SAINTE ANNE
I^e grand prodige que je vais rapporter m'est parfaitement connu : je le tiens de la bouche même de celui en faveur de qui il a été opéré (0.
Un homme d'une naissance non obscure, beau, de corps, habile dans le droit, et très pieux, passa quelques années à la cour du roi de Danemark, y remplissant la haute fondlion de chancelier. Cédant à l'inspiration de la grâce divine, il comprit le danger et toute la vanité des grandeurs humaines, et quitta la cour. Pour mieux réussir dans la nouvelle œuvre qu'il allait entreprendre, l'œuvre importante de son salut, il se mit à faire des pèlerinages.
Or, il arriva une année que quelques-uns de ses compatriotes se disposèrent à aller visiter les Saints-I,ieux de la Palestine : Jean (c'était son nom) se mit de leur compagnie. Arrivé au pays des musulmans, l'un d'eux lui fit une grave injure, l'assaillit avec toute la brutalité propre aux disciples de Mahomet. Notre pèlerin, usant du droit
(i) L'auteur du récit est un religieux pieux et savant, entièrement digne de foi.
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de légitime défense que la loi naturelle accorde à tout homme, en pareille occurrence, se défendit contre son aggresseur, avec son bâton de pèlerin. Loin de lui la pensée de commettre un meurtre volontaire. Le coup porté fut tel, — on ne sait pas pourquoi, la Providence le I)ermettant ainsi, — que le musulman tomba évanoui à ses pieds : il était mort. Cet accident, pénible en tous pays, prend, au pays des Sarrasins, un caractère de gravité qui fait frémir pour celui qui en est l'auteur ('). Tous en
(i) Pour prouver que l'auteur n'exagère rien, les lecteurs des Annales me permettront de rapporter ici un fait presque analogue, arrivé tout récemment dans notre mission de Terre-Sainte, à Tripoli, dans la Syrie, à un de nos religieux avec lequel j'ai vécu longtemps à Jérusalem même.
*' C'était dans le courant du mois de juin 1892. Le Révérend Père Laurent, de Jérusalem, religieux Franciscain et curé de la paroisse depuis un an environ, revenait de la campagne avec un Frère convers et un professeur de son école, lorsqu'à l'entrée de la ville, il est accosté par quelques musulmans qui cherchent à lui arracher la canne-fusil qu'il tient à la main.
A la suite des efforts que font les agresseurs pour s'emparer de cette arme, et des efforts du R. P. curé pour la conserver, le coup part. Au bruit de la détonation les musulmans du voisinage accourent, se précipitent sur le religieux et ses compagnons, les accablent de coups, les renversent, les attachent et les traînent à travers les rues.
Là ne devait pas s'arrêter cette scène sauvage. On frappe les prisonniers, on les insulte, on leur crache au visage. Le R. P. Laurent, accablé, succombant sous les coups, s'afifaisse; la fureur des musulmans se retourne alors contre ses compagnons. Tous trois sont traînés jusqu'au Sérail (tribunal turc) après avoir traversé de la sorte la ville dans toute sa longueur.
A ce moment arrive la police locale ; mais son attitude, plus hostile que protectrice, encourage les forcenés. La force publique se montre tellement partiale an 'elle indigne un passant, dont la
demeuraient épouvantés : il pressentirent toutes les affreuses conséquences qui pourraient s'en suivre pour l'infortuné Jean, leur compagnon de voyage. Jean fut arrêté ; et la plume refuse de décrire toutes les horreurs commises contre sa personne par ces hommes, que l'histoire de tous les siècles a toujours montrés lâchement cruels contre leurs victimes faibles et sans défense. Jean fut condamné au dernier supplice. Dans cette extrémité, notre pèlerin, fort de sa conscience, ne perdit rien de la sérénité de son âme. Il se recommanda, avec une invin-
droiture naturelle se révolte et qui, bien que musulman, lui représente qu'elle doit protection aux faibles, fussent-ils inculpés.
Cependant, notre consul, M. Savoye, prévenu, vSe présente et s'efforce, lui et ses cawas (janissaires), de garantir contre de nouveaux sévices les victimes de cette agression ; mai?, taudis qu'il marche devant eux, la police les maltraite. Knfin on arrive au sérail oii vient de descendre le vali (gouverneur) de Beyrouth : M. Savoye parvient, non sans peine, à y faire pénétrer ses protégés etles préserve ainsi d'une mort certaine. Le R. P. Laurent, les yeux injectés de sang et tout meurtri, était couvert de blessures. Le Frère portait également de fortes contusions. Quant au Professeur, il se trouvait dans un état qui n'était guère plus satisfaisant. En les faisant entrer au palais du gouverneur, M. le consul de France pensait obtenir justice immédiatement de cet inqualifiable attentat ; la présence du Vali, en effet, semblait devoir donner à l'incident une solution conforme à la justice et au droit. Cependant, chose inouïe ! ce fut le contraire qui arriva. Non seulement on ne veut entendre aucune réclamation, mais encore on emprisonne les victimes et l'on met les agresseurs en liberté : bien plus, notre représentant (le consul) se voit refuser l'autorisation de donner des soins aux blessés "
(Saint François et la Terre- ) Fr Jbrome ds Sijkan,
Sainte No d'octobre. ) / Vicaire custodiaL
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cible confiance, aux saints pour lesquels il nourrissait une spéciale dévotion, et il se recommandait par-dessus tout à la grande sainte Anne.
Cependant le moment fatal arrive. Mais, ô puissance des saints, quand nous savons les invoquer avec la confiance qu'ils méritent, au moment donc où il approche du lieu de l'exécution, il lui semble voir un violent ouragan, accompagné d'un grand tremblement de terre, et il se sent soulevé de terre, porté à travers les espaces, comme autrefois le prophète Habacuc, en ces mêmes lieux, et déposé enfin tranquillement à l'endroit cù se trouvaient ses compagnons de voyage. Ces derniers avaient fait tous leurs efforts pour lui sauver la vie : toutes leurs instances avaient été inutiles. l's s'étaient donc éloignés du théâtre de l'exécution, bien persuadés que leur présence, excitant davantage le fanatisme cruel des musulmans, les exposerait à perdre leur propre vie. Jean les voit marcher devant lui et leur crie à haute voix. Cette voix bien connue les efiraie d'abord, car ils croyaient bien que leur compagnon était déjà exécuté. Ils se retournent cependant, et ils le contemplent, s' avançant derrière eux, plein de vie. A cette vue, tous tombent à genoux et remercient Dieu et la bonne sainte Anne pour un événement si admirable.
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