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bien que moi, à Paris, dans le monde cosmopolite, plusieurs fortunes colossales, qui, assez ré. cemment encore, se sont augmentées dans des proportions scandaleuses, et qui n'ont d'autre origine que la spéculation sur les céréales. Vous pourriez nommer ces hommes sans scrupules, car ils sont reçus et entourés de considération dans la meilleure compagnie, et vous-même êtes très flatté de leur serrer la main quand vous les rencontrez à la Bourse ou au club.
Ah! pour le coup, l'optimiste se fâche un peu ; car je viens d'offenser l'idole éternelle, le Veau d'Or.
a: Eh bien, où est le mal, après tout? Depuis quand est-il défendu à un marchand de faire provision d'une denrée quelconque et de ne la revendre que lorsqu'elle atteint son plus haut cours? Que reprochez-vous, en définitive, à ces millionnaires? D'avoir joué? Ce n'est pas un crime. D'avoir gagné? C'est une chance. Avec vous, que deviendrait la liberté du commerce?... 3)
Et ainsi de suite.
f8 LA BONNE SOUFFKANCI
Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que, de tous les agios, celui qui se fait sur la nourriture des pauvres est le plus abominable, et qu'il est odieux de voir un individu enrichi par la misère de tous. Pour que cet accapareur de blés devienne un des rois de Paris, pour qu'il ait un hôtel princier et de luxueux équipages, pour qu'il habite, dans la même année, son chalet devant l'Océan pendant la canicule, son domaine de chasse en automne, et, l'hiver, sa villa sur la Côte d'azur, savez-vous ce qu'il faut? Il faut que des milliers de travailleurs n'emportent sous le bras qu'une miche insuffisante, en se rendant au chantier; il faut que de pauvres femmes mettent seulement une trop mince tartine dans le panier des mioches partant pour l'école; il faut que des mères épuisées par les privations n'offrent qu'une mamelle à moitié vide à leur nourrisson débile et pleurant; il faut, en un mot, que tout un peuple souffre de la faim.
Non, non, le blé n'est pas une marchandise, une denrée comme une autre, et le malfaiteur
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qui, par je ne sais quel infâme négoce, a fait hausser le prix des froments et des seigles accumulés et a transformé en lingot d'or les sous vertdegrisés des pauvres gens, mériterait que chaque morceau de pain qu'il porte à sa bouche eût pour lui un goût répugnant et amer, le goût du sang et des larmes !
Le pain sacré! Quelle honte, pour notre orgueilleuse civilisation, que des créatures humaines puissent en manquer un seul jouri
Tanem nostrum quondianumIJQ l'ai répétée bien des fois, tous ces jours-ci, la belle prière; car, au cours de ma longue maladie, je suis revenu à la « vieille chanson }>, comme dit M. Jaurès; et non seulement elle berce avec une douceur infinie celui qui souffre, maïs elle lui donne aussi le courage et l'espérance. Tout est contenu dans cet admirable Tarer, même la solution du problème social.
Tanem quotidianum! Ouï, c'est tout ce que l'homme devrait demander à la vie et attendre d'elle. Si nous nous souvenions mieux des ensei-
gnements donnés, voilà près de deux mille ans, sur la Montagne, si nous nous aimions vraiment les uns les autres, comme le voulait Jésus, nous l'aurions tous, ce pain quotidien, et nous serions bien près du règne de la justice, du règne de Dieu.
26 août 189 j.
Le Fleuve
Le Fleuve
mî-côte de la colline boisée, le sentier, qui descend parmi les hêtres et les bouleaux, devient soudain plus élastique, et le profond tapis des feuilles mortes du dernier automne s'assouplit sous les pas du promeneur. Certainement, la lisière de la forêt n'est pas bien loin. Déjà, ce n'est plus le terrain poudreux où fleurit la rose et sèche bruyère; ce n'est plus la forêt sévère et silencieuse. Quelle subite
fraîcheur! On entre dans le taillis, d'un vert si tendre. Sous les feuillages entremêlés, les herbes folles sont plus hautes, le velours des mousses plus dru et plus épais, et, çà et là, s'arrondit la pâleur malsaine des champignons... Dans le fourré, que de chants d'oiseaux, que de frissons d'ailes ! Il doit y avoir de l'eau par ici, bien sûr.
Chut! Un nuage a voilé le soleil. Fauvettes et pinsons se taisent un moment. N'entendezvous pas ce bruit frais, ce murmure clair? Pénétrez sous bois. Gare aux branches! Et faites attention à ne pas glisser sur le sol spongieux. Regardez. Près de ce tas de pierres verdâtres, des cressons frémissent. Et, plus loin, ne voyezvous pas ce mince ruban d'argent limpide, qui serpente et court comme une couleuvre effrayée?
Vous y êtes... C'est la source.
Dans quelques jours, cette eau pure et glacée, dont on remplit le creux de sa main et qu'on hume avec la délicieuse sensation qu'on boit de l'innocence, atteindra l'Atlantique et sera mêlée aux ondes lourdes et saumâtres d'un vaste es-
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tuaire. Elle glissera contre les bouées qui marquent, de leurs grosses olives peintes en vermillon, les ëcueils de la rade; elle clapotera à petits coups sur les flancs encrassés de coquillages des énormes cargo-boats mouillés à l'embouchure du grand fleuve.
Combien ce filet d'eau, qui va faire tant de chemin et se corrompre, hélas I au cours du voyage, est exquis, au départi II offre le symbole même de la candeur. Qui de nous, courant à travers les bois, après avoir étanché sa soif dans une source, n'est pas resté, quelques instants, lié comme par un charme auprès d'elle, et là — bercé par son babil, admirant son éclat limpide — n'a pas involontairement rêvé d'enfance et de virginité?
Cependant, tout en descendant la côte, dans sa fuite de reptile sous les herbes, le ruisselet a recueilli d'autres ruisselets, s'est grossi de sources invisibles. Le voici maintenant dans le creux d'un vallon dont il épouse la courbe harmonieuse. Qu'il est faible encore, le petit cours d'eau I Une
planche suffit pour le franchir, et, dans les étés de sécheresse, on ne voit guère, par places, dans son fossé, que de la boue et des pierres. Néanmoins, c'est vers lui que vont en secret les eaux souterraines. Il traverse à présent de grasses prairies. Le saule croît sur ses bords, et les vieilles souches, en double ligne, dressent là leurs pâles feuillages. Parfois, une vache des pâturages voisins descend, lourde et maladroite, dans l'eau courante, s'y abreuve, et, après avoir relevé son mufle ruisselant, regarde à l'horizon d'un air étonné.
C'est seulement quelques lieues plus loin, au carrefour de trois vallées qui lui apportent leur liquide tribut, que l'humble cours d'eau se transforme en petite rivière. La géographie lui a déjà imposé son nom de fleuve, l'illustre nom qu'il gardera pour porter les imposants bateaux de mer et résister à l'impétueux effort des mascarets. Mais il n'est encore qu'un fleuve adolescent, que les vieux ponts de pierre enjambent d'une seule arche et qui conserve sa grâce champêtre. Il coule avec lenteur sous les ormes et les trembles entre-
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laçant leurs rameaux, et, sur son eau calme et assombrie par les frondaisons profondes, le martinpêcheur, en s'envolant, fait glisser son reflet bleu. Au printemps, c'est un concert sans fin, dans les buissons des deux rives ; et les libellules d'azur, posées par groupes sur les roseaux, semblent les notes de la musique que chantent tous les virtuoses ailés.
Le jeune fleuve, à peine canotable encore, est très solitaire. Tout au plus, de loin en loin, dans un bachot amarré à quelque tronc d'arbre, on aperçoit une veste de coutil, un bout de barbe grise sous un chapeau de paille, une longue canne à pêche et, au bout de la ligne, un petit flotteur — la seule note rouge dans toute cette verdure — qui s'en va tout doucement parmi les larges feuilles des nénuphars.
Mais il devient rapidement adulte, le jeune fleuve, et sa masse d'eau, toujours plus abondante, commence à faire son œuvre utile. Quand il passe près d'un village, il entend le rire bavard des laveuses aux bras nus et le bruit des battoirs
rythmiques ; et il entraîne les bulles diaprées du savon. Ses premiers travaux conservent un caractère innocent et pastoral. C'est avec une sorte de complaisance heureuse qu'il entre dans le bief du moulin, qu'il se jette sur les palettes de la pesante roue pour la faire tourner, qu'il retombe en cascade avec un bouillonnement joyeux, qu'il s'amuse à balancer sur ses flots, un instant agités après leur chute, la coquette escadrille des canards.
Soudain, au détour d'un coteau, il reçoit son premier afiluent. Deux fois plus large et plus profond, il mérite maintenant d'être appelé fleuve. Il va, calme et laborieux; car désormais il porte bateaux. Sur sa berge, le long des peupliers frémissants, les chevaux de halage tirent à plein collier, en amont, les chalands vides ; et, sur les péniches aux vives couleurs, qui descendent en aval, les mariniers chantent. Il va, traçant de gracieux méandres, parfois serré entre les coteaux à vigne, parfois s'attardant et prenant ses aises à travers les herbages. Le long de ses rives fé-