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Cloches et Lilas
Cloches et Lilas
LOCHES de Pâques! Cloches de Pâques! Que vous sonnez mélancoliquement dans le ciel d'avril! Lilas étiolés des faubourgs, pourquoi répandre, sur le passant solitaire, tant de regret et de nostalgie ?
Il compte alors les années, les nombreuses années, où il vous entendit, cloches de Pâques, par un jour pareil à celui-ci, aigre et clair, par ce
même azur éblouissant, sur lequel ne glisse pas encore une seule hirondelle. Il compte les années, les nombreuses années, où il vous respira, maigres lilas de Paris, en passant devant les grilles des jardins ou en longeant les murs, dont vos grappes fleuries dépassent le faîte.
Et cette lourde pensée lui tombe sur le cœur : « Encore un printemps de vécu! »
Il se souvient de sa jeunesse, quand vous lui versiez la joie, cloches et lilas, et quand, à vous entendre et à vous respirer, il était inondé soudain d'une vague, mais délicieuse espérance.
Sa jeunesse ! Que c'est loin et que ce fut court ! Elle a duré, pour lui, tant qu'il s'est réveillé, chaque matin, en se disant : « Que va-t-il m' arriver d'heureux, aujourd'hui? d Car c'est bien cela, la jeunesse : l'attente du bonheur, — et du bonheur absolu, complet, absurde. « Demain, je rencontrerai la femme dont le sourire m'ouvrira un éternel paradis... Demain, éclatera la guerre, où je deviendrai le héros équestre et victorieux à qui des suppliants apporteront les clefs
CLOCHES ET LILAS If
de la ville... Demain, j'imaginerai le plan et j'écrirai les premiers vers du drame ou du poème qui me doit rendre immortel. "»
Amour, gloire, génie! Celui qui ne vous a pas rêvés, que dis-je? ardemment et follement espérés, peut-il prétendre qu'il a été jeune?
Le passant déjà vieux, que berce la voix des cloches et que caresse la fugitive odeur des lilas, se rappelle sa brève jeunesse. Elle a fini, voilà bien longtemps, le jour où il a reconnu la médiocrité de la vie, où il s'est aperçu que, seul, le désir est bon, que toute jouissance est suivie d'amertume et de dégoût, que le but recule sans cesse devant l'effort. Elle a fini, quand il s'est éveillé, un triste matin, sans plus rien attendre de sublime et d'extraordinaire, quand, relisant la page, écrite par lui la veille, il l'a trouvée froide et par trop inférieure à son rêve, quand il a vu se tordre, dans le coin de tant de sourires, le petit lézard dont parle Henri Heine, l'inquiétant reptile de l'ironie et de la trahison.
Cependant, la vie lui semblait encore savon-
reuse, mais comme un fruit échauffé par le soleil de septembre. Elle était perdue, et pour toujours, cette fraîcheur d'âme qui rend les sensations pareilles à des cerises cueillies sur la branche et mangées sous l'arbre, dès le matin, quand elles sont encore embuées de l'haleine des nuits.
Parfois il se révoltait, il s'indignait que la puissance de l'espoir et de l'illusion s'affaiblît si vite ; et, comme pour le consoler un moment, à chaque printemps nouveau un peu de jeunesse lui revenait par accès inattendus, par soudaines bouffées.
C'était par des matins comme celui-ci, aux environs de Pâques, alors qu'au jardin, en même temps que les giroflées et les tulipes, s'épanouissaient suavement les lilas, et que, semblables à des monstres captifs dans les campaniles à jour, les lourdes cloches se balançaient et jetaient leurs appels graves au large du ciel.
Il reprenait alors courage à la vie; il se remettait à croire un peu à la gloire et au bonheur, (c Aime! y> lui conseillaient les tendres fleurs; et l'héroïque airain lui disait: « Travaille! 3>