‹ La bonne souffranceChapitre 30 sur 32 · SAINT VINCENT DE PAUL I9I · texte numérisé non relu

SAINT VINCENT DE PAUL I9I

près mains ces ce membres souffrants y> de Jésus- Christ; il se souvint aussi toujours qu'une des plus touchantes vertus du chrétien est l'humilité. En quittant une compagnie aristocratique à laquelle il venait de recommander ses enfants trouvés, Vincent de Paul allait voir, dans une des horribles prisons d'alors, les galériens déjà rivés à la chaîne, non seulement pour les exhorter à la résignation, mais pour les soulager dans leurs souffrances physiques, poussant la bonté jusqu'à enlever la vermine dont ils étaient couverts. Et, dans sa maison de Saint-Lazare, où il logeait les prêtres en retraite, on l'a vu, peut-être le matin même du jour où il devait aller au Louvre s'asseoir au conseil de la régente, décrotter les souliers de ses hôtes, le nombre des domestiques n'y suffisant pas.

Je sais bien que nous avons « laïcisé » tout cela, et que de tels actes, bons pour un saint, provoqueront plus d'étonnement que d'admiration même chez les meilleurs d'entre nous, dont la pitié est tiède et passagère et dont la modestie

est rarement de bon aloi. N'importe, on ne saurait trop redire que, en fait de charité, il n'y a encore de solide et de bon teint que la charité chrétienne ; et puis, je tenais à remercier M. Emmanuel de Broglie de m'avoir fait passer quelques si bonnes heures en compagnie de saint Vincent de Paul; car cet homme-là est tout de même plus intéressant que la belle madame d'un certain âge, qui, lorsqu'elle a fondé quelques lits dans les hôpitaux, veut être décorée comme un vieux brave, ou que le banquier milliardaire qui n'a qu'un ordre de Bourse à donner pour empocher un monstrueux bénéfice, et qui, lorsqu'il fait, par prudence, quelque largesse aux pauvres, l'annonce à son de trompe dans tous les journaux.

jf janvier i8^j.

iLa Fête de Jeanne d'Arc

La Fête de Jeanne d'Arc

ous allons donc avoir — est-ce bien sûr ? — une fête de Jeanne d'Arc, j'entends une fête périodique et officielle, car maintes fois déjà TEglise de France honora le souvenir de l'héroïne par de pompeuses et touchantes cérémonies.

Comme il ne saurait être question, sous peine d'intolérable ridicule, de (c laïciser » la bonne Lorraine, « qu'Anglois bruslèrent à Rouen », les

fêtes seront en même temps patriotiques et religieuses. Il y aura, sans doute, le matin, messe solennelle à Notre-Dame; dans l'après-midi, revue de l'armée de Paris; et, le soir — la date choisie est en mai — après avoir chanté les cantiques de la Vierge, auxquels on ajoutera bien une belle prière pour Jeanne, les fidèles du Mois de Marie se dirigeront vers le feu d'artifice.

Il faut nous réjouir de cet heureux accord. Nous n'avons pas si souvent l'occasion de voir tous |nos compatriotes vibrants d'un sentiment unanime; et en est-il un plus vibrant, plus profond, que notre vénération attendrie pour Jeanne d'Arc?

C'est un culte, à proprement parler, que nous avons voué à l'humble paysanne de Domrémy, qui, agenouillée dans le verger de la maison paternelle, à l'ombre du clocher de l'église, ne songeait qu'à la a: grande pitié » qu'il y avait alors dans le royaume de France et prêtait l'oreille aux voix mystérieuses quilui annonçaient que Dieu l'avait choisie pour chasser les enva-

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hisseurs. Elle représente et symbolise pour nous rinébranlable espérance dans le triomphe définitif de la patrie; et plus nous sommes malheureux et attristés dans notre vie nationale, plus le souvenir de Jeanne d'Arc nous devient cher.

Nous traversons des temps bien laids et bien sombres. Vaincus, il y a vingt-sept ans, après une résistance qui fut honorable et obstinée, mais — avouons-le franchement — peu glorieuse, nous ne sommes pas sorris, comme on aurait pu Tespérer, meilleurs et plus sages de cette cruelle épreuve. Non seulement nous n'avons pas fait le moindre effort pour reconquérir nos frontières perdues, mais, dans notre pays diminué et se résignant à la défensive, nous n'avons pas su établir la prospérité, l'ordre et la concorde. L'avenir jugera très sévèrement — j'en ai la ferme conviction — ce quart de siècle de notre histoire, où retentirent seulement tant de paroles stériles. Mais l'heure présente est particulièrement sinistre j et tout Français digne de ce nom songe

IçS LA BONNE SOUFFRANCE

en ce moment avec épouvante, devant le spectacle des discordes fratricides qui nous menacent pour demain d'un cataclysme social, à nos ennemis qui se réjouissent et à notre unique allié qui, peut-être, s'inquiète et perd confiance.

Dans notre angoisse nous reprenons pourtant un peu courage en tournant nos regards vers le passé, en nous rappelant que notre pays a connu de bien pires détresses ; et c'est une consolation pour nous de voir, au fond des sanglantes ténèbres du quinzième siècle, dans une France épuisée par cent ans d'invasion et de guerre, surgir cette pure et radieuse figure de la Pucelle, qui n'eut qu'à brandir l'éclair de son épée pour éblouir et consterner les ennemis et pour ramener et fixer la victoire dans nos rangs. Quand on considère l'état lamentable du royaume, au moment de l'apparition de Jeanne d'Arc, et quand on constate que, peu d'années après, à la fin du règne de Charles VII, les Anglais n'avaient plus, en France, que la seule place de Calais, on demeure accablé d'admiration et l'on refuse aux

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plus pessimistes le droit de désespérer d'un pays où a pu s'accomplir un tel miracle.

J'ai dit le mot et je le maintiens; car rien de pareil n'existe dans l'histoire d'aucun peuple. Je viens de relire, dans Michelet, — qui n'est point suspect de mysticisme, — le récit de cette prodigieuse aventure; et plus j'y réfléchis, plus j'y découvre une intervention surnaturelle.

Un miracle! Naguère encore, en prononçant ce mot, j'aurais sottement haussé les épaules. Parce que je n'ai jamais vu, de mes yeux vu, se produire un miracle, je niais tout, au mépris de cette vérité élémentaire que, s'il est un Dieu, — et de son existence je n'ai jamais douté, — s'il est un Dieu tout-puissant, créateur des choses visibles et invisibles, il est supérieur aux lois du monde physique, son ouvrage, et que rien ne lui est impossible. Maintenant mon orgueil a rendu les armes. Un jour, j'ai senti sur mon front le souffle de la mort, et en moi se sont réveillés

i 'horreur du néant et le besoin d'une vie éterlelle. Alors, j'ai relu l'Évangile. Je l'ai lu comme

il faut le lire, avec un cœur simple et confiant, et, dans chaque page, dans chaque mot du livre sublime, j'ai vu resplendir la vérité. Et je crois fermement aujourd'hui à tous ces miracles, d'ailleurs racontés, décrits, attestés par les évangélistes avec une sûreté et une précision de détails où éclate la plus évidente et la plu s complète sincérité. Oui, Jésus a rendu l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, la vie aux trépassés. Il a répandu en prodigue, pendant son court passage en ce monde, ces bienfaits merveilleux pour prouver qu'il était le Fils du Dieu vivant et pour fonder la religion qui, depuis dix-neuf cents ans, donne la paix de l'âme à tous les hommes de bonne volonté. Cette foi en Jésus-Christ que j'ai retrouvée, — car mon enfance fut chrétienne, — je veux la garder en moi et désormais l'augmenter sans cesse, constamment, patiemment, sans me décourager aux heures de défaillance. Car si, parfois, je chancelle et j'ai peur, comme saint Pierre, en marchant sur les flots, vous voyez pourtant que

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je VOUS obéis, Seigneur, et vous êtes là pour me soutenir!

Cette force miraculeuse qui émanait de la personne de Jésus, quand il était parmi nous, il l'a communiquée à ses disciples. Il peut toujours la donner à ses élus, dans une proportion moindre, sans doute, mais encore surnaturelle; et je crois reconnaître le signe de cette puissance supérieure dans la mission et dans les actes de Jeanne d'Arc.

Quoi qu'en pensent les esprits forts d'hôpital et les philosophes de clinique, il ne s'agit point ici de maladie nerveuse. Toutes les paroles de Jeanne qui nous ont été transmises respirent la plus ardente piété, mais sont empreintes aussi d'un bon sens exquis, d'une raison parfaite. En elle, rien d'une hallucinée. Elle a des apparitions, elle entend des voix; mais « monsieur Saint Michel » et f madame Sainte Marguerite d lui parlent un langage très clair, lui donnent des ordres formels : quitter son pays et sa famille, aller trouver le Dauphin, délivrer Orléans, mener le roi à Reims et l'y faire sacrer. Et cette entre-

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prise, impossible, absurde, — si Ton songe à ce qu'est la pauvre enfant, — elle l'exécute avec une persévérance et un courage qui sont, en vérité, surhumains.

Certains actes de la Pucelle tiennent encore, positivement, du miracle. Elle va droit au roi qu'elle n'a jamais vu et qui se dissimule dans une foule de trois cents gentilshommes. Elle commande qu'on aille lui quérir une épée cachée sous un autel, dans une église et dans un pays qu'elle ne connaît pas. Elle manifeste, de plus, son don de prophétie. Non seulement, elle prédit le succès de sa mission; mais, après le sacre, quand on veut qu'elle continue à guerroyer, elle n'y consent qu'avec répugnance — car ses « voix d ne lui ont rien ordonné de plus que de faire sacrer le roi — et elle prévoit dès lors les malheurs qui la menacent, annonce sa mort prochaine.

Incrédules qui souriez au seul mot de miracle, faites attention à ceci : toute la vie de Jeanne d'Arc en est un.

Sa sainteté, d'ailleurs, est, pour ainsi dire,

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contagieuse. Les capitaines qui combattent auprès d'elle, Dunois, Xaintrailles, La Hire, hommes de sang, de pillage et de débauche, deviennent, à son contact, bons, pieux et chastes; et il en est de même de leurs rudes soldats.

Ce n'est pas, je l'espère, manquer de respect aux Saintes Écritures que de se les rappeler, à chaque instant, en lisant l'histoire de Jeanne d'Arc. Quand Dieu lui donne sa redoutable mission, elle obéit sur-le-champ, sans hésiter, comme Marie à l'ange Gabriel. Elle semble dire, elle aussi : Ecce ancilla Vomini, A Poitiers, interrogée par les subtils théologiens qui craignent qu'elle ne soit une sorcière, elle a réponse aux questions les plus embarrassantes, les plus dangereuses, et, à son tour, comme l'adolescent de Nazareth dans le sanhédrin, elle confond les docteurs. Quand, avec son bâton, elle chasse les ribaudes qui suivent l'armée, je reconnais le geste de Jésus brandissant des lanières sur les changeurs et les marchands de bestiaux et de colombes indécemment installés dans l'enceinte du temple.

LA BONNE SOUFFRANCB

Comment, surtout, ne pas évoquer les scènes de la Passion, devant la captivité, le procès et le supplice de Jeanne? Elle aussi, elle est vendue et reniée. Comme dans la main de Judas, Tor de Winchester a sonné dans la paume du sire de Ligny, qui dispose d'elle comme de sa prisonnière de guerre et qui, en l'abandonnant au duc de Bourgogne, la livre effectivement aux Anglais; et, par une lâcheté aussi coupable que celle de Pierre dans le corps de garde du prétoire, celui qui détourne les yeux et ne semble plus la connaître, quand elle est en péril de mort, est ce roi Charles à qui elle a rendu son royaume.

La suivrons-nous dans toutes les stations de son calvaire ? L'évêque de Beauvais vous seinblet-il moins hideux que Caïphe?...

Mais n'insistons pas sur le crime de Rouen; car il fait honte, hélas! à deux grandes nations; car si l'Angleterre le commit avec perfidie et férocité, le roi de France en fut complice par son ingratitude; et l'épaisse et noire colonne de fumée qui s'éleva, le 30 mai 143 1, de la place

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du Vieux-Marché, souilla en même temps les léopards et les fleurs de lys.

Une fête de Jeanne d'Arc I Certes, nous applaudissons.

Ce jour-là, sous le ciel du printemps, le peuple se réjouira, en songeant avec fierté que le même sang que le sien a coulé dans les veines de la pure, de l'intrépide bergère de Domrémy.

L'armée fera le salut des armes à la statue de la Pucelle bardée de fer, et les drapeaux s'inclineront devant l'image de la jeune fille, morte à dix-huit ans, qui porta avec tant de vaillance et planta si haut sa bannière libératrice.

Quant à nous, les chrétiens, nous irons nous agenouiller devant la Croix que la pieuse victime baisait avec tant d'ardeur sur son bûcher, et nous demanderons à Jeanne, vierge, sainte et martyre, de prier Dieu pour la grandeur et pour la gloire de la France!

^ février i8p8.

Les Cendres

Les Cendres

ANS le cimetière d'Elseneur, Hamlet^ après avoir rejeté avec un a: pouah! )> de dégoût le crâne du pauvre Yorick, poursuit le cours de ses funèbres rêveries, et, par l'imagination, il accompagne la poussière d'Alexandre le Grand jusqu'à ce qu'il la trouve bouchant la bonde d'une barrique.

€ Voici, dit-il à Horatio, à quoi nous arrivons : Alexandre mourut, Alexandre fut enterré, Alexan-

za«

dre retourna en poussière; la poussière est de la terre, de la terre nous tirons l'argile; et pourquoi cette argile en laquelle il fut converti ne seraitelle pas employée à fermer un baril de bière? L'impérial César, mort et retourné en terre glaise, bouche peut-être un trou pour nous préserver du vent. Oh! dire que cette poignée de terre qui tenait le monde sous son obéissance rapièce peut-être un mur pour fermer passage à la bise d'hiver! d

Ces pensées que Shakespeare prête au mélancolique prince de Danemark sont de celles dont il est permis de se souvenir, en ce premier jour du Carême, où le prêtre trace, avec de la cendre, une croix sur le front de tous les fidèles, en adressant à chacun d'eux ces paroles : « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »

Cérémonie d'un symbolisme admirable, comme toutes celles de l'Église, d'ailleurs! Elle n'a pas seulement pour but de nous rappeler que la vie est brève, la mort prochaine, et que le peu qui

restera de nous, eussions-nous été des conquérants fameux et de puissants empereurs, servira peutêtre un jour à boucher la lézarde d'une muraille ou la bonde d'un tonneau, — encore que cette vérité banale soit toujours utile à redire et salutaire à méditer. Les cendres répandues sur la tête du chrétien ont une autre signification. Elles lui recommandent d'être humble, quand il songe au mérite qu'il peut avoir, à la place, si considérable qu'elle soit, qu'il occupe dans le monde, aux bonnes actions même qu'il a pu faire. Elles lui ordonnent aussi de réparer le mal qu'il a commis ou, tout au moins, si la faute est irrémédiable, de la regretter amèrement, et de toutes les forces de son âme.

Même en dehors du sentiment religieux, même pour celui qui n'attend du tombeau qu'un anéantissement définitif, ce sont deux beaux états de l'âme que l'humilité et le repentir. Car, à moins de vivre conmie une brute, pour la seule satisfaction de ses appétits, l'homme exige de lui-même un progrès moral, désire devenir plus sage et

meilleur. Toujours il s'imagine y réussir, et c'est la prétention des vieillards d'avoir été instruits et perfectionnés par l'expérience. Ils se consolent ainsi — peu et mal — de leur décadence physique et se félicitent de l'empire qu'ils ont pris sur leurs passions, alors que, souvent, — il faut bien le dire, — ils ne sont que vaincus par la fatigue de leur sensibilité. En somme, chez les meilleurs d'entre nous, l'amour-propre et la vanité décroissent avec les années, et le regret augmente des actions mauvaises dont nous nous sommes rendus coupables.

Méfiez-vous de Thomme mûr qui répète sans cesse: <c Je puis marcher la tête haute... Je n'ai rien à me reprocher. y> Il est possible qu'il ait toujours satisfait aux lois de la probité et même à celles de l'honneur, telles que la société les a fixées. Mais, devant sa conscience intime, il ment, ou du moins il révèle, avec une pitoyable ignorance de lui-même, une âme dépourvue de scrupules, un cœur sans délicatesse et sans vraie bonté.

Car aucun de nous n'a le droit de lever le front avec tant d'assurance et de se proclamer irréprochable. Aucun de nous ne peut considérer son passé sans y découvrir bien des torts envers autrui, bien des défaillances en présence du devoir. Tous nous avons commis de graves fautes, sinon par perversité, au moins par égoïsme, par admiration et amour de notre chère personne. Oui, tous, même les plus purs. Et ce sont les plus purs, que ces importuns souvenirs font souffrir davantage.

Donc, aux yeux du croyant que soutient une sublime espérance, aussi bien qu'à ceux de l'incrédule, — j'entends celui pour qui la vie morale existe, — un sens profond se dégage de cette cérémonie des Cendres, qui rappelle à l'homme que la mort le menace sans cesse et qu'il doit souvent s'examiner et se juger, humblement, sévèrement, avec un esprit de pénitence et de réparation.

L'humilité est une grande, une très grande vertu. Seule, elle est capable de rapprocher les

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distances que la nature et les lois mettent entre les hommes : car elle inspire aux supérieurs la douceur et la charité, et aux inférieurs le respect et l'obéissance. Seule, elle peut atténuer et rendre plus légères les inévitables injustices de la vie et de la société, détruire, chez les forts, l'instinct de tyrannie et, chez les faibles, l'instinct de révolte. Mais combien ils deviennent rares, les humbles de cœur! Et qu'il est triste d'assister, comme aujourd'hui, au stérile et misérable triomphe de l'orgueil et de l'envie qui réclament l'absurde égalité de tous devant les jouissances.

Hélas ! L'égalité absolue n'existe que dans la mort. Et quand je lis ce mot si décevant <c égalité y> au front de tous nos monuments, j'en arrive à regretter la sombre sagesse du moyen âge, qui peignait sur les murailles un squelette jouant du violon, avec un fémur pour archet, et menant au même abîme le roi couronné, le pape avec sa tiare, le capitaine armé de toutes pièces, la belle dame souriant à son miroir, le docteur chargé de gros livres, le paysan avec sa bêche et sa

LES CENDRES 2If

pioche, l'ouvrier son marteau sur l'épaule, et le loqueteux clopinant sur ses béquilles.

Oui, une « Danse des morts » moderne, une farandole macabre au goût du jour, cela ne serait pas inutile et nous ferait un peu réfléchir sur quelques-unes de nos chimères et de nos vanités. Elle n'aurait pas, je le crains fort, la valeur artistique de la fresque peinte, à Bâle, par Hans Holbein, dans le cloître des Dominicains; mais en revanche nous pourrions multiplier la philosophique image au moyen de l'aiBchage et des impressions polychromes.

Ne peut-on se figurer, placardée sur tous les murs de Paris, une composition aux vives couleurs, au dessin sommaire, dans laquelle on verrait la mort, élégante et maigre, avec son crâne chauve, ses yeux caves, son nez pincé et ses côtes en brandebourgs, soufflant dans un tibia en guise de flûte et conduisant à la tombe et à l'éternel oubH les représentants de la société contemporaine? Ne reconnaîtriez-vous pas aisément, dans cette sinistre procession, Rothschild

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et son milliard, Eiffel et sa tour, un prolétaire lisant le journal qui lui promet, pour demain, la fin de ses misères, un député brandissant son chèque, un anarchiste avec sa bombe sous sa blouse — et même un académicien en habit brodé de palmes vertes, armé de son glaive inoffensif et portant sous son bras ses œuvres complètes en plusieurs tomes?

Mais j'ai tort de plaisanter, en ce jour qui nous invite aux pensées sévères; et, d'ailleurs, mieux que l'épouvantail un peu puéril de la Danse macabre, n'avons-nous pas, pour nous rappeler combien la vie et l'œuvre de l'homme sont peu de chose, cette fête, si imposante dans sa funèbre simplicité, que l'Église célèbre le mercredi de la Quinquagésime?

C'est dans un quartier populaire, dans une église de faubourg, à l'une de ces messes très matinales où ne se rencontrent que de très pauvres gens, que je voudrais conduire, pour y voir donner les cendres, un homme d'aujourd'hui, un incrédule, — hélas I presque tous le

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sont, — en qui je sentirais un amour sincère du peuple.

Sous la voûte faiblement éclairée parles cierges de l'autel, il ne trouverait là que peu de monde et du tout petit monde, — car on les compte, dans les classes laborieuses, ceux à qui l'on n'a pas encore ravi les consolations de la prière. Des ouvrières, des servantes agenouillées auprès de leur panier, quelques vieilles gens, et quatre ou cinq artisans à la figure campagnarde, récemment arrivés de leur village, écoutant l'office avec leur sac d'outils à leurs pieds, telle serait la modeste assemblée.

L'ami des travailleurs reconnaîtrait en ceux-ci les doux, les simples, les « pauvres en esprit », les préférés de Jésus enfin, ceux à qui il a promis et il réserve une place choisie dans son royaume. Le spectateur serait ému. En voyant répandre sur leur front cette poussière qui, selon le mot d'Hamlet, contient peut-être un atome d'Alexandre et de César, et présente, en quelque sorte, l'image de tant de civilisations détruites,

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de tant de peuples disparus, il se souviendrait que l'histoire n'est qu'un long cri de douleur, que partout et toujours le sort des faibles et des petits fut à peine supportable, et qu'ils n'ont jamais trouvé de meilleur soulagement à leurs souffrances qu'en levant les yeux vers le ciel.

Dans cette atmosphère religieuse, devant ces pauvres gens en prière, l'incrédule se dirait alors, je suppose, que ce fut une folie et un crime de combattre, chez les humbles, la foi qui les faisait s'aimer les uns les autres et espérer en un Père Céleste. Il penserait à l'Évangile, à ce Hvre unique au monde, qui a changé l'âme de l'univers et qui a, depuis dix-neuf siècles, inspiré les vertus les plus pures et donné la paix du cœur à d'innombrables chrétiens. Et alors — qui sait? — considérant l'œuvre prodigieuse de Celui qui parla sur la montagne et qui mourut sur la croix, et s'affirmant que la bouche d'où tombèrent tant de vérités éternelles n'a pas pu mentir, il croirait en Jésus-Christ, fils de Dieu tout-puissant, du Dieu aux yeux de qui les planètes et les étoiles

sont moindres que les grains de cette poudre distribuée par le prêtre, du Maître éternel qui, au fond du mystère infini, règne sur une poussière de mondes et sur une cendre de soleils!

a4ftvritr 18^,

Renaissance Chrétienne

Renaissance Chrétienne

u'uN assez grand nombre d'esprits, dégoûtés par le grossier réalisme du monde moderne et se révoltant à la fin contre leur propre raison qui ne peut qu'élargir et reculer indéfiniment les limites du mystère sans jamais l'atteindre et le pénétrer, aient été pris d'un besoin éperdu d'idéal et de foi et soient revenus d'eux-mêmes et librement à la religion de Jésus, à sa sublime morale et à ses fortifiantes

224 l'A BONNE SOUFFRANCE

pratiques, c'est là un fait qui n'est plus niable.

Un de mes amis, charmant poète au cerveau plein de rêves métaphysiques, qui s'est fait une doctrine pour lui tout seul, — une sorte de boudhisme, autant que j'ai pu comprendre, — m'avouait tout récemment sa déroute philosophique.

<L Oui, me disait-il, j'ai passé dix ans de ma vie à me persuader que tout n'était qu'illusion et néant, et mon système marchait à merveille... Mais, l'autre jour, quand ma petite fille était si malade, je me suis mis tout simplement à implorer un Dieu bon, un Père céleste qui pouvait me la conserver en ce monde ou, tout au moins, me la rendre dans l'autre. y>

Dès aujourd'hui, je le considère, celui-là, comme une recrue assurée et prochaine pour la grande famille du Christ. Et bien d'autres y rentreront. Car il faut que l'athéisme officiel s'y résigne. On commence à déserter ses écoles de mensonge, où il n'y a rien pour le cœur. On s'aperçoit enfin qu'elles sont en train de peupler la France d'orgueilleux et de désespérés, et, de

toutes pans, des signes éclatants nous permettent de présager une victorieuse Renaissance de ridée chrétienne.

C'est, par exemple, bien plus qu'une indication et qu'un symptôme, c'est — tranchons le mot — un acte de foi que vous trouverez dans les paroles prononcées, à Besançon, il y a peu de jours, par M. Ferdinand Brunetière. Je ne dis pas « discours », car il s'agit d'un « speach y> assez bref, adressé à une compagnie peu nombreuse. Mais il est impossible de dire plus de choses en aussi peu de mots.

Après avoir constaté la débâcle de cette plate philosophie qu'on appelle la « religion naturelle D, après avoir établi qu'on ne peut dépouiller une religion de son surnaturel, de son dogme et de sa discipline, après avoir rappelé cette vérité évidente que ce qui nous reste de vertu nous vient, par hérédité ou par éducation, du christianisme, le ferme orateur a encore ajouté, à toutes les raisons philosophiques et morales qui ^ nous ramènent vers la foi, une raison patriotique,

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en faisant très justement observer que, dans le monde entier, les intérêts du catholicisme et de la France sont étroitement unis ou, pour mieux dire, sont les mêmes.

Il est très regrettable que, distraits par les scandales en quelque sorte périodiques dont nous sommes affligés, nous n'ayons pas prêté plus d'attention à ce discours, véritable modèle d'éloquence concise et médullaire. Tout indique, d'ailleurs, que M. Brunetière développera bientôt le plan tracé dans cette belle page et nous donnera, sur ce sujet, quelque étude magistrale.

Mais si, dans ce renouveau chrétien, M. Brunetière, par la force et la méthode de son raisonnement, est appelé peut-être à exercer, sur les hommes graves et studieux, autant d'influence qu'un Bonald, les esprits, avant tout épris d'art, — ils sont très nombreux aujourd'hui, — resteront enveloppés et pénétrés d'une atmosphère pieuse, après avoir lu le livre infiniment intéressant et — je me hâte de l'ajouter — profondément sincère de J.-K. Huysmans, la Cathédrale.

Si, comme dit le proverbe, qui trouve ici sa juste application, tout chemin mène à Rome, Huysmans a certainement pris par le plus long. Il y a quelques années, un attrait malsain lui faisait étudier les mystérieuses abominations du satanisme; et, à lire de suite Là-has et En route , on pourrait croire — si l'on ne savait que le premier de ces deux récits est tout à fait imaginaire — que Durtal, c'est-à-dire Huysmans, courut se réfugier à la Trappe au sortir de quelque Messe noire. Ce qui est vrai, c'est que cet incorrigible dédaigneux, cet homme si difficile à satisfaire en toutes choses, aussi bien en matière de style que de cuisine, en arriva un jour au dégoût de soimême. Ce sentiment, qu'il a souvent exprimé avec la plus énergique franchise, devait prendre 6nalement, dans une conscience scrupuleuse, la forme du repentir. Quiconque se repent éprouve le besoin d'être pardonné; et il n'existe qu'un tribunal où l'indulgence soit infinie et l'absolution parfaite, c'est le confessionnal. Durtal se rua donc dans la pénitence, — vous trouverez, dans

En route, sur cette crise d'âme, des pages d'une singulière et pénétrante émotion, — et il fut désormais un chrétien.

Or, au cours de ses dévotions, ce chrétien, qui reste un artiste rare et qui se double d'un savant est positivement tombé en extase devant la cathédrale de Chartres. De là, son nouveau livre, presque entièrement consacré à la gloire de la merveilleuse église, ici transfigurée par les plus extraordinaires caprices d'imagination, et là décrite avec la méticuleuse exactitude d'un guide.

La Cathédrale est aujourd'hui dans toutes les mains, et je ne suis pas chargé, dans ce journal, de la critique littéraire. Je n'ai donc point à me demander si les juges furent équitables ou non, qui reprochèrent à Huysmans certains mots et certaines comparaisons rappelant trop ses anciens ouvrages naturalistes, et qui le blâmèrent d'avoir vidé, dans son volume, toutes les étrangetés de sa bibliothèque mystique.

Nous savions bien quel artiste très particulier est Huysmans, à la fois trivial et raffiné, intro-

duisant volontiers un mot cru dans une pensée délicate, grand fouilleur de bouquins où Ton découvre des bizarreries, et n'hésitant jamais à choquer, pourvu qu'il étonne. Ne prendrons-nous donc jamais cette bonne habitude d'accepter un écrivain tel qu'il est, quand nous reconnaissons en lui un tempérament original et un talent supérieur? D'ailleurs, les plus sévères passeront condamnation sur les quelques excentricités un peu trop fortes qui déparent la Cathédrale, en y lisant tant de choses vraiment belles sur l'art du moyen âge, sur l'architecture gothique, sur les vitraux, sur les primitifs, sur la musique sacrée, et aussi tant de scènes d'intérieur d'une bonhomie exquise, tant de tableaux en plein air du pittoresque le plus savoureux. Je vous recommande notamment la messe basse dans la crypte. C'est un petit chef-d'œuvre.

Mais laissons de côté la littérature.

Où Huysmans m'émeut, c'est quand il est humain; c'est quand, nouveau converti, ayant vécu jusqu'à l'âge mûr presque uniquement par

les sens et n'ayant guère employé sa pensée qu'à la pénible, mais si amusante gymnastique des lettres, il souffre d'avoir tant de difficulté à se créer une vie intérieure; c'est quand il déplore, avec des accents d'une poignante sincérité, le peu d'ardeur de sa piété et la sécheresse de son cœur dans la prière.

Je me rappelle, alors, le mot effrayant : « Dieu vomit les tièdes. »

Car je connais de pareilles souffrances, juste punition de ceux qui ne sont épouvantés que sur le tard du vide de leur âme et y cherchent avec angoisse, pour les recueillir précieusement, quelques débris d'espérance et de foi. Hélas! dès la première heure, nous nous sommes éloignés de la Croix; pendant la chaleur du jour nous avons vécu loin d'elle, et ce n'est que vers le soir que son ombre s'allonge et nous atteint. L'instant, sans doute, est propice, car tout va nous manquer. Nous retournons alors vers cette Croix tutélaire, nous l'embrassons dans un geste de détresse, et nous essayons de prier. Mais nous

n'avons pas impunément passé de longues années dans l'indifFérence des choses éternelles, et il nous semble que les suaves oraisons de notre enfance se flétrissent en passant par nos lèvres impures.

Courage, cependant! Vous avez dit quelque part, mon cher Huysmans, avec ce tour humoristique qui vous appartient : « Il faut que Dieu ne soit pas difficile pour se contenter de gens comme moi! ii> Et comme moi donc! ajouterai-je. J'ai entendu railler cette parole, que je trouve, au contraire, touchante. Pourtant, elle est trop découragée, et il ne faut pas parler ainsi. C'est manquer de confiance, et tout l'Évangile proteste. Rappelez-vous la femme de Samarie, Marie- Madeleine, les ouvriers tardifs, l'enfant prodigue, la brebis égarée, la préférence accordée au repenti sur le persévérant.

Prions donc, sans jamais douter de l'inépuitable miséricorde. Si arides que soient nos prières, ^elles ont tout de même leur vertu. Ne sommesnous pas déjà débarrassés de bien des bassesses

ap LA BONNE SOUFFRANCE

et des turpitudes qui nous obsédaient? Ne nous sentons-nous pas moins injustes, plus résignés, plus humbles, et surtout plus charitables?

Où donc ai-je lu, l'autre jour, parmi des malices qui vous étaient adressées, mais dont je prends ma part, qu'il n'y avait dans notre état d'âme qu'une fatigue de vieux garçons blasés? Et, d'abord, pourquoi pas? Ce n'est pas déjà si mal de vouloir finir proprement; et je ne sais rien, pour ma part, de plus indécent et de plus grotesque qu'un vieux j eune-premier. Les hommes du dix-septième siècle — que vous avez tort de traiter légèrement, mon cher Huysmans, car ce furent de grands chrétiens — avaient cette sage coutume, sur le soir de leurs jours, de se retirer du monde, de mettre, comme ils disaient, un espace entre leur vie et leur mort et de consacrer leur vieillesse à songer à l'éternité. Il n'est pas de fin plus digne. N'avons-nous pas le droit de les imiter?

Pourtant, croyez-moi, il y a autre chose. Un souffle a passé — Spiritus fiât ubi vult — et des

paroles religieuses ont été dites par des bouches d'où Ton ne s'attendait pas à les entendre sortir. Le pauvre Verlaine a commencé. Souvenez-vous des admirables plaintes de repentir qui sont dans Sagesse. Plus tard, vous avez écrit vos deux braves et curieux livres. Moi-même, dont l'œuvre ni le passé n'ont rien d'édifiant, j'apporte à mon tour à cet effort chrétien ma chétive contribution. Par un autre chemin, mais vers le même but, voici que M. Brunetière se niet en ute; et celui-là, on ne le traitera pas, je suppose, de poète et de névrosé.

Je le demande à tous les esprits sincères. Ce

it n'est-il pas très remarquable — et peut-on

in'y voir qu'une rencontre fortuite — que plu-

eurs écrivains laïcs, tout à fait indépendants et

ésintéressés, puisqu'ils ne peuvent attendre im-

édiatement de leur acte que des moqueries et

es injures, confessent ainsi publiquement leur

retour aux croyances religieuses? Et n'est-ce pas

là une preuve manifeste que, parmi tant de ruines

accumulées par la banqueroute sentimentale,

philosophique, politique et sociale de cette désastreuse fin de siècle, la Foi reste debout, pareille à ces imposantes cathédrales qui, fermes sur leurs assises depuis tant de siècles, attestent la force inébranlable du Christianisme et la permanence de l'Église.

lo mars 1898 ,

L'Enfance et la Prière

L'Enfance et la Prière

'ai reçu rëcemment la visite du fils d'un de mes meilleurs et plus anciens amis, qui est sorti dernièrement du séminaire de Saint-Sulpice et qui vient d'être placé, en qualité de vicaire, dans une très pauvre paroisse d'un de nos faubourgs parisiens.

Brûlant de zèle, ce jeune prêtre se félicite d'être ainsi jeté en plein peuple, en pleine misère, sûr d'y rencontrer plus souvent qu'ailleurs

l'occasion d'exercer son ministère de consolation et de charité et fermement résolu à tout faire pour ramènera Dieu le plus d'âmes qu'il pourra; mais, au lendemain même de son début, il ne lui est déjà plus permis de se dissimuler l'extrême difficulté de sa tâche. Il m'a fait, entre autres, ce déplorable aveu. Un tiers seulement des enfants nés dans la paroisse dont il est question ont été baptisés, et c'est une minorité encore plus faible qui fréquente le catéchisme et reçoit quelque instruction religieuse.

Il n'y a donc pas à se faire d'illusions. Bientôt, sur ce point de la France très chrétienne — comme sur tant d'autres, hélas! — il n'y aura plus de chrétiens.

Ceux qui s'intitulent libres penseurs — par antiphrase, à coup sûr, car leur intolérance est célèbre — peuvent être fiers de ce résultat, obtenu en vingt ans. Car il n'y a guère plus de vingt ans, si j'ai bonne mémoire, que le crucifix fut définitivement supprimé du « matériel scolaire ]o, selon la gracieuse expression de je ne

l'enfance et la prière 239

sais plus quel gros bonnet municipal, et qu'on lui substitua — du moins, je le suppose — le tableau des poids et mesures, objet assez superflu, entre nous soit dit, la plupart des petits faubouriens étant destinés à ne connaître que trop tôt et trop bien ce que c'est qu'un litre.

Quant au catéchisme, vous n'ignorez pas qu'on a également proscrit de l'école un tel monument du fanatisme et de la superstition (vieux style), et qu'on a répandu, à la place de ce livre réactionnaire, dans lequel il n'est guère question que de vertus à pratiquer et de devoirs à remplir, de petits manuels où l'on parle surtout de leurs droits aux jeunes citoyens qui ne savent pas toujours se moucher suffisamment et dont quelquesuns portent encore des culottes fendues par derrière et laissant pendre un bout de linge.

J'ai feuilleté, par curiosité, quelques-uns de ces opuscules ; ils se recommandent, en général, par leur insigne niaiserie.

Dans l'un d'eux, au-dessous d'une image où l'on voit un beau monsieur passer, dans son til-

bury, près d'un vieux bonhomme en train d'empierrer la route, j'ai lu cette légende : a: Devant le suffrage universel, M. ***, malgré sa grande fortune, est l'égal du cantonnier, d

Cette leçon de choses m'a laissé rêveur, car je sais fort bien que, quand ils auront voté l'un et l'autre à leur guise, le monsieur au tilbury continuera de jouir de sa grande fortune et que le cantonnier cassera des cailloux comme auparavant; et je me demande si le catéchisme n'est pas plutôt dans le vrai, le pauvre vieux catéchisme, qui considère bien, lui aussi, M. *** et le cantonnier comme égaux devant la mort, mais qui conseille au premier d'être charitable, au second de se résigner, combat chez l'un l'égoïsme et l'orgueil, chez l'autre la révolte et l'envie, et instaure, de cette façon, en ce bas monde un peu de bonheur et de justice, en attendant mieux dans l'autre.

Ces réflexions paraîtront, j'en ai peur, tout à fait choquantes et scandaleuses aux délégués can. tonaux qui font la chasse au catéchisme dans le

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