondre à la question qu'on lui faisait.Donnez-moi votre main.

Le n° 2 livra sa main à la nécromancienne; celle-ci, relevant sa large manche, laissa voir des doigts roses et effilés terminés par des ongles polis, et, tenant la main de sa cliente entre les siennes, commença d'examiner attentivement ces lignes bizarres qui se croisent dans la paume de nos mains.

Tout en se livrant à cette miniiiieuse élude, la devineresse, reportant parfois son regard de la main à la figure de la jeune femme, semblait vouloir comparer les pronostics qu'elle tirait de l'observation des lignes de la main avec quelques indices physionomiques, et laissait souvent échapper quelques mots qui révélaient sa pensée intérieure.

— Bon cœur, disait à demi-voix madame Grcsmanche avec une expression de satisfaction secrète. Excellent cœur... délicatesse rare...

— Madame, balbutia modestement le numéro 2 en rougissant de cet éloge mérité. — Naturel charmant, poursuivit la devineresse de plus en plus absorbée. Esprit droit, juste, mais peu cultivé. — Oh! pour oa, c'est vrai, madame, reprit gentiment le numéro 2, mis pour ainsi dire à l'aise par cette petite critique. Dame, quand on est née et élevée dans le petit commerce, l'on n'a ni le temps ni le moyen de devenir bien savante. — Caractère égal et d'une gaieté folle, poursuivit la devineresse. Elle est si heureuse! — Ah! pour le coup! vous êtes une habile dame, reprit le numéro 2. Le fait est que je suis gaie comme un pinson et heureuse, oh! mais, là, heureuse comme on ne l'est pas... Aussi, je venais vous demander si... — Femme aimante et dévouée, ajouta la devineresse. — Tiens! vous savez donc, madame, que mon bon Joseph est le meilleur des hommes? dit la jeune femme tout ébahie. — Et tendre mère, ajouta madame Grosmanche. Oui, bien tendre mère. — Pardi! toutes les mères le sont, dit naïvement la jeune femme. Ce n'est pas malin à deviner, ça.

Soudain la devineresse tressaillit, laissa brusquement retomber sur ses genoux la main de sa cliente étonnée, leva la tète vers le plafond comme pour se recueillir, puis,

— il) —

H|)r(>s avoir de nouveau el longleuips examine la main de ia jeune femme, elle lui dil d'une voix légèrement altérée :

— Vousêles née en 1821? — Oui, madame. — Vous avez vingt el uii uns? — Oui, madame. — Vous vous êtes mariée le?,.. — Le 21 novembre, répondit la jeune femme de plus en plus surprise du savoir de la devineresse el de raccenl inquiet de sa voix. J'ai toujours remarqué que la date 21 se retrouvait souvent dans ma vie. C'est quelque chose de bien drôle, n'est-ce pas, madame?

Madame Grosmanche ne répondit rien, et appuya sur ses mains tremblantes son front caché par son camail; elle semblait accablée. Quelques légers soubresauts de ses épaules faisaient supposer qu'elle pleurait et qu'elle tâchait en vain de comprimer ses sanglots.

Stupéfaite de cet attendrissement, la cliente de madame Grosmanche resta d'abord immobile et muette; cependant, au bout de quelques instants, elle lui dit timidement :

— Mon Dieu! mon Dieu! on croirait que vous pleurez, madame? — Oui, je pleure, répondit la devineresse en perlant son mouchoir aux deux ouvertures de sa cagoule, je pleure sur vous. — Vous pleurez sur moi! s'éciia le n" 2, et pourquoi? vous ne me connaissez pas. — Jamais je ne vous ai vue, répondit la nécromancienne avec abat« lemenl; je ne sais qui vous êtes. — Mais alors, madame, quelle est la cause de votre chagrin à mon sujet? — Quelque chose de bien sinistre, oh! de bien sinistre que j'en- Irevois. Cependant, je ne suis pas encore tout à fait certaine de ce que je redoute. — Pour moi? — Pour vous. — Allons, ma chère dame, reprit le numéro 2 souriante el rassurée par un instant de réflexion, vous vous serez trompée pour sûr; car, moi, je pourrais vous prouver

clair comme 2 et 2 fonl 4 que j'ai été el que je serai heureuse toute ma vie. Mon Dieu oui, c'est comme ça, ajouta le n'^ 2 d'un petit air résolu. Je n'en doute pas, et je voulais seulement vous demander si... — Continuons la séance, dit la devineresse avec effort, le voulez-vous? — Je crois bien! Car, voyez-vous, je ne suis pas poltronne, et d'ailleurs je joue, comme on dit, sur le velours; que peut-il m'arriver? Si vous répondez oui à la question que j'ai à vous faire, je serai contente; si vous répondez nouy eh bien! je serai encore contente! Vous n'avez pas beaucoup de pratiques comme moi, j'espère.

Madame Grosmanche soupira et dit à la jeune femme :

— Prenez dans celte boîte sept médailles de fer, sept médailles d'argent et sept médailles d'or. — Tiens! tiens! dit le n''2,cela fait encore le nombre 21? — Oui... Maintenant, gardez dans votre main quatre médailles d'or, deux médailles d'argent et une médaille de fer... — Je les ai. — Laissez-les tomber toutes à la fois, et pêle-mêle, dans ce vase de cristal. — Mon Dieu, comme c'est amusant! dit le n«2 avec une curiosité d'enfant, et il obéit à l'ordre de la devineresse.

Lorsque l'ébullilion passagère de l'eau permit de voir dans quel ordre les médailles s'étaient surposées au fond du vase, formant, nous l'avons dit, un cône renversé, la devineresse observa que la pièce de fer était au fond, puis trois pièces d'or, puis les deux pièces d'argent, puis enfin la dernière des quatre pièces d'or était au-dessus de toutes les autres.

— Maintenant, dit la nécromancienne, mettez dans cette boîte quatre médailles d'argent, deux médailles d'or et une de fer.

La jeune femme obéit.

— Fermez celte boîte, secouez-la afin de mélanger les médailles, et ouvrez-la.

La boîte ouverte, madame Grosmanchc observa que l'une des deux médailles d'or était encore placée au-dessus des autres; elle dit au n" 2, qui semblait enchanté d'exécuter toutes ces évolutions cabalistiques :

— Prenezdans votre main lessept médailles restantes, cinq de fer, une d'argent et une d'or. — Bon. Je les ai. — Fermez votre main. — Très-bien; je la ferme. — Maintenant, entr'ouvrez un peu les doigts afin de laisser tomber sur cette table une seule des sept médailles que vous tenez... il n'importe laquelle.

La devineresse semblait attendre avec une profonde anxiété le résultat de cette dernière épreuve.

L'unique pièce d'or qui se trouvait mêlée avec les autres médailles dans la main de la jeune femme tomba sur la table.

Après avoir paru calculer les rapports de différents signes gravés sur les médailles, la devineresse paraissant toute heureuse d'un pronostic qui contrastait avec les sinistres appréhensions d'abord exprimées par elle, la devineresse s'écria :

— Quoi qu'il arrive, il vous aimera jusqu'à la mort.

— Eh bien? Mais c'est tout simple cela, madame, reprit naïvement la jeune femme sans èlre étonnée le moins du monde de celle prédiction. Comment, il vous a fallu tant réfléchir en regardant ma main, et me faire manigancer toutes ces petites médailles pour découvrir que Joseph et moi nous nous aimerions toujours? Voilù-t-il pas une belle avance! Pardi! sans être aussi savante que vous, madame, moi, j'avais deviné cela toute seule, et depuis longtemps, allez! Mais ce que par curiosité je venais vous demander, c'est tout bonnement ça : Mourrai-je, oui ou non, avant mon bon Joseph? Maintenant allez votre train. Ne vous gênez pas, ne craignez pas de me faire de la peine; quoi

que vous me prédisiez, je m'en arrangerai... Dame, c'est tout simple; si Joseph meurt avant moi, il n'aura pas du moins le chagrin de me voir mourir, ce qui serait bien dur, oh! bien dur pour lui; je le connais. Si c'est au contraire moi qui dois mourir la première, c'est à moi que sera épargné le grand chagrin de voir s'éteindre quelqu'un qu'on a tant aimé. C'est un peu égoïste ce que je vous dis là; mais, avant tout je suis franche. — Croyez-moi, dit la devineresse avec émotion, restez sur l'heureuse prédiction que je vous ai faite, ne m'interrogez plus. — Mais, mon Dieu! mon Dieu! reprit la jeune femme avec impatience, que pouvez-vous donc m'api)rendre de si chagrinant? Puisque je vous réponds, moi, que Joseph et moi nous nous aimerons toujours, et qu'il m'est égal de mourir avant ou après lui... — Alors, à quoi bon ni'interroger? — Tiens! pour savoir donc! reprit le n" 2, avec la plus drôle de petite mine que l'on puisse imaginer, et pui», votre hésitation à me répondre, me fait griller de curioMté. — Je vous en prie, je vous en conjure, reprit madame Grosmanche avec effori, ne me faites plus de questions; malgré moi j'y répondrais peut-être. — Voyons, ma bonne chè.e dame, dit le n» 2, avec un air de supériorité compatissante très-divertissant, je vais vous mettre joliment à votre aise. Supposons que vous ayez lu dans ma nuiiii que je mourrais toute jeune, n'est-ce pas? Eh bien! je crois, Dieu me pardonne, que sans désirer le moins du monde cet accident, ah! pour ça non, par exemple, je trouverais encore moyen de m'en arranger. Savez-vous comment? en me disant que si je mourais toute jeune, du moins mon bon Joseph garderait de moi un coquet et gentil petit souvenir... C'est un peu orgueilleux, ce que je vous dis là; mais, je vous le répète, je suis franche. — Mourir jeune? s'écria involontairement madame Grosmanche, avec une

sorte de douloureuse impatience. Ali! s'il ne s'agissait que de mourir jeune! — Gomment! s'il ne s'agissait que de cela! Mais c'est pourtant déjà bien joli comme ça! Aussi, ce que vous venez de me dire me donne pour le coup une rage de curiosité, et je ne sors pas d'ici que vous ne vous soyez expliquée.

Après quelques moments de silence, la nécromancienne dit d'une voix altérée :

— Une dernière fois, je vous le dis, prenez garde, ceci n'est pas un jeu; prenez garde, ne m'interrogez pas sur votre mort. Tout à Tlicure, lorsque j'ai pleuré sur vous, j'ai fermé les yeux avec effroi devant ce qu'un instant j'avais entrevu. Oh! ne me forcez pas à les rouvrir, ne me forcez pas à compléter une prédiction peut-être épouvantable! Prenez garde. Encore une fois, ceci n'est pas un jeu. — Vous me croyez donc bien lâche, madame, s'écria la jeune femme émue malgré elle par l'accent de sincérité des paroles de la sorcière. Puis, redressant sa tête charmante, oii se lisait alors une résolution énergique, la jeune femme ajouta : — Soyez tranquille, madame, s'il le fallait, j'aurais du courage comme une autre. — Je le sais, reprit madame Grosmanche avec une profonde mélancolie. Oh! oui, c'est une bonne et vaillante nature que la vôtre... aussi ai-je pilié de vous; n'insistez donc pas, vous ignorez, voyez-vous, la redoutable tentation à laquelle vous m'exposez... La vérité m'oppresse... Jamais, non, jamais peut-être, les signes qui parfois m'éclairent n'ont été pour moi plus visibles, plus saisissants! Mais hélas! si certaines révélations me permettent souvent de prévoir de grands maux, je suis impuissante à les conjurer. Si Veffet se dévoile à mes yeux, presque toujours la cause reste voilée pour moi... Ainsi donc, je vous efi supplie, renoncez à une curiosité stérile et funeste. —

Non, non, répondit impatiemment la jeune femme, dominée elle-même, malgré la gaieté de son caractère, par cette étrange et mystérieuse situation, je veux tout savoir, je le veux!

A la réponse si décidée de la jeune femme, la nécromancienne, bannissant tout scrupule, lui indiqua du geste plusieurs jeux de caries placés sur la table, et lui dit'd'une voix brève et comme si elle eût cédé à une obsession croissante :

— Il y a quatre jeux de cartes; prenez au hasard un paquet de ces cartes, gros, petit ou moyen... peu importe!

Le numéro 2 prit un paquet moyen.

— Comptez le nombre de ces cartes sans les retourner, dit la nécromancienne avec anxiété.

La jeune femme compta.

— Il y en a vingt et une, dit-elle, non sans surprise.

— Toujours ce nombre!... reprit madame Grosmanche, il est fatal, fatal! — Je l'avoue, dit la jeune femme, voilà encore un drôle de hasard. — Un hasard?... dit la devineresse en haussant les épaules.

Puis elle ajouta :

— Sachez d'abord la signification attribuée à ces cartes... le trèfle, c'est la mort; les chapelles sépulcrales sont éclairées par ces trèfles à jour taillés dans la pierre...

— La mort, je vous l'ai dit, madame, reprit hardiment la jeune, la mort ne me fait pas peur. Continuez. — Le trèfle joint au cœur, au cœur rouge comme un cœur qui saigne, c'est la mort violente, mais seulement la mort violente. — Seulement? reprit la jeune femme. Seulement? Qu'est-ce que cela veut dire? — Écoutez... écoutez, reprit la devineresse avec une agitation croissante : le trèfle joint au carreau... rouge comme deux triangles joints et teints de sang... c'est...

Et la devineresse s'inlcrronipant, passa sa main frémissante sur son capuchon, comme si son front eût été baigné (le sueur.

— C'est?... répéta le n° 2, qui semblait céder malgré elle ù l'attraction vertigineuse de l'abîme. Achevez... achevez : ces cartes... signifient? — La mort... — La mort!... — Oui, murmura la devineresse avec épouvante; mais LA MORT sur léchafaudî... — Ah! s'écria la jeune femme en se reculant et se levant vivement, cela fait peur, à la fin!

Et il y eut un moment de profond et lugubre silence.

A la terreur involontaire causée par les sinistres paroles de la devineresse, succéda chez le n" 2 une réflexion très-rassurante; se sachant,aprèstout,parfailement incapable de toute homicide pensée, elle trouvait encore plus insensé qu'épouvantable qu'on vînt lui dire que peutêtre les cartes allaient pronostiquer qu'elle mourrait sur l''échafaud,en d'autres termes qu'elle devait un jour commettre un meurtre, à moins qu'elle ne fiit victime d'jine sanglante erreur judiciaire.

Le n" 2, revenant donc de sa première et involontaire frayeur, reprit très-gaiement et très-délibérément :

— Comme de ma vie je n'ai pu seulement voir tordre le cou à un poulet, ma pauvre chère dame, vos caries auraient beau dire que je tordrai le cou à quelqu'un, que je m'en rirais comme de Colin-Tampon. Ainsi, allez votre train, et finissez votre lourde cartes... Comptons-les; nous allons voir s'il s'y trouve de ces fameux carreaux quiont une si vilaine signification. — Comptons les cartes, comptons-les. . .Ah! je lesens au tremblementqui m'agite. . . ma première vue ne m'avait pas trompée, reprit madame Grosmanche d'une voix de plus en plus haletante, oppressée. Trèfle et carreau... ne l'oubliez pas... c'est l'échafaiid!

BONNE AVENTURE, T. i . 2

Et ses mouvements devenant brusques et saccadés, presque convulsifs, elle commença de retourner les vingt et une cartes prises au hasard par la jeune femme, et à énumérer leur couleur.

— Chose étrange! les dix-huit premières cartes se composaient seulement de trèfles, signe de mort; mais aucun cœur, signe de mort violente, aucun carreau, signe d.échafaud, n'avait été jusqu'alors retourné.

Déjà la jeune femme, quoique nullement superstitieuse et n'attachant plus qu'un sentiment de curiosité désintéressée au résultat de cette épreuve, se sentait cependant involontairement presque satisfaite. Le sinistre pronostic n'apparaissait pas; mais soudain la couleur changea, et madame Grosmanche termina ainsi l'énumération des trois cartes restantes.

— Sept de carreau!... — Ah! fît la jeune femme sans pouvoir retenir un léger mouvement de surprise. — Sept de carreau! — Gomment, encore? — Et sept de carreau! ajouta madame Grosmanche en jetant la dernière carte sur la table. Vous voyez, vous voyez... ces trois sept de carreau forment encore vingt et un, le nombre fatal, oui, fatal! car vous avez vécu trois fois sept ans... Vous vivrez sept ans encore... et la septième année vous mourrez sur l'échafaud! — Ah bien! en voilà une sévère! dit la jeune femme en haussant les épaules, mais ne pouvant cependant pas encore revenir à sa gaieté naturelle; je suis bien sûre que vous vous trompez, madame; mais enfin, dans le premier moment, on ne peut pas dire que ce soit amusant à entendre. — Et, chose incompréhensible pour moi, reprit la devineresse d'une voix de plus en plus affaiblie, et comme si une passagère incohérence d'esprit succédait à la puissante surexcitation nerveuse sous

'empire de laquelle elle avait d'abord parlé, ces deux

femmes qui sont lu à attendre dans la chambre voisine... Oh! mon Dieu, cet échafaud... Je vois... près d'elles... Oui, redoutez la date du 81 février, cette date... Oh! redoutez...

La nécromancienne n'acheva pas, se renversa sur sa chaise comme anéantie, et demeura muette, immobile, aflaissée,Ia tête penchée sur sa poitrine, les bras pendants, et sans quelques tressaillements convulsifs dont elle était agitée de temps à autre, on l'aurait crue privée de tout sentiment.

Puis, au bout de quelques instants, madame Grosmanche tressaillit comme si elle se fût réveillée en sursaut, et dit à la jeune femme d'une voix faible et éteinte :

— Donneï-moi, je vous prie, un flacon qui se trouve dans le tiroir de celte table; je suis brisée, la tête me tourne.

Le n"2 ouvrit le tiroir et présenta le flacon à madame Grosmanche. Celle-ci le prit d'une main défaillante et aspira les sels qu'il contenait en l'introduisant sous son camail; au bout de quelques instants, elle reprit ses sens et dit à sa cliente, d'une voix plus assurée :

— Excusez-moi, madame; l'exercice de certaines facultés a souvent sur ceux qui les possèdent une réaction douloureuse, accablante; il me semble que je m'éveille d'un songe pénible. — C'est ça même, reprit la jeune femme, voilà qui explique tout, et j'aime mieux cette explication. A la bonne heure, vous rêviez tout éveillée, n'est-ce pas, ma pauvre chère dame, lorsque tout à l'heure vous m'avez conté cette prédiction affreuse qui, h la rigueur, aurait pu me faire un brin dresser les cheveux sur la tête? — Une prédiction affreuse? h faire dresser les cheveux sur la tête! reprit madame Grosmanche en paraissant interroger péniblement sa mémoire; il

— Sise peut, oui, je crois, mais cela est mainlenanl bien vague dans mon esprit. — Mais alors, madame, dites-moi... — Oh! plus un mot! reprit la devineresse en proie à une sorte d'impatience fébrile, j'ai dû vous dire tout ce que je pouvais dire; vous me tueriez maintenant, que vous n'obtiendriez plus une parole de moi. — Cependant, madame... — Oh! laissez-moi, dit la devineresse en se levant avec une vivacité nerveuse, laissez-moi, il se fait tard, il me reste encore, je crois, deux séances à donner; peut-être n'en aurai-je pas la force; venez, je vais vous reconduire. — Madame, vous avez parlé de la date du 2d février. A ce sujet, un mot encore. — Pas un seul! s'écria madame Grosmanche en frappant du pied avec colère; je ne sais plus rien, je ne dis plus rien!

Et elle se dirigea vivement vers la porte, qu'elle entr'ouvrit.

La jeune femme, renonçant à prolonger l'entretien, reprit en tirant de sa poche une petite bourse :

— Madame, combien est-ce que je vous dois? — Ehî mon Dieu! mettez ce que vous voudrez, là, dans cette tirelire, et sortez. — Mais, madame, reprit la jeune femme après avoir en vain essayé de faire glisser son offrande à travers la fente de la tirelire, je ne peux rien mettre là dedans, c'est tout plein. — Alors, gardez votre argent ou donnez-le pour moi au premier pauvre que vous rencontrerez, dit la devineresse en ouvrant la porte de sa chambre.

Prenant alors la main de sa cliente, elle la guida à; travers les deux pièces voisines, oiî régnaient, nous" l'avons dit, d'épaisses ténèbres, et la conduisit jusqu'à la, porte de l'escalier, qu'elle referma lorsque sa cliente fuF sortie.

Lorsque madame Grosmanclie rentra dans le salon où ses deux autres clientes l'attendaient dans l'obscurité, elle dit :

— Le n" 1 peut entrer maintenant. — Enfin c'est heureux! répondit la voix moqueuse du n» d, à qui la devineresse, une demi-heure auparavant, avait dit d'un Ion significatif, lors de sa réclamation au sujet du droit de priorité que lui donnait son numéro : « // est vraij madame, vous tenez beaucoup à votre rang. »

Le n" 1 suivit donc la nécromancienne, et fut bientôt après enfermé avec elle dans sa chambre.

Le n" 1 semblait, du moins par ses vêtements, appartenir à la classe des femmes de chambre de la bourgeoisie, car, au lieu de porter un chapeau comme ses collègues de ce qu'on appelle les bonnes maisons, elle était coiffée d'un frais petit bonnet et portait un tablier blanc qui ceignait sa taille à la fois élégante, fine et élevée. Du reste, sa tournure remplie de distinction, sa physionomie hautaine, son port de tête impérieux et altier, paraissaient être en complet désaccord avec la modestie de sa mise. Son affectation même à donner un tour vulgaire à ses paroles et à son accent eût frappé toute personne douée de quelque pénétration. Aussi madame Grosmanclie lui dit-elle en haussant les épaules :

— A quoi bon ce déguisement, madame? — Comment! répondit le n" 1 en rougissant un peu; quel déguisement? Quèque ça veut dire, marne la sorcière? — Soit! ne per-

dons pas de temps à de vaines paroles, répondit la devineresse d'une voix brève. Et elle ajouta : — Que désirezvous savoir, madame? — Parbleu! répondit crânement le n*' 1 en reprenant son assurance, je veux savoir ma bonne aventure. Est-ce qu'on vient ici pour autre chose? — Voire main... — La voici, marne la sorcière.

Et la prétendue soubrette mit au jour une main ravissante, véritable main de petite maîtresse.

A la première inspection de la main de sa nouvelle cliente, la devineresse tressaillit et ne put s'empêcher de dire à demi-voix :

— Toujours ce rapport mystérieux... toujours! — De quel rapport mystérieux parlez-vous, ma chère? — C'est une réflexion que je fais, répondit madame Grosmanche d'un air pensif.— Ça n'est pas prodigieusement clair pour moi, marne la sorcière, et... — Trêve de railleries, reprit impérieusement madame Grosmanche, vous venez ici par désœuvrement, par ennui; vous vous raillez de tout, vous ne croyez à rien. C'est bon pour le vulgaire de croire à quelque chose! Allez! vous me faites pitié en attendant que vous m'inspiriez peut-être un sentiment plus pénible. — Madame, s'écria le n" 1 avec une expression de hauteur et de fierté indicibles et oubliant l'humilité de son rôle, savez-vous à qui vous osez parler ainsi? — Si je l'ignorais, reprit durement madame Grosmanche, cet orgueil indomptable que je lis sur vos traits me dirait qui vous êtes. Mais, je vous le répèle, vous ne croyez à rien; votre seul mobile, votre seul frein estun sentiment qui pour^ raitavoirsoncôté généreux et élevé, mais qui devientmauvais et stérile par l'application que vous en faites. Du reste, il faut le dire, vous avez été ainsi sauvegardée jusqu'ici des honteuses faiblesses auxquelles devaient vous livrer votre mépris de toute croyance et l'ardeur de votre

sang. — Quoique je ne comprenne pas un mol ù ce que vous me contez là, madame la sorcière, reprit le n° 1 après quelques moments de silence en dissimulant sa profonde surprise et le dépit courroucé qu'elle éprouvait, j'ai bien envie,pourla rareté du fai(,de vous demander si je serai aussi sauvegardée pour l'avenir de toute honteuse faiblesse, puisque sauvegardée il y a.

La nécromancienne garda un moment le silence et répondit :

— Je ne peux rien vous prédire sans comparer votre main à celle de la personne qui attend dans la chambre voisine. — Comment! mais quel rapport y a-t-il entre cette femme et moi? dit le n" 1 avec hauteur. Est-ce que je sais qui elle est? Et d'ailleurs elle ne se souciera pas plus que moi d'être vue. — Vous ne la verrez pas, et elle ne vous verra pas. — Au moyen d'un tour de magie ou de gobelet probablement, madame la sorcière, répondit le n° 1, qui ne se décontenançait pas facilement. — Madame Grosmanche se leva, prit sur son lit une écharpe de gaze bleue et un manlelel de soie noire. — Voilez votre figure avec ceraantelct, dit-elle au n" i. La personne qui est ici à côté cachera sous celte écharpe ses traits, que je n'ai nul besoin de connaîlrc, je veux seulement comparer sa main à la vôtre. Consentez à ce que je vous propose, sinon la séance est terminée. — Pas du tout! ce serait trop fâcheux, madame la h^orcicre, dit le nH, en s'efforçanl de rire de tout son cœur. Cela devient trop curieux pour que je refuse une si belle occasion de m'amuser... J'irai jusqu'au bout.

La devineresse se leva, prit l'écharpe, se rendit dans la pièce voisine, y resta durant quelques instants et revint bientôt avec le n" 3. I^es Iraits de cette jeune personne, vêtue de grand deuil , disparaissaient entièrement sous

l'écharpe de gaze bleue formant ainsi une sorte de long voile.

Le n" i, de son côté, avait caché son visage sous le mantelet de soie noire dont elle s'était enveloppé la tête et les épaules à peu près ainsi que le font les Espagnoles de Cadix avec leur mantille, ne laissant qu'une très-petite ouverture longitudinale à la hauteur des yeux.

La séance cabalistique commença donc entre ces trois personnes, la nécromancienne toujours grave et pensive, le n" i affectant toujours l'insouciance et la moquerie, le n" 3 tremblant et silencieux.

Au bout de quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles les regards de madame Grosmanche s'étaient arrêtés sur la figure voilée du n" 3, elle s'approcha et lui dit à mi-voix, d'un ton de commisération profonde :

— Hélas! pourquoi ma science ne me donne-l-elle pas le pouvoir de faire sortir du tombeau un être si tendrement regretté! — Grand Dieu, madame! reprit le n" 3 d'une voix émue. Vous savez mes regrets? Vous savez quel espoir insensé m'amène ici, presque malgré moi, je vous l'avoue, madame? Mais, dans la situation d'esprit où je 'lie trouve, l'on a souvent recours aux ressources les plus extrêmes, on demande parfois une dernière espérance à des expédients devant lesquels notre raison recule. Pardonnez-moi,madame,de vous parler ainsi. ^ — Gelangagedoil être le vôtre, répondit doucement la devineresse. Elevée dans les principes pieux et austères, cette démarche vous afflige, vous semble et doit vous sembler condamnable; et pourtant vous vous y résignez par un sentiment que j'honore. Votre main, je vous prie.

Puis s'adressant au n° i :

— La vôtre aussi, madame.

Les deux femmes livrèrent leurs mains à la devine-

resse, qui les examina longtemps avec une profonde allenlion; puis, ainsi que clans la précédente audience, elle parut peu à peu ressentir une sorte d'obsession intérieure. Sa rcsj)iration devenait sonore, précipitée; son sein paraissait violemment agité; de temps à autre elle étouffait un soupir convulsif; enfin son agitation nerveuse devenant de plus en plus visible, laissant retomber les mains des deux femmes et se reculant d'elles presque avec épouvante :

— Non! non! ce serait trop demalheurs en un jour! ce serait trop!

Kt elle appuya son front entre ses deux mains comme pour se recueillir.

— Décidément, madame la sorcière, reprit le n" 1 en rompant le premier le silence, ça n'est pas très-gai ici! J'étais venue pour m'amuser, c'est vrai; vous avez deviné cela, vous qui savez tout; mais, avec la meilleure volonté du monde, je ne trouve pas le plus petit mot pour rire dans vos évocations et incantations, très-peu magiques jusqu'à présent. Or, puisque vous devinez si bien le vœu secret de vos pratiques, vous devriez au moins les servir bclon leur goût. Et quant à moi, je déclare...

La devineresse saisit d'une mainconvulsive les jeux de cartesdéposés sur la table, et, interrompant le n" 1, lui dit:

— Prenez là dedans treize cartes au hasard. — A la bonne heure, madame la sorcière! cela commence à se dessiner un peu. Le nombre /mse d'abord, nombre fatidique et infaillible, dit la prétendue femme de chambre en renonçant tout à fait à ses affectations de vulgarité de langage.

Elle prit donc au hasard treize cartes sur la table. —Et vous, madame, dit la devineresse au n° 3, prenez

aussi treize caries. El maintenant, ajoula-t-elle en s'adressant aux deux femmes, choisissez chacune dans celte boîf.e neuf médailles d'or, d'argent ou de fer, mais toutes du même métal; ne consultez pour ce choixque votre idée du moment. — Par ma foi, reprit gaiement le n» i, moi, sans hésiter, je choisis tout bonnement l'or. On le regarde si généralement comme l'enihlème du bonheur, qu'en sorcellerie il ne peut être que d'un heureux pronostic. Maintenant, madame la sorcière, que dois-je faire de ces neuf petites pièces d'or? — Les disposer en triangle sur cette table, à côté des caries choisies par vous. — Très-bien, dit len" 1 en exécuiant cette recommandation; seulement je vous avouerai dans votre intérêt, madame la sorcière, qu'il me semble que vous devriez accompagner vos exercices nécromanciens de quelque*? paroles cabalistiques et formidables, telles que 46racada6ra etaulres joyeusetés consacrées!

La devineresse, absorbée dans la contemplation des médailles que le n'' i venait de disposer en triangle sur la table, ne répondit rien.

Len" 3 sembhiil prendiela chose au sérieux. Plusieurs fois sa main tremblante effleura les médailles, mais elle hésita longtemps, se disant peut-être que chacune de ces petites pièces de métal élail pour ainsi dire une des lettres dont devait se composer la prédiction qu'elle venait demander.

Le n" i, remarquant son indécision, lui dit gaiement ;

— Suivez mon conseil, ma chère complice en sorcellerie, imitez-moi, prenez l'or, c'est vermeil et scintillant comme la bonne étoile d'une belle destinée.

Le ïï°'o secoua mélancoliquement la tête, et après une nouvelle hésitation, prit neuf médailles de fer, comme si elle eût espéré se rendre le sort favorable par l'humilité de ce choix.

Alors, et à plusieurs reprises, madame Grosmanche disposa dans un ordre particulier les neuf médailles et les treize cartes alTérenles à chacune de ses deux clientes, et se plongea de nouveau dans de mystérieux calculs auxquels le n"! apportait unecuriosilé moqueuse, tandis que le n° 3,ému, recueilli, les mains jointes, ailacliait évidemment une grave importance à la décision du sort.

— E!i bien! madame la sorcière, reprit le n» i, vous êtes bien longtemps à additionner le total de toutes les miraculeuses félicités dont vous allez nous débiter l'assurance. Allons, allons, n'y regardez pas de si près! Faitesnous large et bonne mesureî I*i'cdisez-nous trésors, amours et jeunesse sans fin! Il ne vous en coûtera pas davantage, ni à nous non plus. — Non! non! reprit la devineresse avec un profond abaltement, non! Je ne me trompais pasl

El elle murmura à voix basse et entrecoupée :

— Ah! c'esthorrible! horrible! Mais quelle fatalité pèse donc sur ces trois destinées? Pourquoi encore cette date du 21 février.^ Quelle est la cause? quelle est la cause? Je ne sais... Au delà un voile s'étend sur mon esprit; c'est l'obscurité. — Peste! cette obscurité-là est peu rassurante pour nous, reprit le n** 1; songez donc que nous venons justement nous éclairer de vos lumières, madame la sorcière.— Ecoulez, écoulez! s'écria la devineresse, profitez des dernières clartés qui m'illuminenl; vous avez voulu connaître l'avenir? que votre fatale curiosité soit donc satisfaite! Oh! ce n'est plus l'heure des ménagements; la vérité m'oppresse, elle m'obsède, elle me tue. Il faut, il faut que je la dise! — A merveille! nous ne demandons que cela depuis une heure, reprit ironiquement le n" 1. — Il est vraiment temps de nous satisfaire, madame la sorcière.

Mais madame Grosmanche s'écria en portant tout à coup ses deux mains à son cœur :

— Oh! que je souffre! la crise va venir encore; la voilà! Il faut que je parle avant que les ténèbres ne soient descendues sur mon esprit. Écoulez-moi! La femme qui tout à riieure était ici, et vous deux qui m'entendez, vous êtes vouées toutes trois à un sort épouvantable!

La jeune personne en deuil, saisie de stupeur, parut près de défaillir. Elle s'appuya d'une main sur le dossier de la chaise près de laquelle elle se trouvait, tandis que l'indomptable n" 1 reprenait :

— Mais, madame la sorcière, dites-nous au moins ce que c'est que notre compagne en futur épouvantable sort. On aime à savoir avec qui on se trouve dans ces occasions-là. — Peu m'importe le sort qui m'est, dites-vous, réservé, madame, murmura la jeune personne en deuil avec effort; mais mon père, mon père! faut-il renoncer à un dernier espoir? — Ne m'interrompez pas, s'écria la devineresse. Je vous le dis, je vous le dis, tout s'assombrit autour de moi... C'est à peine si je me sens la force d'achever...

Puis cédant à une espèce de transport prophétique, et s'exaltant ainsi que s'exaltait l'antique sibylle sur son trépied, la nécromancienne se leva, ne parut pas s'apercevoir de la présence des deux femmes et s'écria : — Oui! oui! lesdestinéesdeces trois infortunées serontreliées entre elles par une communauté d'affreux malheurs. Oui! oui! la voix, la grande voix ne me l'a-t-elle pas dit? Le 21 février est une date funeste! La première de ces trois femmes montera sur Véchafaud! Sa tête charmante tombera dans le panier du bourreau/ — Qui, la première? s'écria le n" 1 avec plus d'indignation que de crainte, Allons donc, ma chère, ces plaisanteries sontstupides etatroces! Taisez-vous et sur l'heure! — Celle-ci, reprit la nécromancienne sans répondre, car son esprit était ailleurs, celle-ci mourra d'une de ces morts hideuses qui peuplent les dalles de la

Morgue. Elle mourra dans des douleurs horribles... le poison! Oh! le 21 février! dale fatale! falaic! — Mon Dieu, mon Dieu! que dit-elle? murmura la personne en deuil. Est-ce un rêve, un rêve 'affreux! Ah! pourquoi suis-je venue ici? Oh! ma mère, ma pauvre mère, tu l'as voulu! — Ne vous alarmez donc pas, dit le n° 1 à sa compagne. Vous ne croyez pas qu'elle est folle, et qu'elle se moque des gens! — Enfin, reprit la devineresse haletante, épuisée, la troisième... oh! la troisième, c'est plus horrible encore! La mort, c'est un moment; mais l'infamie, mais boire le calice du déshonneur jusqu'à la lie; mais avoir été toujours honorée, adorée, et se voir jetée dans le bagne des femmes perdues! être à perpétuité condamnée aux travaux des grandes criminelles! Oh! le 21 février! date fatale! fatale! — Vous lairez-vous, misérable folle que vous êtes! s'écria la prétendue femme de chambre en saisissant le bras delà nécromancienne avec emportement. Vous tairez-vous, àlafin! Je vous dis que c'est assez d'atroces plaisanteries. Je rirais si j'étais seule; mais vous effrayez cette pauvre créature qui peut à peine se soutenir, ajouta le n° 1 en désignant du regard l'autre cliente, qui, appuyée au dossier du fauteuil, semblait en effet près de défaillir. Encore une fois, assez de ces sottes prédictions qui peuvent frapper des esprits faibles, mais dont les caractères fermes se moquent comme de vos cartes et de vos médailles.

Tout à coup la devineresse, qui depuis quelques instants était agitée d'un tremblement convulsif, poussa un grand cri et tomba comme foudroyée sur le carreau, en renversant par sa chute la seule lampe qui éclairait faiblement cette chambre, où l'obscurité la plus complète régna soudain.

La jeune personne en deuil, déjù défaillante, perdit

compiélement connaissance, et la prétendue femme de chambre, dont !e courageux sang-froid ne s'était pas démenti, eut la force de porter à tâtons l'infortunée sur le lit de la devineresse, qu'elle laissa étendue snr le carreau, sans la moindre pitié; puis, sortant de la demeure cabalistique, le n° i descendit précipitamment l'escalier, prévint la portière que la sorcière et une de ses clientes se trouvaient mal, et disparut.

Environ dix-huit mois s'étaient passés depuis les différentes scènes de nécromancie que nous avons racontées.

Usant du magique pouvoirattachéàla béquilledu Diable boiteux, nous ferons assister le lecteur à trois actions presque simultanées.

La première avait lieu dans un petit appartement situé au troisième étage et donnant sur le quai de l'île Saint-Louis, au Marais, quartier solitaire, d'une tranquillité proverbiale. Tout, dans cette modeste demeure, annonçait les habitudes d'une vie calme, heureuse et retirée.

Une femme âgée, à l'apparence un peu valétudinaire, mais d'une physionomie douce et souriante, assise dans un large fauteuil, s'occupait d'un ouvrage de tapisserie. Le bois pétillant dans le foyer présageait une gelée de plus en plus piquante, car l'on était au mois de février.

De l'autre côté de la cheminée de ce salon très-confortable, une blonde jeune fille de dix-neuf ans, vêtue avec

autant de simplicité que de goût, et dont les traits enchanteurs rappelaient la chaste suavité d'une figure de madone, travaillait à une broderie.

Un piano ouvei't, sur lequel était dépliée une partition, garnissait une des parties de ce salon. Les murs disparaissaient presque sous un grand nombre de très-beaux dessins au pastel, assez récemment exécutés, ainsi qu'on le devinait à la fraîcheur de leur coloris. En face du piano, une bibliothèque contenait, en outre de nos classiques, les classiques anglais et italiens, dans leur langue originelle. Autour de celle bibliothèque on avait suspendu une multitude de couronnes de chêne, au feuillage artificiel, orné de brindilles d'argent. Enfin, au-dessus du piano, l'on remarquait le portrait d'un homme dans la maturité de l'âge, d'une figure noble et martiale; il portail l'uniforme de colonel d'artillerie.

Trois heures ayant sonné à la pendule du salon, la jeune fille interrompit son travail de broderie, alla prendre sur une étagère une petite fiole et une cuiller d'argent,et, revenant auprès de la femme âgée, lui dit en apprêtant une cuillerée du liquide contenu dans la fiole :

— Mère chérie, voilà trois heures. — Oh! tu ne me ferais pas grâce d'une minute, toi! répondit en souriant madame Duval (c'était son nom). Te voilà encore avec ton affreux vin de quinquina!... — Voyons, maman, sois donc raisonnable, dit la jeune fille avec un accent de doux reproche, en approchant la cuiller des lèvres de sa mère; tu sais que, depuis que lu prends de ce vin, ton appétit est revenu. Allons, tiens... — C'est si amer! — Regarde... je n'ai pas même rempli lout à fait la cuiller... Voyons, mère chérie, du courage! — Brrrr! que c'est mauvais! s'écria madame Duval en fermant les veux

après avoir bu. Viens m'embrasser, Clémence, pour me faire oublier celte horrible amertume!

La jeune fille s'agenouilla gracieusement sur le tabouret où reposaient les pieds de sa mère, et lui tendit son front. Madame Duval écarta de ses deux mains les longues boucles de cheveux blonds qui voilaient à demi ce visage angélique, baisa tendrement Clemenceau front à plusieurs reprises, et dit gaiement :

— Il n'y a rien de tel pour vous faire bonne bouche que d'embrasser ce frais et charmant visage. — Ne me dis pas cela, mère chérie, reprit Clémence en riant, je doublerais la dose pour y gagner des baisers. Mais, sérieusement, depuis que tu prends de ce vin, avoue que tu te sens bien mieux, bien plus forte? — Je le crois bien!... je mange comme un ogre!... — Bel ogre! deux moineaux affamés te feraient honte! — Enfin, pour moi, c'est beaucoup manger; assurément, ma santé s'améliore de jour en jour, et cela, grâce à tes soins de tous les instants, chère enfant, soit dit sans calomnier le cher docteur Bonaquet, qui a un nom si grotesque et une figure si extraordinaire! — Le fait est, reprit Clémence sans pouvoir s'empêcher de rire, le fait est que ces tètes de bois appelées casse-noise lie d'Allemagne ont quelque air de parenté avec ce pauvre docteur. Maisaussi quelle science! quel esprit supérieur, quel noble et généreux cœur! — Oh! quant au cœur, je ne sais pas trop, ^it madame Duval en secouant la tête, je n'ai jamais rencontré un homme ?i bourru, si brusque. Et quand il plaisante, il emporte la pièce. — C'est vrai, maman, mais sur qui tombent ses sarcasmes souvent trop acérés, je l'avoue? sur les bassesses ou sur les méchancetés du monde. Aussi, malgré sa rude écorce, je lui crois un bon et vaillant cœur. Que veux-tu, je suis peut-être un peu partiale, mais il a eu pour toi tant de

soins dcMicats, assidus, pendant la grande maladie! Il t'a sauvée enfin. — l\'invre cher homme! c'est la vérité. Aussi je suis bien loin d'être ingrate. Seulementje maintiens que s'il n'avait pas eu un aide-médecin comme toi pour exécuter ses ordres avec un zèle, une attention inouïs, sa cure n'eût été ni si prompte ni si certaine. — Tiens, mère chérie, dit Clémence en souriant, tu seras toujours incrédule en médecine. — J'aime autant avoir foi dans ta tendresse. Oui, tu as beau me faire une petite moue furieuse, je voudrais bien savoir où j'en serais si tu n'étais pas sortie de pension pour venir me soigner. — Ne vas-tu pas me louer de cela, maintenant! Voyons, mère chérie, lorsqu'il y a dix-huit mois, tu es venue t'établir à Paris, afin de suivre les conseils de médecins renommés, pouvais-je le laisser seule et à la merci de soins étrangers? — Sans doute, mon enfant, sans doute; et pourtant je regrette que tu n'aies pas achevé la dernière année d'études à la pension; lu^ aurais encore eu tous les premiers prix : musique, dessin, langues étrangères, que sais-je! Aussi, lorsque j'entendais: «Mademoiselle Clémence Duval, premier prix...» élais-je fière! étais je triomphante! C'est comme lorsque autrefois je lisais (mes premières inquiétudes passées, bien entendu) le nom de ton pauvre père cité à l'ordre du jour de l'armée d*Afrique. — Hélas! dit Clémence avec un soupir mélancolique en tournant ses regards vers le portrait du colonel, son intrépidité lui a coulé la vie! il est mort en héros!... Ah! ma mère, la gloire coule cher aux familles!

Madame Duval, se retournant aussi pour contempler le portrait de son mari, reprit avec un accent de tristesse douce et résignée :

— Pauvre Julien! c'est bien sa noble et loyale figure! courageux comme un lion!... et pourtant si bon, si tendre pour nous deux, qu'il adorait! — Bon père, il me gâtait

RONNE AVENTURE, T. ^. 5

taiil! dit Clémence en souriant à demi. Te souviens-tu, quand il venait avec loi, de sa garnison, pour me voir à Paris, et que j'étais en retenue à la pension, quelle tristesse pour lui! être obligé de s'en retourner sans moi, au lieu de me ramener! — A qui le dis-tu! Lorsque je le voyais revenir seul, j'étais bien sûre de ce qui allait arriver. Au bout de cinq minutes, de grosses larmes roulaient sur sesmoustaches, et il s'écriait : «Non! cette maîtresse de pension n'a pas d'entrailles! Elle sait que nous ne sommes à Paris que pour un mois, et elle a la cruauté de me refuser ma fille! Pourquoi? Parce que sa composition d'anglais ou d'italien a été mauvaise! Comme si l'on ne pouvait pas faire par hasard un mauvais devoir! Etre aussi sévère pour Clémence! elle, un ange de conduite! elle qui a presque tous les prix de sa pension! Après tout, je suis bien sot, ajoutait-il; elle se moque du monde, cette maîtresse de pension! Ma fille est à moi, peut-être! Je veux qu'elle sorte!... elle sortira! » et il courait derechef à ta pension. — Oui, reprit Clémence, ce pauvre père revenait et demandait résolument ma sortie. « Monsieur le colonel, vous êtes libre d'emmener Clémence, malgré la punition qu'elle doit subir, répondait notre rigide maîtresse; mais nos règlements sont tels, que si vous m'obl igez à les enfreindre, je ne pourrais, à mon grand regret, conserver ici mademoiselle votre fille, à qui je suis fort attachée. » Alors, mère chérie, il fallait voir et entendre ce pauvre et bon père prier, supplier, flatter, cajoler, plaisanter même, afin d'obtenir ma grâce. Je l'entends encore dire ù notre glaciale et inflexible maîtresse : « Tenez, madame, nous sommes un peu collègues, car vous menez votre pension aussi sévèrement que moi mon régiment, et vous avez raison; pourtant, lorsque j'ai mis un de mes officiers aux arrêts ou un de mes canonnicrs à

la salle de police, je ne suis pas, je vous le jure, toujours inexorable. » Mais ù toutes les cajoleries de ce pauvre père, notre maîtresse répondait toujours : « Impossible, monsieur le colonel. Dimanche iirocliain, Clémence sortira si elle n'a pas de punition, v Alors, de guerre lasse, ce pauvre père restait avec moi pendant le temps de la récréation et me disait tout bas : « Certes, je t'engagerai toujours ù respecter ta maîtresse, car elle l'a élevée à merveille, mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'y a pas un colonel de l'armée aussi sévère que celte diablesse de femmelà sur la consigne. »

Ces ressouvenirs, moitié larmes, moitié sourires, attendrirent et émurent madame Duval et sa fille; mais leur tristesse n'avait rien d'amer. Habituées à parler chaque jour de celui qu'elles avaient perdu depuis tantôt deux ans, elles trouvaient dans ces entretiens un charme mélancolique. Après un assez long silence, durant lequel madame Duval resta pensive, elle dit à demi-voix et comme se parlant ù elle-même :

— Non... non... je suis folle! — Que dis-tu, maman? — Rien... tu me gronderais. — Mais encore, mère chérie, explique-toi. —Eh bien! si insensé que soit l'espoir que tu sais, je ne puis pourtant me décider à y renoncer encore. — Ilélas! maman, autant que loi je voudrais me livrer h cette folle espérance... mais si je la combats, c'est de crainte de te laisser une illusion dont la perte serait pour loi un chagrin de plus. — Tuas raison, mon enfant, je ne suis pas sage. Cependant je ne puis m'empècher de penser que si les probabilités, les circonstances, les faits tendent à prouver que ton pauvre père est mort en héros dani un combat acharné, l'on n'a pas du moins la preuve matérielle qu'il ait péri. — Hélas! maman, pourrait-il en ètreautrement! Renfermédans ce 6/oc^-aas, avec cinquante

soldats qui lui restaient; assiégé par des milliers d'Arabes; n'ayant plus de vivreS; plus de munitions, mon père, d'accord avec ses braves soldats, a mieux aimé se faire sauter que de se rendre pour subir une mort affreuse. Les deux seuls Français échappés par miracle aux Arabes et à cette catastrophe terrible, ont dit eux-mêmes avoir vu le colonel Duval mettre le feu à la mine qui a fait du blockaus un monceau de ruines. Deux ans se sont écoulés depuis ce malheur : comment espérer que mon père...

La jeune fille n'acheva pas, et elle mit son mouchoir sur ses yeux afin de cacher ses larmes.

— Chère, chère enfant! dit madame Duval en pleurant aussi et se levant pour aller embrasser sa fille, pardonnemoi! je suis folle; je sais bien que durant plus d'une année, on a fait en Afrique toutes les recherches possibles; et cela dans les tribus les plus éloignées; car ton père était un de ces officiers d'élite qui inspirent à tous autant d'affection que de dévouement. Sa mort était une si grande perte pour l'armée, que, malgré la presque certitude où l'on était de sa fin héroïque, on a taché d'en douter le plus longtemps possible. Mais enfin, il n'a plus éti possible à personne, sauf à moi peut-être, de conserver l'ombre d'un doute. Mon Dieu, ma pauvre enfant, je l'avoue, j'ai tort, grand tort de me rattacher ainsi à un espoir insensé, c'est continuellement raviver nos chagrins. Car, lorsque je me résigne à accepter ce grand malheur comme un fait accompli, nos entretiens, nos souvenirs touchant ton pauvre père, sont sans amertume; nous parlons de lui comme d'un ami absent, auquel nous serons un jour toutes deux réunies pour l'éternité; mais que veux-tu, mon enfant, et pardonne-moi de t'affliger encore; tu le sais, une seule frayeur vient parfois assombrir cette vie que la tendresse, que ton caractère ange-

lique, me rendent si heureuse. — Allons, maman, encore ces tristes pensées, dit Clémence les larmes aux yeux. N'est-ce pas prendre à lâche de vous tourmenter? — Non, non, chère enfant, je ne veux rien exagérer, mais enfin je ne suis pas d'une santé bien vaillante; la mort de ton père m'a porté un coup cruel; je vais beaucoup mieux, grâce ù tes soins si excellents, si pieux; mais, s'il me fallait, vois-tu, te quitter pour toujours avant de t'avoir vue bien mariée, bien établie, ce serait affreux pour moi! Voilà pourquoi souvent je me rattache involontairement au fol espoir de revoir un jour ton père. Au moins, à défaut.de moi, tu aurais quelqu'un pour te protéger, pour pssurer ton avenir, chère et pauvre enfant adorée! ajouta madame Duval en couvrant sa fille de larmes *el de baisers.

Après une tendre et longue étreinte, la jeune fille dit à sa mère en tachant de sourire afin de la rasséréner :

— Je pourrais, cette fois, te gronder pour tout de bon, mère chérie, et te reprocher de t'alarmer, je dirais presque à plaisir; car avant-hier encore, M. Bonaquet, à qui je reprochais la rareté croissante de ses visites, m'a répondu avec sa brusquerie ordinaire que nous devions nous trouver encore bien heureuses qu'il vînt nous voir, car il regardait ses visites comme de véritables visites de luxe, puisque ta santé était complètement remise, et qu'il ne s'agissait plus à cette heure, pour toi, que de quelques observances de régime, et de prendre régulièrement de l'exercice. Aussi, mère chérie, tu vas t'apprêter pour notre promenade ordinaire du Jardin des Plantes (soit dit entre parenthèses). Enfin, M. Bonaquet assure qu'à la fin du printemps, tu seras ingambe comme à quinze ans. — Et je dois avouer, mon enfant, que je me sens de mieux

— 4i — en mieux. Mfis forces renaissent, l'exercice ne me fatigue pas, je dors à merveille, et si... — Si lu étais raisonnable, si tu ne te tonrmentais pas sans motif, ta santé te reviendrait plus vile encore. — Mon Dieu! je le sais bien, mon enfant; je t'attriste parfois, et malgré moi, car, après tout, notre position ferait l'envie de tant d'autres personnes! Nous vivons l'une pour l'autre. Grâce à toi, le temps passe comme par enchantement. Ma pension de veuve d'un colonel et le placement sur hypothèque d'une centaine de mille francs qui seront un jour la dot, nous assurent plus que de l'aisance. Aussi, chère enfant, si tu , voulais seulement songer à te marier... — Mère chérie, reprit Clémence en souriant, jamais nous ne nous entendrons à ce sujet-là. Bien souvent je te l'ai dit, la vie et l'avenir d'une vieille fille ne m'effrayent pas du tout. C'est une vie calme, libre et retirée comme il meja faut. Les arts et la lecture m'olïriront toujours plus de distraction que je n'en- pourrai désirer. Puis enfin, et surtout, quant au présent, mon cœur est plein de loi, et il n'y aurait pas la moindre petite place pour une autre affection. • — On dit toujours cola à Ion âge, ma pauvre ^nfant, et puis plus larJ... — Plus tard? non, non! crois-moi, mère chérie, je n'admets pas qu'il y ait au monde une créature plus heureuse que moi (quand je ne te vois pas te chagriner sans raison, bien entendu). Et, aussi vrai que je t'aime et que je te vénère, seul serment que je puisse te faire, je n'ai pas un désir, je ne forme pas un vœu, pas un projet, qui tende à autre chose qu'à concentrer davantage encore, s'il est possible, notre vie entre nous deux. — Chère enfant, je te crois, je te crois! il n'est pas au monde de cœur meilleur ni plus sincère que le lien. — Va, mère chérie, aux cœurs bons et sincères Dieu réserve le bonheur. Aussi notre avenir ne m'inquiète nullement, je l'assure.

— iù -

El avoue, ajouta Clémence eu souriant, avoue qu'il me faut pour cela une robuste foi en nous deux, car si j'en croyais ceux qui prétendent savoir lire dans le livre du destin... — Comment? — Tu ne te rappelles pas?... — Quoi donc, mon enfant? — Il y a environ dix-huit mois, lors de ta grande maladie, celte diseuse de bonne aventure auprès de laquelle lu avais absolument voulu m'envoyer, pauvre mère chérie, afin que j'interrogeasse celte devineresse sur le sort de mon père... — Tiens, Clémence, ne me parle jamais de cela, tu me rends honteuse. C'était absurde de ma pari, et il a fallu ton dévouement filial aux caprices d'une malade souffrante et nerveuse comme je l'étais alors, pour vaincre la légitime répugnance à aller consulter celle folle. Mon Dieu! quand j'y songe! l'avoir exposée à entendre ces prédictions, absurdes il est vrai, mais qui auraieirt pu cruellement frapper un esprit moins sage que le lien. — Oh! maman, ne me fais pas plus brave que je ne l'ai élé; j'ai eu, je le l'avoue, dans le premier moment, une peur horrible! Ce sont moins peut-être les vagues et sinistres prédictions de celle pauvre femme, que je crois à moitié folle, et qui, comme ses pareilles, cherche avant tout à frapper l'imagination des personnes assez candides pour les consulter; ce sont moins ses prédictions qui m'ont effrayée que l'espèce de convulsion où je l'ai vue tomber après nous avoir prédil ces belles choses, à moi et aune autre curieuse, une femmedechambre, je pense; mais celle-là faisait l'esprit fort et riait de tout son cœur. Pcut-èlre Faurais-je imitée sans mes vives Inquiétudes d'alors sur ta santé, et sans le motif grave qui, après tout, me conduisait chez celte devineresse, puisqu'il s'agissait de la consulter sur le sort de mon père.

L'entretien de madame Duval et de sa fille fut interrompu par une servante qui apportait un paquet assez VO' lumineux, enveloppé de toile cirée.

— Qu'est-ce que cela, Clarisse? lui dit la veuve du colonel. — Je ne sais pas, madame; c'est un monsieur qui vient de l'apporter. 11 a demandé si madame était chez elle; j'ai répondu que non, parce que madame ne reçoit personne. Alors ce monsieur a laissé ce paquet avec sa carte.

Madame Duval prit la carte, on y lisait : Anatole Ducormier. Et au-dessus, écrit au crayon : De la part de mademoiselle Emma Levasseur.

— Je comprends, dit vivement Clémence, ce sont, j'en suis certaine, les étrennes que cette chère Emma m'envoie chaque année depuis qu'elle est en Angleterre. — Certainement, c'est cela, dit madame Duval; elle aura profilé d'une occasion pour te les faire parvenir. — Vite, vite, Clarisse! dit Clémence avec une impatience enfantine, ouvrez vite ce paquet! il renferme sans doute aussi une lettre d'Emma.

La servante ayant déballé le paquet, Clémence y trouva en effet une lettre qui accompagnait deux des splendides keepsakes que les libraires de Londres font paraître chaque année.

— Oh! les beaux livres! dit madame Duval en examinant les keepsakes, pendant que sa fille décachetait en hâte la lettre de son amie. — Quel bonheur! dit vivement la jeune fille; il y a huit grandes pages de la fine écriture d'Emma. Voyons seulement les dernières lignes, afin que je sache si elle se porte bien. Oui, et elle termine ainsi : « Rappelle-moi au souvenir de ta chère et excellente mère; réitère-lui l'assurance de mon respectueux attachement. Je t'embrasse de tout cœur. Emma. » — Mais, mon enfant, pourquoi ne lis-tu pas celte lettre tout de suite? — Comment, mère chérie! pourquoi? Et notre promenade! nous devrions être déjà parties depuis

— il) — une demi-heure. Allons, vile, Clarisse, le manchon et le manteau de maman! car il gèle très-fort.

Pendant que la servante était allée chercher le manteau, madame Duval dit à sa fille :

— Pourvu qu'Emma se plaise toujours chez lordWilmot! la position d'une institutrice est toujours si délicate, et quelquefois si pénible chez certaines personnes! — Oh! maman. Dieu merci, lord et lady Wilmot, ainsi que leur fille, sont parfaits pour celte chère Emma. Elle se loue toujours de leurs excellents procédés^ el si ce n'était l'ennui d'habiter en pays étranger, Emma, d'après ses lettres, ne se serait jamais trouvée plus heureuse.

La servante ayant apporté le manteau de madame Duval, Clémence, après mille précautions prises contre la rigueur du froid, qui pouvait incommoder sa mère, lui donna le bras, et toules deux se dirigèrent vers le Jardin des Plantes pour faire leur promenade accoutumée.

Un coup de la béquille magique du Diable boiteux nous transportera dans un quartier tout opposé ; au faubourg Saint-Germain.

Un magasin de mercerie, ganterie ti parfumerie, sous le nom du Gagne petit, établi depuis nombre d'années dans la rue du Bac, était, à l'époque de ce récit, exploité par M. Joseph Fauveau et sa femme, successeurs de DucoRMiER, ainsi que l'enseigne de la boutique l'apprenait au public.

A peu près à la môme heure où la veuve du colonel Duval avait avec sa fille l'entretien que nous avons rapporté, les scènes suivantes se passaient dans le magasin du Gagne petit.

Madame Fauveau, la parfumeuse, jeune femme de vingtdeuxans,élait assiseasoncomptoir.il serait difficile de s'imaginer une brune plus piquante et plus avenante, des cheveux plus noirs et plus lustrés, des yeux plus brillants et plus éveillés, des joues plus rondes et plus roses, une taille plus fine et plus voluptueusement cambrée.

Maria Fauveau savait qu'elle était jolie, délicieusement jolie, et que, depuis la rue du Bac jusqu'au fin fond de la rue de Grenelle, on connaissait de réputation, mais de bonne réj)utalion, la charmante parfumeuse, car chacun pouvait venir, sous prétexte d'acquisition de gants, bretelles, savon ou essences, admirer celte beauté fine et piquante, mais chacun s'en retournait avec son admiration. Jamais la médisance n'avait efileuré la renommée de Maria Fauveau; avenante et souriante, toujours de bonne et gentille humeur, elle désespérait les galants en accueillant leurs déclarations avecunegaietémoqueuse et d'autant plus redoutable que ces galants éconduits, la jolie parfumeuse riait de tout son cœur avec son mari, qu'elle adorait; et elle avait grand'raison, car c'était la bonté, la franchise personnifiées, que .Joseph Fauveau, beau et grand garçon d'ailleurs, d'une physionomie ouverte et sympathique.

Disons enfin que Maria, douée de beaucoup de naturel, n'avait reçu qu'une éducation fort négligée, ayant toujours vécu dans un milieu de petite bourgeoisie, honnête et laborieuse, mais très-vulgaire. La jeune femme ne possédait donc pas cette réserve de paroles, celle distinction de manières que d'autres enseignements et un autre entourage lui eussent nécessairement donnés; aussi montrait-

elle souvent la verve joyeuse el sans façon d'une grisetle raffinée par quelque éducalion.

Madame Fauveau se trouvait donc ce jour-là à son comptoir, tantôt s'occupanl des écritures de son commerce, tantôt servant sa nombreuse clientèle.

La dernière pratique qui venait d'entrer dans la boutique était un homme de cinquante ans environ, mis avec une certaine recherche, ayant les cheveux gris, une physionomie rusée, l'œil fin, pénétrant et des manières fort convenables.

— Que désire monsieur? demandai Maria Fauveau en s'inlerrompant d'écrire. — Un pain de savon, madame. — A la rose ou aux amandes, monsieur? — Comme il vous plaira, madame. — Dame, monsieur, c'est vous qui vous servirez de ce savon : le choix vous regarde. — Choisi par vous, madame, il me semblera meilleur. — Ah! monsieur, c'est trop galant, répondit en souriant la jolie parfumeuse. Alors prenez ce savon aux amandes amères; il est de plus de durée que l'autre. — En ce cas, madame, donnez-moi l'autre, afin que j'aie plus tôt l'occasion de revenir ici. — Usez-le donc bien vite, monsieur, et revenez le plus souvent possible, reprit ?aiement madame Fauveau. Dieu merci! les savons ne nous manquent pas. Voici le petit paquet, monsieur. C'est quinze sous.

L'homme aux cheveux gris tira de sa poche un portefeuille, le posa sur le comptoir, l'ouvrit, en tira un nombre assez considérable de billets qu'il se mit à feuilleter avec affectation, el se dit comme en se parlant à soimême :

— Je croyais avoir là un billet de 500 francs, mais non, non, ce ne sont que des billets de mille francs. — Comment, monsieur, changer un billet de mille francs pour payer un pain de savon de quinze sous? dit madame

Fauveau, vous n'y songez pas! D'abord je n'aurais pas de quoi vous rendre, et puis nous faisons toujours crédit aux pratiques... respectables.

Cette épilliète de respectable adressée au galanlin suranné fut accompagnée d'un malin sourire de Maria.

— Mais j'y songe, reprit l'homme aux cheveux gris, qui d'un regard sournois tâchait de deviner sur la physionomie de la jeune femme si elle était éblouie de la somme assez considérable qu'il venait de lui montrer, mais j'y songe, j'ai de l'or.

Et il tira de sa poche une longue bourse de soie verte, gonflée d'environ deux cents louis, dont une grande partie, par une maladresse calculée, tombèrent avec un attrayant tintement sur le portefeuille laissé sur le comptoir. L'homme aux cheveux gris, observant toujours sournoisement Maria Fauveau, fit de nouveau bruire l'or en le remettant dans la bourse^ moins un louis, qu'il poussa du doigt en disant :

— Ayez l'obligeance, madame, de me rendre.

La jolie parfumeuse, contraignant assez difficilement son envie de rire, causée par l'affectation de cet homme à faire montre de ses billets et de son or, lui rendit néanmoins la monnaie de son louis avec un sérieux parfait.

L'homme aux cheveux gris, au lieu de prendre celte monnaie, parut se raviser et reprit de l'air du monde le plus naturel :

— Madame, voulez- vous être assez bonne pour me rendre un service? — Certainement, monsieur; lequel? — Je vais de ce pas au Musée, il y a souvent dans la foule des amateurs curieux de tâter ce que les autres ont dans leurs poches; veuillez me garder ces billets et cet or avec mon pain de savon; je reprendrai le tout en passant dans une heure.

— 41) - Quoique la proposition fût assez étrange, car le Musée n'était pas encore ouvert (circonstance ignorée d'ailleurs par Maria), celle-ci, d'abord assez surprise, mais ne supposant aucune arrière-pensée à cet homme respectable, répondit ingénument :

— Je ne vois pas d'inconvénient à faire ce que vous me demandez, monsieur, et puisque vous le désirez, je garderai cet argent pendant une heure. Vous savez combien il y a dans la bourse et dans le portefeuille, n'est-ce pas? — Oui, madame, il y a quatorze mille francs en billets et deux cents louis en or. — Total, dîx-huil mille francs, que je vais mettre dans le tiroir de ma caisse, en attendant votre retour, monsieur.

Et la jeune femme mit en effet l'or et les billets dans son comptoir, ainsi que le pain de savon.

— Mille et mille remercîments, madame, dit l'homme aux cheveux gris en saluant avec une extrême politesse et se dirigeant vers la porte. — A votre service, monsieur, répondit Maria en se remettant à son livre de comptes.

L'homme aux cheveux gris avait à demi ouvert la porte pour sortir, lorsqu'il la referma comme par réflexion, et revenant se placer devant le comptoir, auprès duquel il s'assit sur une chaise vacante, il dit :

— Madame... un mol s'il vous plaît? — Tiens! reprit Maria en le regardant avec étonnenienl, vous n'allez donc plus au Musée maintenant, monsieur. — Si fait, madame, j'y vais aller tout à l'heure, mais avant... je désire seulement vous adresser une question. — Voyons la question, monsieur? — Vous souvenez-vous, madame, il y a de cela six semaines environ, vous souvenez-vous d'avoir vendu une paire de gants à un monsieur d'une tournure encore très-jeune et très-élégante, quoiqu'il soit d'un âge... mûr! — Une paire do gants? Il y a six semaines?

dit Maria assez étonnée, tout en cherchant à se rappeler ces particularités. Ma foi, non, monsieur, je ne m'en souviens pas; mais est-ce que ce monsieur n'en a pas été content, de ses gants? — 11 en a été si content, madame, que le lendemain il est revenu en acheter une autre paire.

— A la bonne heure! voilà une fameuse pratique! mais je ne me rappelle pas du tout ce monsieur-là. — Voyons, cherchez bien, ma chère madame : un monsieur trèsmince, d'une figure encore fort agréable, et pourtant un ruban de plusieurs ordres à sa boutonnière, car c'est un très-grand seigneur, un prince, et d'ailleurs, chaque jour, en se rendant à la chambre des pairs, car il est aussi pair de France, il passe exprès par cette rue-ci, quoique ce ne soit nullement son chemin. — Eh bien alors, ci ce n'est pas son chemin, pourquoi ce brave monsieur passe-t-il par la rue du Bac? — Pour s'arrêter devant votre magasin, ma chère madame Fawveau, pour avoir le bonheur de vous contempler un instant; allons, franchement, vous avez dû le remarquer. — Ah! bien ouiî j'ai bien autre chose à faire que de regarder les passants! — Le prince n'en est alors que plus malheureux, ma chère madame Fauveau, car il espérait être connu de vous... de vue du moins. — El à quoi ça lui aurait-il servi, à ce monsieur, que je l'eusse connu de vue?

L'homme aux cheveux gris reprit à demi-voix et d'un ton mystérieux et insinuant :

— Si le prince avait eu le bonheur d'être remarqué par vous, ma chère madame Fauveau, vous trouveriez moins brusque peut-être la proposition... que j'ai à vous adresser... de sa part... car... en vérité, à vous parler franchement, vous n'êtes pas faite pour tenir un magasin.

— Mo|, monsieur? je voudrais savoir un peu ce qui me manque pour c/^, par exemple! — Au contraire, ma chère

mailamc Fauveaii, vous avez trop... — Commcnl! j'ai Irop! — Eh! oui, vous avez trop d'allrails, trop de beauté, trop de grâces pour les enterrer dans une misérable boutique. Allons donc! madame, cela fait pitié! Voire véritable place... savez- vous où elle est? Dans un charmant petit hôtel, avec voiture, loges aux spectacles, diamants, toilettes de duchesse; avec tout ce qui est digne enfin d'une charmante femme comme vous. Or, ma chère madame Fauveau, cette vie délicieuse, vous l'aurez quand vous le voudrez. — Ah bah!... — Quand vous voudrez! pour cela, vous n'aurez qu'un mol à dire. — Vraiment, monsieur? il serait possible! — Encore une fois, cela dépend de vous, un oui ou un non à dire. — Un ouiy ou un non'l pas davantage' dit Maria en faisant une petite mine étonnée, la plus gentille du monde. Mais écoulez donc, monsieur, savez-vous au moins que ça mérite réflexion, ce que vous me proposez là! — Je crois bien! — Ah çà! ce que vous me promettez là, mon digne monsieur, c'est sûr? c'est powr de bon? — Vous aurez, ma chère madame Fauveau, toutes les garanties désirables. — A la bonne heure! car, voyez-vous, ça ne serait pas gentil de se moquer du pauvre monde. Ainsi, en disant oui, il est bien entendu qu'il dépend de moi d'avoir un hôtel, un équipage, des diamanls,des loges aux spectacles, des toilettes de duchesse... et quoi encore?... Je ne me rappelle plus. — Vous aurez naturellement votre maison montée et meublée : linge, argenterie, etc., etc.; mille écus par mois pour votre dépense, et vingt-cinq mille francs pour votre trousseau. — Mais savez-vous que c'est superbe, cela, mon respectable monsieur! Jugez donc, mon mari et moi qui n'avons pour logement que deux petites pièces ù l'cntre-sol; qui ne i)renons un fiacre que dans les grands jours, et qui allons au plus une fois par mois au speclacle, et à

- K2 — la galerie! — C'est indécent, ma pauvre madame Fauveauî une ravissante femme comme vous, à la galerie? — Oui, monsieur, et à la seconde galerie encore! — A la seconde galerie! Dieu du ciel! — Et des diamants, mon honorable monsieur, des diamants! moi qui n'ai, pour tout potage, qu'une broche et une paire de boucles d'oreilles en amétysthe. — Pauvre chère petite femme,des bijoux en amétystheî Mais c'est ignoblef — Et mille écus par mois! Quand pour mon mari, ma petite fille, moi et ma bonne, nous dépensons quinze cents francs par an, au plus! — Juste les gages que vous donnerez à votre femme de chambre, ma pauvre madame Fauveau. — J'aurai donc aussi une femme de chambre? — Parbleu! au moins une. Et de plus valet de pied, cocher, cuisinier. — Un cuisinier! moi qui me brûle souvent les doigts à faire griller des côtelettes, quand notre bonne n'est pas là. — Ah! madame, dit l'homme aux cheveux gris, avec un accent de compassion courroucée, ces mains, ces mains charmantes, toucher à des côtelettes! Ah! fî, fî! quel indigne outrage a la beauté! cela crie vengeance! — Le fait est que j'aime mieux faire de la crème au chocolat. C'est mon triomphe, ri au moins on ne se briile pas les doigts. Mais dites-moi, mon vénérablemonsieur,puisque j'aurai un cuisinier,j'espère bien qu'il saura faire les omelettes au jambon? — Parbleu! — Je vous demande cela, voyez-vous, parce que Joseph les adore. — Qui, Joseph? demanda l'homme aux cheveux gris, tout ébahi, quel Joseph? — Pardi, le mien! le Joseph chéri à sa petite femme. — Le Joseph... chéri? — Eh! mon mari, donc! — Votre mari, madame? comment! votre mari? — Eh bien! oui. — C'est sérieusement que vous me dites cela? — Ah çà! entendons-nous. Vous me demandez, n'est-ce pas, si c'est sériensement que je vous dis que Joseph adore l'omelette au jambon? — Mais

non, mais non, je vous demande si vous croyez que... que.^. voire mari consentirait ù partager l'existence que je suis chargé de vous offrir? — Comment! s'il consentirait à avoir hôtel, équipage, cuisinier,fcmme de chambre, argenterie, etc., etc., car il y a beaucoup d^et cœtera dans vos promesses... Il faudrait qu'il fût joliment difficile, mon Joseph chéri, pour refuser ces belles offres. — Après tout, se dit l'homme aux cheveux gris avec un sourire dédaigneux et sardonique, ça s'est vu des maris comme ça. Puis il reprit tout haut : Pourtant, ma chère madame Fauveau, un mari, ce serait toujours un peu gênant, malgré toute la complaisance que pourrait avoir cet excellent M. Fauveau. Vous m'entendez bien, ma chère madame Fauveau, car vous avez de l'esprit comme un lutin. Or, à propos de la gêne qu'apporte toujours un mari, fùt-il de la meilleure volonté du monde, le prince avait songé à une excellente combinaison : comme il a un grand crédit chez les ministres, il s'est précautionné d'une place de commis à cheval dans les droits réunis... à Tarbes. — A Tarbes, mon vénérable monsieur? — Oui, h Tarbes, Hautes-Pyrénées, à deux cents lieues d'ici. Il serait censé que le titulaire de la place en question reprendrait, en échange, votre magasin. Tout serait à ce sujet parfaitement arrangé; on trouverait moyen d'amener le brave Fauveau à accepter. Le prince vous expliquera d'ailleurs tout cela lui-même, ce soir, si vous y consentez, au bal de l'Opéra. — Moi au bal de l'Opéra? dit gaiement la jeune femme,en voilà bien d'une autre, à présent. — Écoutez-moi attentivement, ma chère madame Fauveau; votre mari est de garde aujourd'hui? — Comment! dit Maria, très-surprise et presque inquiète de voir cet homme si bien renseigné, vous savez? — Nous savons tout. Votre mari ne reviendra donc ici que demain malin; vous avez à vous la nuit tout enliôre; vous

demeurez seule à l'en Ire-sol, ici au-dessus; votre bonne couche au cinquième étage. — Ah! vous savez aussi que ma bonne... — Nous savons tout. Nous avons donc la nuit à nous. Cr, à une heure du matin, rien ne vous sera plus facile que de descendre dans votre boutique; je serai à votre porte avec un fiacre et un domino tout préparé, vous l'endosserez, je vous conduirai au bal de l'Opéra; le prince a une loge retenue d'avance; là, vous verrez ce digne et cher seigneur, vous causerez avec lui, il vous dira tous ses projets; il a tout prévu, même le cas où il n'y aurait pas moyen de faire accepter à votre mari la place de commis à cheval, et où iltiendraitabsolument à garder son magasin à Paris; le prince vous proposerait alors autre chose. Enfin, vous l'entendrez, et vous verrez que c'est le meilleur, le plus charmant et le plus généreux des princes. Sans doute il n'est plus de la première jeunesse... — Ni de la seconde, ni de la troisième peut-être, hein, mon respectable monsieur? — Je ne veux pas vous tromper : il a la cinquantaine; mais si bien conservé, si soigné! enfin vous le verrez. Vous avez d'ailleurs trop de bon sens, ma chère dame Fauveau, pour ne pas comprendre que l'attachement d'un seigneur d'un âge mûr est bien autrement solide et surtout fructueux que l'amour d'un tas déjeunes godelureaux bons à perdre les femmes, rien de plus. Enfin, tout ce que je puis vous assurer, c'est que je n'ai jamais vu le cœur et la générosité du prince se démentir, moi qui depuis vingt-cinq ans ai l'honneur d'être à son service comme homme de confiance. — Ah! dit Maria en interrompant l'homme aux cheveux gris, il y a vingt-cinq ans, mon bien digne monsieur, quevousavez l'honneur... de... Je vous en fais mon compliment.

Quoique assez surpris de l'expression des traits de la jeune femme en lui adressant cette dernière parole, l'homme aux cheveux gris continua :

— Allons, ma chère madame Fauveau, c'est entendu, n'est-ce pas? A une heure du matin, je serai à la porte de votre magasin avec un fiacre et un domino. Vous voyez quelle réserve y met le prince; il aurait pu vous demander une entrevue dans sa petite maison, car il en a une délicieuse, comme les grands seigneurs d'autrefois. Vous la verrez. Mais pour vous rassurer, il a préféré choisir un terrain neutre, l'Opéra, où vous pourrez convenir de tout avec lui. Quant aux dix-huit mille francs que vous avez là, vous les garderez : ce sera une des garanties qui vous prouveront, je l'espère, que vous devez avoir loule confiance dans les promesses que je vous fais au nom du prince.

Après avoir silencieusement écouté l'ami du prince. Maria prit dans son tiroir l'or et les billets de banque, les déposa sur le comptoir et dit avec un froid dédain, en regardant l'homme aux cheveux gris bien en face :

— Tenez, mon respectable et très-honorable monsieur, quoique vous fassiez un bien ignoble métier pour votre âge, je ne voudrais pas, à cause de votre âge même, voir mon Joseph chéri vous appliquer la meilleure, la plus solide, la plus belle rincée que vous ayez probablement reçue depuis vingt-cinq ans que vous avez ['honneur d'être le courtier de votre prince dans les honnêtes marchés dont vous vous chargez pour lui.

Stupéfait de ce brusque retour, l'homme aux cheveux gris se leva brusquement et s'écria :

— Mais, madame... — C'est comme je vous le dis K^, mon digne et obligeant monsieur. Si mon mari rentrait, je trouverais très-drôle de lui raconter la chose en votre présence. Alors, vous concevez de quelle indigne raclée \\ vous gratifierait; car le Joseph chéri à sa petite femme est fort comme un Turc, et il vous l'apprendrait, si

— devons ne le saviez pas, vous qui savez tout. Il est de garde, c'est vrai, mais il doit venir dîner au magasin. Voici trois heures et demie, il ne peut maintenant beaucoup larder. Voyez si vous voulez l'attendre, mon vénérable monsieur. — Croyez-moi, ma chère madame Fauveau, reprit imperturbablement l'homme aux cheveuxgris, ne cédez pas à un premier mouvement; vous le regretteriez. Suivez mon conseil, réfléchissez, et en attendant, gardez toujours cet argent; vous me le rendrez plus tard. Au revoir. En tous cas, je serai cette nuit à une heure à la porte de votre boutique. Et l'ami du prince se leva.

— Monsieur, dit vivement Maria, du moins remportez cet argent! — Bon! il sera toujours temps de me le rendre.

Et l'homme aux cheveux gris mit la main au bouton de la porte.

— Monsieur, dit vivement la jeune femme avec inquiétude, car pour rien au monde elle n'aurait voulu conserver ce honteux dépôt, eh bien! écoulez-moi! —Que désirez-vous, chère madame Fauveau? — Puisque vous voulez absolument que je garde cet argent, j'y consens. Seulement, faites-moi le plaisir d'envelopper vous-même la bourse et le portefeuille dans ce papier, el de nouer le tout avec ce ruban. — Mais, dit l'homme aux cheveux gris d'un air soupçonneux, pourquoi faire, cela? — Comment! reprit Maria avec un engageant sourire, voilà déjà votre complaisance à bout, vous qui promettiez des motits d^or? Et vous voulez que je vous croie? — J'en étais sûr, pensa l'ami du prince : elle se ravise .

Et ne voyant aucun motif pour refuser ce qu'on lui demandait, il enveloppa l'or el les billets, pendant que la jeune femme, sans être vue, lirait un cordon de sonnette placé dans un coin du comptoir et qui communiquait à ion Ire- sol.

Aumomenloù Vamiduprince terminait de nouer le ruban qui reliait le paquet, une jeune servante entra.

— Louise, lui dit Maria, vous savez bien où est l'église des Missions-Étrangères? — Oui, madame, ici tout près. — Tenez, prenez ce paquet.

El elle le relira des mains de Thomme aux cheveux gris, qui d'abord la regarda faire avec ébahissement.

— Vous savez qu'auprès de la porte, il y a un tronc pour les pauvres? — Oui, madame. — Eh bien! Louise, vous y mettrez ce paquet.

Ce sorH quelques petites charités que cedignemonsieur veut donner aux pauvres du quartier et..,.

— Diable! un instant, dit vivement l'homme aux cheveux gris, en reprenant le paquet des mains de la servante, on n'est point charitable à ce point!... — Alors, mon digne monsieur, reprit Maria en souriant, faites vos com^ missions vous-même, cela vaudra mieux.

Deux pratiques, entrant pour quelques emplettes, forcèrent l'homme aux cheveux gris de déguerpir en emportant son argent, ce qu'il fit non sans dire tout bas à Maria :

— Vous réfléchirez; à une heure du matin je serai à votre porte. — Monsieur, monsieur, dit gaiement et tout haut la jeune femme, tout en servant ses pratiques, votre pain de savon que vous oubliez ; si vous avez besoin d'autre chose, brosses à dents, blaireaux pour la barbe, parfumerie, pensez à nous, s'il vous plaît, monsieur;nous serons toujours bien contents, moi et mon mari, de vous servir en conscience et de notre mieux.

L'ami du prince sortit, assez désappointé, mais non rebuté. Il est des gens complètement aveugles et obtus à l'endroit du désintéressement et de l'honneur.

Les acheteurs servis par la jeune femme la laissèrent

bientôt seule; elle reprit son livre de comptes et se dit tout en écrivant:

— Voyons! faut-il raconter cela à Joseph, quand il va venir, et en rire avec lui comme de tant d'autres bêtes de déclarations? j'en ai bien envie. D'un autre côté, il y a là une olîre d'argent qui est ignoble, et il pourrait se chagriner en songeant seulement qu'on a osé me la faire, celte offre. Que décider? Ma foi, demain je dirai tout à maman; c'est une fameuse tête; elle me conseillera pour le mieux au sujet de ce que je dois ou non dire à Joseph.

Puis, la jeune femme se remettant à son livre de commerce, se mit à fredonner gaiement, tout en écrivant, les paroles suivantes, sur un air et un rhythme impossibles, bien entendu :

— Ce n'est pas le tout cV aimer son Joseph chéri, la, la, la! tra, déri, déra!

D'avoir confiance en lui, de ne lui rien cacher, déri, déra!

Il faut encore prendre garde de le chagriner, la, la! déri, déra!

Même par bonne intention, déri, deraî

A ce moment une voix sonore et joyeuse qui de son côté fredonnait aussi un Ira, deri, dera! se fît entendre derrière les carreaux de la porte du magasin. Elle s'ouvrit du dehors, et M. Joseph Fauveau, grand et beau garçon de cinq pieds sept pouces, entra vêtu de son uniforme de garde national, rehaussé de buffleteries d'un irréprochable blanchard. P'aisant alors le salut militaire, en portant le revers de sa main à son formidable ourson, . moins noir que ses épais favoris, il s'arrêta au seuil de sa boutique, en disant :

— Salut et honneur à ma jolie petite femme!

— îi!)

Telle était Maria Fauveau, la petite bourgeoise vulgaire. Vulgarité naïve et cliarnianle qui laissait un libre et joyeux essor aux plus nobles élans du cœur, aux plus vives saillies de l'esprit; vulgarité mille fois préférable à la réserve, à la distinction de manières, lorsque par ces rafTinements d'une éducation oisi\e, la distinction devient de la sécheresse et de la roideur, la réserve de la dissimulation ou de la fausseté.

— Salut et honneur à ma jolie petite femme! avait dit Joseph Fauveau en entrant dans le magasin.

La jeune femme, à la vue de son mari, frappa joyeusement dans ses petites mains, et coupant au court, légère, souple et pétulante comme une chatte, s'élança d'un bond de son fauteuil sur le comptoir, et du comptoir à terre. Dans cette dernière et rapide évolution gymnastique, la robe de Maria laissa voir la naissance d'une jambe divine, chaussée d'un brodequin noir, digne de Cendrillon; exhibition involontaire qui arracha cette exclamation à Joseph Fauveau :

— Sapristi!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car les deux jolis bras de Maria s'enlacèrent à son cou.

— Es-tu folle, va, petite Maria! dit Joseph après avoir répondu aux caresses de sa femme; sauter par-dessus ce comptoir? risquer de tomber, de te faire mal! —C'était trop long de prendre la grande route, mon chéri, reprit Maria en riant comme une folle, j'étais pressée d'arriver.

Allons, d'abord débarrasse-loi de ton bonnet à poil.

Et se dressant sur le bout de ses jolis pieds, Maria décoiffa Joseph de son ourson, puis posa ensuite, pendant un instant, ledit ourson sur sa tête, de sorte que le joli visage de madame Fauveau disparut presque entièrement sous la noire fourrure, et que Joseph ne vit plus que le bout du nez rose et la bouche vermeille de la rieuse, dont les petites dents blanches brillaient comme de l'émail.

Le mercier, franc rieur, partagea l'hilarité de sa jeune femme. Cet accès de gaieté calmé, il dit à Maria, qui, après avoir déposé l'ourson sur une chaise, regagnait son comptoir :

— Quel Roger Bontemps tu fais, va! — Tl^ns! pourquoi donc que je ne serais pas un Roger Bontemps, puisque, grâce à loi, je n'ai que du bon temps? reprit Maria en se remettant à son livre de commerce et reprenant sa plume; mais assez de bêtises! Débarrasse-toi de tes armes, ô fameux guerrier, et tiens-toi tranquille. Je me suis donné pour tâche de finir mes comptes avant dîner. Et à propos de comptes, tu es encore un joli garçon, toi! — Comment? — Un fier banquier, je m'en vante! — Que \eux-lu dire? — Pardi! tu me crédites sur ton livre de 267 fr. pour notre dépense des deux mois passés, et tu me les as donnés il y a quinze jours, ces 267 francs. — Pas du tout! — Mais si fait! — Je te dis que non! — Mais, vilain entêté, reprit Maria en frappant le plancher de son petit pied, la preuve que tu m'as donné ces 267 fr. pourla dépense, c'est que les voici inscrits sur mon livre à moi. Ah! ah! qu'as-tu à répondre à cela, hein? — Mais, madame la têtue, la preuve que tu te trompes, c'est que j'ai trouvé dans mon tiroir 267 francs de plus que mon compte. — Eh bien! c'est que tes pièces de cent sous

auront fait des petits, voilà tout. Après tout, elles doivent ^tanl s'ennuyer ensemble dans ce tiroir, que ça leur est bien permis de faire des petits, ajouta Maria en se reprenant à rire aux éclats. Tout ce que je peux t'assurer, c'est que tu ne me dois rien... — Et moi je suis sûr que, comme toujours, lu te trompes à ton désavantage. Ah ! mais pourtant... attends donc, dit Joseph Fauveau en réfléchissant; attends donc; tu as, ma foi, raison!... Je me rappelle avoir prêté trois cents francs, il y a six mois, à Bonaquet; il me les a rendus, je ne les ai pas inscrits, voilà ce qui fait la différence! — C'est encore un joli garçon, que ton affreux ami le docteur Bonaquet! (Je dis aifreux au figuré; car c'est un bien bon enfant, et il ferait descendre les oiseaux des arbres pour l'entendre parler.) Mais enfln voilà deux mois que nous ne l'avons pas vu. — II est si occupé! il travaille tant! Et puis il a été nommé médecin de l'Opéra... — Tiens, tiens, tiens! rOpéra est donc malade? — Ts-tu rieuse, va! Mais c'est cela, l'argent que Bonaquet m'a rendu faisait mon erreur, tu avais raison... — Voilà pour vous apprendre à n'avoir pas plus de tête qu'un pierrot, monsieur Fauveau, dit Maria, en donnant du bout de ses doigts roses une chiquenaude sur le nez de Joseph. Mais celui-ci saisit au vol la main de la donneuse de chiquenaudes, et, pour se venger, prit entre ses dents le bout des petits doigts de sa femme el les mordilla doucement. — Joseph, finis donc! dit vivement la jeune femme, en retirant sa main. Si quelqu'un entrait! — Eh bien, quoi? l'on verrait un mari qui baise la jolie petite main de sa jolie petite femme, et voilà! — C'est gentil, monsieur! — Je crois bien que c'est gentil! reprit Joseph en regardant amoureusement Maria. Oh! oui, c'est gentil, et c'est aussi bon que gentil, une petite femme comme loi. — Oh! oui, parlons-en! je

voudrais bien savoir ce que j'ai de si merveilleux! — D'abord tu es intrépide au travail comme un petit lion. Tu liens nos livres de commerce mieux que ne les tiendrait un commis à dix-huit cents francs. — Ah! ah! dit gaiement Maria, voilà-t-il pas une belle affaire! Est-ce que j'ai été élevée à me croiser les bras? Est-ce que je ne tenais pas les livres de mon père? Que veux-tu donc que je fasse pendant toute la sainte journée à ce comptoir? Je m'ennuierais comme une morte, puisque notre petite Joséphine ne revient de sa pension qu'à cinq heures. — Allons, bien! dit Joseph avec émotion. Non, lu es une femme comme tant d'autres, n'est-ce pas? Et dans la grande maladie de la fille, que Bonaquet a sauvée, est-ce que tu n'as pas été admirable de dévouement? Trentesept nuits sans te coucher! — Tu vas voir que j'aurais pris une garde-malade pour veiller mon enfant! Ah çà! mais à quoi penses-tu donc, monsieur Fauveau? Qu'est-ce donc que tu as mangé ce matin à ton corps de garde? reprit Maria en riant, qu'est-ce que tu as? voyons, dis-le tout de suite. — J'ai... ce que j'ai depuis que nous sommes mariés, ma bonne petite femme : un amour et une reconnaissance qui s'augmentent chaque jour. — De l'amour, c'est permis, je vous y autorise, je vous y engage même, monsieur Fauveau, reprit Maria d'un ton de gravité comique; mais de la reconnaissance, c'est une farce! et je ne veux pas que tu dises de farces, mon chéri, à moins que nous ne nous mettions franchement à bêliser, car tu sais que, pour ce qui est de rire, je ne laisse pas ma part aux autres! — Tiens, Maria, voilà encore une chose que j'admire en toi. — Voyons la cKose. Ça va être drôle! — Tu as le caractère le plus égal, le plus gai que je connaisse, et pourtant voilà ta vie : Habiller et soigner Joséphine, descendre à la boutique à huit heures du malin, y rester

jusqu'à huit heures du soir; encore une fois, voilà ta vie (Je tous les jours, sauf nos dimanches et fêtes, où nous nous permettons queh]ues petites parties de spectacle ou de promenade. — Ah çà, voyons, es-tu fou! est-ce que je n'ai pas été élevée à ça? Est-ce que toutes les femmes ne sont pas comme moi? — Toutes? non. Et voilà justement où Je t'arrête. — Je désire savoir si c'est en ta qualité de garde national que lu m'arrêtes? demanda Maria en étoulfant de rire; alors je me rends. — Oh! avec tes malices, tu ne m'empêcheras pas de le rendre justice. Non, les autres femmes ne sont pas toutes comme loi, car ce qui m'étonne, ce n'est pas la vie que tu mènes, mais la manière dont lu la supportes. Qu'î diable! je sais bien, moi, sans aller bien loin, comme sont certaines de nos voisines de la rue. Celles-là sont toujours à se plaindre, à bâiller, à rechigner; toujours à dire à leur mari : « Ah! quelle scie de celte boutique! Ah! que c'est ennuyeux d'être toujours là comme un chien à l'attache, sans jamais sortir! Ah! que c'est assommant d'être aux ordres du premier venu qui vient vous acheter pour deux sous! Ah! quelle vie! n'avoir qu'un pauvre dimanche à soi par semaine! » Et toujours à grogner ainsi du I" janvier au 31 décembre. Enfin, il n'y a pas jusqu'à ta mère... la plus brave, la meilleure des femmes; lu sais si je l'aime! qui était, lu l'avoueras, malgré son bon cœur, cinq jours sur six d'une humeur de dogue lorsqu'elle tenait son magasin d'épiceries. — Eh bien! moi aussi, monsieur Joseph, je vais être comme un vrai doguin déchaîné, si tu ne finis pas avec les élonnements de ce qui est simple comme bonjour. — Ah! tu trouves cela simple comme bonjour, toi? — Eh! certainement! dit la jeune femme avec vivacité. Les uns naissent avec un caractère heureux, d'autres avec un caractère malheureux,

voilà loul; les uns sont toujours à regimber contre leur gortj les autres, au contraire, se disent : « C'est comme ça? Eh bien! c'est comme ça! » Les uns cherchent tous les moyens possibles de rendre encore plus ennuyeuse, encore plus triste pour eux et pour leur entourage, une existence qui n'est pas très-gaie; les autres, au contraire, lâchent de rendre gai ce qui ne l'est pas. Et puis enfln, mon bon Joseph, parlons raison, ajouta la jeune femme avec une tendre émotion. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je sois gaie, c'est-à-dire contente , heureuse? Voyons, qu'est-ce qui me manque? Mon père et ma mère m'adorent; loi et moi nous nous aimons de tout notre cœur; notre chère petite Joséphine est un trésor de gentillesse; nous ne sommes pas de gros boutiquiers, c'est vrai, mais nous vivons dans l'aisance; nous avons une bonne pour nous servir; tu me gâtes tellement, que, lorsque nous sortons le dimanche, je suis, ma parole d'honneur, aussi bien mise que la femme d'un banquier. Notre commerce, la surveillance de notre ménage, ne me laissent pas une minute de vide. Tout cela me plaît, tout cela m'intéresse, tout cela m'amuse, et tu veux que je trouve le temps de m'ennuyer ou d'être triste? Tu parles d'élonnements! Et si je voulais m'élonner aussi, moi, de ce que tu ne me quittes que pour tes affaires! de ce que tu ne mets pas le pied au café! de ce que tu passes toutes tes soirées avec moi! Ah! bien oui! pas du tout! je jouis de mon bonheur comme d'une chose toute naturelle, sans être toujours à me dire : « Ah! mon Dieu, que je suis donc heureuse! Mais pourquoi donc que je suis heureuse comme ça? Voilà, sac-à-papier, un bonheur bien extraordinaire! Est-il extraordinaire, mon Dieu! l'est-il? Non, il n'est pas de bonheur... plus extraordinairement... extraordinaire que le mien! »

Ces derniers mois furent prononcés pur Maria d'un ton si drôle, si gai, elle contrefit si gentiment son mari en levant les yeux et les mains au ciel à chaque exclamation, que Joseph, malgré son attendrissement, ne put s'empêcher de rire aux éclats de cette plaisanterie. Puis cette hilarité calmée, il reprit :

— Va, tu seras toujours la môme! Il n'y a pas moyen de parler sérieusement avec loi dix minutes de suite, tu ris de tout! Enfin, quand je pense qu'il y a dix-huit mois, lorsque cette vieille foile de madame Bardou t'a mis en lête d'aller le faire dire la bonne aventure pour nous deux, non-seulement tu as plaisanté d'une prédiction qui aurait fait dresser les cheveux sur la tête à d'autres personnes, mais tu m'as raconté cela si drôlement... si drôlement, que moi-même je n'ai pu garder mon sérieux! Enfin, est-ce vrai? — Tiens! cette bête de femme à qui je viens demander...

El Maria se mit à chantonner :

La bonne aventure, ô gué!

Et elle me répond à ça, 6 gué :

Qu'on me coupera ma téie, 6 gué,

Qu'on me coui»era la tête!

Ces derniers mots furent chantonnés par Maria en nasillant d'une façon si bouffonne, et elle rit de si bon cœur, que Joseph Fauveau ne put s'empêcher de sourire et reprit :

— Au fait, tu as raison, il vaut mieux rire que de s'allrisler de si soties prédictions. — Pardi! — Moi, sans être devin, ma petite Maria, je peux bien te la dire, notre bonne aventure, et une fameuse, encore! — Voyons vite,

chéri! — Que nos affaires aillent seulement bien pendant une dizaine d'années, ma chère petite femme, et tu seras récompensée comme tu le mérites. Je nous vois d'ici, jeunes encore, retirés du commerce, avec notre fille, loin de cet étourdissant Paris, dans une jolie maisonnette à la campagne, avec un jardin que je jardinerai. Hein! qu'est-ce que tu dis de ma bonne aventure? — Et nous aurons une basse-cour où j'élèverai des poules? dit Maria en frappant de joie dans ses mains. Et j'aurai une vache? — Tu auras une vache, oh! mais, une fameuse laitière. Je la ferai venir de mon pays. — Et des pigeons? — El des pigeons. — Et des lapins? — Et des lapins. Ah! ah! madame Fauveau, cela te rend heureuse, hein? — Ah! pour ça, oui, mon bon Joseph, car vivre à la campagne avec toi, notre fille, mon père et ma mère (il faudra bien qu'ils nous suivent), c'est mon rêve, vois-tu, là, c'est mon rêveî — Et le mien donc! C'est ce qui me donne tant de cœur et de courage. Oui, je me dis : ma petite Maria n'est pas aussi heureuse que je le voudrais; mais patience, patience! encore une dizaine d'années, et je lui arrangerai un joli petit paradis sur la terre. — Cher Joseph! es-tu bon! mon Dieu, es-tu bon! dit Maria cette fois sérieuse, très-sérieuse, car une larme d'attendrissement brilla dans ses grands yeux noirs, toujours si fripons et si éveillés.

Le bruit de la porte de la boutique que l'on ouvrait en dehors interrompit l'entretien de Joseph et de sa femme.

Un facteur de la poste entra, salua, déposant une lettre sur le comptoir, et dit :

— Trois sous, madame, c'est une lettre pour M. Fauveau.

Pendantque le mercier tirait de son gousset la monnaie nécessaire au payement du fadeur, qui sortit bientôt, la jetine femme examinait curieusement la lettre que Ton ve-

nail d'apporter; puis, l'approchant de son petit nez, et enflant ses narines roses et dilatées, elle dit gaiement :

— Peste! monsieur Fauveau, quelle correspondance embaumée tu as lùî Un cachet de cire niordorée, avec une enveloppe de papier bleuâtre et épais comme je n'en ai jamais vu. Du reste, l'adresse est d'une bien jolie écriture. Ah! ah! monsieur Fauveau, qu'est-ce que ce joli poulet-là, s'il vous plaît? — Ma foi, je n'en sais rien du tout. Vois toi-même. — Je crois bien, que je vais voir moi-même! Plus souvent que je te laisserai lire tout seul des poulets comme ceux-là!

Et Maria, décachetant la lettre, lut ce qui suit ; « Mon cher Joseph. . . »

— Ah! ah! scélérat! dit-elle en s'interrompant, mon cher Joseph! rien que cela, hein! c'est assez clair. Mais voyons un peu la signature de cette belle aux yeux doux.

Et la jeune femme lut au bas de la lettre.

« Anatole Ducormier. »

— Anatole! Comment, Anatole est à Paris! s'écria Joseph; quel bonheur! — Le fils du p^-re Ducormier, dont tu as acheté le fonds de commerce? demanda la jeune femme; ce jeune homme si savant dont tu m'as tant de fois parlé? qui avait tous les prix à ta pension? — Parbleu! il a eu le prix d'honneur. Ils se disputaient toujours les premières places, lui et Bonaquet. Nous étions les trois inséparables. Ah! quel bonheur que ce brave Anatole soit de retour! Mais lis donc vite sa lettre!

El la jeune femme lut ce qui suit :

« Mon bon Joseph, » Je suis à Paris depuis deux jours; jarrive d'Angle-

lerre, voilà près de six ans que nous ne nous sommes vus. J'ai le plus grand désir de te serrer la main. J'irai donc te demander à dîner aujourd'hui, et nous passerons une bonne soirée de causerie comme autrefois. » A toi de cœur.

» Anatole Ducormier. »

— Bravo! s'écria Joseph Fan veau en se frottant les mains, bravo! une vraie fête! vivat! — C'est ça, bravo! une vraie fêle! vivat! reprit la jeune femme en contrefaisant son mari. Ce ne sera pas le dîner qui sera une vrai( fêle, toujours! Nous n'avons que le pot-au-feu, un morceau de veau à la casserole et une salade. — Eh bien! est ce que ça n'est pas assez? est-ce que tu crois qu'Anatole, fils de petits boutiquiers comme nous, quoiqu'il soit habi tué à la table des grands seigneurs, des ambassadeurs, fera fi du pot-au-feu de l'amitié! Pauvre garçon, va, tu n( le connais pas! c'est bien le meilleur enfant, le moins faiseur d'embarras! Avec ça, ne buvant jamais ni vin ni liqueurs... une vraie demoiselle. — Alors, puisque c'esi une demoiselle, dit gravement Maria, je lui ferai de ces petits pots de crème au chocolat dont vous êtes si gourmand, monsieur Fauveau. Il est trois heures et demie, j( vais tout de suite envoyer Louise chercher du lait; j'aura le temps. — Es-tu gentille, va! — C'est pour la crèm( au chocolat que vous dites cela, monsieur; mais un instant : il faut que lu gardes ie magasin. — Parbleu* Ah: dis donc. Maria, si par la même occasion Louise commaU' dait un vol-au-venl chez le pâtissier, avec des boulettes'. — Pas du tout, monsieur le glouton! on dîne très-biei avec le pot-au-feu, un morceau de veau, une salade e une crème au chocolat, quand c'est moi qui l'ai faite. —

Oh! ma pclite Maria, j'aime tant les boulettes! El puis, je me le rappelle maintenant, Anatole les adore! — Bien vrai, M. Anatole adore les boulettes?— Parole d'honneur! — Ah! monsieur Fauveau, monsieur Fauveau! vous n'êtes guère raisonnable, et fièrement sur votre bouche! dit Maria en quittant le comptoir et menaçant son mari du bout du doigt. Enfin, je vais dire à Louise de passer chez le pâtissier. Mais un instant... à une condition. — Laquelle? — Tu es de garde cette nuit? — Tiens, ne m'en parle pas, c'est atroce! Coucher parce froid au corps de garde, sur un lit de camp, auprès des voltigeurs et des grenadiers! grelotter là toute la nuit! — Dame! reprit Maria d'un Ion malin, puisque tu aimes à grelotter sur un lit de camp avec d'aimables voltigeurs et de ravissants grenadiers, que veux-tu que j'y fasse, moi! — Sapristi, non! je n'aime pas ça, et pour preuve, je ne relournerai pas au corps de garde. — Eh bien! chéri, c'est lout ce que je désire. C'était là ma condition. — Tant pis! s'écria Joseph. Je brave le conseil de discipline! Je dirai que j'ai eu... un étouffement. — D'autant plus que lu auras mangé des boulettes!... C'est ça, reste, et tu pourras passer toute ia soirée avec ton ami. — Ma foi! s'écria Joseph, ce qu'il y a de certain, c'est que je suis fièrement heureux d'être au monde, voilà tout ce que je peux le dire, ah! sapristi! — C'est fameux! pensait Maria; ce vieux indigne sera pendant ce temps-là à m'atlendre dans son fiacre, à la porte de la boutique. Je suis joliment fâchée de ne pas lui avoir dit d'amener aussi son imbécile de prince, ça aurait été plus drôle.

Puis s'adressanl à son mari d'un air solennel : — C'est convenu, monsieur. Puisque vous me faites le sacrifice de passer cette nuit ici, au lieu de la passer au corps de garde... vous aurez des bouletles, — Tiens,

BOIV^iE AVENTURE, T. i . îi

chérie, il faut que je le mange en attendant le vol-au-ventî s'écria Joseph en prenant sa femme par sa ronde et fine taille, au moment où elle entrait dans l'arrière-boulique. — Mais finis donc, Joseph, dit Maria en se retournant à demi pour donner le baiser d'adieu à son mari; finis donc, voilà quelqu'un qui entre.

En effet, un client ouvrait la porte. Le mercier alla audevant de lui, et Maria disparut dans la pénombre de l'arrière-boutique.

Toujours grâce à la béquille magique du Diaft/eftoifeua?, nous conduirons le lecteur, non pas dans un autre quartier, mais dans une rue aussi aristocratique que la rue du Bac est commerçante.

L'hôtel de morsenne ( appartenant au prince de Morsenne ) était l'une des plus magnifiques demeures du laubourg Saint- Germain.

A peu près au même moment oij se passaient les scènes précédentes, chez la veuve du colonel Duval, et chez la jolie parfumeuse, madame Fauveau, madame la duchesse de Beaupertuis ( fille du prince de Morsenne ) rêvait et songeait, à demi étendue sur une causeuse placée au coin de la cheminée d'un immense salon meublé avec une splendeur royale.

Madame de Beaupertuis, âgée d'environ vingt-quatre ans, représentait le type accompli de ce que Saint-Simon appelait une grande dame du plus bel et du plus grand air. Sa taille svelle, élevée, son port de tète ordinaire-

menl impérieux, son nez aquiiin, quelque chose de dédaigneux, de caustique dans la coupe de sa lèvre inférieure, un peu proéminente, donnaient à ses traits fins el réguliers une remarquable expression d'orgueil aristocratique. Aussi, lorsque Diane de Beaupertuis entrait dans un salon, vêtue d'une robe de salin traînante à long corsage, éblouissante de pierreries, redressant sa jolie tête, encadrée de boucles vaporeuses de ses cheveux châtain clair, disposés à la Sévigné, et regardant autour d'elle avec une fierté hardie, en clignant à demi ses grands yeux d'un brun orangé ( sa vue était assez basse ), on aurait cru voir descendre majestueusement de son cadre un des plus hautains portraits de Mignard.

Ce jour-là les traits de madame de Maupertuis exprimaient l'ennui le plus morne. Nonchalamment étendue sjr sa causeuse de satin damas ponceau à bois doré, son regard fixe errait dans le vide; accoudée à un coussin, une de ses belles mains blanches veinées d'azur pendait languissante, tandis que de l'autre elle caressait avec distraction une petite chienne microscopique de la plus pure race des king-Charles, couchée à côté d'elle.

Un bâillement nerveux, prolongé, ayant contracté pendant quelques instants son joli visage,Diane de Beaupertuis murmura avec un accent d'une irrécusable sincérité :

— Mon Dieu! que je m'ennuie!... oh! quelle vie!... quelle vie!...

Puis s'adressant à sa petite chienne dont elle enroulait machinalement autour de ses doigts effilés les longues soies noires et parfumées :

— Tues bien heureuse, toi, Préciosa; lu ne l'ennuies pas. Pourvu que tu aies chaque jour ton biscuit émietté dans de la crème el que tu fasses ta promenade pelotonnée dans mon manchon, ou couchée sur les coussins de ma voiture,

la vie est satisfaite, et, le soir, lu t'endors paisible dans ta niche d'édredon. Heureuse, heureuse Préciosaî tu ne sais pas ce que c'est que de réunir en soi toutes les conditions de bonheur possibles, rang, fortune, beauté, jeunesse, indépendance, et de traîner dans l'opulence une vie morne et glacée, non point par pruderie sauvage, mais parce que rien autour de nous ne nous plaît, et que notre orgueil de rang, notre délicatesse de nature, nos seules vertus peut-être, se soulèvent de mépris à la seule pensée de chercher Vinconnn dans un monde si au-dessous du nôtre. Mais que dis-je, heureuse? Non, tu n'es pas heureuse, chère petite Préciosaî De par la pureté de ton noble sang qui remonte au temps du bon roi Charles, n'es-tu pas condamnée, de peur de déroger, à ne faire ta société que de bichons de ton espèce, petits animaux de haut lignage, coquets, frisés, parfumés, nourris comme loi de crème et de biscuits, et comme toi n'allant jamais à pied, mais qui, sauf quelques différences insignifiantes dans leurs jolis museaux, sont tous si absolument pareils qu'entendre l'un d'eux japper, ou le voir faire le beau et donner la patte, c'est avoir vu et entendu tous les autres. Aussi, pour loi, quelle mortelle uniformité dans ce monotone entourage, pauvre Préciosa, et combien j'approuve ton goût pour la solitude! Tu as raison, petite Préciosa. Imagine ce que serait pour toi. si fîère, si distinguée, qui de ta vie n'as quitté le salon de cet hôtel que pour m'aceompagner dans d'autres hôtels, si tu allais aventurer tes pattes mignonnes et soyeuses sur la fange du pavé des rues. Ah! chère petite Préciosa, mieux vaut encore vivre dans un morne et pesant ennui, avec tes pareils en race et en manières. Végète et meurs dans ton isolement, pauvre Préciosa! On vantera ta ^lautaine austérité, et, un jour, le déposant sous une toulTe de perce-neige, tristes

fleurs pâles et glacées, je te consacrerai cette épitaphe : — Ci-git Vincomparable préciosa, modèle de toutes les qualités que Von peut avoir eues malgré soi!

A moins, pauvre petite, ajoufa madame de Beaupertuis avec un sourire ironique et moqueur, à moins que, comme ta maîtresse, tu ne sois condamnée par la fatalité du destin à mourir de mort violente,ainsi que me Fa prédit, il y a dix-huit mois, je crois, cette ridicule sorcière, qui n'a pas été dupe de mon déguisement; il est vrai qu'elle ne s'est pas positivement expliquée, nous laissant le choix, à une autre curieuse et à moi, entre une fin tragique ou une condamnation aux galères à perpétuité!... Et quand on songe que l'ennui peut pourtant nous pousser à aller entendre de pareilles sottises!

Le soliloque philosophique de la duchesse de Beauperluis fut interrompu par la voix d'un valet de chambre qui, soulevant la portière, annonça :

— M. le chevalier de Saint-Merry.

Ce personnage était un homme de cinquante ans, d'une tournure distinguée, encore alerte et juvénile; il avait les cheveux teints, les sourcils teints, les favoris teints; véritable type de l'ancien beau, ses traits assez fatigués exprimaient ordinairement une morgue hautaine, tempérée d'ailleurs par les habitudes de la meilleure compagnie.

Les méchants disaient que M. de Saint-Merry avait été charmant dans sa jeunesse. Et à l'appui de cette assertion, ils prétendaient qu'en tenant compte des différences qui existent entre la beauté d'un homme et la beauté d'une femme, madame de Beaupertuis ressemblait exlraordinairement à M. de Saint-3Ierry dans sa jeunesse. Toujours est-il que le chevalier, grâce ù son double privilège de parainage et de très-ancien ami de la famille, embrassa familièrement ( pour ne pas dire paternellement, ) em-

brassa sur le front Diane de Beauperluis, qui, par déférence, s'élait à demi levée à l'approche du chevalier; puis s'asseyant à côté de la jeune duchesse, il lui dit d'un air aussi courroucé que consterné :

— Eh bien! ma belle filleule ( c'était son expression accoutumée ), vous ignorez sans doute la nouvelle! — Quelle nouvelle? — Une indignité! Mais ces monstruosités-là ne peuvent se rencontrer que de nos jours!... Voilà les suites de cette abominable révolution de 89! Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu! dans quel temps vivons-nous! — Achevez donc... — Du reste, reprit M. de Saint-Merry, vous aurez l'élrenne de la nouvelle. C'est tout frais. Le fait m'a été certifié, il y a deux heures, par la belle-mère de la marquise. La pauvre femme est si outrée, si désespérée, que, pour échapper à cet opprobre de famille,elle part ce soir pour sa lerre,malgré le froid et la neige. — Mon cher parrain, je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites là. Et d'abord de quelle marquise voulez-vous parler? — Eh! mon Dieu! de la marquise de Blainville, — Ma cousine! Ce n'est pas celle-là, j'imagine, qui aura commis quelque indignité, car avant et depuis son veuvage, je n'ai jamais entendu courir sur elle le moindre méchant bruit. — C'est possible, mais l'on n'aura rien perdu pour avoir attendu. — Comment! l'on aurait quelque chose à reprocher à madame de Blainville? dit la duchesse en secouant la tête d'un air de doute. Impossible! C'est médisance, erreur ou calomnie! Ma cousine, peut-être la seule femme dont je répondrais. — Vraiment? Eh bien... — Eh bien? — Elle a épousé hier... son médecin!...

Madame de Beaupertuis partit d'un tel éclat de rire,que M. de Saint-Merry la regarda tout ébahi, pendant que la rieuse disait avec un redoublement d'hilarité qu'entrecoupaient ses paroles :

— La marquise de Blainville, une des plus grandes dames de France... el des plus rigoureusement formalistes.~ madame de Blainville... épouser, ah! ah! ah! épouser une espèce!!! épouser son médecin!... ah! ah! ah! un monsieur en noir... qui làle le pouls... et fait tirer la langue... en vérité, c'est à mourir... de fou rire! surtout lorsque l'on connaît la marquise... et que l'on se représente sa figure hautaine et sévère. Tenez... mon cher parrain... il n'y a que vous au monde pour des imaginalions semblables. Merci, du moins, de ce bon et franc rire... cela fait du bien... Il y a si longtemps que je n'ai ri de bon cœur!... Vous êtes adorable!... — J'étais bien certain, chère duchesse, que vous ne voudriez pas croire à une pareille énormité, mais... — Ce qu'il y a de charmant, c'est votre sérieux, votre sang-froid, en comptant celte bouffonne histoire! L'effet en est doublement plaisant. Mais au moins, avez-vous inventé un nom, un bon nom, pour ce médecin? — Je n'ai rien eu du tout à inventer; ce médecin, qui a accompagné la marquise dans son voyage d'Allemagne, se nomme Bonaquet. — Vous dites? reprit,madame de Beaupertuis,en contraignant àgrand'peine une nouvelle explosion d'hilarité. Répétez donc le nom... je vous prie... Vous dites? — Eh! mon Dieu! répondit impatiemment le chevalier, je dis le docteur Bonaquet, parce que Bonaquet, c'est son nom, si cela peut s'appeler un nom!

Celle fois, M. de Sainl-xMerry crut que madame de Beaupertuis allail tomber en spasme, tant ses éclats de rire étaient violents, convulsifs.

— Ah! ah! ah! repril-clle en se renversant en arrière, je me flgure la marquise ayant toujours porté, soit de son chef, soit de celui de son mari, un des plus grands nonis de France, se faisant annoncer Madame... Ah! mon

Dieu! que vous êtes donc amusant!... Se faisant annoncer Madame la duchesse Bo... Bona... BonaqueUJ!

Et la duchesse de rire à se tordre.

L'entrée d'une troisième personne vint interrompre l'accès de folle hilarité de madame de Beauperluis.

Le valet de chambre annonça :

— Madame la princesse.

Madame la princesse de Morsenne était une femme de taille moyenne, un peu replète, âgée de cinquante ans environ, mais, ainsi qu'on le dit vulgairement, 6ien. conservée. Elle avait dû autrefois être jolie.

Lorsqu'elle entra chez madame dé Beaupertuis,sa fille, la princesse de Morsenne tendit cordialement la main à M. de Saint-Merry, qui se leva et baisa avec un galant empressement cette main encore fraîche et potelée.

S'^ laissant alors tomber dans un fauteuil, la princesse s'écria avec un accent d'indignation concentrée :

— Ah! quelle honte! mon Dieu, quelle honte! — Pardonnez-moi de n'avoir pas été au-devant de vous, ma mère, dit la duchesse à madame de Morsenne; mais, grâce à une ravissante plaisanterie de mon cher parrain, j'étais anéantie à force de rire. — Eh bien! ma chère, cette envie de rire va vous passer. Apprenez qu'au moment oij je vous parle, la famille de votre père est déshonorée! — Déshonorée? reprit madame de Beauperluis stupéfaite, qu'estce que cela signifie? — Cela signifie que notre cousine de Blainville... — Comment! reprit la duchesse près de ce-

(Jor à une nouvelle explosion d'hilarité, vous aussi, ma mère? Ah çà; mais vous vous êtes donc entendue avec M. de Saint-Merry pour ce duo boufle, dans le goût (ïll matrimonio segrelol — Quel duo boulïe? dit la princesse impatientée. Voyons, Diane, êles-vous folle? — Je viens d'apprendre à ma belle filleule, chère princesse, la dégradation de la marquise de Blainville, dont je ne vous savais pas instruite, reprit M. de Saint-Merry; j'ai eu beau répéter à votre fille que je parlais sérieusement, elle ne m'a point voulu croire et s'est mise à rire de tout son cœur, pensant que, pour plaisanter, j'imaginais cette énormité. — Une plaisanterie? s'écria madame de Morsenne avec amertume. Croyez-vous donc le chevalier capable de plaisanter avec la honte de notre famille!

Madame de Beaupertuis comprit enfin que sa mère et son parrain disaient vrai. D'abord son hilarité fît place à une sorte de stupeur, et comme si elle n'eût pu croire encore à ce qu'elle venait d'entendre, elle dit à madame de Morsenne : Non, non, encore une fois, c'est impossible! Madame de Blainville n'a pas pu se dégrader à ce point! Que ce bruit ait pris quelque consistance, soit! mais...

— Mais l'on vous dit que c'est une chose conclue! reprit impatiemment la princesse. Le doute n'est plus permis. — Je tiens le fait de la belle-mère de la marquise, ajouta M. de Saint-Merry.

Diane de Beaupertuis ressentit alors une indignation profonde; elle rougit jusqu'au front; ses narines se dilatèrent; le courroux, la révolte de l'orgueil de race, brillèrent dans ses grands yeux étincelants, et elle s'écria d'une voix légèrement altérée :

— Oh! c'est indigne! pour nous et pour celle femme! quelle ignominie! quel opprobre! Puis elle ajouta : Mais elle est tombée en enfance! Allons donc! un pareil mariage

n'est pas valable? — Hein! qu'en pensez-vous, chevalier? ajouta la princesse, non moins ingénument que sa filic. Vous savez peut-être si ce monstrueux accouplement (car ce n'est pas la un mariage) est valable? Qu'en pensez-vous, vous qui pour vos procès avez si souvent parlé avec des procureurs? — Eh, mon Dieu! madame, reprit le chevalier en haussant les épaules, malheureusement ce mariage est valable, très-valable! — Et l'on a pu trouver un ecclésiastique assez éhonlé pour consacrer une telle turpitude au nom de la religion! s'écria madame de Morsenne. Puis elle ajouta avec une sorte d'épouvante : — Mais, mon Dieu, où en sommes-nous, chevalier? mais où allons-nous! — Eh! chère princesse, reprit M. de Saint-Merry non moins consterné, je n'en sais, ma foi, rien du tout, où nous allons; mais évidemment, nous roulons à des abîmes... au chaos! Toutes ces énormités qui se succèdent depuis la révolution de 89, sont autant de pronostics effrayants. Tenez encore, cet été n'y a-t-il pas eu un autre horrible scandale! Cette malheureuse petite comtesse de Surval n'a-t-elle pas fini par se faire enlever ( et je vous demande un peu pourquoi? puisque depuis des années Surval prenait, après tout, les choses en galant homme), n'a-t-elle pas fini par se faire enlever, et par qui? par un artiste!... un monsieur qui peint des tableaux pour vivre! — El pourtant, reprit la princesse. Dieu sait si, jusqu'alors, dans le monde, on avait été parfait pour la comtesse. Elle avait beau se compromettre de la façon la plus étrange, changer d'amants comme de robes, l'on fermait les yeux, parce que cela du moins se passait entre gens de même sorte. Mais voilà que pour clore dignement celte belle vie, elle s'imagine de se faire enlever par qui? par une cspècede l'autre monde, et de s'en aller vivre maritalement avec ce monsieur dans je ne sais quel coin de province. En vérité,

je ne sais si ce n'est pas au moins aussi hideux que la conduite de cette effrontée marquise! — Ma foi, reprit amèrement Diane de Beaupertuis, ces deux indignités se valent : conserver son nom et son titre pour les traîner dans la fange d'un pareil ménage^ ou bien avoir la bassesse d'abdiquer sa position et son rang pour porter, ou plutôt pour supporter le nom d'un homme qui va visiter des malades pour de l'argent, il n'y a que le choix entre les deux hontes.

De nouveaux personnages vinrent prendre pari à cette scène.

Le valet de chambre annonça simplement :

— Madame la baronne de Robersac.

Puis :

— Lepririce.

Madame de Robersac était une femme de quarante-cinq ans environ, très-brune, très-mince, au regard pénétrant, au sourire doucereux, à la physionomie remplie de finesse et de charme; du reste, femme supérieure et remarquable à un certain point de vue. Nous en reparlerons, et fort au long, car madame de Robersac était un type contemporain.

M. le prince de Mor senne ^ père de madame de Beau • pertuis (en cela du moins qu'il était le mari de madame de Morsenne), âgé de cinquante et quelques années, avait été chargé de plusieurs grandes ambassades. Il réunissait, sinon tous les mérites, du moins tous les dehors du diplomate homme d'Etal, toutes les grâces insidieuses du grand seigneur accompli : physionomie charmante, brillant caquetage, dignité prévenante, affabilité exquise, courtoisie parfois coquette, mais jamais banale, car il ménageait, il tarifait, pour ainsi dire, sa bonne grâce selon la position de chacun, et avait vingt manières de donner

la main, de rendre un salut ou de souhaiter le bonjour; d'une dévotion sinon outrée, du moins fort voyante (cela depuis peu d'années seulement), il ne manquait pas une occasion sérieuse de faire montre à la tribune de la chambre des pairs d'une inflexible rigidité de principes à l'endroit de la morale, de la religion et de la famille, bases immuables de toute société.

Lorsqu il entra chez sa fille, M. de Morsenne tenait à la main une lettre ouverte.

Madame de Robersac, allant droit à madame de Morsonne, assise auprès de la jeune duchesse, lui dit affectueusement, après avoir salué d'un signe amical le chevalier de Sainl-Merry et serré la main de Diane de Beaupertuis :

— J'ai appris là-haut, par l'institutrice de Berthe, que vous étiez ici, chère princesse. Comme je descendais, j'ai rencontré M. de Morsenne; il m'a offert son bras, et nous venons nous désoler avec vous du malheur inouï qui frappe votre famille. — Vous savez donc aussi cette déplorable histoire, ma chère? dit madame de Morsenne à madame de Robersac.

Celle-ci répondit d'un ton pénétré :

— Ce cher prince vient de me tout conter; je suis encore toute tremblante de stupeur et d'indignation. Qui pouvait donc, mon Dieuî s'attendre à cela! une femme que Ton avait crue jusqu'ici d'un caractère si honorable, d'un commerce si siir, d'une solidité si éprouvée, d'une vie si irréprochable, d'une piété si exemplaire! En vérité, c'est du vertige! — C'est ce que j'ai pensé tout de suite, reprit la jeune duchesse. Il y a évidemment dans ce mariage, ou plutôt, comme le dit ma mère, dans ce monstrueux accouplement, un motif suffisant pour le faire déclarer nul, — Eh, mon Dieu oui! autrefois il en eût été ainsi, dit le

chevalier de Sainl-Merry, car alors on prenait du moins quelque souci de l'Iionneur et de la dignité des familles; mais depuis celle abominable révolution... Et haussant les épaules en s'adressanl au prince, le chevalier ajouta en gémissant : Ah! mon pauvre Hector!... dis... dans quel temps vivons-nous! — Ah! mon cher Adhémar, reprit M. de Morsennc, il y a bien longtemps, tu le sais, que je Tai dit à la chambre des pairs : La révolution n'est pas seulement dans la politique; la révolution s'est infiltrée dans les mœurs, dans la famille; elle ébranle la société jusque dans ses fondements! Chaque jour amène son indignité, et ces indignités dont nous sommes révoltés se commettent maintenant avec un sang-froid effrayant. C'est la réflexion dans la démoralisation. Ainsi cette indigne marquise a si parfaitement bien la lêle à elle, ajouta M. de Morsenne avec un courroux concentré, que, tout à l'heure, en rentrant chez moi, voici ce que j'ai trouvé. — Qu'est-ce que cela, mon père? demanda Diane de Beaupertuis. — Une lelb^e de faire part, répondit le prince en se croisant les bras et en jetant circulairement son regard sur les acteurs de celle scène, comme pour les prendre à témoin de celle nouvelle énormité, et il répéta :

— Oui, une lettre de faire part de ce honteux mariage!

— Quelle impudence! dit la princesse. — Quelle audace! ajouta madame de Robersac. — Et ce n'est pas tout, reprit M. de Morsenne, ce n'est pas tout! — Comment! dit M. de Saint-Merry , il y a autre chose encore? — Il y a, reprit le prince en se contenant à peine, il y a que cette lettre de faire part n'est pas imprimée, mais écrite à la main, par la marquise, ainsi que chez nous cela se pratique par égard entre parents. Or, c'est déclarer positivement, cffronlémenl, que l'on revendique ces relations de parenté, que l'on se préparc à les conti-

nuer. C'est menacer madame de Morsenne, et moi, et ma fille, el le duc mon gendre,de l'insolenle visite de madame et de M. Bonaquet. — C'est par trop exorbitant! s'écria madame de Morsenne. Elle ne peut pas être folle à ce point, cette femme! — Je vous dis, ma chère, reprit le prince, que c'est nous prévenir officiellement qu'un jour ou l'autre elle nous amènera ici son médecin. — Et moi, s'écria la princesse, je vous déclare que dès aujourd'hui, dès cette heure, ma porte est à jamais fermée à votre cousine. Je vous demande un peu quel abominable exemple pour ma fille Berthe, une enfant de quinze ans! Risquer de se rencontrer avec une créature perdue! — Si elle avait l'audace de se présenter chez moi, ajouta la jeune duchesse, je lui ferais dire par mes gens que je suis chez moi pour tout le monde excepté pour elle. — Heureusement, reprit madame de Robersac, ce va être un soulèvement général dans la société contre ce déplorable scandale : toutes les portes seront fermées, et rudement fermées à celte marquise sans cœur et sans vergogne! — Pour l'amour de Dieu! ne l'appelez donc point marquise, ma chère! s'écria la princesse; grâce au ciel, elle n'est plus, marquise!!! — Tenez, ma mère, reprit la jeune duchesse en se levant avec vivacité, je me charge d'envoyer à tout le monde des lettres de faire part aussi, mais écrites au nom de notre maison. — Des lettres de faire part? demanda-t-on tout d'une voix à Diane de Beaupertuis, comment cela? — Oui, reprit la jeune duchesse, des lettres de faire part ainsi conçues :

« Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse et dégradante que notre famille vient d'éprouver, par suite du mariage de madame la marquise de Blainville ( née de Morsenne( avec une personne indigne d'appartenir à notre maison, v

— El je signe la première, ajouta résolument Diane de Beauperluis; et pas un de nos parents ne manquera de m'imiter. — Excellente idée! s'écria le chevalier de Saint-Merry. Je suis prêt à signer, moi, comme le plus ancien ami de la famille. — Il n'y a vraiment que cette chère Diane pour avoir des idées pareilles! dit madame de Robersac avec admiration. Et elle ajouta avec une nuance imperceptible d'ironie, en regardant la mère de la jeune duchesse comme par hasard: Tout le noble sang des Morsenne se révolte en elle! Comme elle est bien digne d'avoir pour aïeule celle fîère et farouche Diane... dame de Morsenne, qui, au quatorzième siècle, eut le terrible courage de tuer de sa propre main sa fille, qui avait, dit-on, forfait à l'honneur.

La princesse rougit légèrement, et le chevalier de Saint-Merry reprit vivement :

— Ma chère filleule a raison. Son idée est excellente. Oui, voilà ce qu'on devrait faire plus souvent, pour rappeler les gens à la dignité de leur nom! — Comment! ce que l'on devrait faire! dit vivement la princesse; mais j'espère bien qu'on le fera!

Et, s'adressant à son mari d'un air interrogatif :

— N'èles-vous pas de mon avis? — Certainement, répondit le prince d'un ton solennel, et comme chef de ma maison, je me charge décrire moi-même ces lettres, de ma main.

Le valet de chambre enlrant.de nouveau Interrompit l'entretien.

Le valel de chambre s'élant approché du prince, lui présenta une carte, déposée sur un petit plateau d'argent, et lui dit :

— Prince, c'est la carte d'une personne qui désire vous parler. — Loiseau n'est pas de retour? dit M. de Morsenne à demi-voix en prenant la carte. — Non, prince, je n'ai pas vu M. Loiseau rentrer, répondit le valet de chambre tandis que son maître s'approchant d'une fenêtre, lisait à l'aide d'un lorgnon d'écaiile le nom écrit sur la carte.

Ce nom était celui iVAnatole Ducormier.

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur? reprit le prince en interrogeant le valet de chambre, je ne connais pas ce nom-là. — Prince, ce monsieur dit qu'il vient pour affaires très-pressées... — Pour affaires? alors conduisez-le à mon intendant, si c'est pour affaires! je nesais pas ce que c'est que M. Ducormier, moi!

Puis au moment où le valet de chambre allait s'éloigner, le prince lui dit de nouveau à demi-voix :

— Vous me préviendrez dès que Loiseau sera rentré. — Oui, prince.

Et le valet de chambre sortit.

M. de Morsenne alors se rapprocha du groupe, dont il s'était un moment éloigné.

— Mon père , c'est entendu , dit la duchesse de Beaupertuis, ce soir même, il faut écrire ces lettres... de faire part... ce sera d'un bon enseignement pour les

femmes qui désormais pourraient songer à d'ignobles mésalliances. — Ce soir même je les écrirai, dit M. de Morsenne. — Venez chez moi un peu plus tôt que de coutume, cher prince, reprit madame de Hobersac ea s'adressant à M. de Morsenne. — Amenez Diane, nous vous aiderons ù écrire ces lettres; puis après celte digne et courageuse action, et en manière de récompense... nous ferons tous trois... une petite débauche... dont j'ai le projet. — Que voulez-vous dire? reprit le prince en regardant madame de Robersac avec surprise. Quelle petite débauche? — Tout le monde répète que cette année les bals de l'Opéra sont charmants et tout à fait de bonne compagnie, ajouta madame de Robersac en regardant fixement M. de Morsenne, qui parut un instant surpris et troublé. — Je meurs d'envie d'y aller, je suis certaine que Diane nejdemandera'pas mieux quedem'accompagner, et j'ai résolu que vous nous y conduiriez, cher prince.

— Le bal de l'Opéra? C'est une excellente idée! dit madame de Beaupertuis. Je m'y suis ennuyée l'année passée comme une morte; mais c'est égal, si mon père veut nous y conduire, je suis des vôtres, ma chère madame de Robersac. — Bravo, Hector. Le bal de l'Opéra, cela nous rajeunit de vingt ans! J'irai t'y rejoindre, dit en riant M. de Saint-Merry, en s'adressant au prince.

Celui-ci, malgré son habitude de dissimulation, ne put complètement cacher son embarras, encore augmenté par le regard fixe et pénétrant de madame de Robersac, et il répondit à M. de Saint-Merry :

— Ah çà, mon cher Adhémar, tu es fou? — Comment!

— Moi, au bal de l'Opéra? — N'y sommes-nous pas allés cent fois ensemble? — Oui, autrefois, mais franchement, notre place n'est plus là maintenant. Songes-y donc, à nos âges... et puis enfin, quand on est dans une certaine po-

BOIVIVE AVENTURE, T. 4. 0

silion politique... — Allons donc! Hector! est-ce que, l'an passé, je n'y ai pas vu le duc de Mirecourt, l'ancien président du conseil, il est cependant de nos âges, comme tu dis; et le marquis de Juvisy, vice-président de la chambre des pairs, autre jeune homme à peu près de 7ios âges, n'est-il pas un des plus intrépides amateurs du bal de l'Opéra, un des habitués du fameux Coffret — Il est vrai, mais... — Comment! mon cher, vous hésiteriez? dit madame de Morsenne à son mari; je vous assure que si je ne craignais que le masque et la chaleur ne me causassent une migraine affreuse, je serais de la partie, car voilà trois ou quatre ans que je ne suis allée au bal de l'Opéra. — Sans doute, répondit le prince en reprenant son assurance, je serai toujours mille fois heureux de me mettre en toute occasion aux ordres de madame de Robersac et de ma fille; mais, en vérité, par les raisons que je vous ai dites, et surtout après le malheur qui vient de frapper notre maison, ne serait-ce pas une grave inconvenance d'aller me montrer ce soir même au bal de l'Opéra, oij je n'ai pas mis les pieds depuis dix années? — Et moi, je pense, au contraire, cher prince, reprit madame de Robersac, qu'il serait d'un très-bon effet de témoigner par votre présence dans un lieu de plaisir que vous ne ressentez aucune honte d'une indignité dont vous n'êtes en rien solidaire. — Pourtant, ma chère madame de Robersac, reprit le prince, vous me permettrez de vous faire observer...— Je dirai plus, reprit la baronne en interrompant M. de Morsenne, comme un grand nombre des hommes de notre société se trouveront, selon leur habitude, au bal de l'Opéra, et que votre présence y causera une certaine sensation, il me paraîtrait excellent de profiter de cette occasion pour déclarer là et bien haut, que vous avez écrit, au sujet de ce honteux mariage, la jellre de faire

pari dont nous sommes convenus. — C'est évident! dit M. de Saint-Merry; ce soir et demain (oui Paris le saurait. — Madame de Robersac a parfailemon». raison, mon cher, ajouta madame de Morscnne en s'adressant à son mari; il faut l'écouter, son conseil cslexcellenlî — Je suis aussi de cet avis, mon père, reprit à son tour la jeune duchesse. Je ne vous dis pas cela pour vous engager à venir quandmêmeau baldeTOpéra; car, aprèstoul, nous pourrions y aller, madamede Robersac et moi,avecM.deSainl- Merry, qui, j'en suis sûre, ne nous refuserait pas son bras. — Pouvez-vous en douter, ma belle filleule? dit M. de Saint-Merry. Mais Hector, ajoula-t-il en regardant le prince, se rendra, j'en suis certain, à toutes les bonnes raisons qu'on vient de lui donner. — Sinon! ajouta madame de Robersac en riant, mais en accentuant les paroles suivantes d'une façon qui parut à M. de Morsenne trèssignificative : l'on croirait que ce cher prince a vraiment quelque raison... quelque raison... d'État, je suppose... pour nous refuser... — Allons, reprit M. de Morsenne en souriant de l'air le plus gracieux, je ne me sens pas le courage de résister plus longtemps à de telles instances. C'est dommage, il est si doux de se faire prier d'une manière si charmante! — Ah! mon Dieu, dit la jeune duchesse en paraissant se rappeler un souvenir, mais j'y songe maintenant.— A quoi donc, ma chère? lui demanda sa mère. — Uabhé Jour dan doit prêcher demain matin à Saint-Thomas d'Aquin, reprit Diane de Beauperluis, on dit qu'il est délicieux d'indignation et de colère lorsqu'il tonne contre notre époque, et qu'il dit même des choses très-risquées sur la licence des mœurs; je me ferais une joie d'aller l'entendre. Or, si je rentre du bal de l'Opéra vers quatre ou cinq heures du malin... — 11 faut renoncer à Tabbé Jourdan. — Soyez tranquille, ma chère,

dit la princesse à sa fille, je me charge d'aller moi-même vous réveiller. Je compte bien ne pas manquer non plus l'abbé Jourdan. Je n'emmènerai cependant pas votre sœur Berthe, car ces sermons-là ne sont pas faits, à la rigueur, pour de petites filles... Mais nous irons toutes deux. — Et je vous verrai là, chère princesse, reprit madame de Robersac, car je sais tous les sermons de l'abbé Jourdan. On dit que c'est le parti de Saint-Sulpice qui le pousse et le met en avant pour désoler et écraser ce pauvre abbé Marotin. — Tout naturellement, reprit le chevalier de Saint-Merry, qui semblait fort au courant de ces haineuses rivalités de sacristie, l'abbé Marotin étant le toutou de l'archevêché, les Sulpiciens, qui sont à couteaux avec l'archevêché, sont comme des enragés pour faire mousser leur abbé Marotin et éreinter l'abbé Jour* dan. Les journaux religieux échangent tous les matins des injures atroces, en soutenant qui l'un, qui Fautre, en sorte qu'il y a maintenant les Jourdanistes et les Marotinistes forcenés. Moi, je suis, je le déclare, Jourdaniste; ce garçon-là est impayable. Dimanche dernier, il a été effrayant dans sa peinture des peines éternelles, et irrésistible de logique lorsqu'il a prouvé comme quoi l'homme était né pour être à jamais misérable... et c'est parfait pour le peuple, ces démonstrations-là. — Le fait est que dimanche, l'abbé Jourdan a. été si merveilleusement bien, reprit le prince, qu'en sortant de l'église, j'ai été trouver monseigneur l'évêque de Ratopolis, qui a lancé l'abbé Jourdan, afin de lui demander l'adresse de ce jeune prêtre, chez qui je suis allé aussitôt déposer ma carte avec un mot très-flatteur, car il est indispensable, par ces temps de dérèglement et d'impiété où nous vivons, d'encourager de toutes nos forces et par tous les moyens possibles les gens d'Église qui prêtent une voix énergique et éloquente à la défense de l'ordre social tout entier.

A ces derniers mots, prononcés d'un Ion pénétré par M. de Morsenne, sa fille ne put dissimuler un demi-sourire ironique dont madame de Robersac seule s'aperçut. Se levant alors pour prendre congé de la jeune duchesse, elle lui dit :

— Eh bien! donc,ù ce soir,ma chère Diane. A propos, je ne vous demande pas si le duc sera des nôtres? — Je vous avouerai, chère madame, reprit la jeune femme, que depuis trois jours je n'ai pas vu M. de Beauperluis. — Pourquoi donc cela? — Il a reçu d'Alger trois nouveaux scarabées vivants d'une espèce très-curieuse, dit-il, et sans doute depuis quarante-huit heures, il est, sauf quelques heures de sommeil, occupé, sa loupe en main, à noter ses observations sur les mœurs de ces scarabées. — Quelle singulière et attachante passion que l'histoire naturelle! reprit madame de Robersac en souriant. Il ne faut pas parler, il est vrai, de ce que l'on ne connaît pas; mais en vérité, je suis toujours à me demander quel plaisir ce cher duc peut trouver à vivre si solitaire et si intime avec ses scarabées. — Il paraît, reprit en riant la jeune duchesse, que M. de Beaupertuis se livre principalement à l'étude des mœurs de ces vilaines petites bêtes, afin de faire une notice pour l'Académie des sciences, sur leur mode d'existence. Croiriez-vous qu'il me disait dernièrement qu'en présence des prodiges dont il est journellement témoin au moyen de sa Ioupe,il éprouve autant d'admiration pour les scarabées que de profond dédain pour notre pauvre humanité! Il m'avait même, à l'appui de cette belle découverte, apporté l'autre matin unecarte pointée par lui decoupsd'épingle,en manière de mémorandum, et il voulait à toute force m'expliquer le pourquoi de ces coups d'épingle; mais je l'ai prié de me laisser tranquille, et il s'en est allé tout grondant, me reprochant mon indiiïé-

rence. Et la jeune duchesse se mil ù rire de nouveau. — Taisez-vous donc, écervelée! dit madame de Robersac, puis elle ajouta, ens'adressantà madame de Morsenne: — Entendez vous, chère princesse... les folies que Diane me conte là...

Pendant que madame de Beanpertuis parlait des singulières et scientifiques préoccupations de son mari, le valet de chambre,entrant de nouveau, s'était approché de M. de Morsenne et lui avait dit à mi-voix :

— Prince, M. Loiseau vient de rentrer. — Dites-lui d'aller ù l'instant m'attendre chez moi, avait répondu M. de Morsenne, sans pouvoir cacher son impatience et son anxiété, ayant alors vu madame de Robersac s'apprêter à sortir, il s'était approché. — A ce soir donc, cher prince, lui dit madame de Robersac en serrant la main de la jeune duchesse en manière d'adieu, nous ferons bonne et sévère justice de cette indigne marquise. — Permettez-moi, madame, de vous offrir mon bras jusqu'à votre voiture, dit M, de Morsenne à madame de Robersac, qui accepta; puis se tournant vers sa fille, il ajouta : — Diane, soyez prête à neuf heures. — Oui, mon père, répondit la jeune femme. — Vous viendrez me dire adieu a^ant votre départ, n'est-ce pas, ma chère? dit la princesse à sa fille en la quittant également.— Oui, ma mère.

Et madame de Morsenne, accompagnée du chevalier de Saint-Merry, remonta chez elle (elle occupait le premier étage de l'hôtel don^sa fille occupait le rez-de-chaussée), tandis que le prince de Morsenne conduisait madame de Robersac jusqu'au perron au bas duquel sa voiture devait l'attendre.

Pour arriver au vestibule qui donnait sur ce perron, il fallait, en sortant du salon de madame de Beanpertuis, traverser une galerie, un billard, un salon d'attente et une antichambre.

Pendant ce trajet assez long, interrompu d'ailleurs par une pause de quelques instants dans le billard, où ne se trouvait personne, le prince de Morsenne et madame de Hobersac eurent l'entretien suivant :

— Hector, dit au prince madame de Robersac avec un accent contenu, vous me trompez... — Olympe, que signifie?... — Depuis quelque temps, je vous l'ai dit, vous êles auprès de moi distrait, préoccupé; enfin hier, vous avez envoyé louer une loge pour le bal de l'Opéra de ce soir. — Je vous assure, ma chère amie... — Ne mentez pas, Hector, je le sais. — Encore une fois, vous êtes dans l'erreur. — Je suis si peu dans l'erreur que tout à l'heure votre embarras était évident, lorsque je vous ai à dessein proposé cette partie d'Opéra, qui va sans doute, et j'y compte... contrarier certains projets. — En vérité, chère Olympe, reprit le prince d'un ton insinuant et tendre, vous ne m'aviez pas habitué à tant d'ombrage et de défiance; comment! après une intimité de dix ans, lorsque je passe ma vie chez vous, il y aurait, entre de vieux amis comme nous, de ces folles jalousies! Puis souriant d'un air gracieux et fin : Me réduirez-vous donc, à cette humiliation d'invoquer le bénéfice de mon âge pour me mettre ù l'abri de vos soupçons?... soupçons véritablement trop flatteurs. — Je suis surtout jalouse de votre confiance, Hector; mais il me la faut entière, et à ce prix, mon Dieu, vous le savez, vous me trouverez toujours indulgente... plus qu'indulgente. — Ma confiance! franchement. Olympe, ne l'avez-vous pas? n'est-ce pas dans votre salon et non dans celui de ma femme que je reçois chaque soir mes amis politiques? n'est-ce pas enfin chez vous que je tiens ma cour, ainsi que vous le dites, à tort, car c'est plutôt votre cour h vous? ajouta le prince redoublant de coquetterie; n'éles-vous pas la divinité dont je suis l'humble

pontife... trop heureux d'être le premier à vous offrir mes adorations? — Monsieur de Morsenne, répondit sèchement madame de Robersac, je vous connais trop et depuis trop longtemps pour me laisser prendre à des fadeurs. Écoutez-moi bien : je redoute pour vous du ridicule et du scandale, et par conséquent un double chagrin pour moi. Or, je suis très-décidée, dans notre intérêt commun, à vous épargner ce ridicule, et...

Plusieurs domestiques, apportant des lumières afin d'éclairer les appartements, car la nuit était à peu près venue, interrompirent l'entretien de M. de Morsenne et de madame de Robersac; ils arrivèrent bientôt dans l'antichambre, où se trouvaient plusieurs valets de pied; les uns se levèrent respectueusement, tandis que deux autres ouvraient les battants de la porte vitrée qui donnait sur le perron au bas duquel attendait la voiture de madame de Robersac.

Celle-ci, en descendant les marches, trouva moyen de dire tout bas au prince, qui la conduisait : -

— Je vous attends à neuf heures. Si vous n'y venez pas... j'irai de toute façon au bal de l'Opéra, et prenez garde...

Ces mois furent dits tout bas, avec l'accent du dépit et de la menace, durant la descente des marches du perron, au bas duquel attendait le valet de pied de la baronne, tenant ouverte la potière de sa berline.

Madame de Robersac, changeant alors d'accent et de physionomie, dit tout haut, et de l'air le plus affable, à M. de Morsenne qui l'aidait à monter :

— Mille grâces de votre obligeance, et à bientôt, cher prince.

M. de Morsenne salua respectueusement, et ne quitta le perron pour rentrer chez lui que lorsque la voiture se fut dirigée vers la grande porte de l'hôtel.

Pendant que le prince reconduisait, comme nous l'avons dit; madame de Robersac, le chevalier de Saint-Merry accompagnait chez elle la princesse; s'arrêtant un instant au milieu du grand escalier, M. de Saint-Merry dit à madame de Morscnne :

— Savcz-vous, Armande, que tout à l'heure j'ai eu fort à contenir mon orgueil pour ne pas me jeter au cou de notre chère Diane, tant je trouvais admirable son idée de lettres de faire part. — Oui. Et vous n'avez pas entendu cette vipère aux yeux doucereux, madame de Robersac, s'exclamer ironiquement sur la fierté du sang des Morseîine qui se révoltait chez ma fille? — Bah! vous savez, Armande, que celle vipère-là siffle plus qu'elle ne mord, et d'ailleurs... — Taisez-vous donc, Adhémar, voilà Berlhe, dit vivement madame de Morsenne en continuant de monter l'escalier, appuyée sur le bras de M. de Saint-Merry.

En effet, au moment où la princesse avait interrompu son chevalier, elle venait d'apercevoir sa seconde fille, Berlhe de Morsenne (sœur de madame de Beaupertuis), qui descendait l'escalier accompagnée de son institutrice.

Mademoiselle Berlhe de Morsenne était une enfant de quinze ans à peine, grande, frêle et pâle, au regard froid, à la physionomie revêche et déjà hautaine malgré son jeune âge; son institutrice, jeune Anglaise d'une figure douce, grave cl un peu triste, l'accompagnait.

Mademoiselle de Morsenne, venant en sens inverse de sa mère et de M. de Saint-Merry, les eut bientôt rejoints.

— Où allez-vous donc, Berlhe? lui dit la princesse. — Je vais en bas voir ma sœur, ma mère. — J'espère que miss Nancy est toujours contente des progrès de mademoiselle Berlhe, qui n'est plus maintenant une petite fille?

dit M. de Sainl-Merry avec la familiarité d'un ancien ami de la famille. — Il y aurait fort à faire pour contenter toujours mademoiselle, reprit Berlhe d'un petit ton sec et bref. — Contenter miss Nancy doit être pourtant votre seul désir, ma chère Berthe, répondit solennellement madame de Morsenne en baisant sa fille au front; puis elle ajouta en s'adressantà l'institutrice : — N'oubliez pas, miss Nancy, de demander aux gens de madame de Beaupertuis si elle est seule, sinon vous remonteriez avec Berthe. — Oui, madame la princesse, réponditl'institutriceen suivant mademoiselle de Morsenne pendantque lanière de celle-ci remontait chez elle.

Pendant que ces différents incidents se passaient sur l'escalier, M. de Morsenne était entré précipitamment dans son cabinet, où l'attendait M. Loiseau, son homme de confiance.

M. Loiseau était l'homme à cheveux gris que le lecteur a vu chez madame Maria Fauvjau, la jolie parfumeuse; depuis vingt-cinq ans, cet homme remplissait auprès de M. de Morsenne les fonctions de valet de confiance, en raison des services de toutes sortes rendus à son maître par cet intelligent et peu scrupuleux serviteur. Une sorte de familiarité régnait, depuis longues années, entre lui et le prince; du reste, M. Loiseau, beau diseur et grand diseur, se piquait de quelque littérature, en homme bien appris, il professait une grande admiration pour les'écrivains du dix-septième siècle. Molière et Regnard sur-

tout étaient ses idoles;il prétendait, non sans raison, qne les CrispinSy les Scapins, les Mascarilles, les Sganarelles étaient toujours les gens les plus spirituels de ces comédies; aussi arrivait-il parfois qu'à la grande impatience de son maître, monsieur Loiseau, nourri de ses classiques, rappelait par son langage celui de ses modèles; il ne manquait alors à M. Loiseau qne les gants, le manteau et la rapière de Crispin, pour jouer son rôle au naturel. — Eh bien! Loiseau, dit vivement M. de Morsenne en entrant, quelles nouvelles? — Mauvaises, monsieur! — Maladroit! s'écria le prince en frappant du pied, lu auras dit ou fait quelque sottise! — Si monsieur veut m'écouler, il verra. — Allons!-'parle. — Monsieur m'a toujours reconnu un certain coup d'œil, une certaine expérience.

— En efîet, le moment est heureusement choisi pour vous en vanter, monsieur Loiseau! — Que monsieur me permette d'achever; il jugera ensuite; et le digne serviteur poursuivit d'un air prétentieux : Madame Fauveau n'appartient malheureusement pas à la catégorie des vertus sauvages, revêches, mais malcontenles de leur sort, car il n'y a jamais rien de désespéré avec celles-là. Madame Fauveau est au contraire une de ces vertus gaies, moqueuses, frétillantes, toujours satisfaites de leur condidition; elle n'ambitionne rien, ne désire rien, et elle est, ainsi que je vous l'ai répété plusieurs fois, monsieur, après renseignements certains, elle est affolée de son mari, espèce d'animal fâcheux, de cinq pieds sept pouces; et après plus de trois années de mariage, ils font encore scandaledans la maison, par la pétulance deleurs amours; il n'y a rien à faire contre cela, monsieur, car, enfin...

— Est-ce une gageure? s'écria M. de Morsenne en interrompant son fidèle serviteur, est-ce une gageure de venir me conter ces impertinences! — Je ne voudrais pas leur-

rer monsieur, et... — Mais ces offres? cet argent?— Madame Fauveau a été aussi adroite pour m'obliger à reprendre l'argent, que j'avais mis d'adresse à le lui faire d'abord encaisser, comme j'en étais convenu avec monsieur. Quant à l'hôtel, aux diamants,à la voilure, elle s'est moquée de ces offres, elcela très-sprituellemenl, je dois l'avouer, car elle a vraiment un esprit naturel fort drôle et très-divertissant; aussi, monsieur, n'est-ce point là une de ces folles alouettes que l'on prend par l'éblouissement du miroir. Quant au physique, c'est plus que jamais la gentillesse, la grâce, la fraîcheur et la friponnerie en personne. — Mais, c'est donc un parti pris, bourreau! de venir à cette heure me faire tant d'éloges de cette damnée femme! — Oui, monsieur, c'est toujours un parti pris chez moi de vous dire la vérité, si désagréable qu'elle soit, afln de ne point vous embarquer dans l'impossible; aussi, croyez-m'en, monsieur, renoncez à... — Mais fautil te le répéter, malheureux! que par je ne sais quelle fatalité, je suis piqué au vif par ce minois chiffonné, que je n'ai pourtant vu que deux fois, et pendant cinq minutesl C'est inexplicable, c'est foii, c'est absurde, mais c'est opiniâtre et violent comme tout caprice et tout dernier caprice, chez un homme de mon âge... Est-ce que je n'ai pas la faiblesse, la sottise de passer chaque jour devant sa boutique, comme un écolier, afin de tâcher d'entrevoir cette petite mine si piquante et si coquine, que je ne peux pas chasser de mon esprit, et que je ne veux pas en chasser, moi; car après tout, en y pensant, je me sens rajeuni de vingt ans!

En effet, M. de Morsenne, dans cet entretien qui lui rappelait ses beaux jours de séductions et de poursuites amoureuses, se plaisait à affecter une pétulance juvénile qui sentait d'une lieue son Damis reprochant à Frontin sa maladresse auprès de quelque Cydalisc.

— Mais... reprit M. Loiseau... Mais, monsieur... — Mais... mais... répondit le prince, d'un Ion de reprocli* amer. Toujours des mais! des si! M. Loiseau devient paresseux, mou, insuffîsant, il est à bout de ressources, ou plutôt il se croit maintenant trop gros seigneur pour se donner la peine... qu'il se donnait autrefois. — C'est qu'autrefois, répondit le serviteur d'un ton moitié bourru, moitié flatteur, c'est qu'autrefois... — Eh bien? — Autrefois monsieur m'épargnait les trois quarts de la peine... il n'avait qu'à se montrer. — Je ne suis pas dupe de vos défaites, M. Loiseau. Comment! au premier refus, vous vous découragez? comme si toutes les femmes ne commençaient pas par refuser! Comme s'il ne fallait pas dix fois revenir à la charge! — Et le moyen, monsieur?

— Comment, le moyen? Ah çàî décidément, M. Loiseau se moque de moi. Est-ce qu'il n'y a pas mille moyens de retourner dans cette boutique, d'obséder cette petite créature, de doubler, de tripler les offres, puisque je suis décidé à tout sacrifier? — El le mari, monsieur?

— Quoi, le mari? — Mais, monsieur, songez donc que pour avoir le loisir de l'entretien d'aujourd'hui avec madame Fauveau pendant une heure, il m'a fallu attendre le jour de garde de son mari, parlicnlarité dont j'ai étô informé par son sergent-major, un de nos fournisseurs; et vous-même, monsieur, lorsque vous avez rôdé autour de la boutique, n'avez-vous pas remarqué que le traître était là, toujours là, ne quittant pas plus sa femme que son ombre? Or, il est brutal et fort comme un cheval; sa diablesse de petite femme est capable de tout lui découvrir, et j'aurais les os brisés. — Allons donc! On n'a pa5 lout de suite, comme ça, les os brisés. — Ce ne serait que demi-mal, reprit héroïquement M. Loiseau; je serais fier de me dévouer pour monsieur; mais réclai, mais le

BOMNE VVENTl'RE, T. l. 7

scandale dans le quartier! Que l'on me reconnaisse pour voire homme de confiance, monsieur! Alors jugez du reste... Un grand seigneur! un pair de France! un ancien ambassadeur, voulant suborner la femme d'un boutiquier. . . Quelle bonne aubaine pour le Charivari! pour ce nid de serpents appelés Petits-Journaux... Puis, haussant les épaules, M. Loiseau ajouta avec un aplomb superbe : Mais aussi que faire? car, ainsi que je l'ai entendu souvent dire à monsieur, avec une pareille licence de la presse il n'y a pas de gouvernement possible. — Amerveille! reprit le prince avec un dépit concentré, puisque M. Loiseau est si philosophe et si timoré, j'aurai recours à un intermédiaire un peu plus inventif et plus dévoué que lui. — Ah! monsieur! s'écria le serviteur consterné en joignant les mains. Ah! monsieur... — Après tout, les hommes s'usent. — Ah! monsieur.— Ne parlons plus de cela; je saurai mieux désormais placer ma confiance. — Me faire cette injure, monsieur, à moi, à moi qui ai vieilli à votre service! — Assez! assez! — Déshonorer mes cheveux blancs en chargeant un autre de... Oh! non, non, monsieur, vous n'aurez pas ce courage, ce serait la mort de votre pauvre vieux Loiseau! oui, monsieur, ajouta cet honnête homme d'un ton tragique, ce serait ma mort! — Allons donc! vous êtes fou, et d'ailleurs j'y songe maintenant, j'ai d'autres graves reproches à vous adresser : vous avez été indiscret, bavard, au sujet de cette affaire. — Moi, monsieur, moi qui suis un tombeau pour le silence? — Comment alors madame de Robersac sait-elle que j'avais fait louer une loge pour le bal d'Opéra de celte nuit. — Madame la baronne sait que monsieur... — Eh! sans doute, elle le sait; vous aurez jasé avec ses gens. — D'abord, monsieur sait que que je ne fraye pas avec la livrée, répondit le valet de

chambre avec une tlignilé contenue, el je puis jurer à monsieur mes grands dieux que je n'ai pas ouvert la bouche sur tout ceci, et que... mais... M. Loiseau s'inlerrompanl soudain, ajouta en se frappant le front: c'est cela! — Quoi? — Du moins vous verrez, monsieur, s'il y a de ma faute. C'est qu'aussi madame la baronne est si pénétrante... — Aclièveras-lu? — Tantôt, sur les une heure, je suis allé au bureau de location de l'Opéra. En en sortant, je pliais et niellais dans mon portefeuille le coupon rose que l'on venait de me livrer, lorsque je me suis trouvé presque face à face avec madame la baronne, qui marchait à pied suivie d'un domestique; je me suis empressé de la saluer respectueusement. Elle n'a pas paru m'apercevoir, ce qui m'a semblé singulier; maintenant je m'explique très-bien qu'une personne aussi clairvoyante que madame la baronne, me voyant sortir du bureau de location et mettre dans mon portefeuille un coupon de loge, a dû en induire que monsieur... — Quant à cela, c'est possible, reprit M. de Morsenne en réfléchissant. Il n'en fallait pas davantage pour mettre madame de Robersac sur la voie, et cette découverte m'eiit beaucoup j.êné si mon projet avait réussi; mais il a échoué pour aujourd'hui, grâce à votre maladresse. — Il a échoué! dit soudain Loiseau d'un air triomphant après quelques instants de méditation, il a échoué... peut-être... monsieur... peut-être... — Que dis-tu? — Si vieilli, si usé, si insuffisant que l'on soil, monsieur, continua Ihonnète serviteur avec amertume, l'on peut pourtant parfois être encore bon à quelque chose. — J'en doute fort... Mais enfin... voyons... — Tenez, monsieur, de bien longtemps nous ne retrouverons une occasion semblable... Car ce bclitre de mari ne quitte passa femme... Mais aujourd'hui il est de garde... madame Fauveau sera donc

seule toute la nuit. — Après... après... — Tantôt... quoique bien certain qu'elle refusait très-sérieusement nos offres... j'ai cependant voulu, en manière d'en-cas, lui laisser le moyen de revenir sur sa résolution : je l'ai donc prévenue que de toute manière je l'attendrais avec le fiacre et le domino à sa porte, à une heure du matin. — Eh bien? — Il faut, monsieur, venir avec moi dans ce fiacre, — Ensuite? — Je frapperai à une heure du matin à la porte de la boutique; la belle loge seule au-dessus, à l'entre-sol; malgré ses refus, il est certain que nos offres lui ont laissé quelque agitation dans l'esprit, ne fût-ce que le sot orgueil d'avoir résisté à nos tentations. Elle ne sera donc pas endormie, ou si, au pis aller, elle l'est, je frapperai plus fort, afin de l'éveiller. La fine mouche se doutera bien que c'est moi qui suis là fidèle à ma promesse; alors de peur de scandale (car je frapperai de plus en plus fort si elle hésite à me répondre), soit sûreté d'elle-même, soit enfin impatience et colère, il est trèsprobable qu'elle viendra ouvrir. En ce cas, monsieur, vous prenez ma place, vous forcez un peu la porte et vous plaidez votre cause mieux que je ne la plaiderais moimême. J'espère qu'alors, persuadée par vos paroles, enchantée de voir un grand seigneur à ses pieds, éblouie par vos promesses, un retour subit à des idées moins sauvages la décidera à vous écouler. — Tu as raison. Il faut du moins tenter ce moyen, utiliser cette occasion, puisque cette petite doit être seule. — Monsieur dira-t-il encore que le vieux Loiseau... — Mais non, non, dit M. deMorsenne en interrompant son Scapiii et frappant impatiemment du pied; il no faut pas songer à cela! — Pourquoi, monsieur? — Je ne puis me dispenser d'accompagner madame de Robersac et ma fille ce soir au bal de l'Opéra, ce serait éveiller les soupçons de la baronne, et

il me faut à tout prix les faire lonihcr; car une fois en déliance, j'ai loul à craindre de sa pénélralion, el pour mille raisons je dois ménager beaucoup madame de Robersac. Aht maudite soit l'idée qu'elle a eue dans sa jalousie, d'organiser celte partie d'Opéra! — Il est vrai, monsieur, reprit Loiseau en se rongeant les ongles d'un air pensif, là est la difficulté... ne pas aller au bal de l'Opéra... — Impossible, ce serait redoubler la défiance de madame de Robersac. — Le triomphe serait, n'esl-ce pas, monsieur, de rester au bras de madame la baronne tant qu'elle sera au bal de l'Opéra, et cependant d'être en même temps rue du Bac, à la porte de la jolie parfumeuse?— M. Loiseau plaisante, apparemment? dit M. de Morsenne avec hauteur. — Le pauvre Loiseau parle sérieusement, monsieur, et peut-être y aurait-il moyen...

Deux coups frappés discrètement à la porte de M. de Morsenne interrompirent l'entretien.

■— Entrez, dit le prince, assez impatienté d'être dérangé.

A la vue de son secrétaire, qui le salua profondément, les traits de M. de Morsenne reprirent leur expression habituelle de dignité froide, car Loiseau était le seul de ses gens devant qui le prince pût se démasquer.

— Que voulez-vous, monsieur Morisson? dit-il à son secrétaire. — Prince, je désirais avoir l'honneur de vous dire deux mots au sujet d'une aff'aire que je crois très-importante et.. . secrète, ajouta-t-il en désignant Loiseau du regard. — Va préparer ma toilette, dit M. de Morsenne à son valet de chambre de confiance, voici bientôt l'heure du dîner.

Le serviteur sortit.

— Eh bien, monsieur, de quoi s'agil-il? dit le prince à son secrétaire. — Il s'est présenté tantôt à l'hôtel une

personne qui désirait vous parler, prince, el vous l'avez renvoyée à votre intendant. — Ah! oui, un monsieur qui venait, disait-il, pour affaire; un monsieur... — A^iatole Duconnier. — C'est cela. Et qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? — Il a demandé si vous n'aviez pas un secrétaire, prince, le sujet de lacommunicalion el de la mission dont il était chargé auprès de vous devant être plutôt confié à nn secrétaire qu'à un intendant. M. AnatoleDucormier m'a alors été amené. — Et celte communication? — Il doit vous la faire, prmce, de la part de M. le comte de Mor- YAL, ambassadeur de France en Angleterre, que M. Ducormier a quitté il y a peu de jours. — C'est sans doute la personne dont Morval m'avait parlé dans sa dernière lettre, pensa M. de Morsenne, car il est des choses qui se transmettent verbalement el ne se disent pas. Puis il reprit tout haut : — El ensuite, que vous a dit ce monsieur? — lia ajouté qu'il élail aux regrets de n'avoir pu avoir l'honneur de vous voir, prince, et m'a prié de me rendre auprès de vous le plus tôt possible, et de vous demander de le recevoir demain, s'il se peut, dans la matinée; il m'a laissé son adresse. — Certainement, je le recevrai! reprit vivement le prince. Écrivez-lui tout de suite de venir demain de dixà onze heures. — Oui, prince. — A propos, monsieur Morisson, avez-vous remis au net ma lettre de remercîments à monseigneur Boccini, le 7ionce de notre Irès-saint-père? — Oui, prince. — Ne manquez pas de me la faire signer demain matin. — Oui, prince.

A neuf heures du soir, M. de Morsenne, après une nouvelle conférence avec son fidèle Loiseau, se rendit avec madame de Beaupertuis, sa fille, chez madame de Robersac, ainsi que cela avait été convenu. Les lettres de

faire pari relatives au honteux mariage de la marqui&e de Blainville et du docteur Donaquel furent écrites; puis, vers minuit, M. de Mursenne étant monté en voiture avec mesdames de Robersac et de Beauperluis vêtues de dominos noirs, tous trois se rendirent au bal de l'Opéra.

M. de Morsenne., d'accord en cela avec son fidèle et inventif Loiseau, n'avait consenti à accompagner sa fille et madame de Robersac à l'Opéra, qu'à la condition de porter lui-même un domino, prétextant de nouveau la gravité de son âge et de sa position. Comme il était d'une taille moyenne, encore juvénile et fort mince, son ample et long domino lui donnait plutôt l'apparence d'une grande femme que d'un homme. En cas de séparation forcée, amenée par un mouvement de la foule, le prince avait placé un ruban rouge et blanc à la pèlerine de son camail, afin d'être reconnu et rejoint par sa fille et par madame do Robersac, qui portaient le même signe de ralliement, la baronne étant d'ailleurs bien décidée à ne pas quitter lo bras de M. de Morsenne de toute la nuit.

Lorsque ces trois dominos entrèrent sous le péristyle de l'Opéra, une certaine agitation régnait dans la foule qui se presse ordinairement à la descente des voitures sur le passage des masques. L'on entendait ces paroles dans les groupes :

— On dit qu'elle est morte. — Qui? — Cettefemme en domino noir qui vient de tomber en convulsion. — Ah! mon Dieu, où est-elle donc? — On l'a transportée dans

le bureau du commissaire de police. — Moi, j'ai entendu dire qu'elle n'était pas morte, mais qu'elle allait passer. — Mais on aurait dû aller chercher un médecin! — C'est ce qu'on a fait; on est allé chercher tout de suite le médecin du théâtre. — N'est-ce pas le fameux docteur Bonaquet? — Lui-même. — Oh! alors, s'il y a de la ressource, elle est sauvée, car avec le docteur Bonaquet, la maladie n'ose pas plaisanter.

M. de Morsenne et les deux femmes qu'il accompagnait s'élant un moment arrêtés par curiosité avaient entendu ces paroles.

— Il est vérilablement étrange, dit M. de Morsenne avec une indignation courroucée, que le nom de ce médecin, la honte de ma famille, vienne me poursuivre jusqu'ici. — C'a du moins un avantage, reprit la duchesse de Beaupertuis d'un (on sardonique : si à mon tour je me trouve mal, je serai soignée et traitée en parente par notre cousin BO>AQl]ET.

Pendant que madame de Beaupertuis parlait ainsi, M. de Morsenne avait soudain, à l'insu de madame de Robersac, échangé un signe avec un grand domino noir, qui donnait le bras à un domino de taille moyenne; tous deux venaient de descendre d'un fiacre qui avait suivi la voilure du prince. Celui-ci, ainsi que les deux femmes, arriva bientôt en haut de l'escalier qui conduit au couloir des premières loges; là, madame de Beaupertuis dit tout bas à madame de Robersac :

— Ma chère madame, je vous laisse, je vais essayer de m'amuser un peu. En tout cas, nous nous retrouverons dans une heure, en face de l'horloge du foyer.

Et la jeune femme, suivant le flot des promeneurs, se perdit bientôt dans la foule.

Madame de Beaupertuis était venue au bal de l'Opéra

— io:i —

sans autre but que d'y chercher quoique distraction à son ennui. Elle vil passer à côté d'elle, ou assis sur le fameux cofl're placé près de la porte d'entrée du foyer, un grand nombre d'hommes de sa société habituelle et intime; elle ne se sentit pas la moindre envie de les intriguer, n'ayant que des banalités à leur dire ou à attendre d'eux. Elle descendit les quelques marches qui conduisent au vaste plancher sur lequel les gens déguisés et masqués se livraient alors aux danses les plus excentriques et souvent les plus risquées.

Voyant au balcon une stalle vide, madame de Beaupertuis s'y assit. Elle contempla d'abord ce spectacle étrange avec un mélange de curiosité, de mépris et de dégoiit. Puis bientôt, malgré elle, une nuance d'envie se joignit à ces sentiments, quoique sa dignité se révoltât d'envier les espèces qui se livraient à ces grossières saturnales. Mais ces pierrots et ces pierrettes, ces débardeurs et ces debardeuses, ces gardes-françaises et, ces Manon-Lescaut, tous ces déguisés enfin s'amusaient si franchement, avec tant de verve, tant d'abandon et parfois même tant de grâce; il y avait sous ces costumes bizarres, éclatants, variés, qui faisaient presque toujours valoir la beauté des femmes; il y avait, disons-nous, de si charmantes filles, de si beaux garçons; il y avait une telle exubérance de sève, de plaisir, d'amour, de jeunesse, dans celte éblouissante bacchanale, où chacun avait sa chacune au bras, que Diane de Beaupertuis se disait avec amertume :

— C'est vulgaire, c'est brutal, c'est ignoble, tout ce monde-là! et pourtant rien ne doit être plus heureux, par exemple, que ce pierrot et celte pierrette; la petite a seize ans à peine, son amant dix-huit ans au plus; ils sont trèsjolis tous deux, et sans doute libres comme les oiseau^i du bon Dieu. Pourvu qu'ils aient quelque argent en poche

pour faire, après celle folle nuil, un joyeux souper en buvanl clans le même verre, ils renlrerontamoureusement dans leur nid perché à quelque cinquième élage. Ça n'a rien à envier aux plus heureux du monde!

En suivant machinalemenl des yeux le pierrot el la pierrelle, qui, la contredanse terminée, se dirigeaient vers une des portes du couloir, madame de Beaupertuis les quitta brusquement du regard, el resta saisie d'élonnement à la vue d'un jeune homme qui se tenait debout, à l'embrasure de la porte du balcon, très-proche de la stalle où la jeune duchesse était assise.

— Je n'ai vu, de ma vie, beauté plus surprenante chez un homme, se dit Diane de Beaupertuis, en contemplant cet inconnu. Quelle figure à la fois noble et charmante! Quels yeux, quel regard, quel sourire spirituel el fin! Que de grâce, de distinction, d'élégance dans sa taille, son maintien et son attitude! Que de bon goiit dans sa mise! Et cette main, et ce pied! 11 doit avoir vingt-cinq ans au plus. Evidemment, c'est un homme de notre monde : en ne trouve pas ailleurs celte race el celte tournure.

Comment ne l'ai-je pas jusqu'ici rencontré dans l'un des dix ou douze salons où se rencontre notre fine fleur d'aristocratie? 11 était sans doute depuis longtemps en voyage. C'est peut-être un étranger, un R.usse? 11 y a des Russes qui parfois jouent le Français à s'y méprendre. Etencorenon: l'on ne s'y méprend pas. Autre singularité, cet inconnu a des yeux bleus et des cheveux noirs. Je n'ai jamais rencontré d'yeux comme ceux-là; et ce teint pâle et brun, uni comme celui d'une femme, ces petites mous taches soyeuses au-dessus de ces lèvres d'un coloris si vermeil! Vraiment, il estcharmanl, mais charmant! de ma vie, je n'ai rien vu de si séduisant. Je comprends maintenant que les hommes s'enflamment grossièrement à la

seule vue d'une jolie femme; el par ma foi, si j'avais riionncur d'être une decesgenliiles el ellVontées pierrolles qui fréliilaienl là loul ù l'heure, j'irais demander à souper à ce ravissant in(;onnu. Vraiment, j'aime h le regarder; cela m'enorgueillit pour notre monde, ordinairement si pauvre en types accomplis. Celui-Iù du moins représente dignement l'homme de haute race. Ah! mon Dieu! j'y pense, s'il était hète! Il est, hélas! des physionomies si Irompeusesî Mais non, non, ce sourire fin et légèrement moqueur, qui tout à l'heure elïleurail ses lèvres, lorsqu'il regardait je ne sais pas quoi, dans la salle! Oui, mais comhien de fois n'ai-je pas vu celle délicieuse comtesse de Marcy écouler ses adorateurs avec une petite mine si futée, si éveillée, qu'on l'eut dite spirituelle comme un démon, el cependint elle ne répondait jamais que des stupidités riîvoltdnles. Ma foi,jeveuxen avoir le cœur net: voilà mon amusement au bal de l'Opéra loul trouvé; je saurai s'il est possible qu'un homme soit assez merveilleusement doué pour être aussi spirituel qu'il est charmant. Mais d'abord, tâchons de savoir quel est cet inconnu; cela pourra rendre notre entrelien moins banal.

Ce pensant, Diane de Beauperluis se leva,el, usant du privilège du masque, elle passa très-près de l'inconnu, puis, le fixant pendant quelques instants sans qu'il parut s'en apercevoir, el le trouvant encore plus charmant de près que de loin, elle sortit par la porte, à l'embrasure de laquelle l'inconnu s'appuyait nonchalamment. A ce momenl, madame de Beauperluis avisa un homme de sa société qui passait dans le corridor.

— Monsieur de Gernande, lui dit-elle en l'arrêtant, un mol,je vous prie. — Plutôt deux qu'un, charmant domino; vous me connaissez donc? — Qui ne vous connaît pas! vous êtes partout. — C'est vrai, charmant domino,

mais...— Voulez-vous être très-aimable? — Certainement, pour vous plaire. — Eh bien, ajouta madame de Beauperluis en baissant la voix de crainte d'être entendue de l'inconnu, dont elle n'était éloignée que de quelques pas, vous voyez ce grand jeune homme mince, en habit bleu, qui nous tourne le dos, là, debout, à celle porte? — Oui, je le vois. — J'ai gagé que c'était un homme de notre monde, absent de Paris sans doute depuis longtemps, et... — Pardon si je vous interromps, charmant domino, mais vous venez de dire: De notre monde. Nous sommes donc de la même société? — Probablement, puisque je vous ai rencontré hier chez madame l'ambassadrice de Sardaigne, et ensuite chez madame de Bressac, où il y avait un concert. J'ajouterai même que vous vous êtes très-visiblement, trop visiblement occupé de madame d'Eslerval. — Trop visiblement?... El pourquoi, charmant domino? — Je vous le dirai |)lus tard, et dans votre intérêt, si vous m'aidez à gagner mon pari. —Quel pari, charmant domino? — J'ai gagé, je vous le répète, que ce grand jeune homme en habit bleu est de notre monde; vous qui connaissez tout Paris, renseignez-moi à ce sujet, ou par vous-même, ou par vos amis qui sont ici.

— Mais, charmant domino, pourquoi avez-vous gagé que ce monsieur... — Ah! vous êtes trop curieux, monsieur de Gernande, ou plutôt vous n'êtes pas assez curieux, car je pourrais, en retour du renseignement que je vous demande, vous dire de très-intéressantes choses sur madame d'Eslerval... et sur l'effet des soins que vous lui rendez.

— Vous piquez ma curiosité à un point!... De grâce, dites-moisi... — Pas un mot, avant que vous m'ayez appris si j'ai perdu ou non ma gageure. — Soit, charmant domino, car si moi et Juvisy, que je viens de voir arriver, nous ne connaissons pas ce monsieur, je puis

— lOÔ — hardiment vous dcclarer d'avance qu'il n'est pas du tout de noire monde... — Je vais vous attendre là-bas, monsieur de Gernande, au fond du corridor, répondit madame de Beauperluis en s'éloignant, pendant que M. de Gernande se rapprochait sans aflectalion de l'inconnu, afin de distinguer ses traits. Puis cet examen ne l'ayant sans doute pas suffisamment instruit, il se dirigea vers le foyer. Au bout de quel(|ues minutes, madame de Beaupertuis voyant M. de Gernande revenir à elle lui dit vivement :

— Eh bien'î' — Eh bien, charmant domino, vous avez perdu votre gageure. — Comment cela? — Je n'ai de ma vie vu ce monsieur, ni dans le monde ni à mon club; Juvisy non plus, Saint-Marcel non plus, iVOrfeuil non plus, ne l'ont pas vu au leur; or, un Français ou un étranger qui n'est admis ni au Club de VUiiion, ni au Club agricole, ni au Jockey- Club, n'est évidemment pas un homme du monde dans la plus large expression du mot. Quant aux suppositions sur ce que peut être ce monsieur...

— Qu'en pense-t-on? — Saint-Marcel prétend que ce doit être un pédicure danois, Juvisy soutient que ce doit être un dentiste napolitain. Quanta moi, je suppose que... Mills, charmant domino, où allez-vous donc? Permettez... un instant... écoutez-moi, vous m'avioz promis... Au diable! ajouta M. de Gernande. Impossible de la rejoindre! elle a filé comme une couleuvre à travers ce flot de foule; je ne puis voir où elle a passé. Évidemment c'est une femme de la société... Mais que peut-elle avoir à me dire de madame d'Eslcrval? Cela m'intrigue au dernier point; il faut que je la retrouve. Elle a un ruban rouge et blanc à sa pèlerine, je la rencontrerai bien.

Et M. de Gernande se mit à la recherche de son domino.

Madamedc Beauperluis avait ainsi quitte soudainement

— MO — l'homme aux renseignemenis parce que de loin elle venait de \oir l'inconnu sortir de l'entrée du balcon où il s'était tenu jusqu'alors, et traverser le corridor; craignant qu'il ne quittât l'Opéra, la jeune duchesse, poussée par une curiosité croissante, voulait du moins adresser à l'inconnu quelques paroles; désirant enfin n'être ni reconnue ni poursuivie par M. de Gernande, elle ôta de sa pèlerine son ruban rouge et blanc qui pouvait la signaler. L'inconnu montait lentement Tescalier qui mène aux secondes loges lorsque madame de Beaupertuis le rejoignit, après avoir, ainsi que l'avait dit M. de Gernande, traversé la salle comme une couleuvre. Alors la jeune femme, usant du privilège du masque et de la liberté du bal de l'Opéra, gravit lestement le peu de marches qui la séparaient de l'inconnu, et passa son bras sous le sien, sans lui dire un mot. L'inconnu s'arrêta, toisa d'un regard le domino qui venait le rejoindre, et lui dit poliment :

— Je suis à vos ordres, madame... Désirez-vous que nous montions ou que nous descendions? — Montons... il y a là-haut moins de foule, répondit la jeune femme.

Et elle arriva bientôt, ainsi que l'inconnu, dans le corridor des secondes loges, où se trouvaient en effet quelques rares promeneurs. Quittant alors le bras du jeune homme, madame de Beaupertuis lui dit résolument, avec son aplomb de grande dame et un mélange de hardiesse et de raillerie :

— On vous trouve très- beau. Je voudrais savoir si vous êtes très-spirituel. — Et qui sera mon juge, madame? demanda l'inconnu en souriant et d'un ton de léger persiflage. Qui décidera si j'ai de l'esprit ou non? — Mais, monsieur... moi, je pense. — Ah! vraiment? répondit l'inconnuavec uneaffectalion desurprise etde nonchalance assez impertinente dont madame de Beaupertuis fut piquée.

car elle reprit : — Vous ne me croyez sans doute pas à même de distinguer un sot d'un homme d'esprit? — Permettez, madame... vous changez nos rôles. Voici maintenant que c'est vous qui me demandez si je vous trouve spirituelle... ou non. — C'est qu'en effet nos rôles sont changés, monsieur, répondit en souriant madame deBeaupertuis. Vous avez pris le mien... peut-être vous sied-il mieux qu'à moi. — De quelque façon que vous me jugiez, madame, je mériterai toujours votre indulgence; car si vous me trouvez sot, c'est que l'éclat de ces beaux grands yeux que je vois briller à travers votre masque m'aura Iroub'é. Si par hasard vous me trouviez de l'esprit, c'est que vous m'en aurez donné.

Peu à peu un reflux de foule envahit le couloir des secondes; plusieurs fois madame de Beaupertuis et l'inconnu furent dérangés ou heurtés par les promeneurs.

— Si j'étais assez heureux pour que vous eussiez encore quelques instants à me sacrifier, madame, dit l'inconnu à la jeune femme, je vous demanderais si nous ne serions pas mieux pour causer dans l'une de ces loges qu'au milieu de ce couloir. — Je suis tout à fait de votre avis, monsieur; donnez-moi votre bras et cherchons une loge.

Au bout de quelques instants, la duchesse et l'inconnu étaient assis dans une loge des secondes. Le jeune homme, avec un bon goût qui n'échappa pas à madame de Beaupertuis, laissa la porte à demi ouverte, n'affectant pas ainsi de se croire, comme on dit, en bonne fortune.

XIÏ

Lorsque l'inconnu fut assis à côté de madame de Beauperluis, il lui dit en souriant et montrant du doigt le mouchoir qu'elle tenait à la main, mouchoir à l'angle duquel on voyait brodés un M et un B ( Mor senne de Beaupertuis), surmontés d'une couronne ducale :

— Quoiqu'il soit, je le sais, de mauvaise compagnie, de deviner tout haut un incognito qui désire être gardé, je ne puis m^empêclier de vous dire, madame la duchesse, que voici une rencontre bien inespérée pour un petit bourgeois comme moi. — Vous, monsieur! ne put s'empêcher de s'écrier madame de Beauperluis avec une sorte de stupeur, vous! — Votre surprise, plus flatteuse encore que désobligeante, ne m'étonne pas du tout, madame, et voici pourquoi, reprit gaiement l'inconnu. Tout à l'heure, alors que j'étais debout à l'entrée du balcon, je vous ai entendue (pardonnez-moi celte indiscrétion involontaire), je vous ai entendue prétexter d'une gageure, afin de pouvoir vous informer si j'étais ce que vous appelez un homme du monde. Je n'ai pas cet honneur, madame la duchesse. J'imagine que mon père a dû vendre du fil et des aiguilles aux femmes de votre maison, si, comme cela est probable, vous demeurez au faubourg Saint-Germain, où est établie depuis longtemps la modeste boutique de mercerie que tenait mon père. — El c'est dans cette boutique, monsieur... dit madame de Beaupertuis, ne pouvant encore se résigner à s'avouer son erreur, c'est dans cette boutique que vous avez pris certaines façons qui ont pu

— HT) — me tromper un instant. — Pas précisément, madame. Au sortir du collégeje suis entré comme secrétaire particulier chez M. le comte de Morval, alors cl encore aujourd'hui ambassadeur de France en Angleterre; je suis resté là plusieurs années, madame, et l'habitude d'une excellenic compagnie m'a donné ce léger vernis du monde auquel vous avez été trompée. — Mais, mon cher monsieur, dit madame de Beauperluis en reprenant son assurance et son ironie hautaine, vous êtes tout comme moi, peut-être, dupe des apparences : il ne suffit pas plus d'une couronne brodée sur un mouchoir pour être duchesse, qu'il ne suffit de quelques dehors pour être un homme du monde, ainsi que vous l'avez fort judicieusement remarqué. Qui vous dit que je ne porte pas là un des mouchoirs de ma maîtresse? Pourquoi donc ne serais-je pas une de ces femmes de chambre qui se fournissaient de fil et d'aiguilles chez monsieur votre père? — Vous êtes une grande dame aussi vrai que je suis un petit bourgeois. — Ainsi, mon pauvre monsieur, vous tenez absolument à vous croire en bonne fortune réglée avec une duchesse... éprise de vos mérites, probablement? — Mon Dieu! madame, je n'ai pas le moins du monde cette ambition-là, répondit l'inconnu avec un accent de très-sincère et presque de dédaigneuse inditîérence; vous m'avez fait l'honneur de prendre mon bras, sous le prétexte de savoir si j'étais un sot ou un homme d'esprit; vous devez, madame, grâce à voire sagacité, savoir à peu près maintenant à quoi vous en tenir; si l'épreuve vous semble suffisante, je suis à vos ordres pour vous offrir la main et sortir de cette loge.

Cette réponse très-polie, mais un peu hautaine, augmenta le dépit de madame de Beauperluis, déjà contrariée de sa lourde méprise, et d'être reconnue pour une femme de sa qualité; puis, enfin, sa fierté se révoltait de

BONNE A.VENTCRE, T. i . 8

~ 114 se trouver en lête à lêlc avec le fils d'un mercier, secrétaire à gages de M. de Morval, qu'elle avait vu cent fois chez sa mère. Aussi la jeune femme reprit-elle assez insolemment :

— Savez-vous, mon cher monsieur, qu'il y a des vanités de toutes sortes? — De beaucoup de sortes, madame.

— Et savez-vous que l'une des plus insupportables de ces vanités, est la vanité de roture? Ainsi vous vous empressez de me déclarer que vous êtes un petit bourgeois; révélation on ne peut plus intéressante, c'est vrai; mais pourquoi commencer tout de suite par ce bel aveu? C'est désolant, mon pauvre monsieur, voilà que ce n'est plus piquant du tout, à cette heure que nous savons qui nous sommes, moi duchesse, puisque vous paraissez y tenir, vous fils d'un mercier; qu'est-ce que vous voulez que nous disions maintenant? — Ma foi, madame, à défaut de mieux, moquons-nous des petits bourgeois ridicules, je vous aiderai. — C'est une abnégation vraiment héroïque. — Pas du tout, madame, c'est de la vengeance!

— Et contre qui? — Contre vous, madame. Vous m'avez, n'est-ce pas, pris pour un des vôtres? Or, plus nous parviendrons à me rendre ridicule, plus votre méprise aura été amusante, et mieux je serai vengé. Voyons, madame, évertuons-nous à m'attmer; je peux pour cela mettre une foule de moyens à votre disposition. Voulez-vous des faits? voulez-vous des idées? — Des idées ridicules! qui sont les vôtres. — Tellement ridicules, tellement miennes^ madame, qu'il n'y a qu'un homme de peu ou de rien, qui les puisse avoir. Tenez, désirez-vous bien rire? désirezvous bien vous moquer de moi? — Vrai, mon pauvre monsieur, vous vous exécutez de si bonne grâce, que je craindrais d'abuser de votre obligeance.— Ah! madame! moi qui m'estimerais si heureux de vous divertir quelques

- il5 -

inslanlsî Voyons, voulez-vous que je vous dise ce que je pense, par exemple, de l'inégalité des rangs et des richesses, ou bien ce que je pense de l'amour? — Soil. Eh bieii, que pensez-vous de l'inégalilé des rangs et des richesses, mon cher nions eur? La naissance! préjugé; la richesse! hasard ou injustice, sinon pis, n'est-ce pas? — Il est, madame, cinq dons souverains, qu'aucun trésor, qu'aucune puissance humaine ne saurait acheter, dons inestimables pour qui les réunit tous cl sait en user. — Et ces dons, monsieur? — D'abord, la saiité. — Et puis? — La beauté. — Etpuis? — Lajeimesse. — Etpuis? — Vesprit. — El puis? — La naissance. — Vraiment, monsieur, vous tiendriez compte de... la naissance? — La naissance! ahî madame, c'est un merveilleux talisman, quoi qu'on dise; mais naissance, esprit, beauté, jeunesse et santé, toutes ces royautés, sans la richesse^ traînent, comme on dit, la guenille; l'or seul les couronne et les fait rayonner de tout leur éclat. Ainsi donc, madame, l'homme et la femme qui réunissent rang et richesse, esprit et beauté, jeunesse et santé, sont des créatures dignes d'un impitoyable mépris, s'iis ne trouvent, soit dang la pratique de la vertu, soil dans la pratique du vice, un bonheur capable de faire mourir de rage ou d'envie tout ce qui est laid, pauvre, sot, ou... petit bourgeois... comme moi. — Vous seriez alors sévère, monsieur, pour beaucoup de femmes d'un certain monde? — Oui, madame, sévère pour celles-là surtout. — El que leur reprochez-vous, monsieur, à ces pauvres femmes? — A presque toutes, leur ennui. — Et qui vous a dit, monsieur, qu'elles s'ennuyaient? — Souvent leur vertu stérile el maussade, plus souvent encore le choix de leurs amants! — Ahî il y en a qui ont des amants? — Quelquefois, cela s'est vu, madame. — Mais alors, monsieur.

que pensez-vous donc de l'amour? — Duquel, madame?

— En est-il donc de plusieurs espèces? — De mille! mais nous nous bornerons, si vous le voulez, à ce que généralement dans votre monde on appelle Vamour, c'est-àdire ce sentiment auquel cèdent deux personnes de la société, lorsque celui-ci, après s'être plus ou moins longtemps occupé de celle-là, en la compromettant de toutes ses forces, triomphe enfin de sa vertu comme d'autres en ont triomphé ou en triompheront un jour. — Le tableau est peu flatteur, mais enfin, soit, monsieur. Que pensezvous de cet amour-là? — Pour être conséquent à son principe, cet amour-là doit chercher le plaisir dans l'inconstance. — Et le cœur, monsieur? — Le cœur! madame, dans ces liaisons-là, erreur! — Un amour sans cœur? — C'est un amour à l'abri de tous chagrins. — Mais sans le cœur, que reste-t-il? — Il reste, madame, ce qu'il y a de moins problématique au monde, la jouissance des sens et de l'esprit. — Quand on en a. — Des sens ou de l'esprit, madame? — De l'esprit, monsieur.

— Il n'y a que des gens d'esprit dignes et capables d'aimer comme je vous le dis. — Et en quoi la participation <*ucœur nuirait-elle à cette manière d'aimer? — Eh! madame, dans ces liaisons-là, ce que vous appelez le cœur, c'est la jalousie du présent, de l'avenir ou du passé, c'est le despotisme subi ou imposé, c'est le chagrin de sentir qu'on n'est plus désirée ou que l'on ne désire plus, c'est la monotonie, c'est la fidélité d'un mariage austère appliqué à une rencontre de plaisir basé sur une mutuelle perversité. — Comment, monsieur, et les amours si longtemps durables que l'on rencontre dans le monde? — Il n'en existe pas. — Allons, monsieur, vous vous moquez; l'on a vu de ces amours durer un an, deux ans, dix ans. =^ Dix ans, c'est beaucoup, mais enfin, soit; au bout de

dix ans, qu'uni ve-t-il? lassitude et dégoût. Pourquoi donc ne s'être pas épargné celte lassitude et ce dégoût en recourant plutôt à une mutuelle infidélité? — Parce que l'on s'est du moins adoré pendant dix ans. — C'est impossible. — Mais, monsieur. — Mais, madame, ditesmoi que l'habitude, que la commodité, que certaines convenances réciproques, ou d'autres considérations, parfois honteuses, amènent quelquefois deux amants à se tolérer aussi longtemps. J'y consens; mais l'amant a fait cent infidélités à sa maîtresse; celle-ci l'a imité souvent, et tous deux sont tombés dans ce qu'il y a de plus niais, de plus ridicule au monde ; je veux parler de ces vieux ménages adultères fréquents dans votre monde, se traînant maritalement de fêtes en fêtes; amours fanés, surannés, affectant les scrupules et les dehors de fidélité que l'on demande aux vrais mariages; amours si effrontément afïïcliés, si percés à jour, que toute maîtresse de maison quelque peu hospilalière n'invite jamais l'amant sans inviter Vamante. Les malheureux! les maladroits! renoncer ainsi à ce qu'il y a peut-être de plus piquant dans cette sorte d'amour, le mystère! — Comment! vous vantez la discrétion, monsieur? c'est singulier. — Pourquoi cela, madame? — N'est-ce pas en contradiction avec l'horrible facilité de mœurs que vous prêchez? — Erreur, madame, le prêche la liberté dans les amours faciles; mais personne plus que moi n'admire, ne vénère davantage l'amour et la fidélité dans le mariage. — Vous, monsieur? — Moi. — Sérieusement? — Très-sérieusement. — Allons, vous vous moquez. — Non, madame, je ne me moque pas, je vénère, j'admire d'autant plus celte fidélité qu'elle me paraît difficile et méritante. Un homme et une femme mariés, restant toujours tendres et fidèles, sont aussi complets, aussi .logiques que ceux qui, dans de simples

liaisons de plaisir, cherchent à varier et à multiplier leurs plaisirs; l'inconstance est le droit de ceux-ci, la constance est le devoir des autres; mais ces derniers ont la force d'accomplir un devoir austère, de résister à mille entraînements, à mille séductions, et l'accomplissement de tout devoir est une glorieuse et vaillante chose.

L'accent de l'inconnu était devenu sérieux, pénétré. Madame de Beauperluisne put s'empêcher de s'écrier :

— Comment! c'est vous, monsieur, vous qui parlez ainsi? — Et si je parle ainsi, madame, reprit l'inconnu avec abandon, c'est que j'ai le cœur encore plein d'une douce émotion. Ce soir, chez l'un de mes amis d'enfance, j'ai été témoin d'un de ces rares et charmants exemples d'amour et de fidélité dans le mariage. — Et où avezvous découvert, monsieur, ces perles conjugales? — Ce n'est pas, madame, dans l'une de ces familles opulentes qui, pourtant, grâce à leur richesse, ont mille moyens de charmer, de parer, de poétiser une affection pareille, delà ménager, de la prolonger par les distractions mêmes d'une vie de luxe; non, madame, l'ami dont je vous parle et sa femme vivent dans une extrême médiocrité; leur métier (ils sont marchands) les relient continuellementprès l'un de l'autre; la femme est obligée de se livrer aux soins du ménage et à l'éducation de son enfant, pourtant elle est toujours charmante, et, chose fondamentale en ménage, toujours désirable, toujours désirée. Tro^) pauvrement élevés pour chercher quelque distraction dans les lettres ou dans les arts, ces deux jeunes gens vivent seuls à seuls, et trouvent bien souvent qu'ils ne sont pas encore assez seuls, car ce sont d'enragés amoureux; aussi, je vous le dis, madame, ai- je été ému, oh! délicieusement ému, en contemplant cet amour toujours si ardent, si naïf, si sincèrement content de soi qu'il peut défier tous les bonheurs.

La voix de l'inconnu était devenue louchante cl sympathique; madame de Beauperluis partageait presque l'émotion qu'il semblait éprouver, et se demandait comment cet homme pouvait être tantôt effrontément sceptique et railleur, tantôt accessible à des sentiments délicats et élevés.

Un incident survenu au dehors de la loge interrompit les réflexions de la jeune femme.

L'on se souvient que l'inconnu avait, par une réserve de bon goût, laissé enlr'ouverte la porte de la loge où il se trouvait avec madame de Beauperluis.

Soudain, le bruit d'une assez vive altercation, élevée dans le couloir, fit que la jeune femme et le jeune homme retournèrent machinalement la tête du côté où le bruit s'était élevé.

Au milieu d'un groupe considérable, deux masques assez vulgaires échangeaient des paroles fort vives. Madame de Beauperluis aperçut alors, parmi les spectateurs de celle dispute, son père et madame de Robersac, reconnaissables aux rubans rouges et blancs attachés à la pèlerine de leurs dominos; tout à coup la jeune femme vil le prince de Morsenne quitter prestement le bras de la baronne comme pour prendre part à la discussion, quoique madame de Robersac s'elîorçàt en vain de le retenir en lui disant à voix basse :

— De grâce, ne vous mêlez pas de celai

Madame de Beauperluis, connaissant l'excessive réserve

— i20 — de son père, se demandait quelle cause pouvait le faire ainsi déroger à ses habitudes et aux convenances que lui imposaient son âge et sa position, lorsqu'elle le vit revenir presque aussitôt et reprendre le bras de madame de Robersac qui ne l'avait perdu de vue que pendant quelques secondes à peine, et disparaître avec lui parmi les groupes qui se dissipaient, car Taltercalion s'était bientôt apaisée.

Soit illusion, soit conséquence de sa vue un peu basse, madame de Beaupertuis crut avoir remarqué qu'en revenant donner le bras à madame de Robersac, le prince semblait d'une taille un peu moins élevée; mais ne s'arrêlant pas longtemps à celte pensée, elle se retourna du côté de l'inconnu. Celui-ci lui dit en souriant :

— Quelque scène de jalousie sans doute? car Ton dirait vraiment que le masque surexcite toutes les passions qu'il abrite. — C'est du moins, monsieur, une surexcitation que doit ignorer toujours ce modèle des ménages bourgeois dont vous parliez tout à l'heure, reprit madame de Beaupertuis avec ironie; voilà de braves gens qui ne risqueront jamais leur bonheur au bal de l'Opéra. — Pourtant, madame, il s'en est fallu de bien peu. — Comment cela? — En les quittant, je leur ai dit en plaisantant : « Je vais au bal de l'Opéra; venez-y donc avec moi.» Mon ami, croyant procurer un grand plaisir à sa femme, voulait absolument la conduire ici, mais elle a courageusement refusé. — Voilà un héroïsme digne d'une matrone romaine. Et elle est gentille, cette marchande? car elle lient boutique, m'avez-vous dit. — Oui, madame, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'être ravissante! C'est tout ce qu'on peut imaginer au monde de plus joli, de plus coquet, de plus piquant. — Et... c'est sage? — Comme une femme amoureuse de son amant. — El soile? — Remplie

d'espril naturel; aucune tUIucalion, mais le plus amusant petit babil que j'aie jamais entendu, madame. — Et ça a du cœur? — Elle a veillé son enfant pendant deux mois avec un dévouement admirable. — Mais, mon pauvre monsieur, savez-vous que c'est un phénix que celle petite marchande? Le mari est votre ami? Ce serait pour vous une maîtresse charmante, et vous seriez parfaitement appareillés.

Une insolente dureté vint aux lèvres de l'inconnuj'mais il se contint et reprit en souriant :

— Une petite bourgeoise... c'est, voyez-vous, madame la duchesse, encore trop bonne compagnie pour moi. — Comment! cette bourgeoise? — J'ai des goûts très-vulgaires, très-grossiers, encore au-dessous de ma condition; jugez un peu! Mais n'en parlons pas. Si j'étais masqué, je vous ferais peut-être ces confidences, madame; mais sans masque, vraiment... je n'oserais. — Je ne m'étonne plus, monsieur, du cynisme decerlains de vos jugements, dès que vous préférez par goût ce qui est bas et grossier. — Par goiil et par raison. — Par raison? — Je ne sais, madame, si M. le duc, votre mari, est un fumeur. — Quelle question! — C'est que si M. le duc aimait à fumer, vous auriez peut-être, madame, quelques notions sur la passion du tabac, et vous comprendriez mieux ma comparaison. — Il n'imparte... Dites! — Eh bien! madame, à Londres, j'ai souvent vu un certain lord Salsbury, le plus grand amateur de tabac qu'il y ait, je crois, en Europe. Il dépensait pour celle manie des sommes considérables. Un jour, je le trouve fumant du tabac de caporal (Pardon de l'expression, madame la duchesse) dans une pipe de deux sous; je reste stupéfait. Voici la réponse pleine de sens et de philosophie que me fit lord Salsbury : « J'ai fumé ce qu'il y a de plus exquis à la Ha-

vane et en Turquie, des cigares couleur d'ambre, à l'épiderme fin comme du salin, à la saveur de noisette, à la cendre blanche comme de l'albâtre; j'ai fumé dans des pipes magnifiques du tabac turc, jaune comme de l'or, au parfum plus délicieux que celui des aromates les plus enivrants. Mais hélas! que de peines, que de soins, que de frais, et surtout souvent que d'horribles déceptions!!!... Combien de fois, après avoir savouré une caisse de cigares de la Havane ou une boîte de latakie, dignes des dieux, je tombais, ainsi que cela arrive toujours, sur des tabacs frelatés, fardés, desséchés, insipides, aigres ou amers, en un mot, exécrables! Pourtant, ils avaient absolument la même apparence que les premiers et m'avaient coûté aussi cher et autant de soins. Ma foi! las d'être dupe de ces dehors trompeurs, de ces alternatives de choses exquises et de choses détestables, qu'il faut acheter au même prix, je me suis bravement rabattu sur le tabac vulgaire. C'est rude, c'est énergique, c'est violent, mais sain, naturel, et d'une qualité toujours égale; l'on en trouve enfin, et toujours, sans peine et sans souci, à la première boutique venue. Aussi, depuis que j'en ai goûté, je trouve cela si commode et surtout si agréable, que tout autre tabac me semblerait maintenant sans montant et sans verdeur. » —Que prouve, monsieur, celte dépravation dégoût, sinon que votre lord était blasé... — Blasé? lui! madame?... Allons donc! Il fumait intrépidement tout le jour. — Quoique impertinente, celle comparaison, monsieur, est assez claire; vous osez prétendre qu'il faut chercher d'ignobles et faciles plaisirs dans la dégradation d'autrui et de soi-même! — Je prétends, madame, qu'il n'y a pas de milieu entre le vice et la vertu; je prétends que ceux-là qui ont le courage de la constance et des bonnes mœurs sont dignes d'admiration et de res-

pec(, mais je prétends aussi que pour ceux qui cherchent le plaisir dans le vice, loul ce qu'autorise la loi est permis. La seule morale est le mystère. — Le mystère! Vraiment, monsieur, vous faites cette belle concession... aux préjugés probablement? — Non... au plaisir. — Gomment cela? — D'abord avec du secret, dans les amours d'un certain monde, si l'on est quitté, personne ne sait votre liaison; ainsi point de blessure d'amour-propre; puis avec du secret l'on se donne d'inépuisables sujets de rire de ce monde toujours si pénétrant, et dont on met ainsi la pénétration en défaut; puis enfin une femme sauvegarde ainsi les apparences, et sa réputation, toujours si importante ù niénager, dans l'intérêt du plaisir même, car avec de l'adresse, du mystère, de l'audace et de la présence d'esprit, caprices, fantaisies, tout est permis à une femme. — A une femme qui ne se respecte pas, monsieur, car s'il en est qui fassent peut-être bon marché des principes, du moins la dignité de soi, sachez-le bien, les préservera toujours de dégradantes faiblesses.

L'inconnu se mit à rire d'un air sardonique.

— La dignité de soi? lorsqu'il s'agit après tout d'un amour adultère! d'un échange de dépravation! Allons! madame la duchesse, c'est une plaisanterie! Qu'une femme d'une sagesse austère ou, qui mieux est encore, d'une sagesse pleine de modestie et de charme, ait la dignité de soi, je serai le premier à y rendre hommage, mais qu'une femme qui a des amants, exige d eux des quartiers de noblesse, comme s'il s'agissait de monter dans les carrosses du roi, ainsi qu'on disait autrefois, c'est aussi ridicule que maladroit, c'est limiter ses choix dans un cercle d'une monotonie désolante; c'est en exclure la variété, l'imprévu, le nouveau, car franchement, madame, les hommes d'un même monde sont tous taillés sur le même

patron; et puis, tenez, une fois lancés dans la voie du plaisir, votre tort, à vous autres, est de ne pas savoir vous servir dans vos amours, de votre titre comme d'un contraste piquant! Quoi de plus fastidieux que d'être duchesse avec des ducs, marquise avec des marquis! Ahî vos grand'mères de la régence savaient bien mieux que vous jouir de leur jeunesse et de leur beauté. Aujourd'hui grandes dames à Versailles ou dans leur petite maison ouverte à quelque Hichelieu; demain griseltes ou petites bourgeoises, et aimées (ce n'est pas peu dire) comme sont aimées les grisettes et les bourgeoises! Alors pour elles que de bons tours, que de folles aventures, quel trésor de gais souvenirs pour leur vieillesse! Aussi, quelles aimables femmes c'étaient que ces vieilles marquises de la régence ou de Louis XV! Quel vif esprit, quel inaltérable bonne humeur, quelle malice, combien d'anecdotes, que de joyeux souvenirs relevés par le sel du vieil esprit gaulois de Brantôme, de Rabelais ou de la Fontaine! Mais aussi ces grandes dames-là entendaient et surtout pratiquaient mieux la fusion et l'égalité des classes que les philosophes bourrus de ce siècle couleur de rose et argent; vos grand'mères, madame, laissaient leur dignité avec leur couronne ducale, leurs paniers et leur corset, et après avoir été frétiller en jupon court à quelque rendezvous, elles reprenaient leur dignité avec leur tabouret au jeu de la reine. Et franchement elles avaient raison : pourquoi s'arrêter à telle ou telle limite? Pourquoi, s'ils vous plaisent, exclure celui-ci et celui-là? existe-l-il donc aussi un code religieux et moral pour l'amour? Telle liaison est-elle donc permise, telle autre défendue? Est-ce que pour ces grandes éclectiques du plaisir (pardon du mot), madame, un beau garde-française était-il plus déshonorant qu'un petit marquis? un frais et joli jouvenceau

était-il plus méséant que quelque prélat insolent et dissolu? — Eh! monsieur, même au milieu de ce dévergondage passager, nos grand'mères conservaient toujours une préférence digne d'elles. — Certes, madame, quelque amant qui restait ami, ou quelque ami... qui restait amant; oh! pour celui-là, ordinairement d'une discrétion éprouvée, pour celui-là jamais de secrels. Aussi, lorsqu'un ressouvenir de plaisir rapprochait de temps à autre Cli~ tandre et Cydalise dans un gai souper, que de bons contes! que de piquantes confidences à la lueur des bougies roses de la petite maison! Deux jeunes amis, compagnons de plaisir, ne sont pas plus sincèrement indiscrets, plus rieurs et plus causeurs, en se versant le vin d'Aï gldcé; puis après une folle journée, Clitandre et Cydalise se disaient gaiement au revoir, et couraient à de nouvelles aventures qu'ils devaient se raconter quelque autre soir. — Mon pauvre monsieur, savez-vous une chose? — Quoi donc, madame? — Depuis longtemps Molière a dit et prouvé que M. Josse était orfèvre. — Ainsi vous pensez, madame, que vous croyant une grande dame, moi, pauvre diable de petit bourgeois, je vous parle ainsi dans le machiavélique dessein de vous engager à vous encanailler? Rassurez-vous, madame la duchesse. D'abord j'ai trop de foi dans votre bon goùl; et puis, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, je fais comme lord Salsbury, je ne fume plus que du tabac de caporal. — Soit, monsieur; vous exposez ces théories étranges avec le plus parfait désintéressement, et seulement pour... — Pour l'amour de l'art, ou si vous le préférez, madame, pour l'amour du vice. — Chacun a son idéal; le vôtre ne serait pas le mien; il me dégoûte et me révolte. — Et votre idéal, madame? — Deux amants d'un certain monde, toujours tendres, fidèles, passionnés, vi-

— <2G — vanl solitaires dans quelque cliarmanle retraite. — Amerveille, madame! je vous comprends; votre amant vous enlève dans une voiture de poste à quatre chevaux, avec un courrier en avant, pour plus de mystère, et vous allez vous confiner en Suisse ou en Italie, dans quelque villa ravissante, avec un excellent cuisinier, des gens et quelques chevaux, car, après tout, on se doit à soi-même de vivre d'une certaine sorte. C'en est donc fait, vous et votre amant, vous voilà libres! Plus d'inquiétudes, [Jus de contrainte, plus d'obstacle, plus de témoins jaloux, gênants ou trop commodes; vous êtes seuls, indépendants, vous allez tous deux les bras enlacés, voir la lune se lever sur la montagne, ou le soleil se coucher derrière les grands bois; d'autres fois, ce sont des promenades nocturnes sur le lac; alors, silencieux et ravis, pressés l'un contre l'autre, pendant que ie batelier dort sur ses rames, vous rêvez délicieusement à votre amour en regardant les étoiles. Oui, ah! oui, ce sont là d'ineffables bonheurs capables d'être même parfois goûtés par deux amants d'un certain monde, ajouta l'inconnu d'une voix émue, attendrie, dont l'accent plein de charme frappa de nouveau madame de Beaupertuis. Oui, ce sont là, je le aais, des jouissances célestes! Mais combien durent ces jouissances? mais où trouver deux âmes assez pures, assez fortes, assez religieusement aimantes pour se tenir durant des mois, des années, toute une vie, à une telle hauteur de poésie et d'extase? Non! non! de telles âmes n'existent pas, madame, surtout quand elles ont été trempées, ou plutôt détrempées dans un certain monde! Aussi, voulez-vous que je vous dise ce qui arrive toujours? reprit l'inconnu en redevenant moqueur. Ces amants, s'ils n'ont pas l'heureuse idée de prendre la poste chacun de son côté, lorsqu'ils ont vécu quinze jours, un mois au plus

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de celle vie extatique, afin d'en emporter du moins le souvenir dans tout son parfum; ces amants solitaires bientôt s'ennuient à la morl, malgré la lune, le soleil, la montagne, le lac et les grands bois. Chacun, par sol amour-propre, craignant de faire à lautre cet aveu décevant, les caractères s'aigrissent, s'irritent, récriminent, et le temps de la dispute paraît encore le moins long. L'amant, poussé à bout, courtise votre femme de chambre, si elle est jolie, ou quelque gentille paysanne. Enfin, un beau jour, l'on se sépare ennemis jurés, et la femme choisit alors des amours moins poétiques et moins solitaires. Voyons, madame, vous êtes du monde, vous le connaissez à merveille; avouez que sur cent une chaumière et son cœur, cela se passe ainsi. — Soit, monsieur, mais il est heureusement des exceptions. — Oui, qui confirment la règle. — Eh! monsieur, nous parlons d'idéal! Faut- il le chercher dans la règle commune? Or, je vous dis, moi, qu'à ma connaissance il existe deux amants qui, depuis plus de vingt ans, vivent toujours heureux et solitaires dans leur retraite. — Ainsi, madame, ils ont vieilli ensemble, les infortunés! — Infortunés! pourquoi? — Grand Dieu! madame! vieillir ensemble! et dans la solitude encore! voir se creuser la première ride! voir poindre le premier cheveu blanc! assister chaque jour, seuls à seuls, face à face, au lent envahissement de l'âge! à la triste décomposition de ce qui a été jeune, frais et charmant! se dire avec effroi, presque avec remords : Voilà pourtant ce que j'ai adoré! Ah! madame! il faut presque se haïr pour s'exposer niuluellemenl à cette cruelle et incessante comparaison du présent au passé! Non, non, chaque âge a ses plaisirs, chaque saison a sa fleur. L'amour, de quelque façon qu'on aime, esl la fleur de la jeunesse; en sa saison, elle brille d'un

éclat enchanteur, elle donne les parfums les plus enivrants; mais, sa saison passée, si vous voulez la conserver, vous la conserverez comme l'on conserve une fleur dans les herbiers; vous verrez bientôt son coloris s'effacer, sa senteur s'évaporer, et de cette fleur autrefois ravissante, il ne restera que des pétales si flétris, des feuilles si desséchées qu'il faudrait recourir à Vétiquette pour reconnaître que cette chose jaunie, fanée, ratatinée, s'appelait jadis l'amoi'r! >'on, non, vous tous qui n'avez pas la force des grands devoirs, à force de vivre dans l'austère pratitique de la vertu, soyez magnifiques et prodigues, dépensez et semez partout et pour tous, sur votre route, ces trésors de jeunesse; l'âge vient si tôt! Chaque jour, chaque heure perdue, sont irréparables! Allez, madame, croyezmoi; que votre vie stérile pour le bien ne soit pas du moins stérile pour le plaisir ; imitez vos grand'mères de la régence, déposez souvent votre manteau de cour, et, moins dignement vêtue, suivez l'inconstance à l'aile légère, le caprice au vol fantasque, alors vous serez ravie, charmée de ce que vous rencontrerez de nouveau, d'imprévu, de piquant, de varié dans ces pays qu'une fausse dignité vous empêchait de parcourir! — Mon Dieu, monsieur, j'admire combien les gens d'esprit (car après tout, je peux bien maintenant convenir que vous en avez quelque peu), j'admire, dis-je, combien les gens d'esprit se laissent souvent entraîner à se contredire eux-mêmes par la manie de soutenir des paradoxes!

— Quels paradoxes, quelle contradiction, madame?

— Vous venez de me dire, n'est-ce pas, qu'à votre sens, rien n'est plus iriste, plus cruel pour deux personnes qui se sont longtemps et fidèlement aimées (et c'est à peine si vous admettez qu'il puisseexister de ces personnes-là), de se voir vieillir ensemble? — Je les admets comme excep-

lion et les trouve en effet très-mallieureux de se voir niutueilemenl vieillir. — Et tout à l'heure vous n'aviez pas assez de louanges, assez d'éloges hyperboliques pour me vanter le bonheur de votre ami d'enfance et de sa femme! Et cependant ces époux tourtereaux sont, d'après toute probabilité, destinés à devenir (pardon du terme) de vieux tourtereaux? — Je vous ai parlé deux, madame, comme de personnes fidèles à leurs devoirs et à leurs amours; et nous parlons de gens cherchant le plaisir dans des liaisons coupables, la comparaison n'est pas possible, car...

L'inconnu ne put achever, car soudain une voix joyeuse et sonore retentissant à la porte entr'ouverle de la loge, fit entendre ces mots :

— Ohé! Anatole... ohé!

L'inconnu, ou plutôt Anatole Dmormier, en s'entendant brusquement appeler d'une façon si vulgaire et si bruyante, se retourna vivement, ainsi que madame de Beaupertuis; tous deux aperçurent alors à l'entrée de leur loge un grand diable de postillon de Longjumeau et un ravissant petit débardeur. Ces masques avaient la figure tellement chargée de fard et de mouclies, leurs perruques à longue queue poudrées changeait tellement leurs traits, que d'abord Anatole Ducormier, ne reconnaissant pas ses inlerpellateurs, les regarda silencieux et surpris, tandis que madame de Beaupertuis lui disait tout bas en se levant :

BONNE AVENTURE, T. i . 9

— Je viendrai ici samedi... je serai à minuit à la porte de cette loge avec un ruban orange à mon domino.

Et la jeune femme quitta la loge au moment où Anatole Ducormier, reconnaissant enfin le débardeur et le postillon, s'écriait :

— Comment, Joseph, c'est toi? — Allons donc! A la fin! répondit le joyeux mercier, j'espère que je t'ai fièrement intrigué, hein? — Et moi, monsieur Anatole, ajouta Maria en avançant sa charmante petite mine, me reconnaissez-vous aussi? — Oui, madame... mais en vérité... j'étais si loin de m'allendre à vous rencontrer tous deux ici cette nuit... — Ce n'est pas ma faute, allez, monsieur Anatole,reprit madame Fauveau;pour plus d'une raison, je ne voulais absolument pas venir ici. Mais il m'a bien fallu céder à Joseph; il était comme un acharné .«Viensnous-en donc au bal de l'Opéra! me disait-il; lu n'as jamais vu cela, ça t'amusera, et moi aussi; je m'en fais une joie; nous irons surj)rendre Anatole et nous l'intriguerons. Viens donc, petite Maria; si ce n'est pas pour toi, que ce soit pour moi, je t'en prie. » Vous pensez bien, monsieur Anatole, qu'en me parlant ainsi, ce mauvais sujet de Joseph était bien sûr d'en venir à ses fins... et nous voilà. — Nous sommes allés chez notre voisine, madame Sublet, qui loue des costumes, reprit Fauveau. Justement elle avait un joli déguisement de débardeur qu'on lui avait commandé et qu'on ne lui avait pas pris. Or, je te demande un peu si l'on ne dirait pas qu'il a été fait exprès pour Maria. Vois donc comme il lui va bien! regarde-la donc! n'est-elle pas ainsi gentille à croquer... à dévorer? — Tais-toi donc, Joseph; tu es bêle, aussi, répondit la jeune femme en jetant à son mari un regard de reproche.

Rien en effet n'était plus ravissant à voir que Maria

sous son costume de velours vert tendre, rehaussé de petits boutons d'argent, et qui dessinait sa taille de nymphe. Serrée aux hanches par une ceinture de soie orange à longs bouts flottants, tandis que le pantalon, s'élargissant seulement à partir du genou, laissait voir le plus joli pied du monde chaussé de bas de soie rose à coins verts et de petits souliers vernis à larges boucles d'argent. Le fard, les mouches et la poudre donnaient aux grands yeux noirs et veloutés de Maria un éclat extraordinaire, et sa physionomie déjà si piquante, si éveillée, prenait ainsi une expression decrànerieet de gentillesse des plus provocantes.

Anatole Ducormier avait embrassé ce séduisant ensemble d'un coup d'œil rapide et furtif, de crainte d'augmenter le naïf embarras de la jeune femme. Aussi, au lieu de répondre par quelque compliment à la question de Joseph Fauveau, qui lui demandait s'il ne trouvait pas Maria charmante, Anatole Ducormier dit gaiement à son ami :

— Mais, sais-tu, Joseph, que tu as aussi, toi, un costume qui le sied à merveille? — N'est-ce pas, monsieur Anatole? reprit madame Fauveau, enchantée d'échapper par cette diversion au galant examen provoqué par son mari; n'est-ce pas que Joseph est joliment bien avec sa veste bleue, sa culotte blanche et ses grandes bottes? — S'il y avait beaucoup de ces postillons-là aux diligences, cela pourrait bien augmenter le nombre des voyageuses, répondit gaiement Ducormier. — Ah! c'est bien vrai, ce que vous dites là, monsieur Anatole, répondit Maria en riantcomme une folle, il serait capable de les verser, pour se donner le plaisir de les relever, le mauvais sujet qu'ilest!— Si je les versais, petite Maria, reprit amoureusemeut Joseph, c'est que, ne pensant qu'à toi, je ne ferais pas

allenlionà mon chemin. — Monsieur Anatole/ reprit la jeune femme ravie de cette galanterie, empêchez Joseph de me dire des choses aussi gentilles, sinon je m'en vais lui sauter au cou devant tout le monde... tant pis! — Que voulez-vous, madame! si Joseph vous dit de si gentilles choses, ce n'est pas ma faute,c'esl la vôtre. — Ah! bon! monsieur Anatole, voilà que vous m'abandonnez! Si vous vous mettez contre moi avec lui, je ne suis pas de force.

Puis, s'inlerrompant et étouffant à grand'peine son envie de rire, la jeune femme reprit à demi-voix en s'adressant à son mari :

— Dis donc, Joseph, le voilà encore qui rôde autour de nous. — Qui donc. Maria? — Tu sais bien, ce domino... — Quel domino? demanda Anatole Ducormier à madame Fauveau, qui répondit en riant et en affectant un air de mystère : — C'est pour sûr une femme qui suit ce scélérat de Joseph. Elle ne le quitte pas des yeux, parole d'honneur.' elle me fait de la peine. On t'en donnera des postillons de Longjumeau, va; prends-y garde, ça te ferait loucher! Et Maria de rire aux éclats et d'ajouter : Ils étaient deux dominos, un grand et celui-là. Nous les avons rencontrés dans l'escalier; ils descendaient comme nous arrivions. Alors le plus petit, la femme, a fait un mouvement, frappée sans doute de la bonne mine de ce garnement de Joseph, et elle le suit. Est-elle effrontée, hein! monsieur Anatole? — Moi, au contraire, je soutiens que c'est un homme qui trouve Maria gentille comme un démon, reprit Joseph non moins gaiement, et le malheureux, l'infortuné la suit... Tiens, regarde-le donc, Anatole. Le voilà là-bas, appuyé sur la rampe; il a la tête tournée de notre côté. Fait-il des yeux, ce brigand-làî On le voit à travers son masque.

Ducormicr se loiirna du côlé que lui indiquait son ami cl vil en effet un domino noir, petit pour un homme, mais grand pour une femme qui, remarquant sans doute qu'on l'observait, s'éloigna de quelques pas.

— Eh bien! qu'en dites-vous, monsieur Anatole? reprit gaiement Maria. N'est-ce pas que c'est une femme?

— N'est-ce pas que c'est un homme? dit Joseph; et je parie que je vais lui demander qui il est, à ce farceur-là.

— Joseph! s'écria la jeune femme toute tremblante et d'une voix alarmée. Te faire une dispute peut-être! Ah! monsieur Anatole, retenez-le, je vous en supplie! Il est si mauvaise lêle! — Rassurez-vous, madame, Joseph ne wudra pas vous effrayer. El d'ailleurs, dit Anatole Ducormier, tenez, voilà notre domino qui descend.

En effet, ce douteux personnage dont s'occupaient alors les trois amis venait de s'éloigner brusquement en voyant venir à lui deux dominos portant un ruban rouge et blanc pour marque distinclive.

Le plus petit des deux ( une femme,à n'en pas douter) semblait parler avec beaucoup d'animation; ses gestes étaient prompts et vifs, tandis que son partner semblait rester muet et absolument impassible. Sans doute celte impassibilité exaspérait le domino féminin, car ces deux personnages passèrent à peu de distance des trois amis; ils entendirent la femme dire vivement :

— Pas un mol! pas une réponse! Mais c'est inconcevable! Mais pourquoi ce silence? Est-ce une gageure?

Puis les deux dominos continuèrent leur promenade, et les trois amis n'en purent entendre davantage. Joseph Fauveau reprit en riant :

— En voilà un du moins qui ne risquera pas de dire de bêtise! — El moi, reprit Maria, je veux l'empêcher d'en faire peut-être. — Que veux -lu dire, Maria? reprit

— iU —

Fauveau. — Tiens, mon bon Joseph, reprit la jeune femme, sérieusement cette fois, malgré moi, ta menace d'aller parler à ce domino m'inquiète. Et puis, d'ailleurs, tu dois être content, nous avons vu le coup d œil du bal de l'Opéra, nous avons rencontré M. Anatole; il est lard, il faut être à la boutique demain matin de bonne heure. Allons-nous-en. — Comment! déjà, ma petite Maria? reprit Joseph. Tu ne veux pas qu'Anatole te fasse au moins danser une contredanse? — M. Anatole m'excusera, et nous allons partir, mon bon Joseph. — Je suis sûr, petite Maria, que c'est à cause de moi que tu veux t'en aller : tu lefigures que le bal ne m'amuse pas. — El mo{,je crois, reprit Ducormier, que vous avez tous les deux raison. — Le fait est, reprit Fauveau, que lorsqu'on a vu ça pendant une heure, ça finit par être toujours la même chose. — Alors, vile, vile, Joseph, descendons; allons prendre nos manteaux au vestiaire et partons. Venez-vous avec nous jusqu'en bas, monsieur Anatole? Vous vous en allez aussi peut-être? — Ah! bien oui, reprit gaiement Joseph. Est-ce qu'il ne faut pas qu'il rattrape ce joli domino qui s'est sauvé lorsque nous avons ^rié h la porte de la loge : « Ohc! Anatole! ohé! » Hum! <,'est du grand genre, ce domino, Maria. Il avait à la main un mouchoir garni de valenciennes qui vaut au moins sept à huit cents francs, pris, marchand. Je m'y connais; j'en ai vendu aussi. Ça vaut la peine qu'on le rattrape, un domino qui vous a des mouchoirs de huit cents francs; quelque grande dame, c'est sûr. Scélérat d'Anatole, va! — Ah! mon Dieu, c'est vrai, dit naïvement Maria; voilà que j'y pense seulement à celte heure. M. Anatole, nous vous aurons dérangé. Mais,dame! c'est la faute à Joseph; nous vous avons reconnu d'en bas; alors il m'a dit : Nous cherchions Anatole, le voilà là-

haut dans une loge; allons l'intriguer; il ne me reconnaîtra pas tout (le suite; je lui crierai : « Ohé! Anatole, olié! » lu verras comme ce sera drôleî Alors nous sommes venus, et ce beau domino s'est sauvé. — Vous ne m'avez pas du tout dérangé, reprit en souriant Anatole; j'avais dit à ce domino tout ce que j'avais ù lui dire,et la preuve, c'est que je vais vous imiter et quitter comme vous l'Opéra. — En ce cas, donne le bras à Maria, dit Fauveau à son ami, et en avant, marche! — Y penses-tu, Joseph? répondit la jeune femme en se cramponnant au bras de son postillon de Longjumeau; M. Anatole est en bourgeois el je suis déguisée; ça ferait rire de nous voir ensemble. Si M. Anatole avait au moins un faux nez, je ne dis pas. — El puis, madame, répondit gaiement Ducorraier, je ferais trop de jaloux. — Alors, c'est moi qui vais en faire des jalouses et des ravages parmi les pierreltes et autres! reprit Maria en enlaçant plus étroitement encore son bras à celui de son mari.

Puis les trois amis quillèrenl le couloir des secondes loges pour descendre l'escalier qui conduit au péristylede rOpéra-

La foule des promeneurs était si considérable dans le couloir des premières loges, sur lequel s'ouvre le foyer, qu'Anatole Ducormier, Maria et son mari durent marcher très-lentement et stationner pendant quelques minutes au milieu des groupes.

A ce moment, deux dominos à demi cachés dans lem-

brasure d'une des entrées de la galerie échangeaient à voix basse les mots suivants :

— Loiseau... la voilà... elle s'en va... — Que faire à cela, monsieur? Son imbécile de mari ne l'a pas quittée d'une seconde; impossible de l'approcher. — Depuis que je l'ai vue sous ce damné costume, je suis mille fois plus amoureux encore. Mais vois donc quelle taille! quelle tournure!. ..Et celle jambe, et ce pied!... Et cetteminesi friponne, si coquine!... Et ces yeux... oh! ces yeux! c'est à ressusciter un mort! — Monsieur, prenez garde! Je vois là-bas madame la baronne avec ma grande nièce, votre Sosie... La méprise a été parfaite. Sa taille élevée, un bout de ruban rouge et blanc à son domino, un pantalon noir, des souliers vernis et quelques gouttes d'essence de bouquet dont vous vous servez, monsieur, ont complété l'illusion; mais à chaque instant je tremble que tout ne se découvre, et qu'à la fin, impatientée de votre inexprimable silence, madame la baronne... — Ne crains rien; j'ai adroilemenl amené ce silence... car du moment oij nous avons mis le pied ici, j'ai commencé à ne plus répondre à madame de Robersac que par monosyllables, d'un ton sec et fâché. Je ne lui disais plus mot depuis dix minutes, lorsque, grâce au mouvement causé par cette dispute, j'ai pu... — Mais s'interrompant, M. de Morsenne, qui en parlant à son digne serviteur n'avait pas quille des yeux madame Fauveau, s'écria : — Je ne la vois plus! elle a disparu!... — Alors, monsieur... tâchons maintenant de vous substituer à ma nièce, nous retrouverons ailleurs madame Fauveau; c'est déjà bien heureux que le hasard nous l'ait fait rencontrer ici, au moment où nous allions bonnement chez elle, l'y croyant seule. Somme toute, j'ai maintenant meilleur espoir de cette farouche vertu qui se déguise en débardeuse et vient frétiller au

bal de l'Opéra. — Ah! Loisean, j'en deviendrai fou! Celle petite mine, ce coslume, celle tournure si agaçante, ne me sortent pas de la tête. Pourquoi diable ai-jc vu cette créature! — Encore une fois, monsieur, songez à reprendre le bras de madame la baronne, el apprêtez-vous à remettre, dès qu'il sera temps, votre ruban rouge el blanc à voire pèlerine. — Mais comment allons-nous faire? — Cette substitution sera, je l'espère, plus facile que la première, si heureusement accomplie grâce à la rencontre d'une dispute. Ma nièce est prévenue, venez, monsieur, el saisissez bien votre moment.

M. de Morsenne, à demi caché par son confident auquel il donnait le bras, se rapprocha de madame de Robersac el de son silencieux promeneur, qu'ils laissèrent passer devant eux. Aussitôt après, M. Loiseau s'écria Irès-haul el Irès-brusquemenl en contrefaisant sa voix :

— (îrand Dieu! ah! mon Dieu!

Surprise, effrayée de ce cri soudain qui se faisait entendre immédiatement derrière elle, madame de Robersac fît un soubresaut, jeta elle-même un cri et se retourna vivement, ainsi que d'autres personnes, pour connaître la cause de ces exclamations. Le Sosie de M. de Morsenne avait adroitement profilé du soubresaut el de l'inattention de madame de Robersac pour quitter son bras el s'effacer aussitôt derrière le prince; aussi, lorsque la baronne, encore tout émue, chercha machinalement le bras de la personne qui l'avait jusqu'alors accompagnée, la substitution était accomplie.

Quant aux exclamations bruyantes du rusé Frontin, qui bientôt s'éclipsa, elles avaient été regardées par les assistants comme une de ces joyeusetés de mauvais goût assez fréquentes dans ces jours de liesse.

— Remettez-vous, Olympe, dit à demi-voix M. de

Morsenne à madame de Robersac; vous voilà toute tremblante; il ne s'agit, après tout, que d'une sotte plaisanterie. — Il n'en fallait pas moins sans doute pour vous rendre la parole et vous amener à rompre ce silence obstiné, inconcevable, que vous gardez depuis une demiheure, par je ne sais quelle bizarrerie, reprit madame de Robersac avec dépit. — C'est qu'en vérité. Olympe, je suis cruellement blessé de la persistance de vos soupçons jaloux, et j'aimais mieux me taire que de me laisser aller malgré moi peut-être à vous dire des choses pénibles. Vous devez du resteètrecomplétement rassurée, j'imagine, et reconnaître combien voire défiance était peu fondée. Voyons, chère Olympe, faisons la paix. Et après tout, je ne me plaindrai pas, car j'ai eu le bonheur d'être auprès de vous pendant toute cette soirée. — Peut-être n'a-t-il pas dépendu de vous qu'il en fût autrement, reprit madame de Robersac; d'ailleurs, le silence que vous gardiez, par contrariété sans doute... — Silence, de grâce! voilà ma fille, dit M. de Morsenne, en interrompant madame de Robersac à la vue de madame de Beaupertuis, qu'il reconnut au ruban rouge et blanc qu'elle portail aussi en signe de ralliement, et qu'elle avait rattaché après son entretien avec Anatole Ducormier. — Eh bien! ma chère, dit le prince à la jeune femme; ne trouvez-vous pas qu'il est temps de partir! Si c'est votre avis, ce serait celui de madame. — Alors, partons, car j'ai un mal de tête affreux, répondit la duchesse de Beaupertuis en prenant le bras de madame de Robersac.

Tous trois descendirent ainsi le grand escalier et arrivèrent bientôt sous le péristyle. Us attendirent leur voilure parmi beaucoup de personnes qui faisaient comme eux ou venaient reprendre leurs manteaux, le vestiaire étant tout proche.

Là le prince de Morsenne, accompagné de sa fille et de madame de Robersac, retrouva madame Fauveau, auprès de qui se tenait Anatole Ducormier, pendant que Joseph demandait au vestiaire son manteau et la pelisse de sa femme.

A quelques pas de lu, un groupe assez nombreux, rassemblé à la porte du bureau du commissaire de police, s'entretenait encore de Taccident survenu à une femme en omino, transportée mourante, assurait-on, dans celenroit une heure auparavant.

Tels étaient les propos qui circulaient dans ce groupe.

— Eh bien, cette pauvre dame? — On dit que lorsque le médecin du théâtre est arrivé, il l'a trouvée morte. — C'est impossible, puisque le médecin vient de quitter le bureau du commissaire, disant qu'il courait chez un pharmacien pour préparer lui-même une potion et qu'il allait revenir. — Alors, c'est évident, celle femme n'est pas morte! — Parbleuî elle est si peu morte que quelqu'un assure l'avoir vue sortir il n'y a qu'un instant et monter l'escalier. — C'est un peu fort! Un des contrôleurs que voilà a dit, il y a un instant, qu'au départ du médecin, elle était encore sans connaissance!

Anatole Ducormier et Maria Fauveau se trouvaient assez rapprochés de ce groupe pour avoir entendu ces différents propos, auxquels ils prêtaient une certaine attention.

— Mon Dieu, monsieur Anatole, dit Maria, qu'est-il donc arrivé? qu'est-ce donc que celle pauvre femme? — Je l'ignore comme vous, madame, mais si vous le désirez, nous pourrons en savoir davantage en questionnant un des contrôleurs.

Et Anatole Ducormier, s'approchant du contrôle, ainsi que Maria, dit à Pun des employés :

— Auriez-vous la bonté, monsieur, de me dire de quel accident l'on parle? — Il s'agit, monsieur, d'une pauvre dame en domino qui est tombée, il y a deux heures, dans une espèce d'attaque de nerfs, d'autres disent d'épilepsie; alors on a couru éveiller le docteur Bonaquet, médecin du théâtre. — Tiens! dit Maria, c'est l'ami de Joseph et le vôtre, monsieur Anatole. — Est-ce que M. Bonaquet va bientôt revenir? demanda vivement Ducormier au contrôleur. Il y a quelques années que je ne l'ai vu, je serais bien heureux de celle occasion de lui serrer la main plus tôt que je ne l'espérais... — M. le docteur ne peut, je crois, tarder beaucoup à revenir, car il est allé, dit-on, chez un pharmacien du voisinage.

Joseph Fauveau, arrivant alors du vestiaire avec son manteau et la pelisse de sa femme, lui dit :

— Ce n'est pas sans peine que j'ai eu nos affaires; il y a une queue... à n'en pas finir. Voilà toujours ta pelisse, ma petite Maria... Attends, laisse-moi te la mettre avant de sortir, car il fait un froid de tous les diables.

Pendant que M. Fauveau s'occupait ainsi de sa femme, l'enveloppant chaudement dans sa pelisse, dont il rabattait le capuchon sur le joli visage de Maria, afin de la préserver, disait-il, des coups d'air, ce à quoi Maria répondait qu'on l'étouffait, un singulier et triste incident attira l'attention des trois amis.

Une jeune fille, enveloppée d'un manteau, portant un chapeau de velours noir au voile à demi abaissé, qui cachait à demi ses traits pâles et alarmés, entra précipitamment du dehors sous le péristyle de l'Opéra, puis après avoir consulté quelqu'un de la foule, alla droit au contrôle et dit à l'employé d'une voix altérée, presque haletante :

— Monsieur, je viens de chez M. le docteur Bonaquet; l'on m'a assuré qu'il était ici. Où puis-je le trouver? dites-

— Ui —

le-moi, je vous en supplie! ajoula-t-elle en joignant ses mains tremblantes. 11 s'agit du salut de ma mère qui me donne les plus grandes inquiétudes.

Les paroles, l'émotion de la jeune fille, contrastaient si douloureusement avec le bruit joyeux et l'aspect animé de la foule des masques, que Maria, son mari et Anatole Ducormier, qui se trouvaient encore auprès du contrôle, furent douloureusement affectés. L'employé partageant lui-même cette pénible sensation, répondit avec regret à la jeune fille :

— Mon Dieu, madame, M. le docteur Bonaquet n'est malheureusement plus ici. — Ah! c'est trop de malheur! s'écria-t-elle, en portant son mouchoir à ses lèvres pour étouffer ses sanglots. — Mais, rassurez-vous, reprit l'employé, M. le docteur sera peut-être de retour dans peu de temps, et si vous désirez l'attendre... — L'attendre! et ma mère! s'écria involontairement la jeune fille avec un accent déchirant. Ah! que faire! que devenir? — Pauvre jeune personne, dit tout bas madame Fauveau à son mari; ce que c'est pourtant! pendant que les uns s'amusent, les autres pleurent toutes les larmes de leur corps. — C'est vrai, ma petite Maria. Nous finissons mal notre soirée; c'est attristant.

Anatole Ducormier, touché de la douleur de la jeune fille, lui dit avec une certaine hésitation :

— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, mademoiselle, mais je suis l'un des meilleurs amis du docteur Bonaquet; si vous le désirez, je vais l'attendre ici; je lui dirai vos inquiétudes, et je crois pouvoir vous promettre en son nom qu'il se rendra tout de suite à l'adresse que vous voudrez bien m'indiqucr. — Oh! merci, monsieur, merci! dit la jeune fille avec reconnaissance. J'accepte votre offre, car j'ai laissé ma mère dans un état bien alar-

manl et seule avec notre servante. Mais j'ai préféré venir moi-même chercher notre sauveur, afin d'être sûre au moins de le ramener; ayez donc la bonté de lui dire de venir en hâte chez madame Duval. — Chez madame Duval! dit Anatole Ducormier avec surprise, au Marais? — Oui, monsieur, répondit la jeune fille non moins étonnée, mais comment savez- vous... — Ce malin même, mademoiselle, j'ai porté chez madame votre mère un paquet de livres qui m'ont été remis en Angleterre par mademoiselle Emma Levasseur. — En effet, monsieur, nous avons reçu tantôt les livres et votre carie. Je bénis le hasard qui me fait vous rencontrer ici; je puis aller retrouver ma mère en emportant du moins la certilude que bientôt nous verrons M. Bonaquet, notre sauveur. Suppliez-le pour moi, monsieur, de venir sans retard, car ma pauvre mère a été saisie d'un malaise subit, et elle me donne les plus vives inquiétudes.

Au moment où Clémence Duval exprimait ainsi sa reconnaissance à Anatole Ducormier, madame de Beaupertuis, qui n'avait pas quitté des yeux le jeune homme, se rapprocha doucement et lui dit à demi-voix :

— A samedi, ne l'oubliez pas...

Anatole Ducormier en cet instant se trouvait ainsi entouré des trois femmes : derrière lui était Diane de Beaupertuis, qui venait de lui parler à l'oreille; devant lui Clémence Duval, qui le remerciait de son offre obligeante, et à sa gauche Maria Fauveau, appuyée sur le bras de Joseph.

Ce fut au moment où ces trois jeunes femmes étaient groupées de la sorte autour d'Analole Ducormier, qu'une voix basse, stridente, paraissant sortir de derrière une colonne voisine, fit entendre ces mots qui n'arrivèrent qu'à l'oreille des trois femmes et d'Anatole :

— C'est aujourd'hui le 21 février! Vous voilà toutes les trois... réunies encore une fois... Souvenez-vous de la devineresse de la rue Saint-Avoyeî

Les trois femmes restèrent d'abord frappées de stupeur, et sans doute, cette première impression passée, elles eussent taché d'examiner mutuellement leurs traits, mais le valet de pied du prince de Morsenne, s'élant approché de son maître à ce moment, vint lui dire :

— Prince, la voilure est avancée. — Venez donc, ma chère, dit alors M. de Morsenne en prenant le bras de sa fille qui s'était rapprochée de lui et le suivit.

Joseph Fauveau avait vu madame de Beaupertuis parler à l'oreille de Ducormier; aussi, lorsqu'elle s'éloigna, il dit en riant à Maria :

— Ce gaillard d'Anatole! c'était une princesse, son domino à mouchoir de valenciennes; rien que ça! Le grand domestique vient de dire : « Prince, la voilure est avancée. »

Mais la jeune femme, devenue rêveuse, ne répondit rien.

Soudain on entendit plusieurs voix s'écrier parmi le groupe de curieux stationnant toujours à la porte du bureau du commissaire, où l'on avait transporté la femme évanouie :

— Ah! voici M. le docteur Bonaquet!

Clémence Duval courut au-devant du médecin et lui dit :

— Ah! monsieur, ma mère est au plus mal! venez, venez! — C'est donc une rechute, ma pauvre enfant? répondit le docieur. — Oui, monsieur. Ce soir une indisposition subite... Oh! venez, venez! — Dans quelques instants je suis à vous, répondit le médecin, car j'ai là aussi un malade. — Non, monsieur le docteur, votre

malade n'est plus là, dit un employé du théâtre en sortant alors du bureau du commissaire; celle dame est revenue tout à fait à elle pendant voire absence. 11 faut qu'elle soit sortie par l'autre porte. — Si elle est sortie, je n'ai plus h m'inquiéter d'elle. Alors , mon enfant , courons chez votre mère, dit le médecin en offrant son bras à Clémence Duval; mais apercevant Ducormier qui s'avançait vers lui accompagné de Joseph Fauveauet de sa femme, le docteur s'écria d'une voix attendrie : — Toi... loi, ici, Anatole!... lorsque je te croyais encore à Londres? — Je suis arrivé avant-hier, mon bon Jérôme, répondit Anatole en serrant avec effusion les mains du docteur entre les siennes; puis il ajouta en désignant Fauveau du regard : — El Joseph... tu ne lui dis rien?... — Comment, c'est toi! reprit le médecin en examinant plus attenlivement le postillon de Longjumeau; toi, sous ce costume! Mais qui est donc enveloppée dans celle pelisse/ la chère et charmante femme, sans doute? — Oui, monieur Bonaquet, dit Maria; et puisque je vous rencontre, je dois vous dire que vous nous oubliez fièrement, ce n'est pas gentil à vous.

Au lieu de répondre à ce gracieux reproche, le médecin, songeant à l'anxiété où devait se trouver Clémence Duval, lui dit en reprenant son bras :

— Pardon, mille pardons, mademoiselle, ce sont de vieux amis à moi. Puis il ajouta en s'éloignant avec la jeune fille : Anatole, viens me voir demain matin de bonne heure... Madame Fauveau; j'irai bientôt vous porter mes excuses et faire ma paix avec vous. Adieu, Joseph; à bientôt.

Et le docteur disparut précipitamment avec Clémence Duval.

— Bonsoir, Anatole, au revoir, dit Fauveau en tendant

— un —

la main à son ami, qui la serra cordialement. — El surtout ne faites pas comme M. Bonaquet, ne nous oubliez pas trop, monsieur Anatole, ajouta Maria. — Non, non, madame, répondit Ducormier, j'irai plus d'une fois demander encore une bonne soirée de causerie à notre cher Joseph.

Et Anatole s'éloigna pendant qu'un des commissionnaires du théâtre faisait avancer un fiacre pour Joseph et pour sa femme.

— Mais qu'as-tu donc, ma petite Maria? lui dit Fauveau avec inquiétude; depuis tout à Fheure tu as l'air tout triste... — Je te dirai cela, Joseph; répondit la jeune femme.

Le fiacre étant arrivé, le postillon et le débardeur montèrent en voiture, et regagnèrent leur modeste boutique moins allègrement qu'ils ne l'avaient quittée.

Le docteur Bonaquet occupait un assez grand appartement, situé au second étage, quai de l'École. Les deux fenêtres de son cabinet s'ouvraient sur un balcon assez proéminent, formant terrasse; le docteur, grand botaniste, aimait à la fois les fleurs en savant et en jardinier; aussi, sa terrasse, garnie de caisses, surmontée d'une voûte de treillage, lui permettait, dès le printemps, de se livrer ù son goût favori. Cette saison venue, et grâce aux plantes grimpantes dont se couvrait la tonnelle aérienne du balcon, il n'apercevait plus des fenêtres de son cabinet qu'un horizon de verdure fleurie.

Mais à l'époque de ce récit, c'est-à-dire vers les derniers jours de février, les losanges du treillage \ert étaient complètement dégarnies de feuilles; cependant, on voyait dans les caisses un grand nombre de ces fleurs qui bravent la froidure, telles que cactus, perce-neige et héliotropes d'hiver.

L'on n'a pas oublié que la veille, à la sortie du bal de l'Opéra, le docteur Bonaquet, surpris et heureux de rencontrer Anatole Ducormier, l'avait engagé à venir le voir le lendemain malin.

Le studieux et savant médecin s'était, selon sa coutume, levé avant le jour; les premières et pâles lueurs d'une matinée de février le trouvèrent assis à son bureau, écrivant, lisant, annotant, à la clarté de la lampe; un poêle de fonte chauffait celte grande pièce, meublée avec une simplicité extrême, et dont les murailles disparaissaient sous des rayons chargés de livres.

Le docteur Bonaquet, âgé d'environ trente ans, était laid, mais de celte laideur à la fois spirituelle et énergique dont les bustes de quelques philosophes de l'anliquilé nous offrent souvent le type remarquable; son large et beau front, un peu chauve, surplombait ses profondes orbites; son nez saillant, à vives arêtes, son menton osseux, avancé, un peu long et carrément coupé, donnaient à ses traits une expression de fermeté rare, tempérée cependant par la douce placidité du regard et par la finesse du sourire plein d'esprit et de bonhomie; en un mot, les . traits du docteur Bonaquet reproduits par la peinture auraient offert un ensemble presque désagréable, tandis que le mâle et sévère ciseau du sculpteur devait leur donner, au contraire, un cachet d'originalité puissante.

Celle comparaison artistique était d'autant plus facile à

— U7 — faire qu'un illustre statuaire , sauvé par le docteur lîonaquel, avait sculpté en marbre le buste du médecin; cette tête, hardiment accentuée par la main du génie, offrait à la fois une ressemblance frappante et un caractère grandiose, digne de l'antiquité. L'on concevra enfin que vêtu d'un habit noir et le cou enfoncé dans une cravate, Jérôme Bonaquet offrait à l'œil un aspect disgracieux; mais enveloppé dans une longue robe de chambre de couleur foncée, qui, drapée en larges plis, dégageait son col et l'attache de la tête, qu'il portait toujours haute et fière, Jérôme Bonaquet n'était plus reconnaissable; à le voir vêtu de la sorte et assis devant sa table ainsi qu'il l'était ce matin-là, son menton apj)uyé sur sa main, son large front et son regard pensif levés vers le plafond, tandis que sa physionomie rayonnait de sérénité, tout cœur sympathique eût éprouvé pour le docteur un doux et sérieux attrait.

Une vieille servante interrompit le travail matinal du médecin pour lui annoncer M, Ducormier.

— Anatole? qu'il entre! qu'il entre, s'écria Jérôme Bonaqueten se levant aussitôt pour courir au-devant de son ami, qu'il serra dans ses bras avec clîusion.

La servante sortie, Anatole et Jérôme se trouvèrentseuls.

— Combien il est bon d'embrasser un ami après une si longue absence! dit le médecin. Cette nuit, à lOpéra, je t'avais ^« peine vu. Mais, ajouta le docteur en souriant après avoir en ce moment examiné son ami, sais-tu que tn es à peine reconnaissable? — Comment cela, mon cher Jérôme? — Lorsque lu es parti de Paris, tu avais la tournure modeste et toute scholastique d'un pria; cThonneur sortant du collège, et hier, à l'Opéra, je t'ai retrouvé d'une élégance! un vrai dandy, un lion, comme ils disent. Tu avais, ma foi, l'air très-grand seigneur, et

— as —

j'étais fier d'avoir un si bel ami, en songeant qu'il était aussi bon qu'il était beau. —Oui, oui, mon cher Jérôme, c'est un grand bonheur de se revoir. Mais à propos de celte nuit, la mère de cette pauvre jeune fille, madame Duval, comment va-t-elle? — Tu la connais? — J'ai été chargé à Londres par une des amies de cette jeune personne de lui apporter quelques livres ; je l'ai rencontrée pour la première fois cette nuit, lorsqu'elle est venue te chercher à l'Opéra. — Sa pauvre mère est encore dans un état Irès-alarmant; sa rechute d'hier m'étonne autant qu'elle m'inquiète; heureusement rien n'est désespéré. Ah! mon ami, c'est un ange que celte jeune fille! un ange! fasse le ciel qu'elle ne perde pas sa mère! elle en mourrait de chagrin! mais n'attrisions pas notre entr^evue. Te voilà enfin de retour, mon cher Anatole, après plus de quatre années de séparation et un silence de huit à dix mois, trop oublieux amil — Oublieux! Jérôme, oublieux! peux-tu le croire... Quant à la cause de mon silence... — Je la devine... et je l'excuse... tu es secrétaire!... ton état est d'écrire des lettres, tu dois, par conséquent, avoir horreur de toute correspondance. Ainsi, je le pardonne; je ne suis pas d'ailleurs moi-même à l'abri de tout reproche, car, après l'avoir écrit deux fois sans recevoir de réponse, je t'ai cru en tournée dans quelque comté d'Angleterre avec ton ambassadeur. De mois en mois, j'attendais une lettre de loi, afin de savoir où l'adresser les miennes et renouer ainsi notre correspondance. De toutes manières, je devais l'écrire aujourd'hui ou demain, pour l'apprendre une heureuse nouvelle dont je devais aussi aller instruire tantôt notre ami Joseph et sa charmante femme. — Une heureuse nouvelle? — Je suis marié... — Toi? — Depuis avant-hier. — Alors, mon ami, dit Anatole en serrant

afFeclueusemenl les deux mains du docteur, je puis, sans savoir qui lu as épousiî, te complimenter sur ton bonheur, car je connais les idées à l'égard du mariage. Je n'ai pas besoin de le demander si c'est une inclination partagée.

— Oui, et celle inclination date de près de trois ans. — Voyez-vous, le sournois! Et dans les lettres pas un mot de cet amour! — Ce n'était pas mon secret ù moi seul, mon cher Anatole. — Tu as raison; mais dis-moi, est-ce une jeune fille ou une veuve? Selon tes idées, lu devais préférer une veuve. — C'est une veuve à peu près de mon âge. Tu la connais sans doute de nom; elle est alliée à Ion ambassadeur. — Ta femme! alliée à M. le comte de Morval? — Oui. — Ta femme! — Mais oui! cela t'étonne? — Franchement, reprit Anatole, cela m'étonne.

— C'est singulier, dit le docteur en souriant avec bonhomie, moi, cela ne m'étonne pas du tout. — El le nom <le ta femme? — Son nom était madame de Blainville. — La veuve du marquis de Blainville, lieutenant général?

— EUc-meme. — Comment! la marquise de Blainville t'a épousé? — Oui, ou bien je l'ai épousée; ce qui revient absolument au même. — La marquise de Blainville! répéta Anatole Ducormier avec stupeur^ il serait possible!... quel mariage pour toi! mais c'est inouï, incroyable! — Ah çà! mon pauvre Anatole, reprit gaiement le médecin, est-ce que, par hasard, l'atmosphère aristocratique de l'Angleterre aurait pénétré jusqu'ù ton excellent esprit? Je ne comprends pas les ébahissemenls. — Que veux-tu, mon cher Jérôme, un pareil mariage est si peu dans les mœurs du monde auquel appartenait ta femme... — Cela vient peut-être, vois-lu, mon ami, de ce que ma femme n'avail ni les habitudes ni les mœurs du monde oii elle vivait. ~ Mais on la dit fort riche, reprit Anatole; j'ai, en effet, cent fois entendu parler d'elle chez mon ambas-

sadeur, dont elle est parente éloignée. — Oui, son mari était fort riche, et comme elle n'en a pas eu d'enfant...

— Elle hérile de lui! s'écria Ducormier. De sorte que, par ton mariage, te voilà millionnaire. Ahî c'est un beau rêve! — Un beau rêve et rien de plus, du moins quant à la fortune, mon ami. — Que veux-tu dire? — Madame de Blainville avait droit, il est vrai, à l'héritage de son mari, mais ai-je besoin de le dire qu'en se mariant, la première chose que ma femme a dii faire, et pour elle et pour moi, a été de renoncer aux grands biens de M. do Blainville? — Mais alors elle a donc par elle-même une fortune considérable? — Une dot de quatre-vingt mille francs, je crois, car bien que d'une très-grande naissance, son patrimoine était, tu le vois, assez modeste. Mais le revenu de sa dot, joint au produit de ma clientèle, qui me rapporte huit à dix mille francs (je ne fais payer que les gens riches), nous permet de vivre convenablement.

— Comment! ta femme a consenti à ce que lu restes médecin?

Le docteur Bonaquet regardait depuis quelques moments son ami avec une surprise croissante, presque inquiète; aussi répondit-il è la dernière question de Ducormier :

— En vérité, mon pauvre ami, lu me fais des questions qui me semblent aussi singulières que tes étonnements; je ne le reconnais plus. Avant notre séparation, ce que je viens de te confier t'eiil paru, j'en suis certain, aussi simple qu'à moi. Voyons! comment peux-tu supposer qu'il soit seulement venu à la pensée de ma femme de me demander l'abandon d'une carrière que j'aime, qui m'honore et qui me fait vivre? — Il est vrai, Jérôme, mes questions, mes étonnements, comme tu dis, doivent te surprendre; c'est qu'aussi, vois-tu, je vis parmi des gens si

— iM —

excentriques, que sans partager aucun de leurs sots préjugés... oh! loin de là! ajouta Ducormier avec un sourire amer, souvent, et malgré moi, j'envisage les choses au point de vue des gens dont je parle. — C'est donc pour cela que je te trouvais l'air si grand seigneur, reprit en souriant le docteur Bonaquet, rassuré par les paroles de son ami. Je conçois parfaitement ce qu'amène l'habitude de vivre avec certaines personnes. Ainsi un Parisien, je suppose, jeté au milieu de Gascons, de Normands ou de Provençaux, tinit par prendre leur accent. Eh bien, loi, tu as parfois l'accent aristocratique, comme d'autres l'accent normand ou gascon; mais au fond tu parles toujours la langue de ton bon et noble cœur d'autrefois, n'est-ce pas? — Peux-tu en douter, mon cher Jérôme! Mais dis-moi, je vais te sembler très-impatient, je briile de savoir... — L'histoire de mon mariage. — Oui. — Ohî mon Dieu! rien de plus simple, de moins romanesque que cette histoire, mon cher Anatole. En deux mots, la voici : J'étais médecin du bureau de bienfaisance de mon arrondissement. Entre autres malades, je donnais alors mes soins à une famille dartisans plongée dans une horrible misère et digne du plus touchant intérêt. Chez eux, pour la première fois, je rencontrai madame de Blainville, alors veuve depuis peu de mois. — Et que venait-elle faire chez ces malheureux? — Dame de charité, elle accomplissait sa mission avec zèle et dévouement. La famille dont je te parle se composait d'une jeune fille de seize ans et de trois petits enfants, tous entassés dans un galetas, couchant sur le même grabat; la mère et sa fille aînée étaientatleintes d'une fièvre typhoïde; les autres enfants avaient jusqu'alors échappé à la contagion et grelottaient sur une paillasse dans un coin de la mansarde. Frappée de ce spectacle, madame de Blainville me dit que ces malheureux ne pouvaient rester

dans ce taudis, el qu'elle allait s'occuper de leur faire chercher une demeure moins insalubre, en attendant qu'on eût trouvé un asile convenable pour cette famille. Madame de Blainville vint chaque jour passer quelques heures dans cegaletas, bravant la contagion et d'horribles répugnances; elle soignait ces malheureux avec un dévouement si tendre, une abnégation si valeureuse, que je ressentis pour elle autant de sympathie que d'admiration. Sa charité lui coûta cher : au bout de quelques jours, atteinte par la contagion des maux qu'elle soulageait, je la vis pâlir, tomber en faiblesse dans ce misérable réduit. Lorsqu'elle reprit ses sens, je la reconduisis chez elle; quoiqu'elle me connût depuis peu, elle désira m'avoir pour médecin. Sa maladie fut terrible; je passai de longues nuits à la veiller, souffrant tour à tour, selon les phases de sa maladie, les angoisses de l'espérance ou du désespoir. Une mère ou une sœur ne m'aurait pas causé plus d'alarmes. Enfin, je sauvai madame de Blainville; sa convalescence dura plusieurs mois, demanda beaucoup de soins, exigea même un voyage pendant lequel je l'accompagnai; je vécus ainsi plusieurs mois dans une étroite intimité avec madame de Blainville, je pus l'apprécier : noble et grand cœur, rare et solide esprit, instruction profonde et variée, caractère ferme et élevé. Telle je jugeai madame de Blainville, telle je l'aimai. Du reste, peu faite pour la société où sa naissance et son mariage l'avaient appelée à vivre, ses goûts étaient simples,son existence très-retirée; très-studieuse, car elle s'occupait d'art et de science avec une remarquable distinction, elle cherchait aussi de plus sérieux plaisirs danslapratiqued'unecharitéardenteetéclairée;quetediraije, mon ami? je m'habituai ainsi à voir chaque jour madame de Blainville; elle m'indiquait les familles qui avaient besoin de moi, je lui indiquais celles qui avaient besoin d'elle.

Ces relations resserrèrent notre intimité; nous éprouvâmes l'un pour l'autre un sincère attachement; ma profession, envisagée à son vrai point de vue, je veux parler (le son côté moral et philosophique, parut à madame de Blamville une des plus nobles carrières qu'il fût donné à l'homme de parcourir; elle ne crut pas plus déroger en me proposant d'unir son sort au mien, que je ne crus, moi, m'élever en acceptant. Nous nous sommes mariés. Ma femme a vingt-sept ans, j'en ai trente; nous louchons à la maturité de l'âge; nous n'avons pas cédé à un entraînement aveugle, nous avons eu foi à une affection profonde, calme, réfléchie et éprouvée, pendant trois ans, par des relations journalières; le passé nous garantit de toute déception à venir; nos goûts sont semblables, nos esprits ont mille points de contact, et par une grande conformité de principes et par notre commun amour de l'étude; enfin, notre position est indépendante. C'est te dire, Anatole, que notre mariage réunit toutes les chances d'un bonheur durable.

Anatole Ducormier avait attentivement écoulé son ami, peut-être plus surpris encore que touché de cet amour si simple, si droit, et, comme l'avait dit le docteur Bonaquel, si peu romanesque.

Cette énormilé : le mariage dhm médecin et d^une marquise, avait été amenée par des incidents tellement bourgeois, qu'Anatole en restait confondu. Pourtant il reprit en tendant cordialement la main à Jérôme :

— Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé lorsque je te félicitais de ton mariage, sans en connaître les circonstances; ce qui m'avait d'abord tant surpris dans celte alliance ne m'étonne plus à celte heure, que je connais le caractère de ta femme; caractère rare, je t'assure, car dans la société où elle a vécu, crois-moi, sur

cent femmes, sur mille femmes, nées comme elle...

— Il n'y en a pas une capable d'épouser un médecin, n'est-ce pas? — Non, mon ami, répondit Ducormier, et il ajouta avec une expression de haine contenue : Ah! dans celte aristocratie, que de hauteur! que de morgue! que de préjugés insolents ou absurdes! ces gens-là en sont encore à la féodalité! oui, dans leur slupide distinction de races et de classes, ils sont aussi impitoyables que par le passé. Aussi, crois-moi, ton mariage leur aura paru aussi exorbitant que si nous étions encore au temps des nobles et des vilains! — Allons, mon cher Anatole, répondit le docteur Bonaquet en souriant avec bonhomie, tu es trop sévère, tu es même injuste. — Envers ces gens-là? — Envers ces gens-là. — Voyons, Jérôme, reprit Anatole en souriant, ton indulgence ne vient-ell« pas de ce que, par ton mariage, te voilà presque de celte aristocratie? — Moi! Jérôme Bonaquet! avec les principes que tu me connais! répliqua en riant le médecin. C'est une plaisanterie. Mais tiens... sérieusement , cette noblesse altière qui a, dis-tu, conservé sa tradition intacte, malgré les siècles et les événements, me semble à moi une curiosité historique et féodale dans le goût de Chambord ou de Chenonceaux,

— Comment! s'écria Ducormier d'une voix âpre, leur orgueil de race, leur mépris écrasant pour nous autres gens de peu ou de rien, ne te révoltent pas? — Ma foi, non. Qu'est-ce que cela me fait! Peu m'importe, après tout, que les tourelles du vieux manoir dominent au loin la vallée, pourvu que leur ombre n'ôte ni jour ni soleil à ma maisonnette et à mon jardinet. Va, mon ami, le temps des hauts barons est passé; il n'y a plus que deux classes d'hommes, les honnêtes gens et les fripons, les gens d'esprit et les sots. Laissons donc l'aristocratie se cantonner dans ses souvenirs, se retrancher dans l'inoffensif châ«

lc£u-forl de ses traditions. En quoi ces gcns-là nous causent-ils dommage? Sont-ils ridicules? plaignons-les d'être ridicules. Sont-ils orgueilleux? plaignons-les d'être orgueilleux. — Mais ils nous méprisenl! dit Anatole d'un Ion d'amer ressentiment. Voilà quatre ans que je vis parmi eux; je les connais. A leurs yeux, sais-tu ce que nous sommes? des êtres inférieurs, des espèces comme ils disent. — Bah! je les défie, moi, de mépriser un homme de bien, répondit Bonaquet avec son habituelle placidité. Ah! dis-moi qu'ils se moquent des bourgeois gentilshommes, soit, entre nous, ils n'ont pas tort; mais au bout du compte, qui peuvent-ils blesser? notre vanité? N'exposons jamais notre vanité à leurs dédains. Ils vivent dans leur cercle, vivons dans le nôtre; n'allons jamais à eux, mais si, par hasard, ils viennent à nous, accueillonsles cordialement s'ils sont gens de bien et d'esprit. — En vérité, Jérôme, tu me confonds. — Pourquoi? — C'est loi qui parles ainsi? — Certes. — Et ton mariage? — Eh bien! mon mariage? — Ne viens-tu pas de dire : N'allons jamais à eux, mais s'ils viennent à nous... — Accueillons-les cordialement s'ils le méritent. Oui, j'ai dit cela. — El loi, n'es-tu pas allé à eux, en épousant une des leurs? — Je pourrais te répondre, mon ami, que c'est une des leurs qui est venue à moi, car la proposition de mariage m'a été faite par madame de Blainville, mais en cela elle devançait ma pensée. — Et si le premier tu lui avais offert de l'épouser, tu n'aurais pas appelé cela, comme tu dis : aller à eux? — Mon ami , entendons-nous : qu'ai-je aimé dans madame de Blainville? Son titre? Non! elle le perdait en m'épousant. Sa naissance, ses relations aristocratiques? Non, car ni moi ni elle ne mettrons les pieds dans la société où elle a vécu jusqu'ici. Ai-je enfin recherché ses richesses?

Pas davantage, puisqu'elle a fait abandon des grands biens de son mari. Non, non, ce que j'ai aimé en elle, c'est la femme de cœur excellent, d'esprit élevé, de caractère généreux, ni plus ni moins. Maintenant, le hasard fait qu'elle appartient ù l'aristocratie, je ne m'en plains ni ne m'en réjouis; sa naissance n'a en rien motivé ma préférence.,. Pourquoi sa naissance deviendrait-elle un obstacle à mon choix? madame de Blainville était libre, moi aussi; nous nous sommes mariés, voilà tout. Eût-elle appartenu à ce que certains bourgeois appellent le peuple, je l'aurais encore épousée, car je ne reconnais non plus que deux classes de femmes : celles qui sont honnêtes et celles qui ne le sont pas, celle qui plaisent et celles qui ne plaisent point. — Mais enfin, crois-tu que sa famille, que la société à laquelle elle appartient, ne seront pas outrées, indignées de son mariage avec toi? — Il est toujours fâcheux d outrer et d'indigner les gens, répondit Jérôme en souriant, mais lorsque les gens s'indignent d'une conduite droite et désintéressée... que faire? Plaindre ces vieux enfants et continuer de vivre heureux et honorés. La servante, entrant chez le médecin après avoir frappé, lui dit :

— Monsieur, madame désirerait vous parler. — Voilà une excellente occasion de le présenter à ma femme, dit le docteur.

Puis, s'adressant à la servante :

— Priez madame d'avoir la bonté de venir.

Peu d'instants après, madame Bonaquet entra dans le cabinet de son mari.

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