‹ La bonne souffranceChapitre 14 sur 32 · AU-DESSUS DU NUAGE II · texte numérisé non relu

AU-DESSUS DU NUAGE II

Oui, je me les rappellerai toujours, mon délicieux battement de cœur, mon profond soupir d'enthousiasme, quand, après cette pénible course à travers le brouillard sombre et malsain, je fus tout à coup mis en présence de cette féerie de la nature et restai tout ébloui par tant de splendeur et tant de pureté I

Pourquoi donc le souvenir, si lointain déjà, de cette sensation admirable et peut-être unique dans ma vie, me hante-t-il, aujourd'hui, avec tant de persistance?

Ah! c'est que je viens de souffrir cruellement, et que je souffre encore, chaque jour, dans ma chair; c'est que voici, pour moi, l'hiver de la vie, la vieillesse et ses infirmités. Il n'y a pas bien longtemps, cette décadence me désespérait, et j'étouffais dans un brouillard de ténèbres. Heureusement, la main d'un paternel et pieux ami s'est alors posée sur la mienne, et il m'a ordonné, avec une ferme bonté, de me mettre en route et de monter vers la lumière. Que je «uis heureux

d'avoir retrouvé, au fond de moi-même, un peu de mon âme et de mes prières d'enfant! Oh! la douceur d'être humble, d'avoir confiance et d'obéir! A peine ai-je gravi la première étape, et déjà se dissipe la brume d'orgueil et d'impureté qui me cachait le bon chemin.

Plus haut, mon âme! Toujours plus haut! Audessus de tout ce que nous voyons du ciel! Quel souvenir ai-je évoqué tout à l'heure? Sur la montagne, je ne montais que vers le soleil. Aujourd'hui, je m'élève vers une clarté incomparablement plus éblouissante; car, selon la belle parole de Michel-Ange, le soleil n'est que l'ombre de Dieu.

a8 octobre iS^y,

Souvenir filial

Souvenir filial

<?^^fe^iER, en essayant de mettre un peu E ^â V d'ordre dans le fatras de ma biblio- K^i^rS theque, j ai retrouve le vieux livre dans lequel ma mère m'a appris à lire.

Cette VU de Saint Louis, publiée au début de la Restauration, ce volume, grossièrement relié en basane, fut donné, comme prix, à ma mère^ quand elle allait à l'école. Ce souvenir de mon enfance fut aussi le témoin de la sienne. Je par-

Il8 LA BONNE SOUFFRANCE

cours les feuillets jaunis, sur lesquels j'ai commencé à épeler — avec quelle lenteur et quel effort! — les mots qu'elle me désignait du bout de son aiguille à tricoter, et, soudain, je me mets à songer que, sur ces mêmes pages, il y a très longtemps, une petite fille inclinait son front studieux, et que cette petite fille était ma mère.

Chose étrange! Cette pensée que ma mère a été une enfant me vient pour la première fois de ma vie et me surprend au moins autant qu'elle m'émeut.

Ma mère approchait de la quarantaine quand elle me mit au monde. Elle avait eu dans sa jeunesse, m'a-t-on assuré, beaucoup de fraîcheur et d'éclat; mais le seul portrait qui existe d'elle fut fait peu d'années avant sa mort, et, dans les plus lointaines profondeurs de ma mémoire, son visage bien-aimé ne m'apparaît que déjà touché par l'âge. Ceux qui ont connu leur mère jeune et belle éprouvent-ils une douceur particuHère à se la rappeler ainsi? Je ne sais. Pourtant, selon moi, ceux-là sont privilégiés dont les premiers regards

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