A APT, EN PROVENCE
"On a dit avec raison, continue l'Auteur que nous venons de citer ( 0 • Royaume de Fra^ice, royaume de Marie (^). Durant plusieurs siècles, on aurait pu, dans ce vieil adage, et sans le fausser, joindre le nom de sainte Anne à celui de Marie. Kn effet, quoique Rome et peutêtre quelques villes d'Italie nous aient vraisemblablement précédés dans les honneurs rendus à cette vénérable Mère, cependant on ne saurait nier que la France ne soit comme le berceau de son culte en Occident, le centre d'où il a rayonné sur l'Europe et le monde entier. Un estimable écrivain expose ainsi cette consolante tradition :
* ' Par une prédile(5lion spéciale de la divine Providence, la ville d'Apt, notre patrie, a depuis bientôt dix-huit
(i) Le R. P. Laurent Mermillod (S. J ). (2) Regnum Galliae, regnum Mariae.
284 IvA BONNE STE ANNE
siècles l'inappréciable avantage d'être la dépositaire du corps de sainte Anne, mère de la glorieuse Vierge Marie. Ces précieuses reliques furent apportées de Palestine par ceux qui les premiers vinrent prêcher l'Evangile dans nos contrées, et confiées ensuite à saint Auspice, disciple du pape saint Clément, notre premier évêque.
D'après une tradition vénérable et sacrée par son antiquité, ces missionnaires étaient saint Lazare, ses saintes sœurs, Marthe et Marie, les saintes Marie de Jacob et Salomé, dont l'arrivée en Provence n'est plus un événement douteux pour personne Il existe, on le sait,
d' autres versions sur le fait historique que nous traitons ; mais toutes concourent au même but, toutes affirment la même chose, et c'est là l'essentiel pour nous. . . . Cette diversité même de sentiments, loin d'affaiblir notre tradition, semble au contraire lui donner une plus grande sanétion par l'accord unanime qui existe sur le sujet principal. Un martyrologe très-ancien, conservé autrefois dans les archives du chapitre avec le plus grand soin, parlait de cette translation du corps de sainte Anne. Plusieurs auteurs affirment qu'il fut transporté d'Orient en Occident et déposé dans les Gaules. Mais où se fit ce dépôt? Aucune ville de cette partie de l'empire romain ne revendiqua jamais pour elle l'honneur de le posséder tout entier, si ce n'est la ville d'Apt. C'est donc ici un fait reconnu et accepté ; de là aussi notre point de départ.
Mais avant, il est nécessaire d'observer, avec M. de Remerville (^), qui avait étudié la question et l'avait approfondie avec un soin minutieux, vérifié les aéles, consulté les ouvrages propres à l'éclairer, que toutes les parcelles des reliques de la Sainte, conservées dans certaines églises d'Europe, sont apocryphes, si elles ne viennent de notre ville. Les unes ont des titres qui le constatent, d'autres possèdent des parties d'ossements qui n'ont plus été trouvés ici en faisant l'inventaire, ce qui doit être une preuve suffisante de leur authenticité (2)."
lycs mêmes faits sont consignés dans l'office concédé à l'Eglise d'Apt. Nous traduisons ici les leçons du second Nocturne de cet Office : " Ea sainte Eglise d'Apt a toujours vénéré le corps de sainte Anne, mère de la Bienheureuse Vierge Marie, que, d'après une antique tradition, les premiers fidèles ont apporté dans cette ville. Ee bienheureux Auspice, voulant le soustraire aux profanations de la guerre et de la persécution, le déposa avec soin dans une crypte souterraine. Il y demeura ignoré plusieurs siècles après la mort de ceux qui eurent le secret de ce dépôt sacré, et, jusqu'à l'arrivée du Roi Charles (3) à Apt, vers les fêtes de Pâques, après sa victoire sur les Sarrasins et la pacification de la Provence. Ce prince
(i) Histoire manuscrite de V église d'' Apt, par M. de Remerville.
(2) De la dévotion à sainte Anne, par X. Mathieu.
(3) L/'empereur Charlemagne.
ayant fait alors consacrer de nouveau l'église, souillée par un culte impie, au milieu de cette solennité, pendant qu'un immense concours de fidèles, de tous les ordres de la cité, payait au Tout-Puissant un juste tribut de louanges en action de grâces de cette faveur inattendue, le- Seigneur exauçant la prière de cette pieuse ville, découvrit par un éclatant miracle le trésor qu'elle possédait à son insu.
Dans l'assistance se faisait remarquer, par sa pieuse attitude, le fils d'un noble guerrier chez lequel le Roi Charles recevait l'hospitalité. Cet enfant, âgé de quatorze ans, se nommait Jean. Il était aveugle, sourd et muet de naissance. Pendant quelques moments, il paraît comme un homme qui entend un céleste avertissement, et, bientôt après, par les gestes expressifs de ses pieds et de ses mains, il semble demander avec instance qu'on fouille profondément la terre sous les degrés où il se trouve. IvC religieux Prince, frappé, comme toute l'assemblée, de ce spectacle, et pressentant comme un prodige, ordonne qu'on se rende aux désirs de cet enfant. On creuse et on pénètre dans la chapelle souterraine, où le bienheureux Auspice, l'Apôtre des Aptésiens, avait coutume de distribuer à ses ouailles la nourriture spirituelle de la parole sainte et des sacrements. I,e jeune aveugle devance les assistants, montre la direction à. suivre, et indique du geste la partie d'un mur au pied duquel il fallait encore creuser le sol. Mais là une lumière soudaine enveloppe les assistants. A peine ont-
ils ouvert une crypte encore plus profonde, qu'ils trouvent, à leur grande surprise, près de l'excavation, une lampe tout ardente. Le Roi et les principaux habitants accourent à l'éclat de cette vSplendeur inattendue. Mais voici que, recevant V usage de ses yeux, de ses oreilles et de sa langue, Jean s'écrie : Dans CETTE crypte EST LE corps de sainte Anne, mère de la très-sainte Vierge Marie, Mère de Dieu."
Tous les assistants, plongés dans la stupeur et l'admiration à la vue de la guérison miraculeuse de Jean, font entendre des cris de bonheur. Cependant le très-pieux Roi fait déblayer la crypte, et le dépôt sacré, dont uu prodige éclatant vient de proclamer si haut l'authenticité, apparaît à tous les regards enfermé dans une châsse de C3'près, enveloppé d'un riche suaire. Il portait cette inscription : "Ici est le corps de la Bienheureuse Anne, mère de la Vierge Marie." On ouvre la châsse, et en confirmation du récent prodige, il s*ea échappe le plus suave des parfums, dont la douce odeur remplit l'une et l'autre crypte. Tous alors se livrent à des transports d'allégresse. L'Evêque et son clergé rendent des actions de grâces au Dieu auteur de cette miraculeuse invention, au Dieu qui vient de révéler le vénérable corps de l'Aïeule du Christ, et de le donner à la ville comme sa défense et sa sauvegarde. Charles fit faire le récit exact de cet événement et l'envoya au Souverain Pontife, qui le confirma par son approbation."
288 LA BONNE vSTE ANNK
Cette pièce qu'on croyait perdue, et dont l'absence, au dire de quelques critiques sévères, laissait planer quelque doute sur l'exactitude de tous ces détails, a été dernièrement retrouvée et publiée ; de sorte que toutes les découvertes historiques de ce siècle confirment pleinement cette légende du Bréviaire aptésien. Voici la Lettre de l'empereur Charles au pape Adrien et la réponse de cet auguste Pontife.
Charles^ roi des Gaules, au souverain et romain pontife Adrien i^r^ salut.
"Après avoir entièrement purgé notre royaume des restes du paganisme, nous nous sommes arrêté, en venant d'Aquitaine, avec Gérard, duc de Bourgogne, dans la ville d'Arles, où ayant remercié Dieu de nos viétoires durant ces fêtes de Pâques dernières, nous sommes ensuite retourné au pays de Narbonne, où nous avions déjà jeté les fondements de quelques églises et laissé des prédicateurs pour instruire le peuple chrétien. De là nous étant rendu à Digne, nous avons ordonné d'en élever une en l'honneur de Notre-Dame ; puis, venant à l'antique cité d'Apt, le sieur Baron de Caseneuve qui s'était saisi en Gascogne de Hunaud, comte de Provence, nous a donné sa maison pour logis. Durant le séjour que nous y avons fait pour reconnaître les dégâts des barbares idolâtres, nous avons fait reconsacrer l'église par Turpin, notre confesseur et pendant que la cérémonie du service divin se faisait, nous aperçûmes le fils de notre hôte bienaimé frappant continuellement, avec une baguette, une
levée de degrés qui vont au maître-autel, et en donner de si rudes coups que l'office divin en était troublé, sans qu'il fût au pouvoir de nos gardes ni des autres officiers de notre cour d'empêcher ce jeune homme. Au contraire, tout aveugle, sourd et muet qu'il était, il persistait toujours à frapper, tellement que nous fûmes contraint de faire enlever à l'heure même les marches de cette montée, et aussitôt une porte fermée de grosses pierres que Ton découvrit, nous fit présager quelque chose de remarquable.
lyes ouvriers ayant ouvert cette porte à coups de marteau, nous vîmes une entrée et une descente de degrés qui nous conduisit dans une grotte souterraine artistement travaillée, dans laquelle il y a un autel soutenu d'une pierre antique où sont inscrits les noms de ceux qui, du temps des Césars, gouvernaient Apta Julia, Tune de leurs colonies, et autour de l'autel étaient rangés douze sépulcres. Ce muet était si acftif, que, nonobstant sa cécité, il devançait toujours les autres, tellement que nous fûmes obligé de le faire tenir près de nous pour qu'il ne fût pas foulé aux pieds des curieux courtisans. Le jeune homme faisait toujours signe de creuser plus avant. Nous descendîmes enfin dans une galerie longue et étroite, où nous aperçûmes une lumière qui s'éteignit aussitôt qu'elle eut pris l'air, et sur le champ, chose admirable ! nous entendîmes ce noble sourd et muet s'écrier : Ici EST I.E corps de sainte Anne, mère de LA très-sainte Vierge Marie, Mère de Dieu. A
l'instant nous sentîmes une odeur semblab'e à celle du baume, et nous vîmes, dans une armoire enfoncée, une caisse de cyprès dans laquelle était le saint corps. Notre dit confesseur, l'ayant prise, la mit entre nos bras pour nous la faire baiser en signe de joie et de consolation ; et après que nous eûmes satisfait notre dévotion, nous avons expédié ces Lettres à Votre Sainteté."
lyC pape Adrien i^'" répondit en ces termes à la Lettre du Roi Charlemagne :
Adrien I. , par la grâce de Dieu, pape, à Charles, Roi ires-chrétien et premier Fils de la sainte Eglise.
" Gloire éternelle soit rendue à Dieu, et le plus grand honneur à vous. Prince, pour avoir remporté une si éclatante viéloire et triomphé d'un peuple ennemi de la chrétienté, mais plus encore pour l'insigne faveur que notre Seigneur, dans son infinie bonté vous a faite en vous rendant présent à la merveilleuse invention du corps de la Bienheureuse Anne, mère de la glorieuse Vierge Marie, et témoin de l'étonnant miracle qui s'est opéré dans la personne de ce gentilhomme de Caseneuve.
Nous recommandons que ces saintes reliques soient conservées avec la vénération qui leur est due, et à vousmême d'être toujours rempli de zèle, le tout à l'honneur de la divine Majesté et pour l'édification de votre peuple. ' '
SEvS SANCTUAIRES 29 1
"Un tel événement ne pouvait passer inaperçu: son retentissement dut avoir une a(5lion extraordinaire sur la piété de nos pères. Cette merveilleuse invention fut le début d'une série de prodiges qui, jusqu'à nos jours, ne s'est pas interrompue ; elle établit dès lors le fondement solide de cette confiance à laquelle s'abandonnent si justement encore tous les malheureux, même après avoir tout essayé sans succès et épuisé en quelque sorte toutes les intercessions. La portée de cet événement est brièvement indiquée dans les Leçons suivantes d'un autre Office accordé à la même Eglise, celui de la Translation des Reliques de la Sainte.
En voici la version :
*' Le corps de sainte Anne, après sa glorieuse invention, fut retiré de la crypte où il avait été caché si longtemps, et placé dans une chapelle d'un accès libre et facile. Là, il devint bientôt l'objet de la vénération de toute la catholicité ; car, près de ces ossements sacrés, il s'opéra tant de guérisons, que le nom d'Anne acquit la plus grande célébrité, non seulement en Provence et dans les contrées voisines, mais encore dans toute la Gaule et dans le reste de l'Europe. Les précieux restes de la Sainte donnèrent à la ville d'Apt une illustration plus éclatante que celle dont l'avait enrichie le nom de Jules César. Les monuments de tous les âges, écoulés depuis cette époque, nous ont transmis le souvenir d'une multitude de prodiges : démons chassés, morts ressuscites, :malades innombrables guéris d'infirmités de toutes sortes.
Or, comme des preuves irrécusables et constantes attestaient depuis si longtemps la prompte assistance de la Bienheureuse Anne dans toutes les nécessités de l'âme et du corps, comme de toute la Gaule et des ro3^aumes limitrophes il s'était établi vers ces reliques vénérables un immense concours de pèlerins, pour répondre à l'empressement d'une telle affluence du peuple, les Aptésiens, après avoir été eux-mêmes délivrés de la fureur des Calvinistes, résolurent de bâtir, sur l'un des flancs de la Basilique, une chapelle spacieuse et d'un facile accès, en l'honneur de la Bienheureuse Anne. Les généreuses offrandes d'une auguste Reine de France ne contribuèrent pas peu à la magnificence de cette construction ; des sommes considérables d'argent furent données par Anne d'Autriche quand, après avoir obtenu Louis XIV, elle vint s'acquitter de son vœu et vénérer les reliques de la Sainte.
Après l'achèvement de cet édifice, le corps de sainte Anne fut retiré de la chapelle où il avait été exposé jusque-là, et, au milieu de l'allégresse générale, transféré avec une grande pompe dans cette nouvelle Basilique, le 4 mai de l'an 1664. Depuis ce temps-là, il n'a cessé d'y recevoir les hommages de la piété aptésienne et des Pèlerins qui de toutes parts viennent s'acquitter de leurs vœux. Or le très-saint corps de l'Aïeule du Christ, religieusement gardé dans cette chapelle, est \Taiment digne de ces hommages extraordinaires. Par sa présence, il sancftifie merveilleusement ce lieu sacré, et ne contribue
pas moins à porter ceux qui le visitent, à la sainteté. L'apecfl de la châsse qui le renferme saisit l'âme du Pèlerin, rémeut profondément et lui fait éprouver quelque chose de la religieuse émotion qu'il ressentirait à la présence de la Sainte elle-même. Allons donc la visiter fréquemment, approchons-nous de cette châsse, et baisons ces reliques avec une grande foi, pour en retirer toujours quelque bénédiélion. ' '
Les faits consignés dans le document qui précède sont d'une rigoureuse exaélitude : l'Eglise d'Apt devint, en effet, dès le huitième siècle, le centre d'une dévotion qui alla toujours en augmentant et dont il est peu d'exemples dans l'histoire ecclésiastique.
xvni NIGOLAZIG (Statue de M. Falguière).
( Sanctuaire de Sainte-Anne d'Auray. ) Page 2ç6-