LB FLEUVE
désespérant effort; le redevenir dans une vie nouvelle, quel idéal, quelle sublime espérance! Ce fleuve, que la mer qui descend aspire avec de profonds râles, se purifiera dans le sel de l'immense Océan. Pauvre âme, flétrie par l'existence et profondément troublée au seuil du grand mystère, tu oses rêver, toi aussi, d'innocence immortelle I C'est pourquoi tu songes aujourd'hui à tous ces vieux clochers d'églises et de cathédrales que le fleuve a réfléchis dans ses ondes et que tu as si souvent rencontrés sur ta route sans obéir à leur geste solennel. C'est pourquoi tu réponds enfin au signal de ces antiques flèches de pierres, qui te montrent le ciel avec confiance et t'ordonnent la prière et la foi.
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Adieux à une Maison
Adieux à une Maison
E jour oîi mon chirurgien et ami le docteur Duchastelet — qui, entre parenthèses, m'a deux fois sauvé la vie depuis le commencement de Tannée — m'annonça que je serais désormais un « homme à surveiller >, forcé de prendre beaucoup de ménagements et de précautions, et incapable, notamment, de sauter dans un train, au premier signal, et de faire la navette entre la rue Oudinot et
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Mandres, comme j'en avais pris l'habitude pendant ces derniers étés, je fus accablé, je l'avoue, par un sérieux accès de tristesse.
Un flâneur à qui Ton ordonnait de garder la chambre le plus possible, un errant des rues de Paris que Ton condamnait à devenir sédentaire et casanier, ne pouvait pas, d'abord, être de bien joyeuse humeur. De plus, la première conséquence de cet ukase médical, c'était la nécessité de me défaire du modeste, mais très gracieux asile de campagne où, vieux citadin, j'ai appris enfin, depuis quelques années, à distinguer un orme d'un tilleul et la brève roulade d'un loriot de la capricieuse vocalise d'une tauvetteàtête noire.
J'avais le cœur un peu gros, l'autre jour, en causant avec le notaire de Brunoy et en arrêtant, selon ses sages conseils, le texte de l'affiche et la date de l'adjudication. Mais il faut croire que je n'ai rien de commun, au fond, avec le féroce bourgeois de Gavarni, béant d'admiration devant m son mur > et se préparant sans doute à le garnir de pièges à loups et à le hérisser de tessons
de bouteilles, car je me suis assez vite accoutumé à la pensée que, dans quelques semaines, ma maison appartiendrait à un autre et que je ne posséderais plus, comme valeur immobilière, que Tétroit rectangle de terrain situé au cimetière Montparnasse, où j'ai bien failli, vers la fin de juillet dernier, éUre définitivement domicile.
Donc — c'est bien sûr — je n'ai qu'à un très faible degré les instincts du propriétaire. En présence du monde extérieur, j'estime toujours que voir, c'est avoir; et je reste tout disposé à jouir aussi pleinement, sur le grand chemin, des beautés de la nature qu'au centre d'un hectare acquis de mes deniers et protégé contre toute invasion moins par des clôtures que par la menace des travaux forcés.
Néanmoins, ce serait une erreur de supposer que je n'aimais pas mon logis champêtre, et que je le quitte sans regret et sans mélancolie, bien que les sentiments qui me pénètrent de plus en plus me rendent désormais tout renoncement moins difiEcile.
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Il doit être cruel d'être obligé de vendre sa maison de famille, et je n'imagine pas de plus douloureuse séparation. Errer pour la dernière fois à l'ombre de vieux arbres que votre aïeul a plantés; cueiUir, avant le départ, pour la faire sécher dans le livre d'heures de sa mère, une rose sur le rosier que jadis la pauvre femme a si souvent taillé devant vous de ses mains vénérées ; se lever, pour ne plus s'y asseoir jamais, du grand fauteuil, à l'angle de la cheminée, dans lequel le père sommeillait autrefois, pendant les longues soirées d'octobre ; visiter, avec le regard circulaire de l'adieu, ces chambres meublées de lits et de berceaux, qui vous rappellent la mort et la naissance de tant d'êtres chéris ; fermer — en sachant qu'elle ne sera plus ouverte que par un étranger — cette porte du salon de famille sur laquelle est marquée au crayon votre taille aux diverses époques de votre enfance; quitter ces murailles où vos souvenirs sont attachés plus solidement que les tenaces racines du lierre; abandonner ces fleurs qui semblent vous rendre, dans leurs par-
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fums, un peu de Tâme des bien-aimés disparus, — ce doit être là, certainement, un affreux chagrin, une de ces heures d'agonie sentimentale où l'homme éprouve combien il y a de profondeur et de vérité dans le sunt lacrymœ rerum du poète.
Je n'ai pas connu ce déchirement. Mes pauvres parents, laborieuses abeilles de la grande ville, habitèrent tour à tour quelques-unes de ces ruches que sont les maisons de Paris. Ils durent souvent changer d'abri; et tout ce qui me reste d'eux, c'est — reliques bien humbles — deux ou trois très vieux meubles, épargnés par les déménagements. Entre les larmes de l'adieu, qu'on verse sur un foyer de famille, et la peine légère de voir se rapetisser dans l'éloignement les girouettes d'un toit sous lequel on a passé quelques beaux étés, la comparaison serait absurde et même choquante. Pourtant les deux sentiments sont du même ordre.
Oui, j'y laisse tout de même un peu de ma vie, dans cette jolie Fraizière. J'avais cru pouvoir
m'accorder — en récompense de beaucoup de travail — ce petit parc qui semble un coin de Trianon, ces grands arbres où, pendant mai et juin, l'orchestre ailé me donnait de délicieux concerts, ces étroites allées où j'aimais à marcher lentement, à la nuit tombante, dans l'odeur des résédas, ce vaste potager, où le poids des fruits, dans les journées d'or de l'automne, faisait craquer les branches, et où le raisin se dorait, le long des murailles, parmi les feuilles poudreuses et rouillées, ces alignements de rosiers de haute tige où, dans la saison, c'était comme un concours entre toutes ces reines de beauté.
Ces choses m'étaient chères. Je les avais, au passage, pénétrées de mes rêves, je leur avais donné beaucoup de mon cœur. Il faut me séparer d'elles. Un stupide accident de santé m'oblige désormais à me tenir près de certains secours; et mes oeillets et mes fauvettes sont trop loin du bistouri.
Un autre va les posséder. J'espère qu'il s'y attachera, qu'il aura peut-être même cette illusion
que les fleurs qui embaumèrent les promenades d'un poète exh-^lent une odeur plus exquise, et que les oiseaux qui chantèrent pour le charmer trouvent des chants plus mélodieux. Je souhaite très sincèrement bon séjour au nouveau maître de la Fraizière. Je souhaite que les ombrages deviennent pour lui encore plus frais, les gazons plus verts, les fruits plus savoureux, les platesbandes plus éclatantes et plus parfumées. Je souhaite surtout qu'il se prenne d'affection pour le vieux logis. Mais je ne lui promets pas ma visite.
Car, j'avoue ma faiblesse, je serais fâché que, devant moi, le nouveau maître écoutât mon ancienne chapelle de pinsons et de merles, respirât mon harem de « Madame Bérard » et de (T Gloire de Dijon ». J'en éprouverais comme une jalousie rétrospective et je souffrirais, une fois de plus, de l'indifférence de la nature, en constatant que les oiseaux chantent pour n'importe qui, comme les poètes de cour, et que les roses sentent bon pour le premier venu.
Encore une fois j'appelle toutes les félicités possibles sur mon successeur inconnu. Que, dans le cabinet de feuillage, du haut de sa colonne de plâtre, la tête rieuse du jeune faune l'accueille avec un sourire hospitalier; et, comme la pluie de ce triste été doit certainement avoir rongé le marbre du petit cadran solaire qui est au milieu du potager, et à peu près effacé l'inscription trop philosophique et funèbre qu'on y lisait : Ultima latet (la dernière heure nous est cachée), je conseille au nouveau propriétaire d'y substituer celle-ci, expression exacte de mes vœux en sa faveur : Horas non numéro nisi serenas (je ne compte que les belles heures).
Que le bonheur habite à la Fraizièrel Mais je ne passerai même plus devant la porte, au-dessus de laquelle un sureau laisse pendre les raquettes blanches de ses fleurs. Désormais, cette porte close aurait pour moi la physionomie hostile et fermée d'une femme qu'on aima naguère et qu'on rencontre au bras d'un autre; et, en revoyant la demeure quittée, je ne pourrais m'em-
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pêcher de murmurer le vers sî navrant de la Tristesse d^ Olympia :
Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
Pourtant, je ne deviendrai jamais tout à fait étranger au vieux logis; car quelque chose de nous — plus et mieux qu'un souvenir — reste dans les lieux où nous avons fait une douce halte et que nous avons aimés.
Qu'on permette à ma fantaisie de chercher quelles traces a laissées le premier habitant qui se fixa dans cet aimable coin de nature, et d'imaginer aussi quels vestiges on y trouvera longtemps encore de celui qui s'en éloigne aujourd'hui.
Quand je passai, pour la première fois, le mois de mai à la Fraizière, je ressentis une grande joie en reconnaissant que mon jardin était plein de rossignols et qu'ils chantaient divinement. Or, de vieilles gens du pays m'avaient conté qu'autrefois, avant 1830, quand il n'y avait là qu'une petite maisonnette et un bouquet d'arbres, ils
appartenaient à un excellent violoniste, ancien chef de pupitre à l'orchestre de l'Opéra.
Je ne sais trop pourquoi je me mis à associer dans la pensée le virtuose et les oiseaux chanteurs. J'inventai pour moi un portrait du bonhomme, vêtu à la mode de son temps, en pantalon à pont, en souliers à boucles, engoncé dans sa cravate blanche à triple tour et dans le haut collet de son habit à la Gœthe; je me le figurai, assis dans sa maison, auprès d'une fenêtre ouverte sur la verdure, devant un cahier de musique, l'archet à la main, le stradivarius à l'épaule, tâchant de distraire les ennuis de sa retraite par l'évocation de ses anciens succès dans les concerts, et exécutant, avec une admirable maestria, un morceau à grandes difficultés, un tour de force instrumental, — les fameuses variations sur l'air du Carnaval de Venise, par exemple.
Alors cette idée folle me passa par la tête que les rossignols, piqués dans leur amour-propre et poussés par l'esprit d'émulation, avaient voulu prouver au vieil artiste qu'ils étaient aussi forts
que lui, que leur chant valait bien celui de son violon et qu'ils étaient capables de renouvelei avec leur gosier les prodiges accomplis autrefois sur la quatrième corde par l'illustre Paganini; — et que, dans cette lutte musicale, ils avaient lancé leurs fusées de son avec plus de hardiesse et d'agilité, suspendu plus légèrement leurs « silences d, redoublé leurs tendres modulations, prolongé leurs amoureux soupirs.
Sans doute, je me disais bien que le vieux chef de pupitre était mort depuis longtemps et que de nombreuses générations d'oiseaux avaient disparu. N'importe! Je voulais croire que, dans mes tilleuls, la tradition s'était conservée, que les petits, à peine éclos, y recevaient une excellente éducation musicale; et je justifiais ainsi ma prétention — bien digne d'un propriétaire — d'avoir, dans mon jardin, des rossignols qui chantaient mieux que les autres.
Il est encore question du vieux violoniste, je n'en doute pas, dans les nids, à la Fraizière. Quant à moi, j'y ai marqué mon séjour en multipliant,
autant que je l'ai pu, la très belle rose — de pourpre sombre, si veloutée et répandant une odeur si délicate — qu'un horticulteur du voisinage a eu la bonne grâce de baptiser de mon nom.
Dans ces fleurs que j'aimais, il reste un peu de mon âme; dans ces branches où des ailes frémissent, il reste aussi un peu de l'âme de ce virtuose qui rendait jaloux les oiseaux; et, par les beaux matins de printemps, la gloire et la beauté de la rose du poète seront célébrées, en chants éperdus, par ces rossignols extraordinaires, arrière-petits-fils des rivaux du vieux musicien.
19 septembre 189J.
Missionnaires
Miss
lonnaires
N jeune homme, que j'aime de tout mon cœur, et qui, entraîné par une irrésistible vocation, se destine à devenir bientôt prêtre des Missions Etrangères, vient de m'adresser, au moment de recevoir les ordres majeurs et de prononcer le vœu suprême, une lettre qui m'a beaucoup ému. Ce pieux enfant — j'ai rarement rencontré une âme aussi enthou-
siaste et aussi pure — m'écrit que, dans quelques jours, au moment de ses fiançailles mystiques, lorsqu'il sera étendu, humble et frêle victime, sur les dalles de l'église, il priera pour moi, et il me demande en échange de lui donner un souvenir, en cette heure décisive de sa vie.
Je n'attendrai pas cette heure-là pour proclamer devant tous et bien haut à quel point mon jeune ami me semble enviable dans l'ardeur et la sincérité de sa foi. Car, même aux yeux de l'incrédule, — et quand je prononce ce mot, ce n'est pas, grâce à Dieu, de moi que je parle, — même aux yeux de l'incrédule, dis-je, le missionnaire est admirable.
En effet, non seulement il accepte, dans toute sa sévérité, la règle imposée aux prêtres et aux religieux, mais, de plus, il renonce, sans espoir de les revoir jamais, à son pays, à ses parents, à tous ceux qu'il chérit. Il s'en va, pour toujours, vivre dans des climats funestes, parmi des peuples barbares et cruels. Il se présente à eux, seul et sans défense, n'ayant pour escorte que son ange