‹ La bonne souffranceChapitre 15 sur 32 · SOUVENIR FILIAL II · texte numérisé non relu

SOUVENIR FILIAL II

virent, penché sur leur berceau, un front marqué par la fatigue de vivre, et à qui leur mère sembla toujours une vieille mère. Le souvenir qu'ils gardent d'elle est, sinon plus cher, du moins plus sacré, et ce que la vieillesse a de vénérable s'y ajoute à ce que la maternité a d'auguste.

Ce méchant bouquin, dont se servit ma mère pour m'enseigner l'art si difficile de la lecture, ce livre qu'elle-même possédait déjà, du temps qu'elle était écolière, me fait donc songer qu'elle a été une petite fille. Mais je ne puis m'imaginer ses jeux et ses travaux d'enfant, pas plus que ses rêves de jeune fille ou ses joies d'épouse bienaimée. Je ne veux voir en elle que ma maman, ma vieille maman.

Il me semble que je manquerais au quatrième commandement du Décalogue : ce Tes père et mère honoreras )>, et qu'un peu du tendre respect dont ma pensée enveloppe la chère image de ma mère s'évanouirait, si je me la représentais un seul instant hors de sa fonction maternelle et sans les premiers cheveux gris et les quelques

rides qu'elle avait déjà quand j'étais tout petit.

Il faudrait une plume exquise et légère, que je n'ai pas, il faudrait choisir des mots aériens pour exprimer ce sentiment pieux et jaloux, ce scrupule délicat, cette nuance d'âme. Je n'en puis donner une idée qu'en rappelant le mystère de la foi chrétienne, si touchant et si profond, qui entoure la Mère de Jésus d'une idéale pureté.

Oui, pour celui dont le cœur est vraiment filial, sa mère est une immaculée.

D'ailleurs, n'est-il pas tout naturel que je l'évoque seulement sous les traits d'une mère, celle pour qui je ne fus jamais qu'un enfant?

Quand elle mourut, elle avait soixante et onze ans, et j'en avais trente-trois. J'étais donc un homme, — un homme ayant vécu, travaillé, joui, souffert, traversé vingt fois la flamme des passions, un homme resté fidèle, sans doute, à ses devoirs principaux, mais coupable de bien des fautes, hélas ! et sans innocence. Certes ma mère le savait. Elle avait connu mes efforts pour me donner du courage, mes laiblesses pour les excu-

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