CLOCHES ET LILA
les yeux des blondes. Et la verdure! Ohl la fraîche, la tendre, la légère, la délicieuse verdure! Sur le squelette des arbres tardifs, elle commençait à paraître à peine, indécise, flottante, ainsi qu'une vague fumée. Sur d'autres, elle pointait déjà hors des bourgeons, en petites feuilles claires, — si jeunes! — avec quelque chose d'étonné et de ravi comme la physionomie des enfants.
Mais, surtout, il y avait des lilas! Le lilas, Farbuste qui, dans ce moment de l'année, n'a, pour ainsi dire, pas de feuillage, mais qui éclate en gerbe, en feu d'artifice de fleurs. Des lilas, il y en avait partout. Dans des vases, au bord des fenêtres j en bottes, à l'étalage de la fruitière ou dans la petite charrette de la marchande, le long du trottoir. Les femmes qui passaient en tenaient un gros bouquet avec leurs deux mains; et quelques chevaux de fiacre en avaient aussi une petite branche, piquée près de l'oreille. Quand on s'enfonçait un peu dans la banlieue, les grappes de fleurs débordaient et pendaient sur toutes les
clôtures. Oh! ce lilas, qui fleurit le premier et dure quinze jours à peine, voilà bien la fleur et l'emblème du Parisien, de l'habitant fiévreux de la grande ville, si impatient et si avide, poussé par la hâte de posséder et de jouir.
Le promeneur solitaire évoque ses printemps passés. Combien tout cela l'enivrait, ce vent taquin, ce jeune azur, ces fleurs précoces, cette verdure nouvelle, et, là-haut, l'harmonieux tumulte des cloches de Pâques sur la foule joyeuse et ensoleillée! Naguère encore, comme tout cela lui donnait un revif de jeunesse!
Hélas! Serait-ce décidément fini? Aujourd'hui, faible et maladif, frissonnant au moindre souffle un peu âpre du nord-est, les lilas ne le grisent plus, le concert aérien l'importune. Est-ce bien lui, l'amoureux et le poète, — au fond, c'est tout un, — lui de qui, jadis, toute fleur avait le baiser, lui chez qui tout rythme éveillait aussitôt mille chansons, est-ce bien lui qui peut rester indifférent à un parfum, à une harmonie? Oh! la cruelle pensée! Est-ce vraiment la fin, et ne