i Portesesi l vée déjà dans cette situation
critique. Elle pourra toujours l'envisager de sang froid et s'en tirer avec plus d'honneur que par le passé , si toutes ses opérations sont combinées de manière à mettre à profit les appuis excellens que lui procurent la mer d'une part, de 1 autre la Bosnie ; si, retranchée , par exemple, derrière la barrière fluviale qui couvrirait la totalité de son front , elle menaçait la Hongrie d'une invasion par Belgrade , dans le même temps qu'elle garderait l'attitude défensive en présence de l'armée russe. Le Seretîi , fortement constitué par la seule assistance des places du moment qu'on répartirait sur toute l'étendue de son cours, fournirai! à sa droite une première ligne inexpugnable, à l'aide de laquelle elle pénétrerait avec sécurité en Transilvanie , faisant concourir cette marche offensive avec celle qui aurait Belgrade pour point de départ. Cet autre plan de conduite, déduit aussi des circonstances les plus contraires, achève de prouver que l'empire ottoman ne sera dans une situation vraiment désespérée qu'autant qu'il le voudra bien.
A présent calculons la marche que l'Autriche pourrait suivre dans l'intention de chercher à se rendre maîtresse de la Bosnie. JLa rareté des
( 256 ) champs de bataille dans un pays qui appartient à la guerre de chicane; l'obligation où seraitl'armée envahissante, par la privation des ressources, à se (aire suivre de ses subsistances, ou de gagner à la pointe de l'épée son pain quotidien , en s'emparant laborieusement des différons réduits que la contrée possède et que les habitans auraient convertis en magasins ; surtout le caractère que prendrait forcément la guerre , par suite de la configuration du sol , et des habitudes militaires de ses défenseurs, toutes ces considérations réunies obligeraient l'agresseur à se soumettre aux dispositions suivantes : 1° A n'avoir jamais pins de /j.5,ooo hommes engagés dans l'entreprise même, mais à en tenir 5o,ooo autres en réserve , distribués sur la Save, sur l'Uuna, et sur les frontières de la Dalmatie, pour réparer incontinent les pertes journalières de l'armée agissante; i° à diviser celle-ci en quatre corps dont les opérations, subordonnées Icn unes aux autres , seraient constamment en harmonie entre elles.
Le premier de ces corps, forl de i5,ooo hommes, dont 5,ooo de cavalerie légère , suivrai! le cours de la Save , recevrail ses subsistances par cette rivière , se chargerait d en faire
( 257 ) passer aux autres par les affluens du fleuve , enfin aplanirait la marche des colonnes latérales , et profilerait encore des vallées pour tourner successivement les positions qu'occupe rait 1 ennemi.
La force du second corps égalerait celle du premier, eu égard aux obstacles sans nombre qu'il aurait à surmonter ; mais il se bornerait à cinq cents hommes de cavalerie légère pour l'éclairer. Partant de Costanitza, il se dirigerait sur Bagna-Lucka , Traunik , Sérajo , etNovi- Bazar ; c'est-à-dire , qu'il attaquerait le pays dans le sens de sa plus grande longueur. Ces deux corps , aussi souvent que cela se pourrait , régleraient l'ouverture des marches , de manière à multiplier les colonnes , pourtant sans se compromettre. Ce serait là précisément la partie épineuse du problème , par la difficulté de conserver la relation entre les différentes colonnes dans un pays aussi accidenté.
Le troisième corps , fort de 8,000 hommes et composé d'infanterie légère , prendrait Sign et Imoski pour points de départ. Les deux subdivisions opéreraient leur jonction dans la plaine de Duvno ; se dirigeraient sur le plateau de Kupris ; tenteraient de forcer cette position
importante , pour tomber sur Traunik , et aplanir au deuxième corps une partie des difficultés, en attaquant les défilés par leur sortie.
Le quatrième corps enfin , semblable à l'avanl-dernier pour la force , mais plus leste encore, partirait de Raguse , se porterait sur Mostar , et de là sur Nevezin , laissant Cognitza sur sa gauche. Il franchirait la chaîne au sud des monts Ivan , el prendrait sa direction sur Guerude dans la vallée de la Drina , avec l'intention d'ouvrir au second corps le défilé de la Migliaska ou de Sérajo. Cependant cette marche de flanc suppose que la position de Cognitza ne soit point occupée de manière à pouvoir agir au dehors. Le cas contraire axant heu, pour faciliter l'occupation de Sérajo, ce même corps marcherait sur Cognitza , placée en vedette par rapport a cette capitale, et appellerait à lui des moyens auxiliaires lirésde la réserve. Après avoir enlevé ce poste avancé , il continuerait sa route sur Sérajo ; niais il détacherait dans le même temps 4,ooo hommes qui se dirigeraient sur Guerude par Nevezin.
Il faut encore supposer le cas où le plateau de Kupi in serait occupe .le manière à rendu
( ^9 ) impuissant les efforts du troisième corps. Comme il y aurait alors nécessité absolue cl enlever cette position tout à la fois défensive et offensive , vu le danger de la laisser sur le flanc d'une ligne d'opérations , le quatrième corps viendrait de Mostar coopérer à l'entreprise , sauf à reprendre ensuite la roule qui lui a été tracée. On peut juger par cet enchaînement de combinaisons , toutes soumises aux hasards de la guerre , avec quel ensemble il faudrait procéder pour atteindre le but , et combien il serait difficile d'obtenir une pareille précision dans un pays qui, par sa nature, tend constamment à la rompre.
Les trois corps de réserve fourniraient des garnisons aux châteaux et aux places à mesure que les uns et les autres seraient emportés. Le corps de Costanitza , et celui destiné à longer la Save, pourraient s'entendre pour opérer dans le même temps le passage de l'Unna , de manière à partager les forces de l'ennemi , et à se trouver à portée de s'enlre-secourir une fois qu'ils seraient arrivés sur la rive droite du fleuve. Ils effectueraient momentanément leur jonction dans la plaine de Prïedor, avec l'intention d'attirer l'ennemi dans un engagement général ,
que favoriserait ce beau champ de bataille
très-propre à Ja formation en carres. Us se sépareraient ensuite pour tenir leurs directioas respectives , à moins qu'on ne préférât ]es faire marcher de concert sur Bagna-Lucka , où ils se quitteraient , le premier pour descendre , le second pour remonter la vallée de la Verbatz.
A partir de cette rivière les difficultés iraient toujours croissant , au point qu'on serait même dans la nécessité d'appeler un renfort du -corps de réserve de la Save pour aider à fouiller le pays sur toute sa largeur, surtout pour tenir avec des forces imposantes la direction intermédiaire de Sepsé , de Maglay etde Swornik ; lier les corps et ne rien laisser derrière eux ou sur leurs flancs, qui fût capable de compromettre les lignes d'opérations. Le plateau de Zenitza dans la Rascie serait indiqué comme le point de concentration. L'armée réunie trouverait dans cette belle position un terrain qui se prêterait parfaitement à un déploiement général ; mais il s'agit d y arriver.
D'après le plan qui vient d'être ébauché . l'armée envahissante attaquerait le pays dans le sens le plus favorable} cependant, pour balayer
devant elle une population belliqueuse et imposante par le nombre , quelle résistance n'éprouverait-elle pas ! D'ailleurs sur un théâtre aussi varié parviendrait -elle jamais à se garder de manière à interdire à une nuée de partisans la faculté de se glisser sur les lianes de ses colonnes , de les prendre en queue dans le même temps que la tète se trouverait engagée : d'intercepter ses convois et de l'affamer ? Reste encore à savoir comment s'y prendrait cette même armée pour se faire suivre de son canon.
Elle aurait, nous dira-t-on , de l'artillerie de montagne. Mais avec des pièces du calibre de 5, avec des obusiers de 4 pouces et même avec des mortiers portatifs , il n'est pas supposable qu'elle songe à s'emparer des châteaux de Bagna-Lueka , de Traunik , de Scepsé , de Swornik, de Sérajo, de Moslar, de Livno , en deux mots des positions retranchées qu'on rencontre à chaque pas en Bosnie : elle les incendierait, sans les obliger à ouvrir leurs portes.
Il lui faudrait donc au moins du 12 et des obusiers de campagne pour battre en brèche, rompre les enceintes en bois, et tirer à mitraille avec succès sur les masses. Quels travaux immenses pour conduire celle artillerie depuis
Costanitza jusqu'à Novi-Bazard. Eu vérité il serait préférable eneore de s'en tenir à l'artillerie de montagne ; et , malgré les dangers, la perte du temps , de se résigner à attacher le mineur. Mais ce dernier parti suppose que les défenses ne soient pas protégées par des camps retranchés et circonvallans ; or une hypothèse aussi gratuite, suiîit pour démontrer à peu près l'impossibilité de l'exécution.
Il reste à mettre sous les veux du lecteur les itinéraires des routes les plus fréquentées. Ces détails géographiques achèveront de faire acquérir l'intelligence d un pa\s qu'on ne connaît point si on ne le parcourt pas dans tous les sens, avec cette attention qu'on apporte dans le levé d'une carte.
De Raguse d Nevezin.
On se dirige sur Trebigne , anciennement Tribunia, située dans une vallée fermée que la Trébignitza, petite rivière torrentueuse, inonde parfois en été et tient sous les eaux dans la mauvaise saison : le rocher qui lui sert de lit esi très-poreux. On ne rencontre jusque là que des hameaux chétifs et fort rares. I -;t nature semble morte, el ne commence à renaître que dans le
bassin de Trebigne. Le bourg de ce nom esl protégé par un de ces forts dont j'ai donné le type général. On trouve ensuite Gasca, autre bourgage assise sur un premier degré de la chaîne dans un canton productif, et l'on arrive après vingtquatre heures de marche, à Nevezin, situé dans les monts Ivan, aux sources de la Narrenta et de la Moracca. 11 part delà un chemin de traverse qui conduit en douze heures à Guerude. Si de Trebigne on prend sa direction à l'est par le bourg de Giobitch , on passe dans la vallée de la Moracca; contournant ensuite le Monte Negro, c'est-à-dire marchant vers le sud, on arrive à Scutari d'Albanie. Quelques petits forts sont chargés de fermer celle communication.
De Raguse à Bosna-Sërajo.
On prend la route du Campo-popovo en laissant Trebigne sur sa droite. Rien de plus triste , de plus hideux même que le pays qu'on traverse jusqu'au Popovo; et souvent rien de plus difficile que le sentier qu'on suit à travers les rochers. 11 faut quatorze heures d'une marche des plus laborieuses, pour atteindre Gluhigne. C'est un bourg avec château fort, situe
( 264 dans une petite plaine dessinée en entonnoir. On se rend en quatre heures de ce premier gîte
à Slrolatz. Ce chef-lieu, dont la population s'élève à 1200 unies environ, est défendu par un fortin que sa position rend formidable. Assis sur un mamelon de roc, il ferme le passage et peut braver l'artillerie qu'on déploierait contre ses défenses. La Bregava, qui est un affluent de la Narrenta , arrose la vallée. Ses bords sont productifs; mais les berges qui la cernent, présenleni une suite de rochers complètement nus.
De Strolatz pour arriver à Cognitza on peul choisir entre la route de Moslar et celle de Nevezin. Celte dernière est moins pénible sans être sensiblement plus longue. L'autre passe la Buhna sur un pont de pierre près de Blaga^ dont le château n'offre plus que des ruines. On descend ensuite dans la vallée rocailleuse el encaissée de la Narrenta , qu'on remonte jusqu'à Moslar, où l'on arrive après une marche de six heures.
Celte ville, qui tient le rang de capital" dans l'Erzégovine, compte une population d< 10,000 âmes. Son aga passe pour l< plus puissant delà Bosnie. $on-seulement il fait tête au
pacha , mais encore il lui arrive presque toujours de sortir avec avantage de ces luttes domestiques. La place, entourée d'une enceinte crénelée, est partagée par la Narrenta, sur laquelle est jeté un pont de pierre d'une exécution hardie. On le reconnaît pour un ouvrage des Romains aux deux tours en maçonnerie qui sont élevées aux extrémités , de manière à fermer au besoin la communication entre les deux quartiers. Lorsqu'il ne s'agissait que d'un pont de bateaux ou sur pilotis, ces tours, qui jouaient le rôle de tête de pont et de redoute de sûreté, étaient simplement en bois. Cette pratique, qui date des beaux jours de Rome, s'est long-temps conservée dans ses armées , et les historiens en font mention fréquemment.
La vallée de la Narrenta commence à devenir riante près de Mostar; elle offre, avant d'y arriver, quelques villages, et deux ou trois châteaux fort mal entretenus. En la remontant au sortir de cette ville pour continuer sa roule, on patcourt un vignoble fertile qu'on quitte avec d'autant plus de regrets, que la contrée audelà présente un aspect sauvage. Après douze heures d'une marche très-fatigante, on atteint le gradin de la chaîne sur lequel Cognitza est
tssise au milieu des bois. Celle bourgade ne compte guère qu'une centaine de maisons; cependant '-Ile a le titre de chef-lieu de capitainerie. La Narrenta la traverse, et prend sa source au sud : un pont de pierre met en relation les habitations des deux rives.
De Cognitza il faut douze heures pour arriver à Sérajo. La route franchit le plateau des monts Ivan; serpente à travers des forêts immenses, entremêlées de clairières; descend les gradins de l'autre versant, et traverse la vallée delà Bosna près de son origine. On peut aussi se rendre de Cognitza à Traunik , mais il faut vingt-quatre heures pour parcourir cette dislance. La route est pénible, sans l'être autant cependant que celle qu'on a derrière soi. On passe plusieurs des nombreux affluons de la Bosna, les uns à gué, les autres sur des ponts de bois tremblai) s ; les forêts ne vous quittent guère pendant ce trajet; au tiers du chemin • )ii rejoint la route de Sérajo à Traunik.
D'Imoski à A upris.
Cette route exige trente heures. On a annoncé qu'elle esl préférable aux autres sous le
( ^7 ) rapport des facilités. Après avoir franchi le eonfîn, on marche parallèlement à la chaîne du Proloke jusqu'à la hauteur de Duvno. On arrive, en passant par le bourg de Bukovilza, à cette petite ville, qui doit être le Delminium des anciens. Une fois dans la plaine de Livno, on chemine commodément; d'ailleurs la vue est récréée par l'aspect d'une campagne productive et bien cultivée. Dans la mauvaise saison il en est tout autrement; les cours d'eaux nombreux qui l'arrosent en été, n'ayant pour s'évacuer qu'une cavité dont l'orifice cesse d'être en rapport avec leur volume à l'époque des crues, se répandent alors dans la plaine, et la rendent impraticable sur une grande partie de son étendue. On met vingt heures environ pour atteindre Duvno. De là jusqu'à Kupris on emploie moitié de ce temps. La route conduit d'abord au village de Svitza, situé dans un autre vallon fermé de toutes parts. Si l'on en croit les habitans, les eaux de ce bassin sans issue, rejoignent souterrainement celle de la plaine de Livno , qui pour leur compte, selon la même tradition, se sont ouvert un passage à travers la chaîne du Proloke pour aller grossir la Gettina en Dalmatie. Cette explication paraît saiislài-
santé; d'ailleurs «.'Ile repose sur un phénomène que la géographie physique ne regarde pas comme inadmissible, et que les lois de la nature ne désavouent point: le ruisseau de Svilza, qui sort tout formé, doit être le résultat d'une cause semblable.
La route du Proloke opère sa jonction avec celle d'Imoski à Svitza. Au sortir de ce village c( mimence la grande chaîne dont on a gravi déjà les premiers degrés , mais par une pente insensible. Le plateau de Kupris, qu'on atteint après deux heures de marche, présente une superh'eie de sept lieues de diamètre, couverte de pâturages, parsemée de hameaux et limitée à l'est par les forêts qui tapissent la chaîne sur son versant oriental. La route de Knin, et plusieurs autres qui parlent «le TErzégovine ou de la Croatie turque, viennent aboutir et se rejoindre sur ce plateau. L'hiver y amène une grande quantité de neige, que la belle saison ne parvient à faire disparaître qu assez, tard.
Kupris compte au plusquatre cents habitons. Lue vieille enceinte, partie en maçonnerie, partie en bois, ûanquée de tours délabrées, attire à cette bourgade le litre de château, et lui \ant L'honneur d'avoir un aga.
De Knin à Kupris.
Celle route gagne au bourg «le Glamotz la plaine de Livno , et laisse sur sa droite la ville de ce nom, pour atteindre le but par le chemin le plus direct. Elle exige à peu près le même temps que celle d'Imoski. On peut encore prendre sa direction par Livno et Svitza.
De Sign à Kupris.
Après avoir passé la Cetlina on gagne en montant, le pied du Proloke. On arrive au village de Bilibrick , qui n'est qu'à un quart de lieue du confin : il s'y tient un marché trèsfréquenté par les habilans des deux territoires.
Le Proloke commence à la sorlie du village.
Ce n'est point sous le rapport de la raideur de la pente que le chemin est pénible; mais les rochers dont il est hérissé, le rendent si difticultueux que les chevaux du pays ont eux-mêmes de la peine à s'en tirer. Quelques pins chélifs, des genévriers et des bruyères, qui semblent ne croître qu'à regret sur un sol aussi ingrat, sortent çà et là entre les rochers, et contribuent encore à attrister par leur air souffrant. Après deux heures de marche on atteint la cime do la
La Bosmu. 1 7
( 270 ) montagne , où fou voit une petite palanque ou plutôt un kairaoul, qui porte le nom de Torre. I^es Turcs entretiennent une garde de pandours dans ce poste militaire. Le plateau est aussi aride que le versant ouest; mais on retrouve la végétation à la naissance de l'autre revers. Elle s'annonce par un bois de sapins clair-semés, qui vous prête son ombre jusqu'au bas de la montagne. Le chemin, tracé dans une gorge resserrée , n'offre pas moins de difficultés que le versant qu'on vient de gravir.
Il faut une heure et demie depuis le karaoul de la Torre, pour gagner la plaine de Livno, qui commence au pied de la montagne, et six heures pour arriver à la ville de ce nom. La vue rencontre fréquemment des hameaux et même des villages considérables, où les catholiques forment la majorité de la population. La roule passe près de l'entonnoir où les eaux vont s'engloutir.
Livno, dont la population peut être évaluée à 4>ooo âmes, est situé sur le revers des hauteurs qui encadrent la plaine au nord , et se rattachent à l'est au plateau de Rupris. Un de leurs contreforts sépare ce bassin de celui de Duvno, en cburanl dans la direction du nord-
est au sud-ouest. La ville est ceinte d'une muraille flanquée , qui borde la plaine , gravit les flancs de la montagne , surmonte les rochers et atteint un escarpement auquel les deux parties rampantes se lient par des tours d'une grande dimension, assises de manière à dominer tout ce qui les environne. Un ravin profond tient lieu de fossé à cette enceinte du côté de l'ouest; d'autres tours jouent le rôle de vedettes au-delà du ravin et sur le côté opposé. Cependant comme aucune partie de celte fortification n'est soumise à l'art du défilement, la facilité dont jouirait l'assiégeant de plonger dans son intérieur à des distances rapprochées, en rendrait la défense très-meurtrière. Mais cette considération ne sera jamais dans le cas d'affaiblir la confiance que les Turcs accordent aux murailles, sans examiner le degré de protection qu'on doit en attendre. Livno a un pont de' pierre assez beau, jeté sur la Bistritza. Ce torrent coule dans le ravin dont il vient d'être parlé, et tient le premier rang parmi les cours d'eaux qui arrosent la plaine.
Après Livno on franchit les hauteurs tourmentées par les eaux et entièrement nues, qui séparent son bassin de la vallée de Svitza. 11 ne
( ^72 ) faut pas moins de quatre heures pour arriver à ce village. La route depuis là jusqu'à Kupris a été décrite dans un des articles antérieurs.
De Kupjns à Traunik.
A l'extrémité nord-est du plateau de Kupris on trouve un col qui conduit dans la vallée de la Verbalz. On chemine à travers de belles forets de sapins, sur un terrain très-accidenlé, mais praticable pour les chevaux. Des lorrens qui se rendent à la Verbatz , roulent dans des gorges profondes et sillonnent le versant. On arrive au bourg d'Ackessar, situé à l'extrémité d'un contrefort, au débouché de la Prouseksta dans la Semeskililza. L'aspect de son vieux château , groupé sur un rocher à pic, d'où ses murs délabrés descendent vers le torrent, ajoute singulièrement à l'effet du paysage, qui lui-même est tracé sur de grandes proportions, et embrasse un horizon immense. Ackessar compte 4oo habitans environ. Le château est destiné à garder le passage , cl remplit bien son objet. La route suit la Semeskililza, qui coule dans une campagne bien cultivée, el arrive; avec elle dans la vallée riante de la \ erbala, qu'on des-
( s73 ) cend au milieu des champs ensemencés et couverts d'arbres fruitiers. Après une heure et demie de marche on se trouve à Scopia, qui est à cinq heures de Kupris.
Scopia est la résidence d'un pacha à deux queues. Sa population peut s'élever à i5oo âmes; elle a aussi son château fort. Ses riches campagnes sont habitées en grande partie par des catholiques.
En sortant de cette ville pour continuer sa route , on remonte une vallée latérale , qui présente un défilé des plus étroits , et dont les berges sont couvertes de forêts presque impénétrables. On franchit avec bien de la peine le point de partage de la Verbatz avec la Bosna , et l'on se trouve sur les bords de la Comarsitza, qui va joindre celte dernière par l'intermédiaire de la Laskwa , sur les bords de laquelle Traunik est bâti. Cette vallée secondaire où la route débouche , est ouverte , peu boisée , mais cultivée presque partout. On y remarque des habitations et des villages , qui se multiplient à mesure qu'on approche de la ville. Enfin on arrive à destination après une marche de dix heures , comptées depuis la dernière station.
( 274 ) Du plateau de Kupris on peut encore so rendre à Taïlza sur la Verbalz , à Vacup , à Bi~ lack, à Petrovatz, à Biach dans la Croatie turque, et de là à Szluin dans les FAats autrichiens; mais ces communications ne sont pas moins épineuses que celles qui viennent d'être décrites. Pour achever d'explorer le pays , j 'engagerai le lecteur à se transporter avec moi sur l'Unna, où nous prendrons successivement des points de départ dans toutes les directions longitudinales.
De Novià Banga-JLucka .
L'Unna est un des affluensles plus considérables de la Save. Après avoir coulé du sud-ouest au nord-ouest , entre les deux territoires, elle fait un coude prononcé, prend sa direction vers le nord-est, et forme pour la Bosnie, une barrière dune défense facile •* cette rivière est navigable dans une partie de son cours.
Novi, situé sur sa rive droite, est un château de trop peu d'importance relativement à la position qu'il occupe. Il garde l'entrée de la vallée de la Sanna , qu'on peut regarder comme le débouché principal de Ba^na-Lucka dans celle direction. Les Autrichiens, commandés par !<■
( 27$ ) prince de Lichteinstein , se rendirent maîtres de Novi dans la campagne de 1 788.
La route remonte jusqu'à Priedor , celle vallée, qui est couverte de pâturages entremêlés de bouquets de hêtres , de chênes et de trembles. Les bois deviennent plus touffus à mesure qu'ils se rapprochent de la sommité des versans. La Sanna coule sous leur ombre protectrice, et permet aux bateaux chargés de la remonter, mais seulement quelques lieues aude là de son embouchure. La vallée s'évase beaucoup à six heures de Novi, et forme un beau bassin où la Sanna dessine de nombreuses sinuosités. Priedor , résidence d'un aga , est situé sur une eminence dans cet évasemenl. Il occupe sans utilité, vu son peu d'importance, une position , qui mériterait rétablissement d'une place plus influente, et même où l'on pourrait asseoir avec avantage un camp retranché.
Deux heures au-delà de cette petite lbrieresse on passe dans le bourg et sous le feu du château de K^osarak. Son tracé présente un rectangle, avec tours en forme de basiions aux angles, le tout précédé d'un fossé étroit, qui pèche par le défaut de profondeur, (le poste
( *?6) militaire, fort mal entretenu, a encore l'inconvénient d'être dominé.
On quitte la Sanna pour remonter une vallée latérale qui conduit au point de partage des eaux de l'Unna et de la Verbatz. De là on gagne insensiblement le bassin où coule la seconde , sur les bords de laquelle Bagna - Lucka est située. De Novi à cette ville on compte dix-huit heures. Le pays conserve l'aspect qu'il affecte sur les rives de l'Unna et de son affluent. Partout il est mameloné , entrecoupé de hauteurs généralement accessibles et boisées ; dans toutes les directions on voit arriver des eaux fraîches et limpides , qui arrosent les vallées ouvertes que ces hauteurs dessinent.
De Novi on peut encore se rendre à Maïdan, bourg situé sur un des affluens de la Sanna , et qui compte à peu près 700 habitans , tous musulmans. C'est dans ce canton qu'existent les mines de fer, dont il a été parlé comme trèsriches. Le pays qu'on traverse pour y arriver est fort couvert. Çà et là il offre des traces de culture dans le fond des vallées. 11 devient moins boisé à mesure qu'on se rapproche du bassin de la Sanna, dans lequel on débouche, après quelques heures d'une marche pénible, ei qu'on remonte
( 277 ) pour gagner Sanskmiotz, petite ville habitée par des Turcs. Ici et sur le territoire de Maïdan , les campagnes sont en plein rapport. Ce spectacle continue à reposer agréablement la vue sur les bords de la Sanna , qui sont parsemés de métairies et de petits hameaux , où le propriétaire habite entouré de ses colons. De Sanskimotz on poursuit sa roule sur la rive droite de la Sanna jusqu'à Kamisaka , où la vallée est réduite à une gorge très-étroite.
Pour aller à Taïtza sur la Verbatz on franchit la berge gauche ; on passe successivement au bourg de Sitnilza, à la petite ville deVacup, qui peut avoir deux mille âmes de population , et 1 on arrive à Taïtza après une marche de vingt-neuf heures.
Cette ville était la résidence royale avant la conquête. Elle est située au confluent de la Plieva et de la Verbatz. Sa population, toute musulmane, est de trois mille âmes. Elle est ceinte dune muraille et munie d'un fort, qui ferait indubitablement une longue résistance.
Le lit de la Verbatz est très-resserré à Taïtza » On la passe sur un pont de pierre. La Plieva , qui est un de ses affluens les plus considérables , prend sa source au-dessous du plateau de Ku-
pris. Taïlza forme un nœud de roules , qui communique avec Bagna-Lucka , Traunik , Biach et l'Erzégovine.
Biach est considérée comme la capitale de la Croatie-Turque. On la trouve sur la frontière du régiment de Godspitcli , un peu au-dessous du coude que forme l'Unna. Cette petite ville a servi d'exil à Ualtaban , célèbre vézir qui vivait sous le règne de Mustapha 11. Disgracié el victime de l'intrigue , il passait ses jours dans l'oubli , lorsque la victoire de Zenta amena les Impériaux jusqu'en Bosnie. Daltaban, témoin do leurs progrès , ne prend des ordres que de son courage. Il se met à la tète des Bosniaques , à qui il ne fallait qu'un chef; il marche à l'ennemi, le bat dans toutes les rencontres , et le rejette sur la rive gauche de la Save. Cette belle conduite le ramena sur la roule des honneurs ,* mais il est rare chez les Ottomans qu'elle ne conduise pas à une brillante calasirophe ; et la fin tragique du grand-vezir Daltaban n'offre qu'un exemple de plus de cette triste vérité que l'histoire des sultans confirme à chaque page.
I)( Dltblëtza à Jia^na-Lucha. Dubietza, située à quelques lieues <!<' I nu-
( 279 ) bouchure de l'Unna, est un autre point de surveillanee du cours de cette rivière. Le fort est construit partie en maçonnerie , partie en manière de palanque, c'est-à-dire avec des pièces de bois debout. Celte misérable fortification à laquelle on ferait encore trop d'bonneur en lui accordant le nom de bicoque , dans la campagne de 1788, a donné aux Autrichiens, par une résistance de plusieurs mois, la mesure de l'opiniâtreté des Turcs et de leur valeur indom table, pour peu qu'ils aient devant eux une ombre de retranchement. Celte guerre doit rappeler aussi à leurs voisins , qu ils ne sont rien moins qu'à mépriser en rase campagne.
La route rejoint à Kosarak celle qui part de Novi. Elle rencontre plusieurs accidens de terrain dans la traversée des différentes vallées qui s'offrent sur son passage, pour arriver dans le bassin de la Sanna. Toujours des pâturages , des bois disposés le plus souvent en taillis, el quelque peu de culture ; çâ et là des hameaux habités généralement par des catholiques.
Dubielza communique encore , d une part avec Novi , par un chemin qui suit la rive droite de l'Unna et se prolonge jusqu'à Biach; du côté opposé, avec Gradiska sur la Save. Cet autre
( 28o ) poste militaire , très-important par sa position , mais trop faiblement constitué , fournit luimême une grande communication pour gagner Bagna-Lucka par la rive gauche de la Verbalz. Le pays que celte communication parcourt est généralement beau et mieux cultivé que celui décrit antérieurement: cela revient à dire qu il est plus peuplé.
De Çostanitza à la Mitrovitza.
Je vais décrire la route que l'ambassade extraordinaire de 1812 a suivie pour se rendre à Consiantinople. Chemin faisant nous continuerons nos excursions latérales , pour compléter les notions que je voudrais faire acquérir sur une contrée; presque inconnue. Monsieur le lieutenant-général Andreossy était le chef de cette ambassade à laquelle furent attachés des officiers du génie et de l'artillerie. Une mission aussi difficile exigeait à la fois les talens de l'officier général et du diplomate, puisqu'il fallait diriger en mêm ■ temps la politique du cabinet ottoman et son plan de campagne, dans la supposition qu'il eûi continué la grierre, comme tout portait à l'espérer. Mais la pais <;i;iit déjà signée lorsque I ambassadeur arriva a
( a8i ) Constantinople. Il fut arrêté près d'un mois à Laybak, par un calcul aussi faux que celui qui tenait en suspens les opérations militaires, lorsque de leur côté les Anglais négociaient près de la Porte, pour le compte de la Russie.
Ce double retard si intempestif fit manquer le but de la mission diplomatique. Cependant celui à qui elle était confiée , habitué à traiter de grands intérêts et à les considérer sous plusieurs faces, trouva moyen encore de la rendre fructueuse , en dépit des fautes de son gouvernement, et des désastres qui en furent la conséquence. D'abord il sut faire respecter le nom français à cette époque malheureuse où l'ambition, luttant en désespérée contre les arrêts imprescriptibles du son, semblait vouloir s'ensevelir sous les ruines de notre belle patrie, et attirait sur elle l'adversité qui traîne presque toujours à sa suite le mépr.s, ou du moins qui tend à déconsidérer aux yeux de la faible humanité. Les sciences lui doivent aussi de la reconnaissance pour les matériaux «précieux qu'il a recueillis sur les rives du Bosphore. C'était sûrement la première fois qu'une ambassade française prenait sa route à travers la Bosnie,
Le mie-mandar avait fait dresser ses tentes sur la rive droite de l'Unna , en face de Costanilza (i). Lorsque l'ambassade fut arrivée à cette ville frontière , l'envoyé ottoman monta à cheval avec sa suite , et vint faire à l'ambassadeur la visite d'étiquette. Quelques heures après elle lui fut rendue avec le même apparat. Il nous reçut sous sa tente ; le café et les sorbets nous furent présentés. Dans cette première entrevue , le cérémonial oriental et sa teinte antique, mis en opposition avec la civilité européenne , nécessairement devaient fournir à l'observateur une foule de remarques curieuses
(i) Le mie-mandar est un envoyé du grand seigneur. Ses fonctions consistent à aller recevoir sur la frontière l'ambassadeur annoncé, à le guider jusqu'aux portes de la capitale, à exercer envers lui , au nom de Sa Hautesse , les devoirs de l'hospitalité pendant toute sa route. En conséquence , les moyens de transport, la nourriture , le logement, sont fournis à l'envoyé el à sa suite, quelque nombreuse qu'elle soit, sans la plus légère rétribution. 11 est vrai que les cadeaux qu'il distribue sur son chemin . à tons les pachas, à tous les officiers militaires qui le reçoivent, joints an\ lukti biches qu'il fait compter à leurs gens, acquittent en partie la dette; mais la coût unie n'est pas moins noble . généreuse . digne enfin des nations les plus avancées dans la civilisation; elle est d'ailleurs d'autant plus attachante qu'elle ramène le souvenir des siècles les plu s rei ulés,
et d'émotion d'un genre particulier. La difïérenee qu'il retrouvait encore dans le costume, le langage , la physionomie , enfin dans tout ce qui constitue l'être moral et physique , achevait de le confirmer dans l'idée qu'il allait entrer dans un monde nouveau.
Le lendemain , après avoir passé l'LJnna sur le pont de bois qui traverse cette rivière , nous montâmes , les hommes à cheval , les dames en litières couvertes , et nous prîmes la route de Bagna-Lucka (1). On compte neuf heures de Costanitza à Butzovatz , qui fut notre premier gîte. Le pays a la même physionomie que dans le bassin delà Sanna. Ou remarque de la culture dans les vallées , des habitations sur le penchant des coteaux , surtout jusqu'à Ghebovalz. Parvenue à ce village la caravane fît halte , sous des ombrages , au bord d'un clair ruisseau , et nous vîmes arriver un déjeuner abondant composé de laitage , de pilauw , de vin blanc , de moutons et de volailles rôties. Le
(1) Le pacha de Bosnie avait Fait la galanterie d'envoyer les litières des dames de son harem. Ces litières sont matelassées à l'intérieur, couvertes en drap rouge, et portées par deux mules; pour la forme elles se rapprochent de la caisse de nos voitures les plus antiques.
( 284 ) pins souvent, pendant ce trajet de 55o lieues, c'est ainsi que nous prenions le repas du malin. On e'tair. alors dans la plus belle saison de l'année.
Jusqu'à Ghebovatz le chemin est presque carrossable , mais les difficultés commencent lorsqu'il s'agit de passer dans le bassin de la Sauna. Après avoir atteint la sommité du contrefort nous nous trouvâmes sur un vaste plateau qui domine la plaine de Priedor. De ce point culminant on peut mesurer de l'œil ce beau champ de bataille , qui a pour le moins deux lieues en largeur ; apprécier les ressources et la richesse d'un territoire , où l'on remarque fréquemment des traces de culture , et qui abonde surtout en pâturages excellens.
Bulzovalz est un hameau habité par des chrétiens , et situé sur une espèce de promontoire. Les lentes lurent dressées près do habitations. Les Turcs étalèrent leurs tapis sur le gazon , firent du café , et chargèrent leurs pipes en attendanl le repas du .soir.
De Bulzovalz à Bagna-Lucka 3 treize heures démarche. La route descend dans la plaine de Priedor , laisse la forteresse sur sa droite, et va rejoindre !<• chemin de Novi par K.osarak.
( 285 ) On arrive après sept heures à Ivansko, village habité par des catholiques , et près duquel est un couvent de franciscains. On quitte à cet endroit le bassin de l'Unna pour passer dans celui de la Verbatz. Ce point de partage, qui commande les deux vallées , offre une belle position défensive. Le terrain devient schisteux ; il est arrosé par un grand nombre de petits cours d'eau, bordés de bouquets de chênes, de bouleaux et de hêtres, parmi lesquels on démêle quelques ormes et des frênes.
A partir d'Ivansko le chemin suit une vallée, étroite d'abord , et qui se prêterait très-bien à une défense pied à pied , au moyen des positions multipliées auxquelles le passage est subordonné. Le sol , naturellement aquatique , dans les temps pluvieux concourrait encore à entraver la marche d'une armée.
La vallée de la Verbatz , où la route débouche , présente à Bagna-Lucka une largeur moyenne de deux mille toises. Elle est fertile et généralement cultivée. Envisagée sous le rapport militaire , elle offre une seconde base de défense excellente, à laquelle Bagna-Lucka et Taïtza donnent une forte consistance. Mais pour
La Bosme 1 8
compléter le système , il faudrait qu'elfe lut gardée au point confluent de la Verbalz et de la Save. Ce qui conlribue encore à sa propriété défensive , que nous avons déjà fait ressortir , c'esi le commandement que la rive droite prend sur l'autre. Dans les crues cette rivière pourrait porter bateau jusqu'à Bagna-Lueka où elle a trente-cinq toises de largeur ; en tous cas il serait facile de la rendre navigable.
Bagna-Lucka est à sept heures d'ivansko et à vingt-deux heures deCoslanitza. Elle possède six à sept mille habitans tous musulmans. Son château commande le cours de la rivière , et reçoit à son tour une excellente protection de celte barrière défensive. Malgré son importance il est dans un aussi triste état que ceux qui , jusqu'ici , se sont offerts à nos yeux ; mais il compte avec raison sur le courage de ses défenseurs. Par sa position, ses ressources, el comme nœud de routes, !>;igna-Lueku doit s'attirer de suite l'attention d'une armée offensive : dans toutes les guerres entre les Turcs et les Impériaux elle a constamment été le premier objec-lif que la conquête s'est proposé. Mais' aussi souvent que les tentatives se sont dirigées surce poim militaire, elles y uni rencontré une forte
( 287 ) résistance. Les avantages dont il est doué sont trop visibles en effet pour échapper à l'esprit le moins clairvoyant. Cette place est indiquée par la nature au corps chassé des bords de l'Unna forcé dans les positions successives qu'on trouve en arrière, et qui se verrait contraint de mettre la Verbatz entre l'ennemi et lui. En 17 57 les Autrichiens , commandés par le prince deSaxe-Hildebourg, assiégèrent Bagna-Lucka : l'armée ottomane vint les chercher jusque dans leurs relranchemens qu'elle força, et la déroute fut complète.
Tous les notables de Bagna-Lucka ,■ montés sur des chevaux de race richement caparaçonnés , vinrent recevoir l'ambassadeur à une lieue de leur ville, où nous fîmes notre entrée , escortés de ce brillant cortège. On nous logea chez l'habitant le plus considérable. 11 a été parlé déjà de l'accueil patriarcal que nous trouvâmes chez cet estimable musulman. Les esprits en général étaient fort préoccupés des événemens qui allaient se passer dans le Nord. On démêlait sur les visages un grand fonds d'estime, de l'allèction même pour la nation française ; mais aussi la défiance se mêlait à ces senlimens de première origine , aussitôt (pion venait à
prononcer le nom d'un homme qui réservait ses alliés pour les atteler à son char , après les avoir employés à vaincre ses ennemis. Le pacha demandait de nouveaux contingens pour remplir les cadres de l'armée du Danuhe. Il n'était ohéi qu'avec répugnance , car les mauvais succès de la guerre avaient jeté le découragement dans tous les cœurs. La nation, harassée sous le poids des règnes malheureux de Selim et de Mustapha , soupirait tout haut pour qu'on la laissât prendre du repos. Enfin les vœux allaient au-devant de la paix avec une telle unanimité, qu'on la promulguait par anticipation.
Bagna-Lucka a été pendant un temps le chef-lieu du pachalik. Ses mosquées n'ont pas à beaucoup près l'élégance , la noblesse qui caractérisent les temples de la capitale; elles sont même sensiblement inférieures en mérite à ceux de la Roumélie : celte remarque s'applique à la Bosnie en général. Cependant les objets inanimés et les individus, soit qu'on les prenne sur les bords de l'Unna, ou qu'on aille les chercher en Asie , ont une ressemblance physique ei morale qui étonne. La différence des climats, maîtrisée dans ces contrées par les institutions, demeure sans effet et se présente comme une
( aôg ) exception unique au principe le plus invariable. Chez celte nation on retrouve un air de famille jusque dans les habitudes , dans les manières , et une disposition également prononcée à lutter contre les influences étrangères. Enfin les habitations particulières, à Bagna-Lucka , à Sérajo , à Traunik, sous le rapport des matériaux, mais surtout relativement au style et à la distribution, sont presque une répétition de ce qu'on peut voir en ce genre dans les autres provinces , sans même en excepter la capitale. La différence la plus saillante consiste dans les poêles en briques qui , en Bosnie , font partie intégrante des maisons , à l'instar de l'Allemagne, tandis qu'ailleurs on se contente d'échauffer les appartenions avec des brasiers comme dans le midi de l'Italie.
La vallée de la Verbatz abonde en chevaux qui jouissent de la réputation d'être les meilleurs de la province. Elle fournit largement aux besoins de la vie , et même ses habitans ne consomment pas en entier les produits variés qu'ils récoltent. Cette portion centrale de la Bosnie offre la population la plus nombreuse ; aussi les bourgs et les villes y sont-ils plus multipliés que dans le reste delà province. Ce serait laque
( ?-9() ) Jes opérations militaires exigeraient le plus d'études pour être bien combinées , d'autant plus que les postes retranebés y sont fréquens.
De Bagna-Lucka, on peut se rendre sur différens points des vallées de la Bosna , de la Drina et de la Save. Si l'on se dirige au nord ou à l'est, on rencontre laVerbania, qui débouche dans la Verbalz , et coule dans un lit très-encaissé. Cet affluent fait marcher plusieurs poudrières ; plus loin on trouve la grande et la petite Ukrin a, qui se réunissent pour aller verser leurs eaux dans la Save. Avant leur jonction la largeur de ces deux rivières est médiocre dans la belle saison ; mais en moins de quelques heures elle peut augmenter de manière à paralyser la marche d'un corps qui arriverait avec l'espoir de passer à gué. L'Ukrina, à son point confluent , présente une masse d'eau considérable. Le pays qu'elle traverse est accidenté, malgré le voisinage de la Save , et la distance à laquelle il se trouve de la chaîne principale. Le sapin et le chêne se mêlent dans les bois quigar. nissent les hauteurs; mais le second domine et L'au ire devient de plus en plus ra re à mesure qu'on avance vers le grand récipient ■. Dans les cantons arrosés par la Verbania h les deux l krina , mi sp
( W ) livre de préférence à l'éducation des troupeaux , en sorte que la culture y est moins active que dans les vallées de la Verbatz , de l'Ursova et de la Bosna, où d'ailleurs les bras sont plus multipliés. L'Ursova , dont on trouve le bassin après avoir franchi son point de partage avec les eaux de l'Ukrina , est un affluent considérable de la Bosna. La Verbania , les deux Ukrina et l'Ursova prennent leurs sources dans les monts Vlasik au nord de Traunik. Dans toute cette partie le pays est d'autant moins cultivé qu'on se rapproche davantage de ce massif; on finit même par ne trouver que des pâturages, et de loin en loin quelques chélifs hameaux.
On arrive, en remontant une vallée latérale de l'Ursova à la petite ville de Tessan , qui compte 1 200 habitans, tous musulmans. Un fort, assis dans une position inaccessible, protège le bourg; mais il ne rendrait aucun service à la défense générale , à raison de son isolement. Cependant il pourrait être utUisé avec succès, comme repaire , dans la guerre de détail
Maglay est situé plus avantageusement. Ce fort, qui n est quTà quelques heures du premier, interdit le passage dans la vallée de la Bosna. Le bour^ qui eu dépend peut avoir 700 hahi-
( 292 ) tans. Pour s'y rendre de Bagna - Lucka , il faut compter trois marches. On prend sa direction sur Perniavor et Tessan , à travers les contrées que nous venons de disséquer , c'està-dire en franchissant successivemen les contreforts de la Verbania , des deux Ukrina , de l'Ursova , de la Bosna , et de leurs afïluens. De Maglay on arrive à Brod en descendant , jusqu'à Dobor ou Dobay, la vallée de la Bosna , qu'on quitte là pour passer dans celle de la Save. Bagna - Lucka communique avec cette petite place frontière par un chemin direct tracé d'abord par la Verbatz , ensuite par l'Ukrina.
Ces quartiers ont été le théâtre des exploits du prince Eugène. Après avoir passé la Save à Brod , il se rendit maître de Dobor , de Maglay et de Scepsé ; Sérajo abandonné fut réduit en cendres; mais l'attaque fut tellement inopinée qu'elle trouva la défense en défaut partout. D'ailleurs cette entreprise se borna à une simple excursion, et la marche des Impériaux fut singulièrement contrariée par les seuls obstacles que lui opposa le pays.
Pour expliquer dans son entier le nœud de routes que tient Bagna-Lucka, il reste à décrire les deux communications de relte place avec
(293) Traunik. La plus facile, mais aussi la plus allongée remonte la Verbatz par sa rive gauche jusqu'à Taïtza , en passant par le bourg de Vacup. Elle est très-pittotesque : le plateau de Prodosnitza procure une vue aussi étendue que variée. La Plieva, qu'on trouve à Dgiolitza, forme plusieurs chutes d'eau encadrées dans un paysage dont tous les accessoires concourent à produire un grand effet. Au sortir de Taïtza on passe sur la rive droite de la Verbatz , et l'on remonte aussitôt le vallon resserré oùleVlasik coule. Chemin faisant , au lieu de continuer à suivre la route qu'indique ce cours d'eau jusqu'à son point de partage avec la Karaula qui débouche dans la vallée de Traunilz , on peut encore abréger le temps , mais accroître la difficulté, en gravissant le versant gauche, pour arriver par la sommité des contreforts sur les bords de la Karaula , où l'on trouve un village du même nom. Cette route exige trois marches chacune de huit à neuf heures.
L'autre, qui est celle que nous avons suivie, ne demande que deux jours, à raison de dix heures chacun; mais comme elle traverse les monts Vlasik, qui forment un large paie d'une grande élévation, entre les bassins de la Ver-
( *9* ) bat? et de La Bosna, elle est très-fatigante , même dans la belle saison. Après avoir cheminé deux heures dans une gorge fort resserrée , on gravit péniblement la montagne. Au sommet du premier degré on trouve un vaste plateau. Le second degré se présente ensuite. Sa crèle est le point de partage des eaux de la Verbatz et de la Bosna, Les flancs de ces monts sont couverts de forets composées de chênes et de hêtres près de la base ; de sapins et de mélèzes dans la région supérieure. Les plateaux présentent de vastes pâturages, qui paraissent abandonnés, à en juger parla rareté des habitations; enfin il n'est pas de roule plus solitaire ; dans aucune contrée il n'est pas de pays dont l'aspect soit, plus sauvage. 11 n'y aurait qu'une avant-garde composée uniquement d'infanterie légère, et débarrassée de toute espèce d'attirail , qui pourrait s'y risquer.
Vacup, sur lequel on se dirige, et qui se compose d'une quarantaine de maisons , marque, à quelque différence près, la moitié de la distanre entre Bagna-Lucka et ïraunick. Au sortir de ce village ou s'engage dans une épaisse forêt d'arbres verts. On prend à sa naissance um vallée étroite ei d'une pente fort raide, qu'3
( 295 ) est prudent même de descendre à pied. On arrive à son confluent dans une autre où coule un torrent qui vient de la gauche. Après l'avoir remonté quelque temps, on gravit la berge droite- La partie supérieure présente un plateau spacieux, où l'on découvre enfin un han. Cettehabitation est la seule qu'on trouve depuis Vacup, c'est-à-dire pendant une marche de cinq heures. La route suit long-temps le plateau, atteint le versant gauche de la Laskwa, et descend dans cette vallée , dont l'aspect animé forme contraste avec les vastes solitudes qu'on vient de traverser. Une fois parvenu sur les bords de la rivière qui l'arrose, on a rejoint le chemin commun de Taïtza et de Scopia ; il ne reste plus qu'à descendre pour gagner Traunick .
Cette ville, bâtie, partie en amphithéâtre, partie dans la plaine , est située au confluent d'un petit cours d'eau et de la Laskwa. Ses dehors plantés en arbres fruitiers , cultivés avec soin et remarquables par leur fertilité , du moins en Bosnie , forment un coup d oeil trèsagréable; mais rien de plus triste que son intérieur. Les rues sont tortueuses, mal tenues ci inondées quand le torrenl grossit. A chaque
( s06 ) pas la vue rencontre des cimetières parsemés de pierres grisâtres, dont l'aridité n'est point tempérée , comme dans la capitale et la généralité des provinces, par ces ombrages qui étendent un voile mélancolique et répandent une teinte consolante sur les sépultures des Orientaux. Pour achever de peindre Traunick il faut joindre à ce mélange bizarre de cimetières et d'habitations, des vergers nombreux, qui soulagent un peu les yeux et ramènent le sourire. Ces oppositions fréquentes révèlent la pensée, les mœurs, les habitudes, en deux mots donnent l'intelligence de ces êtres énigmatiques qui forment une opposition morale si prononcée avec le reste de l'espèce humaine.
Le château est assis sur la croupe d'un contrefort qui sépare les deux ravins. Son tracé présente un quadrilatère flanqué de tours. Nonseulement il a, comme tous les forts de la Bosnie, le défaut de n'offrir à la défense qu'un espace très-resserré , mais encore il est dominé et d'un accès facile. Le pacha l'a converti en prison d'Etat : c'est là qu'il renferme les Bosniaques récalcitrans que sa vengeance peut atteindre. Quant au palais habité pai ce repré-
( 297 ) sentant du grand seigneur, il n'a pas la moindre noblesse.
Traunick , sous le rapport de l'extension et de l'aisance, nécessairement a gagné beaucoup depuis qu'il est devenu le siège du gouvernement. Aujourd'hui cette ville , qui n'était qu'un bourg il y a un demi-siècle , renferme une population de sept à huit mille individus, tous musulmans , excepté quelques familles juives. Plusieurs grands propriétaires y ont des konaks ( hôtels), qui du reste sont en bois et ne diffèrent guère de l'habitation modeste du petit particulier. Les nombreux villages de son arrondissement, peuplés en majorité de chrétiens du rite latin, sont entourés de campagnes qui produisent des grains en abondance. Les chevaux qu'on y élève ont la réputation d'être excellens. Les pâturages nourrissent encore beaucoup de bestiaux de la grande et de la petite espèce.
A deux heures de Traunick nous trouvâmes une députation brillante et nombreuse à la tête de laquelle était un des principaux officiers du pacha, qui complimenta l'ambassadeur au nom de son maître. lie chef de la légation monta sur un cheval de race qu'on lui présenta. Trois chevaux de main harnachés avec tout le luxe asiatique, le
précédèrent à l'instar des pachas de première classe. Les notables, les officiers de la maison du gouverneur groupés autour de lui, donnaient au cortège un air de pompe vraiment imposant , que la physionomie originale des lieux contribuait encore à rendre pittoresque.
INous cheminions au son d'une musique composée d'instrumens criards, qui, pendant toute la marche, cherchèrent à jouer l'air de Marlborouhg sans pouvoir en venir à bout, quelques efforts qu'ils fissent pour éviter les divagations. Il était nuit close lorsque nous arrivâmes à Traunik. Nous fîmes notre entrée aux flambeaux, précédés d'un grand nombre d'habitans qui se joignirent au cortège à quelques cents pas de la ville. Tous les cuisiniers du pacha avaient été employés à nous préparer un souper à la turque, qu'on nous servit chez le consul de France. Après les mets substantiels, tels que des volailles bouillies ou apprêtées avec du riz, du mouton au naturel et déguisé de plusieurs manières, nous vîmes paraître une série innombrable de plats couverts de pâtisseries et de sucreries, où la variété s'était ('puisée tant sous le rapport des formes que du goût. Les Turcs, ■ le même que tous les Orientaux, se montrent
recherchés en friandises', mais on ne peut les accuser d'èlre gourmands.
Le lendemain nous montâmes à cheval pour aller faire notre visite au pacha. 11 reçut l'ambassadeur avec une grande distinction. On se fit de part et d'autre des complimens diplomatiques, et l'on se quitta après avoir pris le café et les confitures ; après avoir reçu, tant sur les mains que sur les vêtemens , l'aspersion d'eau de rose, et s'être enivrés de fumigations parfumées, conformément à ce qu'ordonne l'étiquette orientale. Un nombreux domestique se partage chez les grands ces différentes fonctions; mais les lois de l'hospitalité prescrivent au visiteur, l'obligation de distribuer des baklchiches (la bonne main) à tous ceux qui Font approché, sous le prétexte de lui faire honneur; en sorte que chaque distinction est un impôt de plus. Les cadeaux réciproques avaient précédé cette entrevue : c'est ainsi qu'en usent ceux qui traitent d'égal à égal. Il n'en est pas de même quand le rang établit une différence; alors c'est à l'inférieur à faire preuve de générosité; cependant il s'acquitte aussi avec des fleurs si l'état de ses facultés ne lui permet pas d'être plus magnifique .
( 3oo )
Traunick esi le point central des communications de la Bosnie. Nous avons déjà parcouru en détail les routes qui conduisent à cette ville, en partant de l'Erzégovine et de la rive gauche de la Verbatz. D'autres vont gagner les bords de la Bosna sur différons points et descendent avec elle j usqu'à la Save , ou passent sur sa rive droite pour se rendre dans les vallées de la Sprelza et de la Drina. Celle qui va chercher la première de ces rivières, conduit successivement à Vranduk, Scepsé et Maglay. Vranduk, à cinq heures de Traunick, est un hameau avec château fort situé sur un rocher escarpé qui domine le cours de la Bosna. Le pays qu'on traverse pour y arriver est peuplé , bien cultivé , et produit principalement des grains.
La Bosna reçoit un grand nombre d'affluens parmi lesquels les plus considérables sont la Laskwa et l'Ursova qui arrivent par sa gauche; la Migliaska, la Dobroviiza et la Spretza qui débouchent sur sa rive droite. Tous ces cours d'eaux prennent leurs sources dans les larges contreforts qui couvrent d'aspérités l'espace compris entre les grands bassins. La Bosna dessine une courbe à peu près parallèle à celle de la Verbalzj elle est navigable jusqu'à Scepsé. Ses
( Soi ) bords et les vallées latérales , annoncent par" là culture qu'on y remarque presque partout, le caractère laborieux de ceux qui les habitent* C est la partie la plus riche de la province.
De Vranduk pour gagner Scepsé on descend la Bosna sur sa rive gauche. Les versans sont couverts de forêts à leur sommité. La vallée est resserrée pendant une partie de son cours ; mais elle commence à s'évaser au-dessus de Scepsé* et présente alors dans son entier ce coup d'œil satisfaisant dont je viens de faire l'éloge. Scepsé est le chef-lieu d'un arrondissement considérable; les chrétiens du rit latin y sont en majorité. Le bourg, entouré de hameaux répandus sur les deux rives , est protégé par un petit fort carré qui intercepte le passage. Audessous de Scepsé le cours de la Bosna est surveillé par les châteaux de Maglay, de Dobay et de Padriovick, qui embarrasseraient beaucoup une armée envahissante, s'ils étaient renforcés par des camps retranchés de deux à trois mille hommes, c'est-à-dire capables d'exercer leur influence dans un rayon de plusieurs lieues , comme pourrait le faire une place d'une certaine importance. Le canton de Scepsé produit une grande quantité d'orge.
La Bosnie. iq
On continue à descendre la vallée , soit qu'on veuille se rendre à Maglay, soit qu'on ait l'intention de passer dans le bassin de la Spretza, Si l'on donne la préférence à cette direction, on traverse la Bosna au-dessus de Maglay; on parcourt le plateau commun de cette rivière et de la Spretza. Il est médiocrement élevé, parsemé de terres en labour , d'autres en nature de bois, et passablement peuplé. La vallée de la Spretza, où l'on parvient après quelques heures de marche, est ouverte, et annonce une culture très-soignée. Elle reçoit plusieurs afïluens. En la remontant on arrive à Tusla, petite ville fermée par une enceinte en bois, et habitée par des chrétiens. Il faut compter quinze heures depuis le bac où l'on passe la Bosna jusqu'à cette station. Le pays continue d'offrir, à des distances très-rapprochées, des hameaux entourés de beaux vergers , des pâturages et des terres ensemencées qui produisent du froment, de l'orge et du maïs : les parties supérieures sont couronnées de bois. Parvenu à Tusta, on n'est plus qu'à dix ou douze heures de Swornick. Pour se rendre sur la Save, on peut prendre direclement à travers le plateau compris entre cette rivière , la Bosna, la SpreUa ei la Drin;».
Lipaik indique à peu près son point culminant.
De Traunik à Sérajo on compte seize heures. La route longe la Laskwa dont les berges sont très-rapprochées et fort raides à Traunik. Ce défilé peut avoir trois quarts d'heure de long. On trouve à sa sortie un pont de pierre et un bassin spacieux, qui est le rendez-vous de plusieurs afïluens de la Laskwa. Sur le revers des hauteurs qui l'encadrent et dans la plaine même, on découvre çà et là de gros villages parmi lesquels Vitès tient le premier rang. Au-delà de cette halte se présente un pont en bois dont on profite pour passer sur la rive droite du cours d'eau. Un peu plus loin on laisse la vallée continuer sa route vers la Bosna , et l'on atteint le sommet de la berge droite à travers les bois de chênes , de hêtres et de trembles, qui la garnissent.
Le bassin qu'on vient de traverser offre à une armée défensive une position d'autant plus belle pour battre l'ennemi en détail , à la sortie du défilé, que cette même armée a derrière elle le plateau où nous sommes parvenus. Elle y trouverait une position formidable qui barre le passage, et ne peut être tournée. D'ailleurs le défilé de Traunick se défend de lui-même pour
( 3o4) ainsi dire, et mettrait l'offensive dans une situation critique ; car, en supposant encore que l'ennemi réussisse à le passer, jamais il ne songera à descendre avec la Laskwa dans la vallée de la Bosna, puisqu'il laisserait l'adversaire sur ses derrières : il faut donc indispensablement qu'il l'attaque de front.
On gagne, en parcourant un pays très- varié, la vallée de la Kosilza où Budzovatz est situé. On le trouve à l'entrée d'une espèce de cul-desac arrosé par un cours d'eau assez considérable. Cette bourgade compte à peu près 800 habitans, tous mnsulmans ; elle est à cinq heures de Traunik.
Arrivé là, on peut choisir entre deux routes pour se rendre à Sérajo. La plus directe passe au han de Javatz qu'on trouve quatre heures plus loin que Budzovatz. Elle descend la vallée de la Kositza, et va déboucher par les sommités, dans celle où la Fognitza coule. Ce cours d'eau principal en reçoit plusieurs autres et se rend dans la Bosna à Visoka. En le remontant, on parvient à une petite ville du même nom, et l'on voit plusieurs fourneaux de forges, qu'alimentent les mines dont il a été parlé. Ces cantons ont une population considérable , com-
( 3o5 ) posée en partie de catholiques. On découvre des villages et des hameaux tout autour de soi ; mais il ne s'en présente aucun sur la route. Le pays est fort varié ; les vallées et leurs versans sont généralement cultivés; les sommités offrent des bois et des pâturages. Les eaux minérales , comprises dans l'énumération des richesses de la province, ont leurs sources dans un petit vallon où coule la Lipenitza.
On quitte ces cantons privilégiés pour gravir et traverser le contrefort commun de la Fognitza et de la Bosna. Le pays qu'on parcourt est plus couvert, plus fortement accidenté que celui qu'on laisse derrière soi; cependant les villages continuent à se montrer çà et là sur les deux côtés du chemin. Pour descendre dans le bassin de la Bosna, on suit un torrent qui va se jeter dans cette rivière près d'un pont de pierre sur lequel la route passe. Parvenu là , il ne reste plus que trois heures de marche jusqu'à Sérajo. On trouve les sources de la Bosna à une petite distance du pont. Elles sont tellement abondantes que la rivière cesse d'être guéable trèsprès de sa naissance.
On laisse la Bosna et l'on remonte la Migliaska, citée déjà comme un de ses principaux
tributaires. Depuis son embouchure jusqu'à Se'rajo , cet affluent coule dans un bassin trèsévasé, dont les berges, fortement prononcées, sont généralement nues , et fournissent des cours d'eaux qui rendent le sol marécageux au lieu de le féconder. Une petite partie de ce bassin est en culture ; tout le reste est abandonné aux bestiaux. Le climat contrarie peutêtre aussi les tentatives de l'agriculture ; car en Bosnie la récolte n'arrive pas toujours à maturité, du moins dans les cantons voisins de la chaîne , où. la neige couvre plutôt la terre que dans les parties inférieures : d'un autre côté , ils sont plus en prise à cette humidité que les forêts engendrent et entretiennent. On est guidé par la Migliaska jusqu'à Sérajo. Elle peut avoir vingt-cinq à trente toises de largeur moyenne dans cette partie extrême de son cours. La Géliéznitza est son principal affluenl . Des ponts de pierre facilitent le passage des nombreux torrens qui croisent la route.
La seconde communication qui conduit de Butzovatz à Sérajo, prend sa direction sur Y isoka, c'est-à-dire qu'elle va gagner les bords de la Bosna plus bas que le point où nous l'avons passée en premier lieu. La route? tracée pendant
( 5o7 ) quelques lieues dans la vallée de la Korhza , atteint ensuite les sommités, en serpentant sur leurs revers à travers des bois entre-coupés de clairières. Une fois parvenu sur le plateau, on découvre à sa droite le bassin de la Bosna> qui dans cette partie est ouvert, garni d'habitations et généralement cultivé. Plus bas il forme un coude à l'est en se resserrant, et la rivière devient de plus en plus encaissée. Ce point de vue est très-imposant; le tableau animé qu'il présente forme contraste avec le pays agreste qu'on a traversé. La route prend à sa naissance, un vallon qui court vers le sud-est. Elle s'engage dans un bois très-fourré , et passe près d'un hameau. Radovitza s'offre à son débouché dans le bassin de la Bosna , qu'on remonte jusqu'à Visoka. La population de cette petite ville peut être évaluée à 2000 musulmans.
Notre hôte de Visoka nous reçut avec une urbanité noble et franche. Son jeune fils , encore dans l'âge de l'enfance , lui tenait compagnie: il nous le présenta comme si déjà ce petit être eût revêtu la robe virile , et le regardait avec cet air de complaisance qui indique à l'étranger le sur moyen de se rendre agréable
au. maître de la maison. En observant les Otto« mans, souvent j'ai trouvé à répéter cette remarque, qui fait honneur à leur cœur, et justifie ce qu'il m'est déjà arrivé de dire en parlant de leurs inclinations.
Visolca, comme tous les bourgs, comme toutes les villes de la Turquie , a cet air champêtre qui charme et séduit d'autant plus facilement, qu'il est l'annonce de la pureté des mœurs, et qu'il rappelle ce premier âge du monde, où le bonheur sans nuage habitait, dit-on, parmi les humains. Les arbres fruitiers entourent la modeste demeure de chaque famille; les eaux courantes arrosent les rues, et contribuent encore à entretenir la fraîcheur; chaque ombrage recèle une multitude d'oiseaux, qui font entendre les accens du contentement : jamais leurs concerts ne sont interrompus par le plomb meurtrier.
Le silence et le calme parfait caractérisent ces lieux : ceux qui les habitent forment un contraste marqué avec nos villageois bruyans. Bacchus et ses joyeux transports ne sont point admis dans leurs réunions taciturnes; et si deux musulmans se convient, c'est pour savourer le café de PYémen ; pour mêler son arum aux
(3o9 ) parfums du tabac et de l'aloès. Le Turc se lève avec le jour et se couche au crépuscule. Le ramazan et le bayram sont les seules époques de l'année où il déroge à cette coutume conservatrice des moeurs et de la santé ; alors il prend une gaîté d'emprunt, qu'il dépose pour retourner à sa manière d'être habituelle, aussitôt que le cours ordinaire de la vie est revenu. Les villages grecs , où l'oppression n'est pas en sentinelle, sont bien plus animés. On conduit la charrue en chantant ; les jours de fête la jeunesse des deux sexes se réunit sous le platane du hameau pour danser la romeca. Le musulman , malgré son caractère dominateur, a le bon esprit de sentir que cette nation a besoin de rire, et que le moyen le plus sûr de provoquer chez elle les soulèvemens, serait de comprimer son enjouement naturel. Dans la Roumélie le Grec prend librement son essor à l'époque des moissons ; à Constantinople c'est plus particulièrement dans la semaine de Pâques qu'il jouit d'une licence plénière ; mais , partout où il habite , le premier de mai est célébré comme la fête du printemps. Le musulman , au contraire, par caractère et par principes mène une vie
( 310 ) contemplative. Il s'entoure avec intention des objets ]es plus propres à nourrir la mélancolie; et sa dernière demeure touche immédiatement à la frêle habitation que ses mains ont élevée pour le séjour rapide qu'il s'attend à faire sur cette terre. La répétition constante d'un avertissement aussi éloquent et persuasif l'habitue machinalement à vivre beaucoup dans les régions élhérées,et à se concentrer en lui-même : de cette prédilection résulte que les monumens qu'on rencontre avec le plus de fréquence, aux approches et à l'intérieur des villes ou des hameaux, sont des monumens funèbres.
Pour se rendre de Visoka à Sérajo on passe sur un pont de bois la Bosna qu'on remonte ensuite sur sa rive droite. La vallée se resserre au-dessus de Visoka , et finit même par ne plus laisser à la rivière qu'un lit encaissé. La roule s entretient à mi-côte; à chaque pas elle rencontre des positions très-propres à intercepter le passage. Un han s'offre à mi-chemin; ça et là on découvre encore d'autres habitalions, mais elles se présentent de préférence sur la rive gauche , qui cerne de moins près la Bosna. Après avoir cheminé ainsi pendant quelques heures, on s'engage dans une vallée Sf-
(511 ) fluente, et l'on atteint le point de partage de ce cours d'eau avec la Migliaska. La montée est fort raide ; le col s'annonce flanqué de deux mamelons qui semblent placés là pour en interdire l'entrée. A sa sortie on découvre la Migliaska qui s'échappe au nord-ouest, et Sérajo où l'on arrive après une marche de six heures : en tout dix-sept heures depuis Traunick.
Sérajo se développe dans la plaine et sur la croupe des hauteurs, à l'entrée de la gorge d'où la Migliaska s'échappe. Il présente un riche amphithéâtre , où les ombrages forment avec les fabriques , avec les minerais, une composition pittoresque des plus heureuses. La vaste prairie qui s'offre en avant-scène, et dans laquelle les eaux affluent de toutes parts; les hauteurs qui encadrent ce bassin spacieux , et contribuent puissamment à l'orner par la variété des aspects, complètent un tableau dont l'ordonnance est marquée au coin du grandiose.
La ville est défendue par un château spacieux , qui est tout à la fois pour elle une citadelle redoutable et un réduit protecteur. Celle fortification, entretenue avec soin, domine la plaine , qu'elle voil d'enfilade , et commande
;t l.i vallée de Migliaska où la route s'engage.
Elle se compose d'une enceinte quadrangulaire assise sur une espèce de promontoire. Les murs latéraux , d'une pari atteignent le plateau , de manière à n'avoir rien à redouter de son commandement; de l'autre ils se rattachent à un réduit , tracé en carré avec des tours aux angles, et qui ferme l'enceinte du côté en regard avec la ville : le côté opposé, c'est-à-dire, celui qui l'ait face au plateau, est aussi flanqué de tours. Al'intérieur il existe dincrens bâlimens à l'usage de la garnison qui est fournie par le corps des janissaires. Cette position, défendue vaillamment, comme elle le serait par la population, pourrait devenir une pierre d'achoppement d'autant plus désespérante qu'on ne possède point la Bosnie si l'on n'a pas Sérajo ; et d'un autre côté , qu'il y aurait témérité manifeste à laisser derrière soi une capitale qui à elle seule mettrait en campagne une petite armée. Le prince Eugène , lorsqu'il fit une pointe jusqu'à Sérajo, en remontant la vallée de la Bosna , renonça à se rendre maître du château. Les habitans , surpris par cette apparition inattendue , abandonnèrent la ville pour se retirer dans ce réduit, où ils firent une telle contenance que
le vainqueui <l< Zenta . qui n avaii aucun poinl d'appui , et courait ]<•«, risques d être coupé dans sa retraite . jugea prudent de revenir sur ses pas jusqu'à l.i Save <pi il repassa.
La Migliaska parcourt la ville basse dans toute sa longueur. De distance en distance des ponts en pierre établissent la relation entre les deux rives. Sérajo a plusieurs mosquées d'une construction élégante. Sonbesestinet ses tchiartcbis L'emportent de beaucoup sur tous ceux .|u on a \ us jusqu ici. I ies édifices particuliers, blanchis à l'extérieur, ont aussi un air de propreté et de fraîcheur qui distingue cette ville. Sa population s'élève à6o,o<»n anus environ. Les Turcs en forment plus «1rs deui tiers. Le reste est partagé entre les chrétiens des deux rites et les Juifs. On y compte près de 10,000 janissaires. Son contingent, dans l,t dernière guerre, avait été fixé à 1 î,ooo hommes, son territoire compris.
C'est le lieu de résidence de la plupart des autorités de la province. Il en résulte que ces mêmes autorités, prises d'ordinaire parmi les habitans, rassemblent une masse considérable de fiefs, et contribuent encore à rendre puissante une ville où la classe des grands propriétaires est nombreuse. Sous le rapport politique
son crédit est tel que la Porte a consenti forcément à la débarrasser de la vue incommode du paclia. Peut être aussi le gouvernement n'estil pas lâché , selon sa tactique habituelle, d'entretenir une rivalité qui prévient les empiétemens et conserve ses droits.
Sérajo est avantageusement située pour le commerce. Elle noue les relations de la Turquie avec la Dalmatie , la Croatie et le midi de l'Allemagne. Ce sont principalement les Juifs qui recueillent les profils des spéculations en grand ; le commerce de détail se partage entre les individus des trois religions. Celte ville captivera toujours l'attention d'un général chargé de la conquête de la Bosnie, tant à raison de sa position centrale et des ressources qu'elle offre, que de l'influence dont jouit dans la province sa nombreuse population.
De Sérajo on peut se rendre (Jnnsla vallée de la Sprclza, et gagner sur plusieurs points le bassin de la Drina. Nous avons vu aussi que celle ville a une communication particulière avec Herzégovine. La route de la Sprelza atteint cette vallée dans sa partie supérieure, et se prolonge jusqu'à Swornik. Elle gravit les hauteurs de la rive droite de laMigliaska en contournant
( Si5) Sérajo, et prend sa direction vers le nord- ouest « La contrée où elle s'engage, est découpée par des ravins profonds, et couverte de forêts superbes où le chêne domine. Les habitations ne s'y montrent qu'à de grandes distances les unes des autres.
On rencontre la Dobrovitza qui va chercher la Bosna , et sur laquelle est un village du même nom. Plus loin on trouve la bourgade de Kladun située sur un affluent de la Spretza. Le pays jusque là est d'un accès fort difficile; on peut dire même qu'il donne une idée de ce que devait être la nature avant que la main de l'homme eût louché à ses œuvres. Cet état primordial s'efface ensuite peu à peu, et disparaît entièrement si l'on gagne les bords de la Spretza près de Tusta. Il se soutient avec plus d'opiniâtreté depuis Kladun à Swornik , qui est à trente ou trente-deux heures de Sérajo.
Tchélebi-bazar communique avec cette capitale par Guerude sur la Drina, mais plus directement à travers les montagnes. Le pays qu'on parcourt jusqu'à destination, est aussi agreste que celui qu'on vient d'esquisser ; des bois, des accidens de terrain fortement exprimés; presque pas d'habitations, aussi peu de culture,
lel est le tableau ébauché à grands traits, qu'on a constamment sous les yeux. On rejoint la route de Visoka à Tchélébi-bazar où l'on arrive après treize heures d'une marche des plus laborieuses. Cette bourgade est au confluent de deux cours d'eau qui vont se jeter dans la Drina. Sa population ne s'élève guère qu'à un millier d'individus. De Sérajo à Guerude on compte treize heures. En sortant de Sérajo la route s'engage dans la gorge profonde où la Migliaska roule avec fracas sur un lit de pierre, à travers les quartiers de rochers qui obstruent son cours. Les montagnes qui lui donnent naissance, se rattachent à la grande chaîne très-près de ses sources, et établissent la démarcation entre le bassin de la Bosna et celui de la Drina. La route serpente sur le revers des hauteurs escarpées de la rive gauche. Elle est couverte par places de ce pavé délabré, qui contribue encore à rendre plus impraticables les communications de la Bosnie. Une heure au-delà de Sérajo on passe sur un pont de pierre d'une seule arche , solidement construit, on peut dire même avec élégance et hardiesse. Le chemin qu'on trouve sur l'autre rive, est bien plus épineux et d'une pente plus raide.
Ce point de station met à même de juger du rôle brillant que le château jouerait dans la défense du défilé ; mais on reconnaît aussi qu'il serait indispensable d'occuper, d'une manière permanente et inexpugnable, certaines hauteurs qui commandent le plateau, à portée convenable pour l'incommoder sérieusement. Il est à croire que les habitans de Sérajo usèrent de cette précaution lorsqu'ils forcèrent le prince Eugène à renoncer au plan de conquête qu'il avait projeté. Quant au passage du défilé, pour le tenter il faudrait nécessairement l'attaquer par sa sortie, en supposant encore qu'on se fut rendu maître de son entrée. En effet la reddition du château ne dispenserait pas d enlever une suite de positions , qu'on ne pourrait faire tomber qu'en les tournant. A mesure que nous avançons on doit mieux se convaincre que la conquête d'une seule province coûterait à elle seule la population de plusieurs autres , et que le vainqueur , en dernier résultat, entrerait en possession d'une immense solitude.
On atteint la vallée supérieure de la Migliaska en cheminant, aussi long- temps que les difficultés sont surmontables, dans la gorge resserrée où cette rivière roule ses eaux écumeuses.
La Bosme. 20
On l'abandonne momentanément pour remonter un de ses aflfluens qui trace une route moins tortueuse, mais aussi agreste dans le premier instant. Peu à peu on retrouve le vert des prairies, et quelques habitations solitaires; cette teinte foncée que le roc nu prête aux arbres verls s'adoucit ; enfin on repasse dans la vallée de la Migliaska, et la scène change d'aspect. Au lieu de ces masses calcaires, déplacées par les eaux, rongées par le temps,, et qui sont les tristes emblèmes de la nature morte, tout ce qui s'offre à vos regards est plein de vie et annonce la végétation la plus vigoureuse. Des sapins gigantesques, et qui sont là depuis des siècles, garnissent les sommités , descendent parfois jusque dans le fond du vallon où ils entretiennent une fraîcheur prinlanière; alimentent des sources abondantes qui filtrent de toutes parts à travers un gazon touffu, ou qui forment de gros ruisseaux avant de venir se joindre à la Midiaska. Les bords de cette rivière sont couverts de pâturages sur lesquels on voit errer un bétail nombreux qui, néanmoins ne l'est point encore assez pour consommer les produits de ces vastes herbages. Cà et là on découvre quelques cliâtcls qui servent d'asile aux rares habitans de
celte région supérieure. La vie qu'ils mènent est tout-à-fait pastorale ; à peine aperçoit-on dans leurs campagnes les traces de la charrue.
Le voyageur y trouve des hans de distance en distance. Mais ces hôtelleries, qui ressemblent en Bosnie aux métairies du mont Jura , c'està-dire qui consistent dans un grand bâtiment carré, n'ont a lui offrir que le couvert et quelques nattes pour se reposer; reste à sa charge la sollicitude de pourvoir à tous les autres besoins de la vie: parfois même les hans sont dépourvus d'hôteliers. Il en est beaucoup aussi qui doivent leur existence à la dévotion ; alors on est exempt de payer son gîte ; dans l'autre cas la rétribution est très-modique. Le chef-d'œuvre de la loi de Mahomet est d'inspirer à l'Osmanli un fond de probité qu'il est fort difficile de prendre en défaut , bien que ce même individu conserve un penchant très-prononcé pour l'or : inclination malheureuse que l'exercice du pouvoir met au grand jour. Alors il faut nécessairement qu'il se fasse en lui un accommodement avec sa conscience. Les exemples pernicieux que le gouvernement donne tout le premier , doivent lui fournir la justification à l'aide de laquelle il parvient à l'apaiser. En effet il paraît vivre
en paix avec elle , et bien sûrement il a l'intime conviction qu'il n'est point brouillé avec le ciel par suite de ses actes arbitraires, puisqu'il se montre toujours rigoureux observateur de ses devoirs religieux. Si même il prend d'une main , de l'autre il donne par principe de dévotion.
Les hans de la Roumélie, mais surtout les caravan-sérails de l'Asie, sont bien plus spacieux que ceux de la Bosnie; ils s'offrent aussi avec plus de fréquence au voyageur. La route des pèlerins est pourvue avec soin de ces établissemens secourables : ce sont les sultans qui les ont fondés. Les grands, et le chef des eunuques noirs en sa qualité d'inspecteur des villes saintes, concourent avec le prince pour ces actes méritoires. Dans toute l'étendue de l'empire les fontaines, dans les lieux auxquels la nature a refusé de l'eau, les hospices, les écoles, la plupart des cimetières sont également des œuvres pies, et le nombre de ces fondations précieuses esi incalculable ; jusqu'à l'établissement des chaussées et des ponts, qui fournil au musulman des motifs de se rendre agréable à Dieu, t elte pensée constante est le mobile de toutes ses actions méritoires. C'est
( 3^1 ) dans l'espoir d'être admis dans le troisième ciel qu'il sème les bienfaits sur cette terre , et qu'il étend sa charité depuis son semblable , surtout s'il partage sa croyance, jusqu'au chien abandonné qu'il va chercher dans la rue pour lui jeter de la pâture, même jusqu'à la fourmi qu'il découvre à ses pieds, et avec qui il partage son pain, en élevant sa pensée vers la divinité. Mais le sabre que Mahomet a déposé dans sa main pour défendre la foi et combattre l'infidèle, tranche les milliers de liens qui l'attachent à l'humanité , aussitôt que le fanatisme élève la voix. Cet être compatissant, charitable au-delà de toute expression , cependant uniquement par amour pour Dieu , toujours dans la persuasion qu'il ne fait qu'obéir à sa volonté et qu'il va s'ouvrir les portes du ciel, devient alors un tigre et ne parle plus que de s'abreuver de sang. Les villes possèdent aussi des hans plus ou moins commodes, et généralement spacieux. Us se composent d'un certain nombre de petits appartemens ou de pièces détachées à l'usage des négocians et des étrangers; mais ils ont l'inconvénient de n'être pas meublés. On peut louer au mois ou bien à l'année. Les uns appartiennent à des particuliers, d'autres aux villes
mêmes, et tous ont des préposes avec lesquels on traite.
La Migliaska, clans sa vallée supérieure, n'a guère que le tiers de la largeur que nous lui avons trouvée au-dessous de Sérajo. On la remonte quelque temps encore, en cheminant dans un bassin qui est assez ouvert, quoiqu'on ne soit plus qu'à une médiocre distance des sources de cette rivière. Ou la quitte enfin , et l'on prend sa direction au sud. La route s'enfonce dans une épaisse forêt de sapins, qu'on traverse poiu arriver au sommet de la chaîne, où l'on parvient après une marche de six heure* .
Le rôle de place centrale a été assigné à Sérajo dans le plan de défense que je me suis permis d'ébaucher : les localités se prêtent singulièrement à cette intention , et rien de plus facile que l'exécution de ce projet, même en admettant quil soit tracé sur une base à grandes dimensions. Il suffirait : i° de jeter une védetti à la sortie du défilé, pour rendre plus épineuses encore 1rs approches paf le bassin «le la Drina ; i° d occuper l'entrée de la plaine au poini confluent delà Migliaslta et de la Bosna, pai un fort qui couvrirai! une inondation qu'on ! loi ' ; ."> ■ di garder le col pal où
( 323 ) débouche la roule de Visoka dans cette plaine ; 4 d'occuper par deux camps retranchés, seulement de deux mille hommes chacun, les hauteurs des rives de la Migliaska , qui peuvent voir à portée de canon dans le fort existant : ces deux détachemens auraient la consigne de surveiller les crêtes; 5° enfin on se contenterait , relativement à la ville , de l'envelopper d'une palanque . Moyennant cet arrangement , qui embrasse un grand espace à peu de Trais, on aurait un vaste camp retranché qui commanderail à toutes les opérations de l'ennemi par l'inlluence qu'il exercerait dans les différentes directions que ce dernier serait tenté de prendre : on aurait aussi une place-dépôt du premier ordre, qui deviendrait le boulevart de l'empire pour toute la partie de ses frontières marquée par le Likaner , l'Unna et la Save.
Le bassin de la Drina commence au point où nous avons suspendu noire marche. Cette rivière, qui est le Drinus des anciens, prend sa source dans le Scardus qui établissait la délimitation entre l'Epireet le royaume de Macédoine. Elle coule dans un berceau très-resserré à son origine, mais qui s'élargitel finit par offrir une vallée bien ouverte. Le pays fortement acci-
( 324 ) denté qu'elle traverse, rend son cours rapide et sinueux. Il est dessiné en sens inverse de celui de la Bosna, de manière que l'inflexion qu'il forme entre la Bosnie et la Servie , tourne au profit de cette dernière. La Lim est le principal affluent de la Driha; La Tcevostrina vient ensuite ; la Servie, pour son compte particulier, lui en fournit plusieurs autres moins considérables. Celte rivière débouche dans la Save près de Ratscba. Les forts de Swornik et de Vicegrad surveillent son cours. Le premier est d'un ordre bien supérieur à tous ceux qui se sont offerts à nous jusqu'ici : on peut même lui accorder le titre de place. C'est le boulevart de la Bosnie du côté des Serviens, qui sont des voisins dangereux , quoiqu'ils se reconnaissent pour sujets de la Porte. Swornik compte une dizaine de mille âmes : les musulmans composent les deux tiers de cette population. Autrefois il existait sur ce territoire des mines d argent, qui peut-être ne sont pas épuisées.
Le bassin de la Drina est Ja partie la plus montucuse, la plus couverte, et la moins peuplée de la Bosnie. Ce p esl guère qu'à Guerude qu'on commence à trouver de la culture dans sa vallée proprement dite; plus haut, les forêts
dominent , au point qu'elles s'étendent jusque sur ses bords, qu'elles encombrent. A partir du versant qui lui appartient, on descend par un chemin fort rapide dans la valle'e de la Pratza. Ce cours d'eau, déjà considérable à l'endroit où le chemin le rejoint, est grossi dans sa route par plusieurs afïluens, et va déboucher dans la Drina, au-dessous de Guerude. Ses rives, semblables à celles de la Migliaska dans sa partie supérieure, sont couvertes de pâturages que des bois de haute futaie cernent de toutes parts. Ça et là on y trouve aussi quelques bergeries. On arrive avec lui, après deux heures de marche, au village de Pratza, qui paraît fort misérable. Ici les hauteurs sont très-rapprochées.
Il faut cinq heures pour se rendre de cette station à Guerude. Après avoir longé quelques instans encore la Pratza , on atteint le sommet des hauteurs de sa rive droite. Le chemin qu'on suit, tracé à travers les rochers, est bordé d'un précipice affreux au fond duquel le torrent roule avec fracas. On descend dans une vallée latérale, on l'on trouve quelques maisons éparses.
Laissant ensuite la Pratza s'échapper sur la gauche, on gagne péniblement nn plateau spacieux. Les arbres vercls , qui forment des forets continues dans la région supérieure , sont remplacés ici par le chêne, le platane, les pins et les hêtres : le sol a déjà cette teinte méridionale qui annonce l'activité des rayons du soleil. On descend un contrefort d'une pente fort raide , et l'on arrive au confluent des deux cours d'eaux qu'il sépare. La vallée de réunion conduit à Guerude. Ce bourg rassemble une population de 1200 musulmans. Le bassin de la Drina commence à s'ouvrir ici ; la culture règne jusqu'à mi-côte , encouragée par la fertilité du sol; et les campagnes sont parsemées d'un grand nombre de vergers productifs.
A Guerude nous commençâmes à entendre parler des Servions insurgés. Alors ils étaient craints en Bosnie où ils avaient fait plusieurs incursions, qui étaient encore récentes à l'époque de notre passage. Pour les rejeter sur la rive droite delà Drina, le pacha avait mêmeétédans l'obligation de déployer des forces imposantes et d'asseoir près deSwornick un camp dpfeser vation composé de plusieurs mille hommes. Si le gouvernement agit prudemment , il conli-
( 3*7 ) nuera à traiter avec de grands ménagemens une population belliqueuse qui peut devenir un ennemi domestique aussi terrible pour le moins que les Grecs du Péloponèse.
Jusque là , depuis notre entrée sur les terres du grand seigneur , aucun rapport capable de causer des inquiétudes relativement à la sûreté des routes , n'était venu frapper nos oreilles ; cependant les années ottomanes tenaient la campagne, des con tin gens arrivaient dans toutes les directions pour remplir les cadres , et c'est vraiment alors que les désordres sont à redouter. La dissolution des armées en occasionne, il est vrai, un plus grand nombre encore : ces momens ressemblent aux temps critiques où l'on licenciait les bandes cbez nous. La paix obligeait alors à reverser dans la société, une nuée d'hommes que la guerre avait familiarisés avec le pillage. En pareilles circonstances les Albanais , qui sont brigands par tempérament et par état, ne se rendent pas moins redoutables dans l'empire oltoman. Mais comme cette nation est bien distincte des Turcs proprement dits, que les Albanais ne sont musulmans que lorsqu'il s'agit de dévaliser un infidèle , et même qu'ils deviennent infidèles quand un
vrai croyant tombe dans leurs lacs , on ne peut sans injustice faire participer les Osmanlis à une réputation qui doit appartenir tout entière aux autres : cependant c'est ce qui arrive communément. Dans les temps ordinaires , les délits de grands chemins sont commis presque tous par des Bulgares, et par ces mêmes Arnautes, qui renoncent difficilement à un genre de vie vers lequel l'inclination les pousse. Quant aux Turcs, s'ils se rendent coupables de brigandages , c'est par l'abus du pouvoir , et c'est l'excès du pouvoir qui les entraîne dans ces désordres que le silence du gouvernement légitime.
Pour la sûreté des routes , de distance en distance le voyageur rencontre des karauls , c'est-à-dire des postes où les habitans montent la garde, au défaut de pandours. INousles trouvâmes bien plus multipliés en Roumélie que dans la Bosnie , par la raison que la guerre des brigands, qui finissait à peine, s'était fait sentir dans la première de ces deux provinces beaucoup plus que dans l'autre. Au-delà d'Andrinople nous eûmes aussi de temps en temps le hideux spectacle des cadavres desséchés sur le pal , ei qu'on place dans le voisinage des routes, comme un avertissement aux malfaiteurs.
Les pandours , spécialement destinés à faire la guerre aux voleurs de grands chemins, occupent les postes distribués à cet effet sur les différentes communications. Ils sont entretenus par les provinces ainsi que les karaouls. Le voyageur qui prend une escorte , est soumis à une rétribution , à moins qu'il ne soit revêtu d'un caractère public; mais cette mesure de sûreté n'est pas toujours nécessaire.
En Turquie , la peine suit immédiatement le délit. On est même tellement prompt à punir qu'on n'attend pas toujours que la culpabilité soit parfaitement démontrée; d'ailleurs la torture peut bien aussi arracher des aveux à l'innocence. L'essentiel pour l'autorité , c'est de ne pas paraître méconnue; et par orgueil autant que par principe d'ordre , elle tient à tirer vengeance des méfaits, sans trop s'inquiéter des méprises. Ainsi les épouvantails dont je viens de faire mention , sont les emblèmes de la Thémis orientale , et remplacent la balance qu'ailleurs on dépose dans ses mains.
Du reste celte précipitation à réprimer est indispensable dans un gouvernement où la tolérance conduirait rapidement à des désordres incalculables. La soumission de la part
«les sujets tributaires , ne peut être que l'effet de la crainte , et même de la terreur dans certaines provinces où leur condition est insupportable. Or , le bras de fer qui inspire l'une ou l'autre doit demeurer constamment levé. S'il s'endort un instant , il risque d'être désarmé. Dans celte contrée tous les crimes sont considérés comme des délits politiques, par une suite de la défiance du pouvoir , et de ce sentiment d'orgueil qui vient d'être signalé. Pourquoi îe marchand de comestibles de la capitale , qui vend au-dessus de la taxe , ou bien avec des poids frauduleux , court-il le risque d'être pendu ? C'est que sa friponnerie, qui serait de mince conséquence ailleurs , là peut occasionner une émeute populaire. Ces terribles janissaires ne sont-ils pas toujours à la recherche des prétextes, pour donner carrière à leur esprit insubordonné ?
Revenons à la question : la sûreté des routes en Turquie dépend beaucoup du caractère du prince qui occupe le tronc Elles étaient infestées de brigands sous les règnes de Sclim et de Moustapha , parce que les désordres s'engendrent infailliblemeot au milieu des troubles domestiques, et que ces sultans n'avaient sa
(35i ) réprimcr ni les uns ni les autres. 11 en était de même dans l'Europe chrétienne lorsque les grands vassaux se faisaient la guerre. Mais en prenant ces temps malheureux comme un terme de comparaison constant relativement à la police intérieure de l'empire ottoman, ons'exposerait souvent à tirer des conséquences fausses , puisque, par exemple, l'ordre s'est retahlisousle règne de Mahmoud, et qu'il, se maintiendra toujours sous un prince qui déploiera du caractère. Le pachalik de Bosnie depuis la rive droite de la Drina jusqu'à la Mitrovitza , diminue sensiblement en largeur. D'une part il est comprimé par la Servie , de l'autre par les montagnes de l'Albanie. En supposant que les Serviens ne fissent pas cause commune avec l'ennemi , celui-ci ne pourrait donc pas , sans témérité , pousser plus loin la conquête. Le cas contraire admis, il ne devrait pas le tenter sans préalablement s'être emparé de la vallée de la Moracca , de la continuation de la chaîne au-delà même du Monte-Negro , et sans avoir pris une position capable de contenirl'Albanïe: en deux mots , pour cheminer avec sécurité , il faudrait qu'il flanquât sa ligne d'opéraiions. Mais combien seraient épineux ces travaux
( 352 ) purement préparatoires et ces mesures de sûreté! D'ailleurs le voilà en contact avec l'Albanie : ce sont de nouveaux ennemis qu'il va provoquer , et des ennemis aussi redoutables que les Bosniaques.
De Guerude à Taslitza , quinze beures. En sortant du lieu de la balte on passe la Drina sur un pont en charpente, qui repose sur des piles en pierres. Le lit de la rivière est de 80 à go toises j mais elle n'occupe guère que la moitié de cette largeur , excepté cependant à l'époque de la fonte des neiges. Nonobstant sa profondeur , qui peut varier d'un instant à l'autre par des crues inopinées , sa rapidité en rendrait périlleux le passage à gué , même dans les endroits où cette tentative pourrait sembler d'une exécution facile. Au déboucbé du pont la roule se dirige au sud, et remonte pendant une demibeure la rive droite de la Drina. Elle s'engage ensuite dans une vallée qui court vers l'est-sud, et prend naissance dans les appendices de la chaîne , dont on a pu du reste mesurer de l'œil les diflcrens gradins , depuis le plateau qu'on a trouvé entre Pralza et Guerude. Un torrent que des ruisseaux viennent grossir à chaque pas , sert de guide à la route,
qui obéit aux ondulations fréquentes du terrain. Elle gravit le versant de la rive droite , passe dans une autre vallée où coule le Gianilza, et conduit à Tzianitza après une marche de quatre heures.
Cette bourgade , composée de 180 maisons , presque toutes habitées par des musulmans , est située dans une gorge latérale, dominée par un contrefort qui barre le passage. On v fabrique des étoffes de laine à l'usage du pays.
A partir de Guerude on rencontre plusieurs habitations isolées; on découvre fréquemment des hameaux groupés sur les revers. Le pays est riant , animé, pittoresque. Le charme, le frêne , le noyer y forment de beaux massifs qui parent les vallées et décorent richement les amphithéâtres entre lesquels on chemine. Mais une heure avant d'arriver à Tzianitza, les forets de sapins et de mélèzes font reprendre à la contrée cet aspect sévère quelle dépose si rarement.
On continue à monter pour atteindre le sommet du contrefort , en laissant sur sa droite la Gianitza qui roule dans une gorge de plus en plus resserrée , et court mêler ses eaux à celles de la Drina. La pente devient fort raide; et, La Bosnie. 2 1
pour surmonter les difficultés qui croisent la route à chaque pas, il faut au moins deux heures et demie. Le plateau , où l'on parvient enfin offre , de même que les flancs du contrefort , une épaisse foret de sapins , parsemée de clairières. C'est le point de partage de la Gianilza et de la Tcevostrina. Ce pays serait trèsdifficile à fouiller, et se prêterait mieux encore à la guerre de chicane que les parties antérieures : l'infanterie même aurait beaucoup de peine à s'y garder.
On descend le dernier degré du contrefort. Ce versant est bien moins garni que l'autre. Les échappées de vue permettent de découvrir sur la droite une vallée spacieuse où coule la Tcevostrina , qui prend sa direction du sud-est au nord-ouest. La campagne qu'on a devant soi offre une plaine accidentée , mais fort aride, et coupée par des ravins. On chemine à travers cette contrée pierreuse jusqu'à Taslitza , qu'on trouve sur un petit affluent de la Tcevostrina. Les hauteurs sont complètement nues ; en revanche le fond du vallon présente un beau tapis de verdure et une culture soignée ; il en est de même de la vallée principale.
La population deTaslitza peut s'élever à trois mille individus, presque tous musulmans. Celte ville a quelque peu d'industrie et n'est pas sans ressources. De là jusqu'aux frontières de la Servie on ne compte guère que dix heures. La roule la plus directe pour s'y rendre, atteint la petite ville de Plavia , d'où elle descend dans le bassin de la Lim. Tashtza est moins éloignée encore du sommet de la grande chaîne ; on peut donc aussi passer en Albanie dans un temps assez court. Ces deux distances diminueront à mesure que nous gagnerons du terrain.
On a vu que la Rascie , qui commence à la rive droite de la Drina , et qui compose le sandjak de Novi-Bazar , autrefois faisait partie de la Servie. Elle tire son nom de la Rasca , et portait chez les anciens celui de Dardanie. La conquête de ces deux provinces est l'ouvrage d'Amurai I. Ce sultan belliqueux défit les Serviens dans la plaine de Cassova ; mais celte victoire lui coûta la vie. Maître du champ de bataille, il le parcourait en vainqueur, lorsqu'un Triballien , rangé parmi les morts , et dont Amurat s'approcha sans défiance , rassembla le peu de force qui lui restait encore, pour lui
plonger son poignard dans le cœur. On voit dans la plaine , à la place même où l'illustre victime reçut le coup mortel , un monument modeste qui rappelle qu'elle tomba là et qu'elle y rendit le dernier soupir. Lazarus, despote des Serviens , fait prisonnier dans cette fatale journée , fut immolé aux mânes du sultan dans le premier transport de la vengeance. Sigismond, roi de Hongrie, dont le despote était le vassal, profila , pour rentrer dans son ancien domaine , des troubles domestiques qui remplirent l'Etat après la captivité de Bajazet I. Muça, fils de ce prince , vainquit Sigismond , et la principauté de Servie repassa sous Je joug des infidèles; mais son entière soumission ne date que du règne de Mahomet II. Depuis, celte terre infortunée a partagé les différentes fortunes des Ottomans dans leurs guerres fréquentes avec les Impériaux. Elle n'aura point oublié sans doute Suleïmam le Grand , qui l'a traversée pour porter l'épouvante jusques dans les murs de Vienne , et donner de vives inquiétudes à l'ambitieux Charles - Quint ; Suléïman qui s'est rendu maître de Rhodes, et deux fois a conquis la Hongrie; qui était l'allié le plus fidèle , le plus zélé qu'ait eu François I ;
( 337 ) enlin à qui l'histoire accorde le titre de législateur , incomparablement plus noble que celui de conquérant , dont elle le pare aussi.
La Servie comprend les contrées connues des anciens sous les noms de Mœsie , et de Paeonie. La langue que parlent ses habitans rappelle leur origine , et conserve la parenté qui existe entre eux et leurs voisins. Ils suivent le rit grec : le clergé exerce sur eux une autorité d'opinion très-prononcée. Us ont prouvé de nos jours que le sentiment de l'indépendance politique n'est rien moins qu'éteint dans leurs cœurs. Cette guerre insurrectionnelle a mis aussi au grand jour leur tendance pour la Russie , et les intelligences que celte puissance s'est ménagées parmi eux , à la faveur de la conformité de croyance. Les Serviens annoncent une civilisation moins retardée que celle des Bosniaques ; du moins ils ont une langue écrite.
Belgrade rend à la Porte des services aussi importans comme citadelle de la contrée où elle s'é lève, qu'en sa qualité de place frontière. Nissa joue en seconde ligne le même rôle , cependani d'une manière moins importante : ce sont les entraves de la Servie. Mais le moyen le plus sûr
de la maintenir dans l'obéissance, c'est de respecter les privilèges de ses habitans, et de traiter les chefs avec distinction. Cette province est très-peuplée, surtout en se rapprochant de la Save et du Danube. Elle compte un certain nombre de villes, parmi lesquelles, après Belgrade, Semendria est la plus considérable. On y remarque çà et là des traces du séjour des Romains. Le petit nombre de Turcs qu'on y voit, réside dans les places.
Au-delà de la Drina on ne trouve plus de catholiques; les Grecs et les Turcs composent à eux seuls la population. On peut aisément faire la remarque que la culture n'est pas aussi soignée en Bosnie que dans les bassins de la Verbalz et de la Bosna. Cette différence s'explique de même que celle qu'on observe en Allemagne et dans la Suisse , entre les pays protestans et ceux qui sont babités par des catboliques. Le rit grec, surebargé de fêles, porte nécessairement ses adeptes à l'oisiveté; d'un autre côtelés jeûnes rigoureux et fréquens qu'il prescrit, en débilitant la machine d'une manière sensible, contribuent beaucoup aussi à la priver d'énergie. ( 'ette religion est presque toute en pratiques. On voit qu'elle est calculée d'après le tempérament
d'une nation qui rejette les dehors simples ; qui exige même qu'on lui rappelle à tous les instans ses devoirs,, et qu'on combatte sans relâche cette légèreté toute particulière qui tend constamment à les lui faire oublier. Ce système favorise encore l'autorité sacerdotale, dont les ministres du rit grec sont autant jaloux qu'avides d'argent.
On commença à Taslitza à nous fournir une escorte de quatre cents cavaliers , tous bien montés et pris parmi les habilans. Elle était destinée à s'opposer aux entreprises des Servions dans le cas où ils auraient tenté de nous enlever au passage. Celte escorte, qui se relevait de gîte en gîte , éclairait la marche en avant, en arrière , sur les flancs, et se conduisait toujours avec beaucoup d intelligence dans les passages délicats. Cependant il n'est malheureusement que trop prouvé, par des exemples de surprise qui se reproduisent tous les jours, que les armées turques ne se gardent point ou se gardent mal. La faute est donc tout entière à ceux qui les conduisent , puisqu'ils ont à leur disposition tous les élémens de la victoire.
De Taslitza à Zenitza , dix -sept heures. On gagne les hauteurs qui ferment le vallon au
sud-est; pendant trois heures on parcourt un plateau fortement accidenté, qui offre une suite de mamelons détachés par des ravins et des fondrières. Un roc calcaire, recouvert d'une couche fort mince, de terre végétale, constitue le fond du sol. Toute sa parure se réduit à quelques bouquets de sapins clair-semés; le pays devient ensuite moins arride et plus boisé. On descend, par une pente fort raide, dans une vallée profonde que la route suit jusqu'à son confluent dans le bassin de la Lim. Elle côtoie quelques inslans ce cours d'eau principal, sur sa rive gauche, et le traverse pour arriver à Prïepol. On met sept heures à parcourir cette dislance.
La Lim prend sa source dans la grande chaîne, au pied du plateau qui renferme aussi celles de ribar. Elle traverse laRascie, et longe quelque temps la Servie avant de se joindre à la Drina. Elle est rapide mais guéable à Prïepol, où l'on voit un pont de bois qui tombait en ruine à l'époque de notre passage, et qu'on n'aura pas rétabli, selon toute apparence. La vallée que cette rivière arrose est généralement encaissée; le roc se montre souvent à nu sur ses versans. Les entours des villages offreni <le
( 34i ) la culture et des vergers spacieux ; quant aux sommités, elles sont couvertes d'arbres verds. 11 est à remarquer que les hauteurs de la droite bordent de très-près le rivage et présentent des berges fort raides. Cet obstacle, joint à la rapidité de la Liai, rendrait périlleux un passage de vive force. Un militaire observera encore qu'une armée trouverait de moins en moins des ressources , sous le rapport des subsistances , à mesure qu'elle s'éloignerait de la Drina, ce qui l'obligerait plus que jamais à traîner ses magasins à sa suite. Tout le pays que la vue peut découvrir du haut du plateau qui sépare les eaux de la Tcevostrina du bassin de la Lim , est dépouillé et d'une stérilité complète.
Prïepol compte un millier d'individus tous musulmans. Au sortir de ce bourg la roule remonte le Millokevo , à l'embouchure duquel il est situé. Le vallon étranglé où ce torrent coule, va se resserrant de plus en plus. Les hauteurs sinueuses qui l'encadrent présentent à chaque pas des points de vue nouveaux, une suite variée de décorations fraîches et d'un effet hardi. Tantôt ce sont des revers chargés d'ombrages, à travers lesquels on découvre, ici un hameau, là des habilations isolées dom les hôies font
( 54^ ) envie à rainant de la belle nantie. Plus loin les yeux rencontrent des rochers coupés à pic, d'où s élancent quelques mélèzes mariés à des sapins, et qui dominent un précipice. Un bruit confus, qui grandit à mesure qu'on avance, prévient ensuite qu'on approche d'une cascade. On chemine dans l'attente du spectacle imposant que cette annonce promet, et bientôt on se trouve enveloppé par la vapeur d'un torrent qui se précipite à vos pieds. Hissarki, vieux château groupé au sommet d'un mamelon taillé en cône, à son tour vient prendre place dans cette riche galerie, trop féconde en sensations pour ne pas ménager des souvenirs.
Hissarki était destiné à garder le passage; mais comme cette petite forteresse est commandée de fort près par des hauteurs accessibles, on a reconnu son inutilité, et l'on ne prend plus la peine de l'entretenir. Un bameau garnit le mamelon près de sa base. La route s'élève sur le versant de droite, coupe à travers les ravins et les con- 1 reforts, échappant aux nombreuses sinuosités du Millokevo, quelle va rejoindre près d'une maison isolée. Le torrent coule ici sous l'ombrage des arbres verds qui tapissent ses bords escarpés. On le remonte quelque temps encore, après
quoi on atteint la sommité des hauteurs. De là on peut juger de l'ensemble de cette contrée qui ne produit que des sapins, et dont l'accès est défendu par tous les obstacles que la nature a pu inventer. En continuant à cheminer on observe que le pays se dépouille peu à peu. Deux heures avant d'arriver à Zenitza, il n'offre plus qu'une pelouse presque nue , où les mouvemens de terrain sont toujours fréquens, sans être aussi prononcés.
Il faut dix heures depuis Prïepol pour se rendre à Zenitza, qu'on trouve sur un plateau, au bas duquel règne une plaine spacieuse. Ce bourg, que les Serviens ont brûlé, et dont l'aspect, lorsque nous y passâmes, retraçait celte catastrophe, est défendu par un mauvais château composé d'un mur crénelé, flanqué de quatre tours, et qui serait tout au plus à l'abri d'un coup de main. Ici commencent les maisons en pisé et en briques cuites au soleil. Ces genres de construction , principalement le dernier , sont fort usités dans les plaines de la Roumélie, où le bois est souvent très- rare. L'usage de parquer les moutons avec des claies, comme cela se pratique dans la Brie, se retrouve également dans ces pays. Arrivé à Zenitza on
n'est plus qu'à deux heures des frontières de la Servie ; el même on la découvre très-bien de ce poste avancé. Cette proximité dangereuse conseilla à notre escorte de poser des vedettes, afin que nous pussions dormir tranquillement.
La plaine qu'on doit traverser au sortir de ce bourg , pour se rendre à Novi- Bazar, est vaste , onduleuse , plus nue encore , s'il est possible , que le pays qu'on trouve avant d y arriver. Les hauteurs qui l'entourent, sont médiocrement élevées et d'une pente douce. Notre escorte, qui se composait, ce jour-là, de six cents cavaliers au moins, profita de ce beau champ de bataille pour nous donner une représentation de la manière de combattre usitée chez les Ottomans. Elle était commandée par l'ayam de Zenilza. Ce chef, remarquable par la stature , les formes athlétiques , l'adresse à manier son cheva! et sa lance, par un air martial fortement exprimé , se présentait à la tête de sa troupe comme le véritable type de l'homme de guerre. Ces qualités , qui ne s'acquièrent point , en imposent bien plus chez les Turcs que parmi nous; aussi tous leurs chefs militaires sont-ils roulés à peu près dans In moule de l'ayam deZenitza. S'il s'en trouve
( 3±5 ) crime Staline ordinaire , il faut qu'ils soient cloues d'une audace telle, que le préjuge' ait été forcé de s'avouer vaincu.
A peine fûmes-nous à quelques cents pas du bourg , que notre chef belliqueux donna la signal , et à l'instant commença le simulacre d'un combat dans toutes les formes. Cette nombreuse cavalerie , qui nous précédait , marchait sur nos flancs , assurait nos derrières , en un clin d'oeil se répandit en fourrageurs dans la plaine; et sur tous les points ce ne fut qu'engagemens particuliers. Ici on s'abordait le pistolet au poing, et le coup partait, dirigé en 1 air. Ailleurs on se poursuivait , la main armée du dgirile; et, tandis que l'assaillant employait toute son adresse à atteindre le but , celui qui devait en servir mettait la sienne à éviter le coup. Pour s'y soustraire , il avait recours à une voile , à un changement de main imprévu , ou bien il détournait le trait avec la main du sabre , en continuant à fuir de toute la vitesse de son cheval. C'était encore à qui parcourrait avec le plus de rapidité une carrière donnée ; à qui arrêterait court au galop emporté, avec l'immobilité la plus parfaite. Tous les fossés qui croisaient la route étaient franchis sans la
moindre hésitation ; chacun de ces guerriers enfin semblait identifié avec sa monture , tant étaient grandes la souplesse et la dextérité du cavalier , la docilité et l'obéissance passive du cheval ! Mais dans tous les groupes où se mêlait le redoutable aynm , il paraissait superbe, et écrasait ce qui osait approcher de lui. Sa lance était incomparablement plus longue que celles de sa suite. ïl la brandissait avec cette facilité qui dénote à la fois la vigueur et l'adresse c S'il la projetait , elle allait au loin se ficher en terre , et l'instant d'après elle était ramassée au galop. Depuis une heure ces jeux nous récréaient ; il fit un autre signal , et cette multitude éparse reprit l'ordre de route. Ceux qui ont vu de près ces hommes valeureux, ne parviendront jamais à se persuader qu'il soit si facile de les expulser de l'Europe.
De Zenitza à INovi-Bazar, dix heures. Le plateau où l'on chemine d'abord cl la plaine qui règne au - dessous appartiennent au bassin de la Morava, qui est la rivière principale de la Servie. On marche à l'est. Aussi long-temps que la route tient le plateau , on ne voit ni arbres, ni culture ; seulement on découvre des habitations rares et chétives. Cet immense ter-
( 34n ) rain est tout entier en pâturages , Lien inférieurs pour la qualité à ceux de la Bosnie. Le sol est de nature schisteuse ; plusieurs cours d'eau l'arrosent. On passe les uns à gué , les autres sur des ponts , tantôt en bois , tantôt en pierre. Des jalons , plantés de loin en loin , conservent la direction dans la mauvaise saison, qui amoncelé une grande quantité de neige sur cette région élevée. Obéissant aux différens mouvemens du terrain , la route parfois s'entretient à mi-côte, ou bien descend dans les fonds et se trouve engagée alors d'une manière critique. Quand ce cas arrivait, noire chef d'escorte redoublait d'attention , faisait fouiller le défilé avant de nous permettre d'y pénétrer , et tenait les crêtes pendant tout le temps que nous y cheminions. Pour son compte particulier, à chaque instant il galopait de l'avant-garde à l'arrière-garde pour s'assurer de l'exécution de ses ordres , et , changeant fréquemment de chevaux, il nous fit passer en revue sa nombreuse écurie.
A l'extrémité de ce pays stérile on trouve un col qui débouche dans une plaine , où Ton voit de la culture, des habitations et des ombrages. Elle est arrosée par un gros ruisseau qui afflue
dans la Morava , par l'intermédiaire de la Rasca d'abord , ensuite de i'Ibar. Pendant trois heures on descend cette vallée, qui s'embellit à mesure qu'on gagne du terrain. Des bois touffus garnissent les crêtes ; les parties inférieures offrent de belles prairies que des irrigations fertilisent. La population est chrétienne et du rit grec. Chaque village , pour ainsi dire , a son église : à ces indices le voyageur reconnaît qu'il existe dans cette contrée plus de tolérance qu'en Bosnie; il observera aussi que celte vertu devient de plus en plus indulgente à mesure qu'on se rapproche de la capitale.
La route laisse le vallon un peu avant sa jonction avec celui où coule la Rasca. Elle gravit 1rs hauteurs qui le ferment au sud-est , traverse un petit plateau aride qui ne produit que des genêts , et descend sur les bords de la Rasca. Cette vallée pendant long -temps est réduiie à une gorge étroite ; elle ne commence même à s'élargir que deux heures au-dessus de INovi- Bazar, c'est-à-dire, très-près de son débouché. Plusieurs torrens viennent se jeter dans la petite rivière qui l'arrose. Le pays est boisé, riant, et passablement cultivé j niais il a beaucoup souffert dans l'insurrection de la
( 349 ) Servie. Novi-Bazar dont les Serviens se sont emparés et qu'ils ont réduite en cendres , n'est plus que moitié de ce qu'elle était avant ces temps de désastres. Aujourd'hui elle ne compte guère que sept ou huit mille musulmans. Nous avons vanté déjà les avantages) de sa position limitrophe avec plusieurs provinces dont elle noue les relations commerciales : cette situation a beaucoup contribué à la faire renaître de ses cendres , et provoquera son extension , bon gré malgré l'apathie des individus et du gouvernement. Sous le rapport militaire elle pourrait jouer aussi un rôle et acquérir de l'influence dans les opérations ; mais il lui faudrait des moyens défensifs tout autres que ceux qu'elle possède. Us se bornent à une enceinte carrée, partie en maçonnerie , partie en manière de palanque , flanquée par de petits bastions casemates et couronnés d'une plateforme. Ce réduit est assis sur une proéminence dans la ville même. L'Ibar passe au pied , et reçoit plus bas la Rasca , qui traverse aussi Novi- Bazar , où elle fait marcher plusieurs usines. Le pays n'a plus ici la physionomie que nous lui avons trouvée en Bosnie et sur la rive droite de la Drina. Les montagnes se sont La Bosme* 22
( 3ôo ) abaissées , la campagne est bien moins boisée , le sol n'est plus couvert d'une couche épaisse d'humus; aux arbres verts ont succédé tous les bois durs de nos contrées ; les voitures agricoles sont d'un usage beaucoup plus fréquent , et l'on commence à voir des bufïles.
Le pacha de Novi-Bazar nous reçut avec celte civilité d'un Turc qui a toujours suivi la carrière des armes. Les manières des grands de la capitale sont plus recherchées sans être plus franches. Ce fut chez lui-même qu'il nous donna le couvert : la gratitude impose à ses hôtes l'obligation de déclarer qu'il se montra fort attentif à prévenir tous leurs besoins. Son habitation du reste , se ressent un pou du rôle d'avant-poste que Novi-Bazar joue à l'égard de la Servie. Là comme dans tous les gîtes antérieurs, nous devînmes des objets de curiosité pour les gens de la maison. Ils nous inspectaient familièrement de la tête aux pieds, mais sans la moindre intention de nous choquer. Nos armes surtout attiraient leur attention. Us s'emparaient de nos pistolets avec une sorte d'avidité; faisaient jouer les batteries, et nous adressaient plusieurs questions tirées du sujet. C'est une inclination nationale qu'on observe
dans toutes les classes : on crut charmer le pacha en lui offrant une petite tabatière d'or avec musique; il la tourna long-temps entre ses doigts d'un air où se manifestait l'indifférence , malgré ses efforts pour la cacher, et par un mouvement irrésistible il l'abandonna pour courir à une carabine de la manufacture de Versailles. Ses yeux se ranimèrent à la vue de cet objet de prédilection, et exprimèrent le contentement parfait quand on lui eut annoncé qu'il élait maître d'opter.
Novi-Bazar est un nœud de roules : de cette ville on peut se rendre enRoumélie et en Servie. Ses communications avec l'Albanie sont plus difficiles et moins suivies. Pour gagner la Mitrovitza par Bagniska, on traverse Flbar sur un pont de bois, et l'on prend sa direction au sud en remontant un petit affluent. L'ibar, qu'on laisse sur sa droite, sort des montagnes de l'Albanie , court vers l'est-nord et va se jeter dans la Morava. Cette rivière est fort rapide; elle n'a guère que 18 à 20 toises de largeur à Novi- Bazar. La vallée qu'elle arrose est cultivée dans sa partie inférieure.
Après avoir remonté quelque temps le torrent qu'on a pris pour guide, on atteint un plateau
spacieux sur lequel se dessine la ligne de partage de l'ibar avec la Mitrovitza : c'est le sixième contrefort de premier ordre , qu'on trouve depuis le passage de l'Unna. De ce point culminant la vue embrasse une vaste étendue de pays mamelonné, qui ne produit guère que des bouquets de bois parsemés sur les revers et dans le fond des ravins; souvent même la surface du sol est complètement nue. La route passe en revue ces nombreux accidens de terrain, ce qui rend la marche très-fatigante; elle rencontre quelques cours d'eaux, généralement peuabondans, et gagne Bagniska après huit heures.
Pour arriver au fond de la gorge resserrée où ce village est situé, la descente est très-rapide. Le torrent qui le traverse, au risque de l'inonder dans ses crues fréquentes , se rend sans intermédiaire à la Mitrovitza. Pendant ces huit heures, qui paraissent fort longues, on ne trouve qu'un han, un ou deux karauls ; quant aux hameaux qu'on découvre de loin en loin, ils sont à des dislances telles de la route , qu'ils ne peuvent être d'aucune ressource pour le voyageur: en deux mots, la campagne semble déserte, et l'on n'y voit pas vestige de culture. Le sol est de nature schisteuse.
Bagniska est habile par des Turcs; il se coinpose d'une cinquantaine de maisons , ce qui répond à une population de'iaÔo âmes. Le passage est gardé par un château situé sur la croupe d'un contrefort. Tout près du village il existe une source d'eaux ferrugineuses.
Pour atteindre la limite du pachalik dans cette direction , on descend la vallée en longeant le cours d'eau. Ses berges l'emprisonnent au-dessus de Bagniska ; s'évasant peu à peu ensuite, elles finissent par se prêter à ses écarts. Généralement elles sont dépouillées, laissent voir à nu un schiste qui s'enlève par feuillets très-larges. Une heure au-dessous de Bagniska, le paysage offre un aspect moins attristant : les bois couronnent de nouveau les sommités, et tapissent par places les revers ; le tremble et les oseraies ombragent le torrent, qui roule sur un lit d'ardoises. On arrive avec lui en quatre heures sur les bords de la Mitrovitza; on peut abréger le distance, en passant le contrefort de droite , à l'endroit où il fait une inflexion à gauche.
La Mitrovilza sort de la grande chaîne et va porter ses eaux à la Morava. Son cours est rapide.En été elle présente une largeur de 55 toises,
en face du bourg dont elle a pris le nom. Nous la passâmes à gué ; mais on était alors au mois de juin, et d'un moment à l'autre ce moyen peut cesser d'être praticable. La vallée où elle coule est cultivée. Avant d'arriver à Mitrovitza qui est situé sur sa rive droite, les hauteurs de la gauche se rapprochent et forment un défilé très- étroit. A l'entrée de ce passage difficile on voit au sommet d'un mamelon taillé à pic, un château qui tombe en ruines et menace de s'abîmer sur la tête du voyageur. Plus haut la vallée fait un coude à angle droit et court au sud-ouest. Cet angle est dessiné par la rivière même, qui dans cet endroit, baigne le pied du versant de sa rive droite : Mitrovitza occupe le sommet de l'angle. Derrière ce bourg les hauteurs se développent en plateau et se prolongeant au nord-est, séparent la vallée de la plaine de Cassova. Ce plateau continu, découpé en portions flanquantes et flanquées de même qu'un tracé de fortification, couvert par la Mitrovitza, et dont la partie supérieure présente une surface unie très-favorable aux mouvemens de troupes, ménagerait à une armée battue une position inexpugnable.
I(i nous touchons au but ; pour 1 atteindre
en partant de Costanitza, nous avons employé cent vingt-trois heures au pas allongé des chevaux du pays ; ce qui répond à peu près à cent soixante lieues de deux mille toises. La plus grande largeur du pachalik peut-être n'est pas proportionnée à ce maximum de longueur ; cependant la superficie que dorment ces deux dimensions prises dans leurs termes moyens, dépasse beaucoup les bornes qu'on doit assigner à un gouvernement , si l'on veut que la surveillance s'étende à toutes ses parties. Faute de pouvoir satisfaire à une condition aussi impérieuse , le pacha de Bosnie se trouve forcé de déférer son autorité avec aussi peu de restriction que le Sultan en apporte dans la transmission de la sienne. Favorisés par ce système de concessions illimitées , les désordres s'engendrent infailliblement loin de lui , et se perpétuent avec d'autant plus d'asurance que son bras n'arrive pas jusqu'à eux , ou que le mouvement extenseur le prive d'une partie de sa force. En prenant la liste des pachaliks on pourrait citer plusieurs autres exemples d'une imprévoyance qui est également préjudiciable au souverain et aux sujets. Le premier est même plus intéressé que les seconds à 1 adoption
du système contraire, puisque les satrapies de son empire tenteraient d'autant moins de lui échapper qu'elles seraient plus morcelées.
Sous le rapport archéologique la contrée que nous venons d'explorer ne nous a pas offert le plus léger souvenir, le pont de Mostar excepté. On pourrait croire qu'elle était inconnue aux. anciens, ou qu'elle fut dédaignée parce peuple conquérant qui a laissé cependant des traces de son passage partout où il a pénétré , et vraisemblahlement qui en aura usé de même à l'égard de l'IUyrie orientale. Mais les établissemens qu'il y forma , selon toute apparence , ne furent que précaires, ou n'avaient pas une consistance capable de résister aux barbares et aux siècles. Dans cette partie de sa vaste dominalion il réserva les travaux permanens pour le littoral , à en juger par les restes de splendeur que la Dalmalie et l'Istric montrent encore aujourd'hui. Quant aux autres peuples de l'antiquité, qui ont acquis des droits à la célébrité, les Macédoniens sont les seuls qui soient entrés en relation avec l'IUyrie. Ils se bornèrent même à la visiter, et leurs démêlés ne les mirent en rapport qu'avec l'IUyrie grecque. Les points de contact étaient plus multipliés
du côté de l'Epire ; mais les habitans de cette contrée ne se sont point illustrés par ces nobles entreprises qui font revivre les nations longtemps après qu'elles ont disparu. Si l'on passe au moyen âge , on voit les Gotlis se répandre en Illyrie , à une époque où ils n'avaient point encore acquis en architecture les connaissances qu'ils ont développées plus tard ; d'ailleurs les Vandales vinrent après eux. Enfin l'empire d'Orient a vu sa longue existence s'écouler au milieu de la décadence des arts , et les vestiges chétifs, qui retracent de loin en loin cette ombre méconnaissable de la grandeur romaine , ne méritent guère d'occuper une place sur l'album du voyageur qui a le sentiment du beau.
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Très-humbles représentations adressées à Sultan Achmet III, par le chef de la loi, au nom de l'uléma (i).
iVu nom de Dieu clément et tout-puissant , après avoir offert au Très-Haut clés louanges pures comme des perles , et des salutations au glorieux prophète, il est représenté à la Porte de félicité par son très-humble koul (esclave), que depuis long- temps je cherchais l'occasion de m'entretenir avec les docteurs de la loi , lesquels prient pour la prospérité de l'empire, pour la gloire de la très-haute famille de nos sultans, et pour tous ceux qui ont rendu des
(i) Cette pièce historique présente deux genres d'intérêt, qui n'échapperont pas au lecteur : d'ahord elle donne une idée précise et bien arrêtée «les termes dans lesquels le grandmuphty est à l'égard du souverain ; de l'étendue de ce privilège remarquable, que je me suis applique à faire ressortir en parlant de l'uléma , et de la manière dont il l'exerce ; en même temps elle offre l'état comparatif de ce qu'étaient. les institutions dans les beaux jours de l'empire, et des altérations qu'elles ont éprouvées depuis qu'il va déclinant.
services importai! s à l'empire , mais sans avoir reçu la récompense qui leur est due.
Sa Hautesse , on ne peut en douter, cherche partons les moyens, à miner les fondemens de 3a méchanceté , et manifeste l'intention de réhabiliter la justice dans ses prérogatives. Comme elle ne trouve point mauvais qu'on lui fasse part de ses observations sur cet important sujet de méditation , je me suis hâté de présenter à Sa Hautesse cet écrit, afin qu'elle connaisse les causes des désordres , et comment , avec l'assistance du Très-Haut , le mal peut être réparé.
Votre Majesté saura que ce qui a maintenu l'ordre et fait prospérer l'empire , tout en fortifiant la foi, c'est l'observance exacte des lois du prophète , qui prescrivent de prendre soin des sujets que Dieu a confiés à Votre Hautesse ; de traiter avec distinction les docteurs de la loi ; de récompenser les vrais croyans qui ne regardent pas le danger dans les combats ; de faire du bien aux bons , et de réprimer les médians; de commander le respect pour les réglemens et canuns des sultans vos prédécesseurs ; de les imiter dans leurs vertus , afin que l'empire , bien gouverné , fleurisse comme
dans les temps anciens. Du reste que Votre Majesté vienne à bout de ses entreprises, et qu'elle fasse comme elle jugera convenable.
Très-Haut et très-magnanime empereur, refuge de la foi, protecteur du faible, terreur des pervers , ombre de Dieu sur celte terre , Votre Majesté doit savoir que les très-illustres empereurs jusqu'au règne de Sultan Suleïman, assistaient en personne au divan ; gouvernaient avec un soin paternel , prenant connaissance de toutes les affaires , tant des rayas que des moslems, et qu'ils étendaient leur sollicitude aux finances dont ils surveillaient les moindres détails. Votre illustre aïeul, Sultan Suleïman, lorsqu'il était à la te le de ses armées , se faisait rendre un compte exact des délibérations du mucbavéré (conseil d'état). Le dernier des sujets pouvait l'aborder ; en sorte que l'opprimé n'était pas obligé de recourir à des moyens détournés pour faire arriver sa supplique au pied du trône. Les favoris se réglaient sur le maître , et concouraient à l'envi à la splendeur de l'empire : ils savaient se contenter des actes de la munificence impériale, et ne chercbaient pas à acquérir des ricbesses par d'autres voies. Dans ces temps de prospérité on
( 36i ) a vu Mehemet - Pacha conserver le vezirat quinze années consécutives ; mais aiors les favoris n'étaient point admis à s'entretenir avec le glorieux sultan sur le compte de son premier ministre. Les ulémas étaient également à couvert de leurs insinuations perfides : Gélat-Bey, pour avoir transgressé cette loi, fut condamné à l'exil. Très-haut et magnanime empereur, ainsi en usaient les glorieux sultans vos ancêtres ; du reste , que Votre Majesté vienne à bout de ses entreprises , et qu'elle fasse comme elle le jugera convenable.
Les serviteurs du vezir-azem (le grand-vezir ), des beyler-beys , des eusendgis (ceux qui prennent place au conseil impérial ) appartenaient tous à la classe des esclaves .Pour deux raisons les hommes de condition libre n'y étaient point admis : premièrement parce que les gens au service des vezirs, étant francs d'impôts, eux et leurs enfans, il est onéreux pour le trésor aussi bien que pour les zaïmes et les timariotes, de les choisir parmi les contribuables. La seconde considération est plus sérieuse encore que l'autre : des hommes habitués à porter le sabre , cessent bientôt d'être aptes à la guerre dans l'exercice d'une profession dégradante.
D'ailleurs depuis que cette coutume pleine de sagesse est tombée en désuétude, on a remarqué que ce sont précisément les infracteurs qui ont été les plus ardens dans les séditions, principalement en Asie. Très-haut et magnanime empereur, ainsi en usaient, etc.
Les charges de beyler-bey et de bey tombaient en partage aux plus habiles dans l'art militaire et les fonctions de gouverneurs. Ces emplois leur étaient conférés sans qu'ils fussent obligés de les acheter, et pendant une longue suite d'années ils les conservaient. Lorsque le cri de guerre appelait aux armes, tous accouraient conduisant l'élite des provinces ; et si les infidèles osaient insulter les frontières, leurs têtes arrivaient au pied du trône en même temps que l'annonce de leur apparition. Sous le règne de Sultan Bajazet on a vu le beyler-bey de Bosnie , sans attendre d'autres ordres que ceux que dicte la fidélité et le dévouement, marcher à la rencontre des Croates qui menaçaient sa province, et les tailler en pièces. Sous le règne de Sultan Suleïman, un félon, nommé Moustapha, dévastait la province de Dobrogl : Aehmct-Bcy tira une vengeance éclatante de ce réprouve. Les Vénitiens et les Espagnols,
( 365 ) sous le règne de Sultan Selim II, ayant attaqué inopinément l'île de Sainte-Maure après avoir battu la flotte ottomane , Douran-Oglou-Moustaplia , chef d'escadre , joignit l'ennemi et lava dans son sang l'affront qu'avait essuyé le saint étendard. Ces exemples se trouvent à toutes les pages des annales de vos glorieux ancêtres. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Dans ces temps d'heureuse mémoire, les seraskers consacraient les dépouilles de l'ennemi à fonder des mosquées , des hôpitaux , des maisons de secours , et témoignant religieusement leur reconnaissance au Tout-Puissant, s'assuraient de sa protection par ces actes méritoires (1). Très-haut et magnanime empereur, etc.
Dans ces temps d'équité les capidgi-baehis ( ofliciers du sérail ) et les mutéférikas étaient tous des sujets susceptibles d'être élevés au rang éminent de pacha , à raison de leur habileté dans le métier des armes et de l'habitude qu'ils avaient des affaires d'Etat. A ces qualités qu'on ren-
(i) Sans s'en douter, les Ottomans ont imité les généraux romains dans cette coutume louable. Chez les deux nations la religion concourait puissamment à la prospérité de l'Empire, et la prospérité de l'Empire rejaillissait sur la religion: j'ai fait remarquer aillent d'autres points de rapprochement.
( 364 ) contre si rarement aujourd'hui , ils joignaient encore un dévoûment sans bornes aux intérêts du sultan. Les dyvan-kiatibes (écrivains du dyvan) étaient versés dans les lois, le calcul, les bienséances épis toi aires , et surtout faisaient profession d'intégrité. Les tchiaouschs (messagers d'Etat), familiarisés avec la diplomatie , pouvaient être employés dans les ambassades. Leur nombre était fixé de manière à ce qu'on ne pût pas le dépasser ; et jusqu'en l'an ioo5 de la mission de notre glorieux prophète (i5g4), le corps ne comptait point de dgedikli : tous ceux qui le composaient étaient tenus de servir à l'armée. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Les haz des kapidgi-bachis étaient limités à 20,000 aspres de revenus. On ne leur donnait pas comme aujourd'hui, des timars et des zaïmets ; ils étaient payés sur le produit des villages réservés pour le prince, et personne né jouissait des apanages des sultanes ni des pasmakliks (fiefs accordés aux princesses sous le nom deprz'tf des babouches). Les muets et les nains avaient aussi une paye réglée , mais dans aucun cas ils n'obtenaient des fiefs. Les enflms de tribut ( ceux qu'on élève dans le sérail pour le
service de Sa Hautesse) étaient pris dans l'Albanie et dans la Bosnie. Les beylcr-beys et les beys se faisaient un mérite de les offrir en présent. Après avoir reçu dans le sérail une éducation soignée, ils en sortaient pour aller occuper } es emplois militaires. La pureté des mœurs, le aévoûment et la valeur les recommandaient a la b'envcillance du sultan et à la considération publique. Très -haut et magnanime empereur, etc. (Nous supprimons le formulaire qui enveloppe les faits, de manière à n'offrir que la substance du discours. )
Les zaïmes et les timariotes constituaient la portion la plus précieuse de l'armée. Cette milice était belle et bien disciplinée. On ne conférait les fiefs qu'aux fils des sypahis, et les aspirans étaient tenus, pour prouver leur origine, à produire, comme répondans, deux zaïmes et dix timariotes. En cas de faux témoignage , les délinquans perdaient leurs fiefs. Un limariote qui ne se distinguait pas, soit en faisant des prisonniers , ou bien en apportant des têtes , ne recevait point de tarakki ; dans le cas contraire son fief était augmenté sur le pied de 1.0 pour cent , et son timare était converti en zaïniet lorsqu'il avait fait dix prisonniers ou qu'il
La. Bosme. 20
présentait un pareil nombre de têtes. Très haut et magnanime empereur, etc.
Les vezirs et les gens de guerre mettaient tout leur luxe dans le choix des chevaux et des armes. On ne voyait pas comme de nos jours l'or et l'argent prodigués dans les harnachemens.
Les zaïms et les timariotes résidaient dans leurs sandjaks. Tout autre domicile leur était interdit, parce qu'on voulait qu'ils fussent prêts à toute heure à repousser l'ennemi. S'il venait à vaquer un timar ou bien un zaïmet, le beylerhey le conférait au plus méritant, et d'après son rapport la Porte confirmait le choix. Jamais pour son compte elle ne disposait des fiefs; aussi ne voyait- on pas les désordres, fruits de l'intrigue , qu'on remarque aujourd'hui. Un beylerbey se rendait-il coupable de prévarication, les opprimés pouvaient en toute confiance recourir à la Porte, et la déposition du fauteur était aussitôt prononcée. Très-haut et magnanime empereur, etc.
La province de Roumélie et celle de la Bosnie comptaient alors 12,000 kilikos (possesseurs de fiefs) qui formaient avec leurs gébélis un corps d'élite de 4o,ooo hommes. Plusieurs d'entre eux, stimulés par l'amour de Dieu, conduisaient
même un nombre de combaltans supérieur à celui auquel ils e'taient tenus. La Natolie , d'après les anciens contrôles, possédait 7,000 kilikos , qui réunis à leurs gébélis, présentaient, une masse de 1 7,000 combattans. Moyennant les sept surnuméraires qu'amenaient les possesseurs de fiefs les plus riches , ce nombre se trouvait porté à 3o,ooo hommes de choix. Le Diarbekir et le Kurdistan en fournissaient 20,000 ; la province de Van et le Turcman 3o,ooo ; les autres gouvernernens en donnaient en proportion, de manière enfin que les troupes de la Roumélie suffisaient pour faire tête aux ennemis d'Europe , tandis que celles du Diarbekir, de Van et d'Eyzerum pourraient à elles seules contenir la Perse. Il y avait en Roumélie 20,000 akindgis et 40,000 yurucks ou moussélims (ayant des terres à fiefs); en Natolie , 5o,ooo piadez (milice franche composée de volontaires et commandée par les beys lesquels suppléaient les Tar lares , dont alors on savait se passer. Lorsque la guerre était déclarée, moitié de ces troupes faisait mie irruption sur le pays ennemi ; l'autre moitié se tenait prête à marcher. On leur adjoignait les quatorze yaya-beys de l'odjak des janissaires
( 368 ) pour les commander. Elles étaient employées à ouvrir la tranchée , à servir l'artillerie, à prendre soin des armes à feu , c'est-à-dire qu'on leur abandonnait les détails auxquels les timariotes et les zaïmes ne peuvent descendre. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Les six bulluks (régi mens) des sypahis étaient recrutés tous les six mois. Pour remplir les emplois vacans on prenait des itck-oglans du sérail parmi les anciens, auxquels ou adjoignait les janissaires, les dgébedgis et les topdgis qui s'étaient distingués : la liste des candidats était présentée au grand seigneur. Tous ceux qui faisaient partie de ce corps privilégié devaient résidera Brousse, à Andrinople, à Constantinople, ou dans les bourgs et les villages circonvoisins.
Les janissaires , les dgébedgis et généralement tous les corps militaires se recrutaient au moyen des enfans de tributs que les provinces habitées par les infidèles étaient tenues de fournir, et l'on se conformait scrupuleusement à cette coutume consacrée par les ordonnances impériales. Après avoir été visités et inspectés à la Sublime Porte, ces enfans étaient distribués dans les ditférens sérails établis à cet effet.
On les élevait dans les principes de l'islamisme ; leur éducation exigeait quatre ou cinq années ; et lorsqu'elle était terminée on les répartissait dans les odjak (corps) selon leurs inclinations particulières.
Tous les sept ans on procédait au remplacement des morts dans le corps des janissaires. Il était interdit à ceux qui en faisait partie, de se lier par le mariage , et tous devaient habiter dans leurs odas (chambrées) respectives. Si quelqu'un d'eux se rendait coupable de lâcheté, on le cassait , et dès ce moment il ne pouvait plus prétendre au titre de janissaire. On n'accordait celui d'olurak (vétéran) qu'aux sujets légalement reconnus impropres au service actif. Ceux-là pouvaient se marier, et recevaient trois aspres de haute paie , à charge à eux de prier pour la conservation des princes et la prospérité de l'Etat. Leurs enfans étaient admis dans les adgem-oglans , moyennant qu'ils justifiaient de leur légitimité , en s'appuyant du témoignage des compagnons d'armes de leurs pères; plus tard ces aspirans passaient janissaires. On ne voyait dans ce corps respectable que trois tchiaouschs et douze moundgis qui portassent des ceintures de brocard. Tous les
( 37o ) dix ans les officiers étaient astreints à recevoir de nouveaux brevets. Lorsque le buluk-bachi avait démérité par sa conduite , les agas convoquaient un divan , où le coupable , en présence de tous les chefs de l'odjak, était déclaré déchu de son emploi. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Les différons employés et les forces militaires soldés par le trésor se réduisaient autrefois à ceux portés sur le tableau suivant, dressé d'après les rôles qui ont été établis sous le règne du Sultan Amurat III , l'an 982 de la mission de notre glorieux prophète.
Muléférikas . is4.
Tchaknidghirs 4o.
Riatibes, pour les registres impériaux 4.
Riatibes du miri 17.
Trésoriers du dehors 10.
Fils de sypahis 2210.
Sypahis de la droite. . . . . . 4°°-
Gourbas de la droite 407.
Enfans de tribut et bostandgis. . . 7490.
Janissaires i359Ç).
Palefreniers 3g6.
Valets d'office 489.
Dgébedgis 626.
Arabadgis 400.
Mekiers de la bannière i58.
Artisans 537.
Médecins 26.
Tchiaouschs 4oo.
Ecrivains du divan 3i.
Commis du trésor 5i.
Capidgis 356.
Selictars 2127.
Sypahis de la gauche 4o6.
Topdgis IOo,9.
Valets pour les tentes 229.
Muedzins 6.
Fontainiers. 54.
Sur les docteurs et les savans repose la justice ; aussi les premiers empereurs honoraientils ceux qui cultivaient les sciences , et qui étudiaient la loi. Mais depuis ces temps éloignés il s'est glissé bien des abus dans le corps de l'uléma. Les plus doctes, lorsqu'ils joignaient la piété et les vertus au savoir, étaient élevés à la dignité de muphty, aux charges de cadyasker, d'islambol-cadyssi et de molla : aussi arrivait-il très- rarement (pie le sclieik-ulislam fut déposé. L'austérité de ses mœurs et la
( 372 ) sainteté de son caractère portaient le sultan à l'écouler avec soumission, quand cet interprète de la loi croyait devoir user de son droit de remontrance. Les cady-askers conservaient dix et même quinze ans leurs emplois; et lorsqu'on les faisait mazoul, il leur était accordé d'être oturak, avec i5o aspres de solde leur vie durant. On se conduisait d'après le même principe à l'égard des principaux cadys : ceux qui prenaient leur retraite se retiraient dans des médressés (universités) pour y cultiver en paix les sciences. Le luxe ne se laissait point apercevoir parmi les ulémas. Tout leur temps était consacré à rendre la justice, et les oluraks composaient à l'envi des traités de jurisprudence, dans le nombre desquels plusieurs ont été jugés dignes d'être conservés dans le bazné (trésor impérial ); quant à leur avoir, ils le consacraient à des fondations pieuses. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Lorsqu'un sujet se destinait à l'uléma, il étudiait pendant un certain temps sous un docteur qui mettait sa vocation à l'épreuve. Il passait ensuite sous plusieurs régens jusqu'à ce qu'il »'ùt atteint le grade de mulazim , moyennant quoi il était inscrit au rouznamé impérial (bu-
reau de la defterdarerie d'où rassortissent tous les emplois soldés). En procédant ainsi, on n'avait que des jjets recomrnandables par leurs lumières et eur intégrité. Mais depuis l'an iood, où Alla-Effendi, sclieik-ul-isîam , et les cady-askers ont été déposés sans motifs, ce bel ordre de choses a éprouvé des altérations. Les premiers magistrats, intimidés par la disgrâce de leurs prédécesseurs, ne se sont que trop souvent abaissés à faire leur cour au grandvezir, et n'ont plus été assez courageux pour dire sans détour la vérité au sultan. Cependant Sounan-Effendi ne fut jamais du nombre de ces âmes timides ; et , bien que sa sévérité ait provoqué plus d'une fois sa disgrâce, jamais il n'a transigé avec ses devoirs : la charge de chef de la loi ne veut pas d'un lâche complaisant. Les grand s-muphlys ne sont donc plus aujourd'hui ce qu'ils étaient dans un temps, et les cady-askers , grâce aux bassesses qu'ils ne rougissent pas de faire, peuvent vendre impunément les cadylikes , sans examiner les droits des candidats. Parmi les mulazims (aspirans) on voit de simples kiatibes (secrétaires), des vaivodes, des sous-bachi, et d'autres. individus
de la classe commune, qui , moyennant de l'argent, arrivent sans science au poste distingué de mudéris, et sans équité à la charge de cady, dont ils se servent pour vendre la justice, faisant rejaillir sur le corps entier le blâme que s'attire leur conduite.
Avant cette subversion la science et la sagesse des ulémas donnait force de loi à leurs opinions. Lorsqu'un mudéris paraissait en public, c'était à qui accourrait sur son passage pour s'incliner devant lui. La simplicité de leurs vêtemens, leur entourage modeste, contribuaient beaucoup aussi à provoquer ces marques de respect et de vénération. Les intrigues leur étaient inconnues ; toutes leurs relations se concentraient dans les médressés.
Si l'on revenait à ces principes ; qu'on établit une différence entre le docte et l'ignorant ; qu'on ne regardât plus à la naissance pour l'avancement, dans un corps qui est au-dessus de cette considération par la nature de ses (onctions et les conditions sévères qu'il impose , on réussirait à lui rendre ses mœurs premières et sa splendeur. 11 faudrait fixer inva-
riablement le nombre des mulazims, surtout ne plus faire un trafic des muzalimets. Les cady-askers ont rempli , en cette qualité , le rouznamé impérial de sujets impropres; on en voit même dans le nombre qui possèdent des tarakkis, et jouissent de 5o aspres de solde. Quant aux cadys , on ne devrait les déposer qu'autant qu'ils sont dûment reconnus prévaricateurs, auquel cas ils méritent d'être exilés; mais de simples soupçons ne peuvent suffire pour leur attirer cette disgrâce. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Votre Majesté ne doit point ignorer que jusqu'à l'an 982, les vczirs jouissaient d'une autorité qui n'était point contrariée dans la distribution des emplois , et par les gens du dedans (du sérail), et par ceux de l'extérieur. Les uns et les autres ne s'ingéraient pas, comme à présent, dans les opérations du premier ministre, et ne se permettaient point de contrôler sa conduite. Depuis l'époque précitée, des favoris partagent avec lui la confiance du sultan, souvent même en jouissent exclusivement, et s'en servent pour conspirer sa perle lorsqu'il a
été assez malheureux pour leur déplaire. Feshad- Pacha s'offre comme la preuve de celte triste vérité : après avoir conquis douze provinces sur le Sophi de Perse, il a trouvé pour récompense la mort à Constantinople. On en a usé de même envers Yemendgi-Khassan-Pacha qui, sous le règne de Sultan Mehemed , fit rentrer les sypahis dans l'ordre : les exemples de ce genre ne sont pas rares dans nos annales. Instruits par ces terribles leçons , les vezirs préfèrent aujourd hui acheter près des favoris la bienveillance du souverain, et s'acquitter envers eux moyennant de lâches complaisances. Ces mêmes favoris sont l'âme du conseil ; rien ne leur est refusé : sous les noms de pasmakliks, d'arpaliks, ils s'approprient des villages conquis depuis plusieurs années ; ils usurpent les fiefs militaires, dont ils investissent jusqu'aux gens de leurs maisons, et par ce désordre ils causent à l'Etat un dommage incalculable. C'est encore à eux qu'il faut s'en prendre de la vénalité des charges, car ils disposent de toutes les places, depuis celles de beyler-bey jusqu'aux derniers emplois. Les timarioies et les zaïmes entourent
( 377 ) donc aujourd'hui le ministère, pullulent dans la capitale où ils résident, et sont les principaux auteurs des troubles, qu'ils provoquent d'autant plus facilement, que les troupes à solde journalière leur sont inférieures en nombre. Pour revenir aux anciennes coutumes, il faudrait ne plus permettre au vezir d'admettre parmi les gens de sa maison , des hommes de condition libre; il serait indispensable aussi de chasser du sérail les intrigans, les êtres abjects qui s'y sont introduits, et parmi lesquels on remarque jusqu'à des Juifs. Très-haut et magnanime empereur, etc.
Jusqu'à l'an 982 de la mission de notre glorieux prophète , on voit les villages et les terres convertis en fiefs, possédé par des gens d epée. Depuis qu'ils ont passé en d'autres mains , le courage n'éclate plus que dans les guerres intestines , tandis que la frontière est déserte. Ouz-Demir-Oglou-Osman-Pacha, célèbre par ses exploits contre les Perses, est le premier qui ait fait conférer des limares de 3ooo aspres à des étrangers qui s'étaient rendus recommandables par une valeur éprouvée. Cette infrac-
( 378) lion, que le motif excusait, est dégénérée en abus. L'atteinte portée à la coutume ancienne, de n'admettre pour timariotes que des fils de militaires de profession, date donc de celte époque , et l'on a vu des gens de la lie du peuple, même des rayas, posséder des fiefs, depuis que La Porte en dispose elle-même , contre l'esprit des canuns, réservant les plus considérables pour les gens de la suite. Sans égards pour les réglemens, les vezirs les convertissent aujourd'hui en pasmakliks, arpaliks, en haz, qu'ils s'adjugent à eux-mêmes, ou qu'ils distribuent, à titre d'otourakliks (retraite), à des individus qui sont encore très-propres à servir activement. Ce désordre , sur lequel nous nous appesantissons , doit être considéré comme la cause principale de la décadence de l'empire, puique la milice, dont l'Etat tirait toute sa force , par là se trouve anéantie , et qu'il serait réduit à recourir pour sa défense à une classe abjecte qui ne peut lui donner que des soldats aussi dangereux en temps de paix , qu'ils sont peu secourablcs en guerre. Trèsbaut et magnanime empereur, voilà )e^ causes
(^79) du mal et les moyens d'y remédier; du resle que Votre Majesté vienne à bout de ses glorieuses entreprises avec l'assistance du Tout- Puissant, et qu'elle en use comme il lui plaira. Ce monument curieux est d'autant plus attachant qu'il présente l'histoire sommaire des causes de la grandeur et de la décadence de l'empire ottoman. Il fait voir aussi que la plaie n'est pas incurable, et qu'un autre Suleïman ou bien un second Mahomet , ou même un autre Orkan réussirait à la cicatriser, après l'avoir sondée. Pourquoi le sang d'où ces grands princes sont issus , ne pourrait-il plus produire des sultans dignes de leur être comparés?