LEZ-BREIZ
Nous avons nommé le poème de Lez-Breiz, et disons d’abord ce que ç'est.
Lez-Breiz est le surnom d’un des plus fameux héros du haut Moyen âge. Son vrai nom était Morvan, vicomte de Léon, si célèbre dans l’histoire du neuvième siècle comme t pe de grand
triote et on dirait aujourd’hui “ d'agitateur.” be fait, il fut l'infatigable champion de l'indépendance bretonne contre la suprématie de Louis le Débonnaire. Toute une Pre célèbre ce héros, l'épopée bretonne de z-Breiz, comme on l'appelle communément. Il nous en reste six fragments assez étendus. Le premier nous présente le valeureux vicomte, quittant la maison de sa mère à l'âge où l'amour des armes s’éveille
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soudain dans son âme, Le second raconte son retour ; les autres, ses combats et sa mort, ou la péripétie étrange qui termine son histoire ; et, chose extrêmement intéressante pour nous, notre Sainte est mêlée à tous ces événements.
Ailleurs déjà nous avons publié de longs extraits de ce poème, mais nous devons ici même en citer quelques , “ Lez-Breiz allait au combat, son jeune écuyer avec lui pour toute suite, “ Passant près de l'église de Sainte-Anned'Armor (il y en avait une, donc !), il y entre. “O sainte Anne, dame bénie, je vins bien jeune vous rendre visite ; “Je n'avais pas vingt ans encore, et j'avais été à vingt A ri “ Que nous avons gagnés tous par votre assistance, ô dame bénie!
“Si je retourne encore au pays, mère sainte Anne, Je vous ferai un présent.
“Je vous ferai présent d’un cordon de cire qui fera le tour de vos murs, “ Et trois fois le tour de votre église, et trois fois le tour de votre cimetière, “Et trois fois le tour de votre terre arrivé chez moi.
“ Et je vous donnerai une bannière de velours et de satin blanc, avec un support d'ivoire poli ; “De plus, je vous donnerai sept cloches d’argent qui chanteront gaiement nuit et jour sur votre tête :
“ Et j'irai trois fois À genoux, puiser de l’eau pour votre bénitier !” Il ne faut tant de générosité pour que “ Mère sainte e” s'attendrisse, et aussi bien, elle répond de suite :
“ Và au combat, chevalier Lez-Breiz, j'y vais avec toi !”
Et dès lors chevalier Lez-Breiz peut se mesurer avec Lorgnez, et si “ Lorgnez n'a pas connu le père, il va connaître le fils” En effet, voilà d'un coup treize guerriers tués sous lui, et le chevalier Lorgnez tué sous lui !
Et que faire après catte victoire sinon venir en remercier Celle qui l’a gagnée plus que lui ? Le loyal chevalier n'y manquera
«Et il n'eût pas été chrétien son cœur, :
celui qui n’eût pas pleuré à Sainte-Anne,
“En voyant l'église mouillée des larmes qui tombaient des yeux de Lez-Breiz,
“ De Lez-Breiz pleurant à genoux, en remerciant la vraie patronne de la
“G Vous soient rendues, 6 mère sainte Anne ; c'est vous qui avez gagné cette victoire !”
et un jour,—le poème ne dit uci—la mauvaise re par le CT De n'oet plus même qu’un spectre tenant dans ses mains sa tête, “et qu’un vieil ermite refuse d'abord de recevoir tant il est affreux à voir” Seulement, comme tous les hommes de Dieu, l’ermite a bon cœur et il finit À soi remettre la tête en place, moyennant une dure pénitence de ans, @ * cela parce que Lez-Breiz a osé lutter contre la More de Roi.
“Quand les sept ans furent écoulés, sa robe rchait ses talons, “ Et sa barbe, devenue grise, ainsi que sa chevelure, descendait jusqu’à sa ceinture.
“À le voir, on eût dit d’un chêne mort depuis ans. “ Quiconque l’eût vu, ne l’eût reconnu ?
“Il ne le fut 4 par une dame vêtue de blanc qui | sous le bois vert.
“ Elle le regarda et se mit à pleurer. Lez- Breiz, mon cher fils, est-ce bien toi ?
“ Viens iei, mon pauvre enfant, viens ici que je te décharge vite de ton fardeau :
“Que je coupe ta chaîne avec mes ciseaux d'or: je suis ta mère, sainte Anne d'Armor |
Est-ce qu'on dit que de pareils tableaux sont délicieux ?
Mais pour en venir à une question pratique, quand celui-ei et tous les autres du même poème furent-ils traeés ?
rquoi n’accepterions-nous pas l'opinion de M. de la Villemarqué pour qui toute cette épopée serait aussi ancienne que le héros même ? “ La contemporanéité des auteurs, dit-il, car il en reconnait plus d’un, ressort évidente de toutes les pièces héroïques ou historiques de ce recueil ? On peut l'ouvrir au hasard: on verra chaque époque y revivre avec son caractère et les couleurs qui lui sont propres :. . . la rude main des ‘ siècles n’a pu effacer bn og primitive toujours distincte et saisissable ”,
Nous ajouterions que le poème lui-même indi.
ue sa re date, Si, au Re de Lez-Breiz, dainte. Enr d'Armor existait d jà ; si la Sainte était la “ vraie patronne de la Bretagne,” qu'estce qui em t la poésie populaire ou même la poésie ique de la célébrer? Or, nous le verrons, Sainte-Anne d’Armor existait déià.
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795 à 816. “Le très saint Pontife, a dit le pre-
Autre fait. Mabillon dit avoir trouvé le nom de sainte Anne dans les litanies qu'il appelle Carolines “ parce qu’elles ont été composées, ditil, au temps de Charlemagne.” Il croit de même qu’elles furent composées au monastère de Soissons, parce que, dit-il encore, “les saints qui fondèrent ce monastère y sont ués.”
Sur ce texte de Mabil on, le père Pagi, un des princes de la critique au dix-septième siècle, écrit ce qui suit : “ Dans ces litanies qui contiennent pour la plupart les saints et saintes de France, le nom des saintes commence par sainte Anne....La prière pour le pape Hadrien est conçue en'ces paroles: Adriano summo Ponti- Jici et universali pape vita, Longue vie au souverain pontife et pape universel Hadrien : celle pou Charlemagne : der ci es et a
e0 coronato magno et paci > Francorum et Longobardorum ps sata — vilu et victoria ; “ Longue vie et victoire à l'excellen- . tissime Charles couronné de Dieu, grand et pa- +716 roi des Francs et des Lombards, ainsi que -ice des Romains” De sorte que, ajoute le même père Pagi, comme Charlemagne quitta le nom de Patrice lorsqu'il fut fait empereur, l'an 800, ces litanices sont (furent) composées devant la dite année et sans doute du temps du pape Hadrien. Ainsi la dévotion de sainte Ânne était connue en France aussi bien qu'à Constan- tinople dans le huitième siècle.” le devait l’être en particulier à Rome, à la même époque. Les hagiographes de sainte Anne ou les historiens de son culte ne manquent jamais de mentionner un ornement fameux auquel s’attache le nom du pape Léon III, qui a régné de
mier, Anastase le bibliothécaire, fit faire pour la basilique de Sainte-Marie-à-la-Crèche un vêtement (vestem) blanc broché d'or portant l’histoire de la Résurrection ; et un autre avec des médaillons également brochés d'or, portant les histoires de l’Annonciation, et celle de saint Joachim et de sainte Anne” O:, que signitie cette histoire de saint Joachim et de snunte Anne, brodée sur un ornement sacerdotal, sinon que notre Sainte était déjà connue—et plus que
Sanctuaire de Roc-Amadour,
cela vénérée à Rome, sans doute depuis de longues années ? Car pourquoi le rapprochement de cette “histoire” avec celles de ‘’Anuonciation et de la Résurrection, sinon parce que, sans doute encore, le doux mystère de la maternité de sainte Anne avait pris place dans l'esprit des fidèles à côté des dogmes les plus glorieux et les plus chers de la religion ?
ga LE CULTE DE SAINTE ANNE
Pour revenir en Frauce, nous n'aurons pas de peine, après l'affirmation du P. Pagi, d'admettre ce que Paul Lacroix dit quelque part de Roc- Amadour :
“ Notre-Dame de Roc-Amadour était un sanc- Fer déjà célèbre en 778, quand Roland vint y
Autour du sanctuaire consacré à la Vierge, dix-sept chapelles, creusées dans le roc, avaient été dédiées à Jésus-Christ, aux douze apôtres, à
apporté d'Orient la Vierge noire qu’on y honore.”
tous les manuels la racontent, et il n’est personne qui ne la sache par cœur. Il suffira done
armoires gothiques, et Pris en nos mains les vieux bréviaires non moins thiques pour en
ire les pages sur les ieux mêmes jadis témoins de si grandes merveilles, E2 souvenir
L'OCCIDRNT 95
l'Znvention des reliques de sainte Anne :
* Dieu souverain, tu ne veux pas laisser ensevelie dans les ténèbres celle qui donna le jour à la glorieuse Vierge Marie, et tu rends à ton peuple fidèle les reliques sacrées que la prudence avait soustraites aux impies.
“ Tu nous laisses voir enfin, resplendissants de lumière, les ossements longtemps cachés dans la poussière, et vers ces restes Vénérés tout un peuple vient porter ses hommages. Et tu veux illustrer cette crypte par un prodige, 6 Dieu bon,
ol clercs entonnent des chants d'all , et après que l'ordre du roi a fait ouvrir la châsse qui contenait la sainte dépouille, les âmes pieuses tressaillent et ajoutent à l'envi les cantiques aux cantiques.”
Ce “roi” n'était autre que Charlemagne, Voici maintenant en abrégé, et aussi en lan ss explicite, le récit eontenu dans les leçons du bréviaire :
“ La sainte Eglise D'Apt a toujours Vénéré le
corps de sainte Âune, mère de la bienheureuse
Vierge Marie, que, d'après une antique tradition
la persécution, le dé avec soin dans une <rypte souterraine. Y demeura ignoré plusieurs siècles après la mort de Ceux qui avaient eu le secret de ce dépôt sacré, c'est-à-di jusqu'à
l’arrivée à Apt du roi Charles (l'empereur Charlemagne) vers les fêtes de Pâques, après sa victoire sur les Sarrasins et la pacification de la Provence. Ce prince fit alors consacrer de nouveau l'église souillée par un culte impie, et, au milieu de cette solennité, pendant qu’un immense concours de fidèles de tous les ordres de la cité pare au Tout-Puissant un juste tribut de ouange en reconnaissance de cette faveur inattendue, le Seigneur, exauçant la priere ve cette as ville, découvrit par un éclatant miracle e-trésor qu'elle possédait à son insu.
* Ce miracle fut la guérison d'un jeune homme nommé Jean de Cuzeneuve, aveugle, sourd et muet dé naissavce. Au cours de la cérémonie, il semblait demander par des gestes expressifs qu'on fouillât la terre à l'endroit où ‘il ge trouvait. Le religieux Prince, de ce spectacle et mû par une inspiration ivine, ordonne en effet que l'on creuse le sol, et soudain les ouvriers atteignent une crypte profonde, où ils trouvent, à leur grande surprise, une lampe allumée, Et voici que “ recouvrant l’u de ses yeux, de ses oreilles et de sa langue, le jeune homme s’écrie : “ Dans cette crypte même est le corps de sainte Anne, mère de la sainte Vierge Marie, Mère de Dieu !”
“Le tombeau déblayé offrit en effet une châsse de cyprès portant cette inscription : “ Jei est le corps de la Bienheureuse Anne, mère de la Vierge Marie” On ouvre la châsse, et en confirmation du prodige qui vient de s’opérer, il s'en dégage le plus suave des parfums. Charles fit faire le récit exact de cet événement et l’en- Voÿ& au souverain Pontife Adrien qui le confirma par son approbation.”
L'OOCIDENT 97
Il nous fait peine de voir l'attitude que Prennent certains critiques à l'égard de ce fait, et en somme à l'égard de toute la Légende aptésienne, depuis la Translation des reliques de sainte Anne en Provence, au premier siècle, jusqu’à leur découverte par Charlemagne. Non sais sibi constat, disent-il: “ toute cette tradition ne se tient pas assez,” et c'est ainsi que les meilleurs auteurs ruinent parfois les meilleures
, du moins auprès des gens qui ne voudraient que des ruines partout où il y a religion. Pour nous qui serions de la classe des “ Naïfs”, s'ils voulaient nous admettre, avant de refuser créance à cette tradition, nous voudrions être parfaitement sûr que tous les faits historiques qui “ne se tiennent pas très bien,” sont toujours et forcément des faits inventés à plaisir ; que le Père Gretzer, qui prétend avoir publié toutes les lettres de PR rs et du Adrien à qui Charlemagne avait écrit et qui luimême avait répondu, a bien trouvé toutes, absolument toutes les lettres de Charlemagne ; que l'historien Eginhard, qui ne raconte pas cette découverte, n’a négligé aucun des faits importants de la vie de Charlemagne ; que, enfin, certain contradicteur de vingtième ordre qui aura dit non sur cette tradition véniérable, doit faire hésiter et douter tout homme qui voudrait y croire.
En tout cas, nous restons en présence d’une fête et d'un office liturgiques approuvés l'Eglise, et à moins de supposer que l’Egli institue à la légère des fêtes nouve les—ce qui n'est pas, comme nous l'avons dit déjà —on doit admettre qu’elle n’a pas sans ton dement laissé subsister la légende du bréviaire aptésien.
D'avance la même conclusion vaut également, il V& sans dire, pour la Translation des reliques de notre Sainte en Provence, fait dont nous parlerons un peu plus loin.
Selon Compégius et le Père Guesnay, Charlemagne aurait apporté d’Apt avec lui des reliques insignes, et il en aurait laissé uue à l'abbaye de l'Isle-Barbe, près de Lyon, en gardant une autre pour Aix-la-Chapells où était sa résidence habituelle, et favorisant de la même manière, comme c'est très vraisemblable, plusieurs autres sanctuaires qu'il affectionnait Particulièrement. ]1 est donc naturel de penser, que, du coup, le culte de la Sainte prié une certaine extension en Europe, et nos goûts d'antiquaire s'en réjouissent d'autant,