‹ La bonne Ste AnneChapitre 60 sur 71 · EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

EN BRETAGNE

'' Sainte Anne, dit encore l'Auteur que nous avons déjà -plusieurs fois cité plus haut, sainte Anne est encore honorée en France dans une multitude d'endroits, dont quelques-uns furent ou sont encore des pèlerinages ; elle est vénérée au Nord, au Midi, à l'Est, en Franche- Comté, dans les plaines qui avoisinent les Flandres, à Langues, à Rouen. . . . Mais nulle part peut-être, même dans le monde entier, elle n'est invoquée avec autant de dévotion qu'en Bretagne. Il faut l'avouer, non pour en tirer gloire, mais pour nous confondre, car nous n'avons pas toujours répondu à ses maternelles avances, sainte Anne nous a privilégiés entre toutes les nations. Elle a voulu prendre possession de notre patrie tout entière, en inspirant sa dévotion en deux de ses points extrêmes : au Sud- Est, elle a légué ses restes vénérables, avec les bénédictions qui en sont inséparables ; au Nord-Ouest, elle semble avoir réservé ses prédilections. Les Bretons, on

peut le dire, sont ses enfants bien-aimés. Leur spéciale adoption par cette aimable Mère se perd dans les origines du christianisme, elle parait remonter à la conversion de ces peuples à la vraie foi. Il est permis de le conjecturer, d'après les révélations faites au bon Nicolazic (0 . . ." " Il y a, dit le P. Arthur Martin (2), à trois lieues de Vannes, à une lieue d'Auray, un village nommé Keranna, à qui une chapelle dédiée à sainte Anne avait donné son nom. La chapelle avait été détruite vers Tan 699 ; mais jamais la charrue n'avait pu passer sur le lieu où elle avait été et que l'on appelait le Bocenneu ou Bocenno.

En 1622, Yves Nicolazic, d'une pauvre famille du pays, tenait depuis longtemps la ferme du Bocenno, appartenant à la maison de Kerloguen. C'était un de ces hommes rares qui pratiquent la vertu avec goût et par habitude, et qu'on dirait nés avec elle. Dès son enfance on l'avait vu exact à remplir tous ses devoirs religieux, et le temps critique des passions n'avait pu l'en écarter. Il était alors dans toute la maturité de rage et de la vertu, aj^ant quarante- trois ans environ. Ses voisins le choisissaient ordinairement pour arbitre dans leurs différends, convaincus qu'il eût mille fois préféré recevoir un tort que de l'occasionner aux autres. Cette habitude du bien était d'autant plus solide, qu'elle

(i) Le culte et le Patronage de sainte Anne : XII. (2) Le Pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray.

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reposait sur un grand fond de foi et de piété, entretenu par l'amour de la prière. Quand on le rencontrait dans les chemins, on était sûr de le trouver récitant dévotement son chapelet. Son attrait particulier était d'offrir ses actions pour le soulagement des âmes du purgatoire. Il avait été formé par ses parents à une grande dévotion envers la très-sainte Vierge et sainte Anne ; et il l'avait cultivée depuis son enfance, sans jamais séparer dans sa pensée le souvenir de la Fille de celui de la Mère.

Depuis quelque temps, sans qu'il pût trop s'en rendre compte, il sentait se fortifier de plus en plus sa dévotion envers sa sainte Patronne. C'était un avant-coureur des merveilles qui allaient avoir lieu.

La première fut une clarté extraordinaire qui parut tout à coup dans sa maison, au milieu de la nuit, et qui semblait provenir d'un cierge porté par une main isolée. lyC phénomène dura le temps, ce fut son expression, de réciter deux Pater et deux Ave.

Six semaines après, un dimanche, une heure après le coucher du soleil, le même prodige se renouvela dans le champ du Bocenno ; seulement la vision du flambeau fut plus courte et la main mystérieuse ne parut pas.

Dans l'impossibilité de trouver une autre explication de ce qu'il voyait, Nicolazic vint à penser que ces apparitions pouvaient provenir de sa mère, décédée depuis peu de temps, et qui implorait peut-être ainsi le secours

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de ses prières. Dans cette pensée il ne négligea rien pour hâter la fin de ses souffrances ; mais un autre événement lui fit voir qu'il se trompait.

Un soir, toujours vers une heure après le coucher du soleil, son beau-frère et lui étaient allés, à l'insu l'un de l'autre, chercher les bœufs dans les champs ; et tous les deux, au retour, avaient à les faire passer auprès d'une même source coulant alors humblement sur le gazon, et devenue depuis la belle fontaine de Sainte- Anne, S' étant rencontrés, ils s'en approchaient ensemble, quand tout à coup les bœufs reculent épouvantés, sans qu'il soit possible de les faire avancer davantage. Que pouvait-il y avoir auprès de la fontaine ? Ils s'avancent pour découvrir ce que leur cachait le feuillage. Quelle est leur surprise de voir devant eux une Dame d'un aspect auguste, debout et tournée du côté de la source ! Sa robe, d'une couleur éblouissante, descendait jusqu'à terre. Bile était environnée d'une clarté douce, et cependant vive, qui se répandait sur les objets voisins. A cette vue, leur premier mouvement avait été de prendre la fuite : ils ont bientôt rougi de cette timidité puérile et reviennent sur leurs pas ; déjà tout s'était évanoui.

Le prodige ne tarda pas à se renouveler. Il paraît même que, pendant les quinze mois qui suivirent, Nicolazic ne passait jamais trois semaines sans recevoir quelque apparition nouvelle. Toutes les fois qu'il revenait cle ses champs plus tard que de coutume, la nuit com-

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mençant à tomber, un cierge soutenu par un bras invisible, s'avançait à ses côtés pour éclairer sa route. Quand le vent soufflait, la flamme n'en était jamais agitée.

Souvent la Sainte se montrait en personne : tantôt auprès de la fontaine solitaire, tantôt dans la maison ou dans la grange, à côté des vieilles pierres travaillées que le père de Nicolazic avait autrefois retirées des ruines couvertes de la chapelle. Dans ces apparitions, elle était toujours revêtue d'une robe d'éclatante blancheur ; sa main tenait toujours un flambeau ; ses pieds étaient toujours portés sur un nuage ; elle gardait le silence ; mais son air majestueux était tempéré par une douce bienveillance ; et la lumière qui semblait la pénétrer en l'entourant, rappelait à l'esprit du bon laboureur celle qui avait ravi les Apôtres au sommet du Thabor.

Deux fois en outre, durant l'époque dont nous parlons, il lui arriva d'entendre de délicieux accords qui lui semblaient s'élever du fond des saintes ruines. Il en voyait en même temps sortir une grande clarté qui s'étendait jusqu'au village.

Ces faveurs duraient peu ; mais elles se renouvelaient trop souvent pour ne pas vivement frapper tme âme aussi droite et aussi ingénue que celle de Nicolazic. Il résolut de demander conseil aux Frères Mineurs Capucins du couvent d'Auray. Ce fut au P. Modeste que Nicolazic s'adressa.

I^e p. Modeste était trop prudent pour ne pas suspendre d'abord son jugement au sujet d'événements si étranges. Il se contenta donc de recommander à son pénitent de redoubler de fidélité à tous ses devoirs, de faire célébrer quelques mes.ses, et d'aller demander à Dieu la connaissance de ses desseins dans l'église du Saint-Esprit et dans celle de Notre-Dame de Nazareth, dévote chapelle, maintenant détruite, mais alors en grande vénération sur toutes les côtes. Nicolazic obéit et ses prières furent exaucées de la manière suivante :

Un soir, c'était le 25 juillet 1624, la veille de la fête de Sainte- Anne, il revenait d'Auray, où probablement il avait été se confesser pour la solennité du lendemain. Comme il s'avançait par un temps obscur en récitant son chapelet, arrivé près de la Croix de pierre, appelée depuis la Croix de Nicolazic, il aperçoit la Sainte qui brillait dans l'obscurité, toujours portée sur ison nuage et tenant en main son flambeau. Il continue sa route, elle se déplace pour le suivre, et le mystérieux flambeau l'éclairé jusqu'à sa maison où tout disparaît.

La durée de ce dernier prodige, fit sur son esprit une impression profonde. Plus que jamais désireux de connaître ce que Dieu demandait de lui, il se retira sans rien manger, et tout pensif, dans sa grange, bien moins pour y garder, pendant la nuit, le grain battu les jours précédents, que pour se livrer en liberté à ses réflexions. Etendu en un coin sur quelques bottes de paille, il con-

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tinuait ses prières sans songer à goûter un sommeil alors impossible, quand tout à coup, c'était de onze heures à minuit, un bruit singulier lui fait prêter l'oreille ; il se relève un peu, et il entend distinctement les pas d'une foule empressée, un murmure confus de voix nombreuses : c'est évidemment une multitude de personnes qui arrivent de toutes parts, et s'agitent dans tous les sens. Surpris au-delà de ce qu'on peut dire, il se lève entièrement et court s'informer de ce que veut dire un tel rassemblement à une pareille heure. Chose plus étrange encore, il regarde et ne découvre rien ; il écoute, et n'entend plus rien. Il a beau s'avancer vers les prairies voisines, la campagne est solitaire, la nuit est calme ; et, dans le profond silence, on distingue à peine un bruit léger, celui du vent qui remue le feuillage.

Il rentre alors et reprend son rosaire avec plus de ferveur : nouveau prodige ! La grange est subitement éclairée et une voix lui demande s'il n'a jamais ouï dire qu'il y avait eu autrefois une chapelle dans le Bocenno. Avant qu'il pût répondre, apparaît toute resplendissante une Dame d'un aspect auguste et d'une aimable bonté, qui lui dit dans la langue du pays :

** Yves Nicolazic, ne crains pas, c' est moi qui suis Anne^ la mère de Marie : va dire à ion Pasteur qu'au milieu du champ qu'on appelle le Bocenno, il y avait autrefois avant même qu' il existât de village, une chapelle cél'èbre, la première qu'on ait élevée en Bretagne en mon honyieur. Voilà

aujourd' hui neuf cent vingt-quatre ans et six mois qu' elle a été détruite^ et je désire qu' elle soit rebâtie par tes soins.. Dieu veut que mon nom, y soit vénéré encore. ' '

Elle dit, et disparaît avec la lumière.

Nicolazic résolut d'obéir et s'endormit ; mais le réveil changea bien ses pensées. Quand il vint à réfléchir plus direélement aux difficultés à vaincre, le découragement s'empara de son esprit. Il se demandait ce qu'allait penser de tout cela son Re(5leur,.et ce qu'on allait dire de lui dans le voisinage. Il se figurait l'étonnement des uns, les mauvaises plaisanteries des autres, le peu de croyance à attendre de la plupart; s'il ne passait pas pour un imposteur, il passerait au moins pour un visionnaire. D'ailleurs est-ce qu'un pauvre laboureur comme lui pourrait jamais recueillir assez d'argent pour la construdlion et le service d'une église? Ces craintes l'emportèrent tellement sur tout autre considération qu'il laissa s'écouler six semaines avant de se sentir le courage de voir son Pasteur. Et cependant toujours poursuivi par de saintes inspirations, il ne goûtait plus un moment de paix. Il fuyait ses amis pour n'être pas contraint d'avouer le sujet de son trouble ; mais il ne pouvait pas se fuir lui-même ni échapper à ses remords.

I,a Sainte eut pitié de sa faiblesse : lui apparaissant de nouveau, elle lui répéta d'une voix plus sévère qu'il devait s'ouvrir à son Recfteur, et consulter d'autres gens de bien, et elle le menaça de son indignation s'il refusait

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d'obéir. Nicolazic effrayé se rendit le lendemain au presbytère où, ayant demandé à être entendu en confession, il raconta avec simplicité à son Pasteur tout ce qui lui était arrivé depuis près de deux ans.

Dom Sylvestre Rodiiez, Reéleur de Pluneret, n'était rien moins qu'un esprit crédule. Au récit de tant de choses extraordinaires, il s'imagina avoir affaire à un cerveau dérangé, il renvoya bien loin (Dieu le permettant ainsi) le pauvre Nicolazic, avec ce qu'il appelait ses extravagances.

L'abattement de celui-ci fut à son comble, et cependant il n'était qu'au premier pas des obstacles qui devaient, servir dans les vues de la Providence, à éprouver sa vertu et à constater sa mission.

Sa sainte Maîtresse, car c'était le nom qu'il avait pris^ l'habitude de donner à la Sainte, voulut bien le consoler dans sa peine. Elle lui apparut la nuit suivante : et, lui reprochant son peu de confiance, elle l'encouragea à se mettre au-dessus des jugements du monde et à supporter avec plus de fermeté les oppositions qui devaient, lui ditelle, durer quelque temps encore. Mais cette nouvelle faveur ne put le décider à recommencer ses démarches ; une crainte à laquelle il ne pouvait se faire était de passer pour un insensé dans l'esprit de tous ceux qui l'estimaient ; il eût voulu obéir, mais il hésitait toujours.

Ces tergiversations duraient depuis sept semaines, lorsque, dans une nouvelle apparition, la Sainte, se mon-

trant pleine de compassion et d'indulgence, l'assura qu'il aurait sans tarder des preuves sensibles de sa protedlion. Cette bonté l'enhardit tellement qu'il s'écria comme par un mouvement involontaire : " Mais, ô ma bonne Maîtresse ! pourra- 1- on jamais me croire, quand je dirai qu'il y a eu autrefois une chapelle là où je n'en ai jamais vu, et où l'on n'en voit plus aucun reste? Et puis, qui suisje, moi, pour trouver quelqu'un qui veuille faire les frais de la nouvelle?" — ''Rassure-toi, répondit la Sainte, et fais ce que je demande. Tu auras sufiSsamment pour commencer, et je trouverai non seulement ce qu'il faudra pour finir, mais pour faire encore bien d'autres choses, au grand étonnement de tout le monde. ' '

Ces dernières paroles restèrent imprimées dans son esprit, avec un sentiment de confiance et de joie qu'il n'avait pas encore si vivement éprouvé.

Plus que jamais encouragé par les promesses de sainte Anne, Nicolazic se résolut enfin à retourner chez son Reéteur, et s'y rend dès le lendemain matin. Dom Rodùez était chez lui et veut bien prêter quelques instants l'oreille ; mais au mot d'apparition, son sang-froid l'abandonne, et il n'eût pas été prudent de lui en dire davantage. Nicolazic espère être plus heureux auprès du Curé ( 0 ' ^t se présente chez Dom Jean Thominec ; mais là c'est pis encore. Cependant cette double humiliation

(i) On donne en Bretagne le nom de curé, au premier vicaire. C'est le Recteur Dom Rodiiez qui était son Curé.

ne lui ravit rien de la convi(5lion intime où il était, que Celle qui lui avait fait de si formelles promesses saurait bien trouver le secret de les remplir. C'est qu'en effet ces promesses se confirmaient presque tous les jours par de nouveaux prodiges : tantôt c'était comme une pluie de brillantes étoiles, tantôt comme des faisceaux de flam- ))eaux ardents qu'il voyait descendre sur le Bocenno. Souvent il lui arrivait de s'y trouver subitement transporté de sa maison, pour y entendre des accords si ravissants qu'il se croyait déjà au milieu des chœurs des Anges et qu'il lui semblait savourer les délices des cieux.

Un soir, en particulier, c'était le premier lundi de mars 1625, cinq jours avant la découverte dont nous parlerons bientôt, la nuit venait de tomber, il voit de loin le Bocenno en feu et tout à coup se trouve au milieu de cette lumière. Il entend de nouveau les pas d'une foule qui semble arriver et se presser impatiente autour du lieu saint et en même temps commencent des concerts d'une si merveilleuse douceur que l'ivresse de la jouissance le ravit hors de lui-même. De retour chez lui, il est fort étonné de trouver tous ses domestiques couchés et sa sœur fatiguée de l'attendre. Il s'imaginait s'être arrêté tout au plus une demi-heure et c'était trois heures entières qu'il venait de passer à jouir des consolations célestes. Ces consolations avaient été si grandes que toutes les fois qu'il lui arrivait plus tard d'en parler, des larmes de reconnaissance et de joie s'échappaient de ses veux.

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Nicolazic n'était pas seul admis aux faveurs de la Saiute. A la même époque, trois habitants de Pluvigner. revenant du marché d'Auray, vers neuf heures du soir, aperçurent dans le Bocenno une Dame pleine de majesté et environnée de lumière. Mais elle se montrait de préférence à son pieux serviteur ; elle lui intima un nom^el ordre d'aller trouver son Pasteur, ajoutant que bientôt elle donnerait à tous des signes infaillibles qui ne permettraient plus de mettre en doute la vérité de ce qu'il avait vu et entendu. Le principal signe devait être une lumière qui lui ferait découvrir la sainte Image, autrefois vénérée dans ces lieux.

Des recommandations et des promesses aussi précises devaient décider l'esprit le plus timide. Nicolazic va donc trouver un de ses voisins, nommé Lézulit, ami digne de toute sa confiance et le prie de l'accompagner chez son Recfteur. Il se flattait que le temps aurait diminué ses préventions fâcheuses et qu'il serait plus favorablement écouté : c'était se tromper étrangement.

Dom Sylvestre se montra cette fois aussi affligé que surpris de trouver de pareilles rêveries, c'est ainsi qu'il parlait, dans un esprit jusqu'alors si sage. Il se mit à lui remontrer le tort qu'il se faisait en se livrant à des imaginations ridicules. Est-ce donc que des révélations se feraient, disait-il, à des ignorants comme lui? Est-ce que- Dieu ne choisirait pas de préférence quelque pieux Ecclésiastique, ou tout au moins quelque séculier saint et

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savant? S'enflammaut toujours davantage, il finit par lui déclarer que s'il ne renonçait au plus tôt à toutes ses folies, il allait lui interdire l'usage des Sacrements, l'entrée de l'église, et en cas de mort, la sépulture ecclésiastique. Nicolazic ne répondit rien et se retira consterné. Dans sa tristesse, il revenait lentement à Keranna, avec son ami, lorsqu'ils rencontrent sur ses terres M. de Kermadio-Lescouët. Ce seigneur était plein de religion et de bonté. Il connaissait Nicolazic, et faisait un cas particulier de son bon esprit et de sa droiture. S 'étant aperçu de l'altération de ses traits, il voulut en savoir la cause, et, aux premiers détails qu'il en apprit, sans rien prononcer sur le fond, ce qui n'était pas de son ressort, il donna ses conseils à l'affligé, avec tant de bienveillance et de sagesse, qu'il lui rendit quelque chose du calme qu'il avait perdu.

Aussi, quelques jours après, Nicolazic prit la liberté d'aller le trouver chez lui, accompagné d'un prêtre respedlable, son voisin et son ami, appelé Dom Yves Richard. Il lui fît alors un récit plus circonstancié de toutes ses révélations, des violences qu'il s'était faites pour obéir et de la confiance qu'il conservait malgré les obstacles. M. de Kermadio approuva sa discrétion et sa docilité et l'encouragea pour l'avenir. N'csant toutefois donner son sentiment sur des matières si délicates, il lui conseilla d'aller consulter les PP. Capucins d'Auray, et surtout de prier Dieu pour obtenir ou des lumières, s'il était dans l'erreur, ou des secours s'il ne se trompait pas.

Il lui recommanda particulièrement de se procurer plusieurs témoins dignes de foi, s'il recevait les signes qui lui étaient promis.

Consolé par les bons conseils de M. de Kermadio, Nicolazic le fut bien davantage quelques jours après par deux faveurs remarquables. Sainte Anne lui apparaît de nouveau : elle veut cette fois qu'il mette immédiatement la main à l'œuvre pour bâtir sa chapelle, assurant que rien ne manquera. " Mais vous-même, ma bonne Maîtresse, s'écrie-t-il avec cette confiante familiarité que semblent provoquer tant d'avances, vous-même, faites donc quelque miracle qui fasse voir à mon Recteur et à tout le monde que vous voulez qu'on y travaille ! ' ' — " Tranquillise-toi, reprit la Sainte, mets seulement ta confiance en Dieu et en moi : on verra bientôt une foule de miracles et la seule affluence de peuple qui viendra m 'honorer dans ce lieu ne sera pas le moins grand. ' ' Après ces mots, elle disparut et le laissa inondé de joie. Depuis ce moment, Nicolazic ne pensa plus qu'à la construction de la chapelle, décidé à engager s'il le fallait, le peu de bien ^u'il pouvait avoir ; mais sainte Anne ne voulait de ses offres que la bonne volonté qu'elles témoignaient. Il en eut bientôt la preuve dans les arrhes miraculeuses qu'elle lui donna de l'exécution de ses promesses. Voici comment la chose arriva :

I^ vendredi suivant, 7 de mars, fête de saint Thomas d'Aquin, il aperçut en se réveillant, la main accoutumée,

tenant un flambeau sur sa table. La vision fut d'un instant ; mais sa femme, Guillemette Le Roux, s' étant levée aussitôt pour s'approcher de l'endroit, se trouva bien surprise d'y voir de l'argent. Il y avait environ 12 francs, ou comme on parlait alors, 12 quarts d'écii. Quelques-unes des pièces portaient le millésime de 1623, d'autres des dates plus anciennes, et plusieurs sont restées inconnues.

D'où peut donc venir cet argent ? Quelqu'un l' auraitil placé là ? Telle fut la première pensée de Nicolazic et de son épouse ; mais ils avaient beau réfléchir, rien n'expliquait le mystère. Ils ne voyaient personne parmi les voisins qui fût d'humeur à donner si gratuitement cette somme : d'ailleurs, les portes étaient soigneusement fermées, ajoutez la vue du flambeau. Nul doute que ce ne fût un don de sa bonne Maîtresse et des gages de la vérité de ses paroles. Cependant, comme s'il eussent craint encore quelque illusion, avant d'y toucher, on appelle Lézulit, qui voit aussi dans l'événement un témoignage des volontés du ciel. Ainsi donc, après avoir remercié ensemble la sainte Patronne, les deux amis enveloppent l'argent dans un mouchoir et prennent avec confiance le chemin du presbytère.

Dom Rodiiez était absent, mais ils trouvent le curé Dom Thominec qui leur offre de les accompagner, avec un de ses confrères, chez les Capucins d'Auray. En passant par la ville, on ne put se dispenser de s'arrêter un

moment chez M. Cadio de Kerloguen, propriétaire du Bocenno, qui n'avait pas sans doute attendu jusqu'alors à s'informer de ce qui se passait. Les paroles pleines de bienveillance qu'il adressa à son bon fermier firent oublier à celui-ci les réflexions pénibles qu'il avait fallu entendre pendant la route. M. de Kerloguen, voulut examiner de près les pièces d'argent, et il en retint deux, s' engageant à donner, si la chapelle se bâtissait, tout l'emplacement nécessaire. C'est ainsi que la Providence consolait le timide Nicolazic au milieu des épreuves de sa mission ; mais il s'en fallait bien qu'il fût sur le point d'en voir le terme.

Les PP. Capucins, lors de cette seconde visite, auraient ils été prévenus défavorablement sur son compte, on ne saurait le dire ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'en les abordant, il put s'apercevoir qu'on ne s'apprêtait pas à souscrire à toutes ses paroles. La communauté s' étant réunie pour l'interroger, on l'accabla de questions pendant deux heures entières et avec une telle rapidité que, s' étant épuisé à répondre, il se trouva bientôt hors d'état de continuer. On lui fit grâce alors, pour résumer les opinions ; et, après avoir discuté le pour et le contre, on convint, à l'unanimité, que, bien qu'il y eût dans les déclarations précédentes des choses plausibles, le plus sage était de juger le projet en lui-même. Or, on ne voyait déjà que trop de chapelles dans les campagnes, puisque la plupart languissaient délabrées. Il en serait bientôt

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