CHAPITRE SEPTIEME
Sommaire : i. — Conduite de Marie dès sa naissance : prévenance de saint Joacbim et de sainte Anne à son égard. 2. — Marie dans les dix-huit premiers mois de son enfance ; ses tendres égards pour son père saint Joachim et sa mère sainte Anne, 3. — L'Arche du Testament, Figure de Marie. 4. — Saint Joachim et sainte Anne conduisent la petite Marie, â^ée de trois ans, de Nazareth à Jérusalem, pour la consacrer dans le Temple.
I. — Notre auguste et jeune Reine était traitée comme les autres enfants de son âge. Sa nourriture était commune, et d'ailleurs très frugale pour la quantité ; elle usait avec une égale sobriété du sommeil, auquel il fallait la provoquer. Mais elle n'était point fâcheuse, et ne se laissa jamais aller aux petits chagrins qui font pleureiles autres enfants ; ses larmes étaient douces et paisibles ; et si elle pleurait et sanglotait souvent, d'une manière en rapport avec la tendresse de son âge, c'était pour les péchés du monde, pour en obtenir le remède, et pour la venue du Rédempteur des hommes, sans qu'on en devinât la cause secrète. Son air était (même dans son enfance) ordinairement doux, affable, empreint néanmoins d'une certaine gravité, et l'on y découvrait une rare majesté sans qu'il y eut jamais rien de puéril ;
elle recevait pourtant en certaines circonstances les caresses qu'on lui faisait ; mais quand elles venaient de personnes étrangères, et par conséquent moins réservées, la Sainte Vierge modérait ce qu'elles pouvaient avoir d'excessif, par une influence mystérieuse et par le sérieux qu'elle témoignait. De son côté, la prudente et vénérable Anne entourait sa Fille d' une sollicitude incomparable et des marques de l'amour le plus tendre : son père Joacbim lui portait aussi une affeélion sainte et paternelle, bien qu'il ignorât encore le mystère que sa Fille renfermait ; et l'aimable Marie témoignait un attachement tout filial à celui qu'elle savait déjà être son père, et qui, d'ailleurs, était si agréable à Dieu. Elle en recevait plus de caresses que des autres ; Dieu inspira néanmoins dès lors à Joacliim comme à tous les autres un respeél si extraordinaire et une si grande retenue à l'égard de Celle qu'il avait choisie pour sa Mère, que ce tendre père luimême était toujours réservé et fort discret dans les démonstrations sensibles par lesquelles il manifestait son amour à sa Fille.
La Reine enfant se montrait en toutes choses reconnaissante et étonnamment parfaite. Et, bien qu'elle fût soumise dans son enfance aux lois communes de la nature, elles n'entravèrent aucunement la grâce, puisque, lors même qu'elle dormait, les opérations intérieures de l'amour et les autres effets de la même grâce, qui ne dépendent pas des sens extérieurs, ne présentaient jamais en elle la moindre interruption. Il est vrai que plusieurs
autres âmes ont pu recevoir aussi cette insigne faveur, et que la puissance divine nous en a donné divers exemples ; mais il n'est pas moins certain que Dieu a accordé cette grâce à Celle qu'il avait élue pour être sa Mère et la Reine de toutes ks créatures, à un degré si haut, qu'aucune d'entre elles n'y pourra jamais arriver ni même le concevoir. Dieu parla à Samuel, à d'autres saints et à d'autres prophètes dans leur sommeil, et €nvo3^a à plusieurs des visions et des songes mystérieux ; car, quan l il veut éclairer une intelligence, il lui importe peu que les sens extérieurs dorment d' un sommeil naturel ou qu'ils cèdent à la force, qui les ravit en extase, puisque dans les deux cas ils cessent leurs fonélions, et que l'esprit se passe alors de leur concours pour entendre, agir et parler d'une manière nouvelle. Notre Reine jouit perpétuellement de ce privilège dès sa Conception jusqu'à présent, et elle en jouira pendant toute l'éternité ; car elle ne ressemble point aux autres voyageurs, et il n'y a aucun intervalle dans les grâces qu'elle reçoit. Lorsqu'elle se trouvait seule et qu'on la mettait dans son berceau pour dormir, ce qu'elle ne faisait que fort sobrement, elle s'entretenait sur les mystères et les merveilles du Très- Haut avec les saints Anges de sa garde, et jouissait des divines visions et des communications du Seigneur.
2. — I^ silence forcé des autres enÊints dans leurs premières années, leur espèce d'engourdissement, et le mutisme d'oii ils ne commencent à sortir qu'en bégayant, tout cela fut chez notre jeune Reine l'effet d'une vertu
héroïque ; en effet, puisque les paroles sent des productions de l'entendement et des indices de la raison, dont l'auguste Marie eut le plus parfait usage dès l'instant de sa Conception, si elle ne parla pas dès sa naissance, ce n'est pas qu'elle ne pût le faire, mais c'est qu'elle ne le voulut pas. Car, quoique tous les enfants ne sachent pas se servir librement de leur langue encore trop faible pour articuler des paroles, Marie dans son enfance n'eut point cette impuisance, parce que sa constitution était robuste, et que, si elle eût voulu user de l'empire et du domaine qu'elle avait sur toutes les créatures, toutes ses facultés et ses propres organes auraient obéi à sa volonté. C'est potnquoi le silence fut chez elle une très grande vertu et ime perfection toute particulière ; elle cachait prudemment par le silence la science aussi bien que la grâce, et évitait l'admiration qu'on aurait eue d'ouïr parler une enfant qui ne venait que de naître. Que si c'est un sujet d'admiration d'entendre tout à coup parler quelqu'un qui en est empêché par une impossibilité naturelle, ne fut- il pas plus admirable de voir celle qui pouvait parler en naissant, garder le silence pendant dix-huit mois ?
Ce fut par une disposition du Très-Haut que notre jeune Maîtresse garda ce silence durant le temps que d'ordinaire les autres enfants ne savent pas parler. Elle se dispensa seulement de cette loi à l'égard des saints Anges de sa garde, ou lorsque dans sa solitude elle priait vocalement le Seigneur; car, quand il fallait qu'elle s'adressât à Dieu, auteur de ce bienfait, et aux anges seii-
SA viK 93
envoyés, lorsqu'ils conversaient visiblement avec elle, la raison qui l'obligeait de se taire avec les hommes n'existait plus ; au contraire, il convenait qu'elle priât et conversât, alors d'une voix articulée, pour ne point laisser si longtemps oisifs les organes dont elle avait déjà le libre usage. Sa sainte mère Anne fut elle-même comprise parmi ceux qui n'eurent pas le bonheur de l'entendre parler en cet âge, et ne sut nullement que sa bienheureuse Fille eût le pouvoir de le faire ; et par là l'on comprend mieux que ce fut une vertu qu'elle pratiqua en se taisant durant ces dix-huit premiers mois de son enfance. Lorsque, pendant ce temps-là, la vénérable Mère le jugeait à propos, elle dégageait les mains de sa fille Marie, qui, à peine se les sentait-elle libres, prenait celles de ses parents, et les leur baisait avec une grande soumission et un profond respect : elle continua cette sainte pratique tant qu'ils vécurent ; mais, dès cet âge si tendre, elle leur demandait par signes leur bénédiction, et, pour en obtenir ce qu'elle souhaitait, elle adressait sa demande tacite au cœur de son père et de sa mère, ne voulant pas se faire entendre autrement. ly' amour, le respect et l'obéissance qu'elle leur portait étaient tels, qu'elle n'y manquait jamais en rien; elle ne leur donna jamais non pins aucun chagrin ni aucune peine, parce qu'elle connaissait leurs pensées et prévenait leurs désirs.
Elle était conduite en toutes ses actions et dans tous ses mouvements par le Saint-Esprit, de sorte que tout ce qu'elle faisait était très parfait ; néanmoins elle ne parve-
94 LA BONN^ STB ANNB
nait jamais, dans ses œuvres, à satisfaire l'ardeur de son. amour ; et c'est pourquoi elle renouvelait sans ceshe ses ferventes affections pour tâcher d'acquérir de plus grandes grâces et de plus riches dons. Les révélations divines et les visions intellectuelles étaient très fréquemment accordées à notre jeune Reine, que le Très-Haut entourait de sa constante protection. Quand d'ailleurs la divine Providence interrompait pour Marie certaines visions ou illustrations, il en est d'autres dont elle jouissait : car la claire vision de la Divinité ( ^ ) lui laissa de merveilleuses notions de ce qu'elle avait appris ; et dès lors comme elle sortit de cet heureux cellier, tout ornée et enrichie de charité, son cœur en fut si amoureusement pénétré, qu'en s' appliquant à la contemplation, elle en était tout embrasée ; mais comme son corps était faible et délicat, et son amour "aussi fort que la mort", cet amour lui causait des douleurs incompréhensibles, qui l'eussent fait mourir, si le Très-Haut ne l'eût soutenue et ne lui eût conservé la vie par un miracle de sa toute-puissance. Néanmoins le Seigneur permettait assez souvent que ce très pur et tendre corps tombât dans de grandes défaillances par la violence de l'amour, tandis que les Anges venaient la fortifier et la soulager afin d'accomplir ce qui est dit de l'Epouse, dans le Cantique : ' ' Appuj^ez-moi par des fleurs, car je languis d'amour." Notre divine Reine souffrit une infinité de fois ce mystérieux et sublime
(I ) Dans son ravissement an Ciel, et dont nous avons parlé déjà plus haut.
martyre, par lequel elle surpassa tous les martyrs mérite aussi bien qu'en douleur.
en
3. — Parmi les figures qui représentaient la très auguste Marie dans la loi écrite, il n'y en a aucune par laquelle elle ait été plus clairement désignée que par l'Arche du Testament, tant à raison de la matière dont elle était construite, qu'à raison de ce qu'elle renfermait ; et encore, tant pour l'usage que le peuple de Dieu en faisait, que pour les prodiges que le Seigneur opérait par et avec cette Arche dans l'ancienne synagogue ; car tout cela était le fidèle emblème de cette grande Reine, et de ce que le Seigneur devait opérer par elle dans la nouvelle Bglise de l' Evangile. La matière du cèdre incorruptible qui servit à construire cette arche, par une disposition particulière de la sagesse divine, et non par un effet du hasard, représente très clairement notre Arche mystique Marie, exempte de la corruption du péché actuel, du ver caché du péché originel, de ses aiguillons et des désordres qui en sont inséparables. I/or très fin et très pur qui la revêtait au dedans et au dehors signifie évidemment les degrés les plus parfaits et les plLS éminents de la grâce et des dons divins, qui éclataient dans les pensées, dans les œuvres, dans les manières, dans les habitudes et dans les puissances de notre auguste Reine, sans qu'on pût découvrir ni dans l'intérieur ni à l'extérieur de cette arche merveilleuse, en quelque moment que ce fût, aucun endroit où elle ne parût remplie et revêtue d'ime grâceextraordinaire.
Une Arche si mystérieuse, consacrée et construite par la main du Seigneur pour sa propre demeure et pour servir de propitiatoire à son peuple, n'aurait pas été bien placée hors de son temple, où l'on gardait l'autre arche matérielle qui était la figure de cette arche véritable et spirituelle du nouveau Testament. C'est pourquoi l'Auteur de cette merveille ordonna que la très pure Marie fût consacrée dans son temple, lorsqu'elle eut achevé ses trois premières années depuis sa très heureuse naissance. Je suis pourtant fort surprise d'une différence (^) notable que je trouve entre ce qui arriva à la première arche qui n'était qu'une figure, et ce qui arrive à la seconde qui est la véritable. Car, lorsque le roi David transporta en divers endroits, et qu'après lui son fils Salomon eut placé dans le Temple, comme en son propre siège, cette arche qui n'avait d'autre excellence que de représenter notre auguste Reine et ses mystères, ces translations se firent avec la plus grande pompe et au milieu des transports de joie universelle du peuple.
Mais bien que notre arche mystique et véritable, la très pure Marie, fût la plus riche, la plus excellente et la plus digne de vénération d'entre toutes les créatures, elle ne fut pas conduite au Temple avec la même solennité : il n'y eut point dans cette mystérieuse translation de sacrifices d'animaux et on n'y découvrait aucune pompe royale. Au contraire, elle fut transportée de la maison
(i ) lyC Très-Haut daigna, dans une admirable révélation, expliquer à sa servante le motif de cette dififérence.
<Ie vSon père Joacliim entre les bras de sa mère Anne, qui, quoiqu'elle ne fût pas de la classe de^ pauvres, se chargea elle-même, dans cette occasion, de sa Fille bien-aimée, d'une manière humble, sans suite et sans ostentation extérieure, pour la présenter et la consacrer au Temple. Le Très-Haut voulut que toute la gloire et toute la pompe de cette solennité fussent invisibles et divines, parce que les mystères de notre auguste Reine furent si secrets et si sublimes, qu'il y en a encore plu ieurs qui n'ont pas été révélés, et cela par les impénétrables jugements du Seigneur, qui fixe à toutes les choses, et à chacune en particulier, son temps et son heure.
4. Les trois ans que le Seigneur avait déterminés étant donc révolus, Joachim et Anne, acicompagnés de quelques-uns de leurs parents, partirent de Nazareth portant avec eux la véritable Arche du Tes ament, la trèspure Marie, pour la consacrer dans le saint Temple de Jérusalem. La douce et ravissante Enfant courait par ses ferventes affections après l'odeur des parfums de son Bien-Aimé, pour aller chercher dans le Temple Celui qu'elle portait dans son cœur. L'humble cortège marchait sans être suivi d'un grand nombre de créatures terrestres, sans aucune magnificence ex érieure, mais non pas sans une belle légion d'esprits angéliques qui étaient descendus du ciel et s'étaient joints à l'escorte de leur jeune Reine, pour solenniser cette fête en y chantant avec une harmonie céleste de nouveaux cantiques de gloire et de louanges au Très-Haut. La Souveraine da
9$ LA BONNB STB ANNB
ciel, dont chaque pas était si beau, tandis qu'elle allait à la rencontre du suprême et véritable Salomon, les entendait et les vo3''ait tous ; et c'est ainsi que la sainte compagnie franchit la distance de Nazareth à la sainte Cité de Jérusalem, pendant que les Parents de notre auguste et jeune Marie ressentaient une grande consolation spirituelle.