LA NUIT
La Famili^e Darvkau. — M. Prosper Darveau, âgé de 54 ans, est un respectable Cultivateur de St-Alban et père de huit enfants. Mme Adèle Naud, sa vertueuse épouse, a 50 ans. Voici le nom et l'âge de leurs huit enfants : Mlle Anna Darveau : 22 ans. — Mlle Célina : 20 ans. — Narcisse: 16 ans. — Damase : 11 ans. — Alfred: 10 ans. — Georges: 8 ans. — Marie- Anne : 5 ans. — Rose- Anne : 3 ans.
Le vendredi soir, 27 avril, par un temps sombre mais très calme, M. Darveau se rendait, entre 7 et 8 heures, à ses étables, avec M. Job Tessier, du voisinage et aussi père de famille, pour soigner une des bêtes à cornes qui était malade. Dans l'intervalle, il appela sa femme pour aller l'aider. Celle-ci était alors près du lit de la petite Rose- Anne, pour l'endormir, disant son Chapelet. A peine entrée dans l'étable, Mme Darveau entendit le bruit ; bruit semblable, au témoignage de tous les Nau-
fragés, à celui des chars qui d'abord se mettent en marche et qui ensuite roulent à toute vapeur. Ce bruit, pensentils, a duré de cinq à six minutes.
Mme Darveau, toute surprise, dit à son mari : "Ce bruit-là, qu'est-ce que c'est donc? — C'est le bruit de la chute, répondit-il." Cela dit, Darveau, sa femme et Tessier sortirent tous trois de l'étable, pour rentrer à la maison. Ils rencontrent tous les enfants, (sauf les deux plus petites) qui, eux aussi, entendaient le bruit. Anna, en allant ainsi à la rencontre de son père et de sa mère, tomba dans une crevasse : la terre venait des'entr'ouvrir. Klle y descendit jusqu'aux épaules : c'était effrayant, d'autant plus qu'il faisait déjà noir. Cependant, elle ne perdit point son sang- froid, m'a-t-elle dit, et elle se souvient très bien qu'elle se tenait des deux bras étendus de chaque côté de la crevasse, et que l'extrémité de ses pieds touchait à terre I^a terre était parfaitement sèche et il n'y avait pas la moindre apparence d'eau autour d'elle. Sa sœur Célina alla heurter contre un billot : ses deux frères, Alfred et Georges, tombèrent aussi de tout leur long, à terre. Dans le même temps, Mme Darveau fut prise, dans une crevasse, par la jambe gauche, jusqu'au genou. La terre la serrait fortement, en se resserrant. Elle eut peiu: et dans son saisissement, elle ^xom\\. U7ie grand' messe 2i\2i Bonne sainte Anne et à la Sainte Vierge, N. D. du Rosaire : aussitôt elle put se dégager, mais sa chaussure resta au fond de la crevasse.
Alors Anna dit à son père : ' ' Papa, courez vite cherclier mes deux petites sœurs, car je les entends pleurer bien fort. " Et il y avait de quoi effrayer ces pauvres petites créatures : toute la maison écrasait sur elles !
Le père entra immédiatement dans la maison avec Damase : à l'intérieur de la maison, tout était déjà bouleversé ; le poêle, les chaises, les armoires, tout était à terre. . . . tout ! Damase alla prendre, dans le bas de la maison, la petite Rose- Anne qui était assise sur son petit lit, et la sortit, en grimpant par-dessus un grand buffet renversé qui lui barrait le passage.
De son côté, Prosper Darveau, entré dans la maison en même temps que son fils Damase, monta à la chambre d'en haut, prendre Marie-Anne qui pleurait, accroupie, elle aussi, sur sa petite couchette. Elle s'était levée pour sortir, la pauvre enfant ; mais ayant trouvé la porte bouchée, elle était retournée dans son lit, toute tremblante, (lye lendemain, un lourd banc qui se trouvait le long du châssis, était renversé sur cette couchette !) Comme le père achevait de descendre, l'escalier se brisait derrière lui.
lyK Coffret. — M. Darveau, en rentrant dans la maison pour aller sauver sa petite Marie- Anne, sentit un. petit coffre lui tomber siu" les pieds et il le donna immédiatement à son épouse. C'est un petit coffre de bois, peint en brun, long de dix pouces, large de sept, et six pouces de profondeur. Son couvercle est échancré à la manière d'une grosse valise de voyage.
Ce précieux Coffret renfermait : une Relique du Lieu delà Sainte Crèche; deux médailles de la Bonne sainte Anne ; V insigne du Sacré-Cœur, de M. Darveau père ; une médaille de saint Benoit, avec les Billets d'Association de toutes les Confréries auxquelles ils appartenaient. Mme Darveau, en recevant ce vrai Trésor des mains de son mari, s'écria : " Ily a une Relique dans cette valise, ayons confiance, nous serons sauvés ! ' ' Elle ne pensait alors qu'à sa seule Relique ; elle ne pensait pas, m'a-t-elle dit, pour le moment, aux autres objets précieux renfermés dans la petite valise. Elle voulut garder elle-même son Trésor, et elle le porta seule, dans ses bras toute la nuit.
C'est ici que la famille Darveau commença à errer dans cette affieuse nuit, au milieu de mille périls, jusqu'au moment où elle joignit la petite Famille Audy qui se composait du père, M. Joseph Audy, homme pieux, atteint d'une infirmité pénible qui le rend incapable de gagner sa vie et que le présent désastre allait réduire à la mendicité ; de la mère, personne d'une constitution faible, et qui, au moment du sinistre, souffrait encore beaucoup des atteintes de la grippe ; et enfin de leur petit Joseph, pauvre petit bébé de six mois !
Lorsqu'ils furent ainsi réunis, ils songèrent à faire mr peu de feu, arrêtés sur un tertre et formant une espèce de campement. L'eau les envahit. Ils furent obligés de chercher, dans les ténèbres, un tertre plus élevé
ly'eau les y suivit encore, et ils voulurent chercher pour la troisième fois, une butte plus élevée et par la mcme un campement plus sûr.
Troisième campement. — Vceu X i.a Bonne sainte Anne. — Que le Lecteur nous permette de nous arrêter ici, un instant, pour considérer, le cœur ému, la terrifiante situation de ces pauvres infortunés, là dans leur isolement absolu, loin de tout secours et de toute espérance de secours humain, au sein de ténèbres profondes, au milieu d'un bouleversement efiroyable de la nature, sur un terrain toujours prêt à s'effondrer sous leurs pieds, et à les engloutir dans l'abîme, ou la perspeélive d'un torrent formidable qui les entoure et peut en un instant les entraîner tous sans retour. Ajoutez à cela le bruit sinistre, causé par la chute de blocs de glaise et d'autres débris dans la profondeur des eaux débordantes et qui, dans le silence de cet horrible nuit, ressemblait au bruit du tonnerre. De plus, l'imagination excitée presque jusqu'au paroxisme, par tant de frayeurs à la fois, dans cette indescriptible nuit, et qui leur montrait d'un côté de hautes montagnes, et de l'autre d'insondables abîmes, et cela à un degré tel qu'ils croyaient à un cataclysme général et à la fin du 7)ionde, et l'on aura une faible idée de leur effroi et de leur terreur, des épouvantements de leur CvSprit, du serrement de leurs cœurs, des inexprimables angoisses de leur âme !
Dans leur frayeur, causée maintenant par l'eau qui les suivait toujours, ils croj^aient avoir marché assez loin et
ils n'avaient avancé, en réalité, que de quelques pas. Ils s'arrêtèrent et allumèrent un troisième feu. C'est là qu'ils virent la fin de cette interminable nuit, ce qui les soulagea grandement. Ils se reconnurent, virent devant eux la petite forêt, plantée sur le bord très élevé de la rivière et que, dans l'horreur de la nuit, ils avaient pris
réellement pour une haute montagne mais leurs
frayeurs les reprirent en se voyant sur un îlot, allongé à la vérité, mais dont la largeur n'égalait pas vingt pieds et dont les bords escarpés s'éboulaient avec une rapidité effrayante, sous l'irrésistible puissance d'un double courant qui, de chaque côté, se précipitait vers le lit de l'ancienne rivière.
C'est alors, dans cette détresse extrême, que Mme Darveau prit la parole et dit, avec un accent de grande foi, à tous les Naufragés qui se groupèrent autour d'elle : " C'est un grand Miracle que notre conservation, durant cette longue nuit, et ce Miracle j'estime que nous le devons à la Bonne sainte Anne. Eh bien ! il faut le continuer ce Miracle. Il faut que la Bonne sainte Anne nous vSauve du danger d'être entraînés par l'eau et de périr ; elle en est bien capable. Il faut tous faire un vœu à la Bonne sainte Anne. . ." Alors tous promirent d'aller ensemble en Pèlerinage à Ste-Anne de Beaupré, s'ils sortaient définitivement du péril et de faire publier dans ses Annales ce grand miracle de leur délivrance.
Mlle Anna avait un Crucifix, avec les Indulgences du Chemin de la Croix et de la Bonne Mort : elle l'avait
fait vénérer, de distance en distance, durant la nuit, à tous les pauvres Naufragés : de plus, ils firent trois Chemins de Croix, avec ce même Crucifix.
Leur vœu leur donnait, avec les premières lueurs de l'aurore, une nouvelle espérance. A partir de ce moment, les eaux tumultueuses qui les menaçaient des deux côtés de leur îlot presque éboulé, baissèrent tranquillement, au point qu'après une heure environ ils purent quitter ce tertre pour en choisir un autre plus élevé, en attendant les secours que Dieu leur réservait dans sa miséricordieuse bonté.
.... Nos Lecteurs savent le reste : ils savent comment les 14 Naufragés, ainsi visiblement protégés du ciel, dans cette effroyable catastrophe, sortirent de l'abîme, trouvèrent un asile chez des personnes amies (^) et allèrent, dans la belle saison, faire tous ensemble leur pèlerinage, en acquittement de leur vœu, au Sanctuaire de Beaupré, pour y remercier, avec effusion de cœur, leur admirable Protectrice, la grande et Bonne sainte Anne.
Conclusion. — A cette longue et si belle série de Prodiges opérés par la puissante et maternelle intercession de la Bonne sainte Anne, nous pourrions ajouter encore mille autres merveilles opérées, ici, au Canada, et dans
(i) Car on sait qu'ils avaient tout perdu, maison, bâtisses, provisions, vêtements, et leur terre elle-même, arrachée au reste du plateau jusqu'à une profondeur vraiment incroyable de cent à cent ioixante-dix pieds '
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les autres contrées du monde. Mais nous devons nous borner. Celles que nous venons de rapporter suffisent, croyons-nous, pour augmenter encore davantage dans le cœur des personnes qui les liront attentivement, leur confiance, leur amour et leur reconnaissance envers notre insigne Bienfaitrice la Bonne sainte Anne !
Cependant notre tâche serait incomplète si nous ne disions maintenant un mot de quelques-uns de ses principaux Sanctuaires : car, c'est là surtout que notre admirable Sainte se plaît à multiplier pour ses vrais dévots, les merveilles de sa maternelle bonté.
Fin de la Deuxième Partie.