UN NAUFRAGÉ ET LA BONNE SAINT: ANNE
Nous extrayons ce qui suit d’une relation, bien connue de M. Nap. Mathurin:
‘Le 4 février 1882, apres avoir pris son chargement à Porto-Rico, le Zahama leva l'ancre pour revenir à New-
Vork. Le soir du 10 février, vers les 9 heures, une
furieuse tempête s'éleva. À rainuit je descendis comme
de coutume, mais le bruit, le mouvement sur le pont
m'empêchèrent d'abord de dormir. A la fin la fatigue
l’emporta. Cependant je ne tardai guère à m'éveiller, et
cette fois, je sautai en bas du lit et mo’itai sur le pont.
Nous étions au cœur de Ja tempête ; les commandements
se multipliaient, l'équipage se précipitait de toutes parts ;
à la voix vibrante di premier maître. Le vaisseau
obéissait pénib'ement, et se renversait de plus en nlus
(1) Manuel de dévotion à la Bonne sainte Anne : 2e Partie, 4e jour, mois de sainte Anne,
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dans son roulis. ... Soudain le maître s’ésrie: ‘‘Tout l'équipage sur le pont !’’ C’es’ le cri du danger, presque de désespoir du marin, Nous avions quatre chaloupes à bord; mais déjà deux sont emportées. Les lames montaient à l'assaut du navire, le couvrant dans toute son étendue. On le sentait sombrer sous nos pieds. Chacun sent le danger sans en souffler mot. Tout à coup, d'une voix lugubre, on entend le capitaine s'écrier : ‘Les deux chaloupes à la mer, vite, il n’y a pas de temps à perdre.’’ C'était la condammn tion du navire le Bahama. Chacun court aux chaloupes. À peine celle du capitaine se fut-elle éloignée de quelques encâblures qu’un coup de mer la renversa. Pendant ce temps le premier maître se tenait debout sur la lisse du mavire, immobile, silencieux avec une quinzaine de compagnons, frémissant d'horreur auprès de lui. ‘Embarquez’ lui dis-je. Après unr: courte hésitation, il céda à mon avis et quelques coups de rames me les firent perdre de vue. J'essayai d'enlever une échelle pour me jeter à la mer, quand je me sentis englouti dans un tourbillon où je perdis complètement conscience de la vie. Quand je revins à moi, je me trouvai à la surface de la mer, le jouet des vagues furieuses. Le navire avait disparu. Alors ma pensée s'éleva vers le ciel. Quoiqu ayant mené la vie assez rude du marin, je n'avais jamais négligé certaines pratiques pieuses que je tenais de ma mère, Je portai sur moi un scapulaire, et j'avais la plus grande confiance dans la Sainte Vierge, la Zonne sainte Anne et saint
Joseph. Je les appelai tous à mon secours en ce moment de détresse, presqu’instantanément je me sentis plus fort et plein d'espoir. Un morceau de bois vint à ma portée, et quoique petit, il suffit néanmoins à me reposer un peu. Aux premières lueurs du jour, je distinguai une pièce du gaillard d'avant qui fut ma vraie planche de salut et sur laquelle j'ai passé cent cinquante heures, c’est-à-dire, sebt nuïts el six jours !
La miséricorde de Dieu a été grande pour moi; j'ai échappé au naufrage. J’attribue cette faveur à mes prières, à la foi que j'ai toujours conservée au milieu des impies et des blasphémateurs. Oh ! je n’oublierai jamais le spectacle de plusieurs de mes compagnons, qui criaient vers le ciel: pitié et miséricorde et qui invoquaient le secours de Dieu, dont ils niaient l'existence peu d'heures auparavant. Je crois les entendre encore : ‘Mon Dieu !
mon Dieu ! ayez pitié de nous ! ”’
..... Me sentant faiblir de plus en plus, je ne songe
plus qu’à la mort. Je m'adresse au ciel, à genoux :
‘Mon Dieu, pardonnez-moi les fautes de ma vie. Anges
et saints que j'ai invoqués, venez à mon aide en ce
moment suprême. Ayez pitié de ma misère. Ne souffrez
pas que je meure de faim et de soif sans les secours de
ma religion. Mais s’il faut périr ainsi, vous, mon Dieu,
qui connaissez mes erreurs, oubliez-les devant mon
repentir, et ne me jugez pas avec trop de rigueur ; accep-
tez mes souffrances et ma résignation en cxpiation de mes
péchés.”’
; j'ai mes 1 des mais jaient ent le eures Dieu !
songe
noux :
Anges en ce buffrez urs de Dieu, mot accepde mes
Je fus distrait de ma prière par la vision d’une voile qui me paraissait venir vers moi. Le ciel m'avait-il exaucé? Vaine espérance ! la voile s’éloigna de moi et ne tarda pas à disparaître.
Mes yeux se tournèrent alrs sur mon couteau de mate- Jot dont la lame bien aiguisée me fascinait. Le diable me soufflait à l'oreille : ‘‘ Un seul coup, un seul! et tous tes maux sout finis !’”’ Mais j'appelai la Sainte Vierge ct la Bonne sainte Anne à mon secours, et la sinistre tentation du suicide se dissipa comme par enchantement.
J'entrai dans ma sixième nuit d'épreuves, au milieu des tonnerres et des éclairs. Un grand navire passa sans que je pusse lui faire des signaux, tant la mer houleuse ballotait mon radeau. Epuisé, transi de froid, perdu d'espoir, je crus mon dernier moment arrivé, lorsque tout à coup ue pluie bienfaisante commença à tomber. J'ouvris la bouche, pour en recueillir quelques gouttes. Rafraîchi et soulagé je m’étendis sur mon radeau, et je dormis jusqu'au matin. À mon réveil j’aperçus une voile, je trouvai encore assez de forces pour faire mes signaux. Ils furent aperçus et vingt minutes après, une chaloupe venait me recueillir.
Dieu, Vierge Marie, Bonne sainte Anne et saint Joseph, soyez-en à jamais bénis !
... J'avais fait vœu d’aller à Sainte-Anne de Beaupré, à pied, vœu que j'accomplis dès le lendemain de mon
arrivée chez nous. Je me rendis à Sainte-Anne, à pied, en deux jours et demi, la distance étant d'environ vingt lieues.
Plusieurs amis m’ayant engagé à faire publier le récit de mon naufrage et de ses péripéties, j'ai cédé à leurs désirs. Puisse-t-il leur inspirer l’amour de Dieu et la vénération des Saints qui m'ont si visiblement protégé (:).’’