ACTE PREMIER
HÉLKNE.
Hélas ! père chéri, pourquoi suis-je pas morte, Quand, du toit conjugal ayant franchi la i>orlf^, Fugitive, je vins à Troie avec ton fils ? Mais je n'eus pas le cœur de mourir, et je vis Pour pleurer, d'un regret éternel consumée...
Apaise ton souci, ma fille bien-aimée.
Jamais je ne te lis de reproche. A mes yeux,
Hélène, tu n'es pas coupable, mais les dieux :
C'est eux qui sur ma ville ont déchaîné la guerre.
Je veux te dire un mot que j"entendis naguère.
Plusieurs vieillards, assis au soleil, le menton
Sur leurs mains, et les doigts croisés sur leur bûton,
Devisaient lentement au haut des portes Scées.
Leur prudence abondait en paroles sensées ;
Tu vins, à pas légers, te promener par là,
Chère fille ; et voici comment l'un d'eux parla :
« J'ai beau foire ; à la voir passer, surnaturelle
» Et douce, je ne puis m'indigner que, pour elle,
» Les Grecs et les Troyens, depuis bientôt dix ans,
» Meurtris, mais non lassés, souffrent des maux cuisant;
» Car elle est belle ainsi qu'une jeune déesse. »
Et je n'ai point trouvé ce propos sans sagesse.
HÉLÈNE
Ccrte ils exagéraient. Je ne puis oublier Que mes faibles appas n'ont rien de régulier. Et cependant, partout où les dieux m'ont menée, Avant et même après mon funeste hyménée, Tous les yeux rencontrés me désiraient... Il faut Que le Ciel, en ce corps qui n'est point sans défaut,
Ait mis je ne sais quoi par où je plais aux hommes... Plus d'un, pour être aimé, m'offrit de fortes sommes. On est très bon pour moi : mais nul ne m'est meilleur Que vous, cher père.
Au mois où les vignes en fleur Parfument de leur miel les collines pierreuses, L'âme antique du vin dans les amphores creuses S'émeut, et se souvient des chauds printemps enfuis : Tel mon vieux sang, à l'heure où tu t'épanouis, S'éveille, et se souvient d'avoir aimé.
HÉLÈNE, touchée.
Mon père !
Dans ma maison, triste aujourd'hui, jadis prospère. Vivent autour de moi mes quarante-neuf brus. Elles sont belles ; mais, du jour où tu parus, Hélène, tu me fus plus chère qu'elles toutes, [iélène, douce Hélène, il faut que tu m'écoutes. Dans une chambre close, au fond de mon palais, J'ai des coffres tout pleins danneaux, de bracelets, De plaques, de colliers et de pendants d'oreilles, Et de tissus plus fins que des ailes d'abeilles. Viens me voir un matin : je te les montrerai Pour que, dans ce trésor choisissant à ton gré. Tu sois la mieux parée, étant la plus jolie.
HÉLÈNE
Mais...
PRIAM
Dis que tu viendras ; dis-le, je t'en supplie.