CHAPITRE TROISIÈME
Sommaire: i. — Sublime contemplation de sainte Anne. 2. — Apparition de l'Archange Gabriel à sainte Anne. 3. — Rencontre de saint Joacliim et de sainte Anne au Temple : Conception Immaculée de Marie. 4. — Faveur singulière accordée à sainte Anne. 5. — Humilité de sainte Anne, en apprenant le Mystère : sa merveilleuse extase.
I. — Au moment même où ceci arrivait à saint Joachim, sainte Anneî se livrait à une contemplation sublime, tout absorbée en Dieu et dans l'attente du mystère de l'Incarnation du Verbe éternel, sur lequel le Seigneur lui avait donné de très hautes connaissances, et communiqué une lumière infuse toute particulière. Elle demandait au Très-Haut, avec une humilité profonde et une vive foi, que la venue du Réparateur du genre humain fût avancée, en lui adressant cette prière : *' Majesté suprême, souverain Roi de tout ce qui est créé, je voudrais, quoique je ne sois qu'une vile et abjecte créature (mais pourtant l'ouvrage de vos mains), engager votre infinie bonté, fût-ce au prix de cette vie que j'ai reçue de vous, Seigneur, à hâter le temps de notre salut. O quel bonheur, si votre clémence inépuisable s'apitoyait
sur cotre misère, et si nos yeux avaient la consolation de voir le Réparateur et le Rédempteur des hommes ! Souvenez- vous, Seigneur, des anciennes miséricordes que vous avez exercées envers votre peuple, et que, si vous lui avez promis votre Fils unique, cette détermination de votre amour infini vous oblige à le lui envoyer. Faites que ce jour si désiré arrive avant que nous achevions les nôtres. Mais est- il bien possible que le Très- Haut veuille descendre de son trône céleste ! B.st-il possible qu'il ait une Mère sur la terre ! Quelle femme sera si heureuse et si fortunée ! Oh ! qui la pourrait voir ! Qui serait digne de servir ses servantes ! Bienheureuses les nations qui la verront et qui pourront se prosterner à ses pieds pour lui rendre leur culte ! Combien douce sera sa présence ! Combien ravissante sera sa conversation ! Heureux les yeux qui la verront ; heureuses les oreilles qui entendront ses discours, et la famille qui aura le glorieux privilège de lui donner une Mère ! Que ce décret, Seigneur, s'exécute enfin, et que votre divine volonté s'accomplisse ! "
Sainte Anne s'adonnait à de semblables oraisons et colloques après avoir été initiée à cet ineffable Mystère, et elle communiquait à ce sujet toutes ses réflexions à son ange gardien, qui lui apparaissait souvent, et surtout en ces circonstances, où il se montra entouré d'une plus grande splendeur qu'à l'ordinaire. Le Très-Haut voulut que le message, précédant la conception de sa très- sainte Mère, fût, jusqu'à un certain point, semblable à celui
qui devait précéder son ineffable Incarnation. Ainsi, sainte Annk s'occupait à méditer avec une humble ferveur sur le bonheur de celle qui allait mettre au monde la Mère du Verbe incarné, comme la très-sainte Vierge forma plus tard les mêmes souhaits et les mêmes adles touchant celle qui devait être Mère de Dieu ; et ce fut le même ange qui remplit sous une forme humaine les deux messages, bien que l'apparition qui se fit à la Vierge Marie ait eu lieu avec plus de solennité et avec plus de mystère.
2. — Le saint archange Gabriel éé présenta à sainte Anne sous une forme humaine, plus beau et plue, brillant que le sole'il, et lui dit : " Ani^^, servante du Trè's-Hàut^ je suis l'ange du Conseil ^de la Majesté divine; envoya des cieux par son infinie bonté,'' qui regardé toujoiirs favorablement les humbles, qui habitent >â terre. La prière persévérante est boôçe, et ^'^^ottàble confiance lui est agréable. Le Seigneur a é'Xfaùce vos prières, parce qu'il est près de ceux qui l'invoquent-'àvec une foi vive et une ferme espérance, et qui attendent avec patience et avec résignation les effets de sa miséricorde. Que s'il tarde quelquefois d'accomplir les souhaits et les vœux des justes, et s'il semble ne vouloir pas leur accorder ce qu'ils lui demandent, ce n'est que pour les disposer à l'obtenir de sa bonté d'une manière beaucoup plus avantageuse. La prière et l'aumône sont des clefs qui ouvrent les trésors du Roi tout- puissant, et attirent les richesses de ses miséricordes Sur ceux qui l'invoquent.-
Vous et JOACHIM, avez demandé un fruit de Bénédiction, et le Très- Haut a déterminé de vous le donner aussi admirable que saint, et de vous accorder beaucoup plus que vous ne lui avez demandé, en vous enrichissant de ses dons célestes, parce que vous vous êtes humiliés dans la prière, et que le Seigneur en satisfaisant vos désirs, veut déployer sa magnificence : car la créature ne lui saurait être plus agréable que lorsqu'elle le prie avec humilité et confiance, sans douter de son pouvoir infini. Persévérez dans vos prières, et demandez sans cesse le salut du genre humain, afin d'obliger le Seigneur devons exaucer. C'est par la persévérance de sa prière que Moïse rendit son peuple victorieux. C'est aussi par la prière et par la confiance, qu'Bsther le préserva de la mort, et que Judith, n'étant qu'une faible femme, eut la force et le courage nécessaires pour réussir dans une entreprise aussi difficile que celle qu'elle devait tenter pour la défense d'Israël. David vainquit Goliath parce qu'il invoqua le nom du Seigneur. Klie fit descendre le feu du ciel sur son sacrifice, parce qu'il ouvrait et fermait les cieux par sa prière. L'humilité, la foi et les aumônes de JoACHiM aussi bien que les vôtres sont montées jusqu'au trône du Très-Haut, qui m'a envoyé, comme l'un de ses ministres angéliques, pour vous combler de joie et de consolation par les bonnes nouvelles que je vous annonce ; car la Majesté divine veut vous rendre bienheureuse, en vous choisissant pour Mère de CELLE qui doit concevoir et enfanter le Fils unique du Père éternel. Vous enfanterez une fille qui s'appellera MARIE par
une disposition divine. Elle sera bénie entre toutes les femmes et remplie du Saint-Esprit. Elle sera la nuée qui vous doit donner la rosée du ciel pour le soulagement des mortels, et les Prophéties de vos Ancêtres s'accompliront en elle. Elle sera la porte de la vie et du salut pour les enfants d'Adam. Or, sachez que j'ai annoncé à JoACHiM qu'il aurait une fille qui sera Bienheureuse et bénie ; le Seigneur lui a néanmoins caché le mystère, ne lui révélant pas qu'elle dût être Mère du Messie ; c'est pourquoi vous devez garder ce secret. Mais vous irez au plus tôt au Temple, pour y rendre grâces au Très-Haut de tant de faveurs que sa main puissante et libérale vous a faites. Vous rencontrerez Joachim à la Porte d'Or, et vous lui communiquerez les assurances que vous avez reçues de votre enfantement. Quant à vous, qui êtes Bénie du Seigneur, son infinie Majesté veut vous visiter et vous enrichir de ses grâces les plus singulières ; il parlera à votre cœur dans la solitude, et inaugurera la Eoi de grâce, en donnant l'être dans votre sein à CeIvLE qui doit donner la chair mortelle au Seigneur immortel. Et la véritable lyoi de miséricorde sera écrite dans cette humanité unie au Verbe par son sang."
3. — Afin que l'humble cœur de sainte Anne pût supporter, malgré sa faiblesse, la grande admiration et la joie extraordinaire que produisit en elle le message de l'ambassadeur céleste, elle fut fortifiée par le Saint- Esprit : ainsi, son âme eu ressentit une consolation
inexprimable. Elle se rendit ensuite au Temple de Jérusalem, où elle rencontra saint Joachim, comme l'ange le leur avait prédit. Ils y offrirent tous deux des actions de grâces à l'auteur de cette merveille, et, en outre, des dons et des sacrifices particuliers. Ils y reçurent de nouvelles illustrations de la grâce de l'Esprit divin, et s'en retournèrent en leur maison remplis de consolations célestes, s' entretenant des faveurs que venait de leur promettre le Très- Haut par l'organe de son saint ange Gabriel ; car le messager céleste avait annoncé à chacun d'eux, en particulier, que le Seigneur leur donnerait une fille qui serait la plus éminente en bonheur et en gloire. Ils se communiquèrent dans cette occasion l'ordre qu'ils avaient reçu du même ange, de s'unir ensemble pour le plus grand service de Dieu. Ils avaient laissé s'écouler vingt ans avant de se communiquer ce dernier secret, et ils ne le firent qu'après que l'ange leur eut promis, la naissance d'une telle fille. Ils renouvelèrent ensuite leur vœu de l'offrir au Temple, d'y monter chaque année à pareil jour, avec des offrandes extraordinaires, et de consacrer ce jour aux pieux cantiques, aux actions de grâces et aux aumônes. Ce qu'ils firent dans la suite, sans cesser jamais de rendre honneur et gloire au Très-Haut.
La prudence de sainte Anne lui fit garder le secret qui lui avait été confié, d'une manière si scrupuleuse, qu'elle ne découvrit ni à saint Joachim, ni à aucune autre créature, que sa fille dût être la Mère du Messie.
Durant tout le cours de sa vie, le Saint n'en sut rien, sinon qu'elle serait une grande et mystérieuse femme ; mais le Très- Haut lui apprit le reste, seulement quelques moments avant sa mort, comme je le dirai en temps et lieu. Au surplus, quoique j'aie reçu de grandes lumières et de hautes notions sur les vertus et la sainteté des bienheureux parents de la Reine du ciel, je ne m'arrête pas à décrire ce qu'il sera facile à tous les fidèles de supposer, et je passe à mon principal dessein.
4. — Quand la première conception du corps qui devait servir à la Mère de la grâce eut été accomplie, Dieu, avant de créer son âme très-sainte, fit une faveur singulière à sainte Anne. Elle eut une vision intellective de la Majesté divine, ou une apparition qui présenta des caractères sublimes, et dans laquelle le Seigneur, lui communiquant de grandes connaissances et des dons particuliers de grâces, la prévint de ses plus douces bénédictions. Par la parfaite pureté dont il l'enrichit, il spiritualisa tout son corps, et éleva son âme à un tel degré de perfection, que dès ce jour Anne ne s'occupa d'aucune chose humaine qui pût l'empêcher d'unir toutes ses aflections et toutes ses puissances à Dieu, sans le perdre jamais de vue. Le Seigneur lui dit, au moment où il lui départait ces faveurs : " Anne, ma chère servante, je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob : ma bénédiction et ma lumière éternelle sont avec toi. J'ai formé l'homme pour le tirer de la poussière, pour le faire héritier de ma gloire et participant de ma divinité.
Quoique je l'aie enrichi de plusieurs dons et que je l'aie mis en un état très-parfait, il a tout perdu en écoutant le serpent. Mais, oubliant, par un effet de ma bonté, son ingratitude, je veux réparer ses pertes, et accomplir la promesse que j'ai faite à mes serviteurs et à mes prophètes, de leur envoyer mon Fils unique, leur Rédempteur. Les cieux sont fermés, les Patriarches sont détenus sans pouvoir jouir de ma face, ni du prix de ma gloire éternelle, que je leur ai promis; or, il semble que je souffre violence dans mon infinie bonté, en ne me communiquant pas au genre humain. Je voudrais déjà user de ma miséricorde libérale à son égard, en lui donnant la personne du Verbe éternel, devenu homme, naissant d'une femme qui soit mère et vierge, immaculée, pure, bénie et sainte entre toutes les créatures ; et, pour en venir à l'exécution, je te fais la Mère de cette mienne et unique Elue (Cant. VI. 8)."
5. — Il me serait difficile d'expliquer les effets que ces paroles du Très-Haut produisirent dans le cœur candide de sainte Anne, qui était la première des mortels à qui il fut révélé que sa très-sainte fille serait MÈRE de Dieu, c'est-à-dire, que la créature choisie pour le plus grand ouvrage de la puissance divine serait conçue dans son sein. Aussi était- il convenable qu'elle en fût informée, puisqu'elle devait enfanter et élever avec tous ses soins cette mystérieuse fille, et afin qu'elle sût estimer le trésor qu'elle possédait. Elle écouta avec une humilité profonde la voix du Seigneur, et répondit avec une sainte
crainte : " Seigneur Dieu éternel, c'est le propre de votre bo!ito immense de tirer de la confusion le pauvre que méprisent les hommes ; c'est là un ouvrage où vous faites éclater toute la puissance de votre bras. Je me reconnais, Seigneur, indigne de telles miséricordes et de tels bienfaits. Que peut faire ce petit vermisseau en votre présence ? Je ne puis vous offrir en actions de grâces que votre être même et votre propre grandeur, et en sacrifice, que mon âme et toutes mes puissances. Disposez de moi, Seigneur, selon votre sainte volonté, puisque je m'y abandonne entièrement. Je voudrais être à vous, autant que l'exigeraient les grandes faveurs que vous m'accordez ; mais que ferai-je, moi qui ne mérite même pas d'être la servante de celle qui doit être ma fille et la Mère de votre Fils unique? Voilà, Seigneur, une vérité dont je suis pénétrée, et que je confesserai toujours, aussi bien que mou extrême pauvreté, qui ne m'empêchera pas de me prosterner aux pieds de votre infinie grandeur, pour y attendre les effets de votre miséricorde, puisque vous êtes un Père clément et le Dieu tout-puissant. Rendez -moi telle. Seigneur, que le demande la dignité à laquelle vous m' élevez."
Sainte Annk eut dans cette vision une merveilleuse extase, oii elle acquit des connaissances très-profondes sur la Loi naturelle, sur la Loi écrite et sur la Loi évangélique. Elle y découvrit comment la nature divine, dans le Verbe éternel, se devait unir à la nôtre ; comment
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la très-sainte humanité serait élevée à l'être de Dieu, et plusieurs des autres Mystères qui allaient s'accomplir dans l'Incarnation du Verbe. Par ces illustrations et par d'autres dons spirituels, le Très Haut la préparait à la conception et à la création de l'âme de sa très-sainte Fille ^ui devait être M^re de Dieu,