Partie historique et considérations générales
La Bosnie faisait partie des pays qui, sous le nom dlllyrie formaient chez les anciens un royaume puissant. Le voisinage de cette contrée avec la Macédoine amena des guerres fréquentes entre ses rois et ceux de Pella. Au rapport de Plutarque, le jour même où Alexandre naquit, Philippe reçut l'annonce d'une victoire décisive remportée par un de ses lieutenans sur les Illynens , et apprit qu'il avait obtenu une couronne aux jeux olympiques. Tant de prospérités, loin
l.\ BoSîJ n:. 1
de charmer le mortel que la fortune comblait, ne lui parurent qu'un mauvais présage. Cependant ses prcssenlimcris ne se réalisèrent qu'à sou heure dernière, el s'il fut trahi cruellement à son tour, jusque là du moins il vit tous ses rêves ambitieux s'accomplir. Devenu 1 arbitre de la Grèce, autant parcelle politique profonde qui formait le trait le plus saillant de son caractère, que par les lalens du grand capitaine, Philippe tourna de nouveau ses armes contre les lllyriens, et les défit. Diodore, à cette occasion, dit qu'à l'exemple d'Epaminondas à Mantinée, il enveloppa avec sa cavalerie les ailes de 1 ennemi, tandis que les Hoplites enfonçaient le corps de bataille disposé en phalange. Si même on en croit Elien, cette formation était en usage chez les lllyriens avant d'être connue ou pratiquée en Macédoine ; mais Philippe lui fit subir des ebangemens tels que l'antiquité s'accorde à lui attribuer le mérite de 1 invention. A la mort de ce prince les nations de l'Ulyrie, jointes aux Triballicns, crurent que le moment était venu d'attaquer la Macédoine. Alexandre, avec une valeur plus brillante encore que celle de son père, marcha contre ces peuples, et les accabla de la supériorité de ses
armes. C'est dans le cours de cette campagne que l'ennemi, retranché à l'entrée d'un défilé derrière des chariots , imagina de lancer ce rempart mobile contre la phalange. De son côté, Alexandre, si toutefois l'antiquité ne doit jamais cire suspectée de faux témoignage, ordonna à ses Hoplites de se jeter ventre à terre en formant la tortue, et les chariots glissèrent sur ce plan incliné sans laisser aucune trace meurtrière de leur passage. Le chevaleresque Pyrrhus fut élevé à la cour de Glaucias, roi des Ulyriens. Ce prolecteur généreux soumit les Molosses révoltés , et fit remonter son pupile sur le trône de ses pères. Les Gaulois qui pillèrent le temple de Delphes traversèrent l'Illyrie en dévastateurs ; mais elle ne tarda pas à se relever de ce désastre, et reparut avec sa dignité première sur la scène du monde.
Il était réservé aux Romains de la soumettre à cette domination non interrompue qui, pendant une période de plusieurs siècles, remplit les annales du monde. C'est dans l'intervalle de la première à la seconde guerre punique que commencèrent les démêlés entre Rome et les Ulyriens. Ceux qui habitaient sur les bords de
l'Adriatique, c'est-à-dire en Dalmatie, dans l'Erzégovine et le pachalik de Sculari, vivaient de piraterie , avec une effronterie qui dut révolter d'autant plus le peuple - roi qu'elle ne le traita pas avec plus d'égards que les autres nations. Tenta, leur reine, et Démétrius de Pharos(i), tuteur de l'héritier présomptif de la couronne , furent vaincus tour à tour , à quelques années d'intervalle. Les Romains se rendirent maîtres du littoral, mais ils conservèrent le trône au jeune prince. Ce ne fut qu'après la défaite de Pcrsée , dont Gentius, roi des Illyriens, avait épousé la cause, que ce pays, conquis pour la troisième fois, fut converti en province romaine. Le consul Ànicius conduisit cette guerre qui dura seulement quelques jours. Gentius, après avoir violé le droil des gens en la personne des ambassadeurs romains, trompé par 1 appât de 1 or que Persée lui promettait, vint se jeter sans dignité aux pieds du consul, aussitôt que les aigles romaines se montrèrent, et se vit ignominieusement attelé à son char triomphal. Le sénat, dit Tite-Live, envoya en Illyrie des commissaires, qui déclarèrent libres
(,) L'île de I issa
les peuples de celte contrée , niais en même temps ils l'annexèrent à l'empire romain. Le ' sénat réduisit de moitié les impôts pour ne pas lui laisser de regrets sur son changement de condition; sûrement aussi avec l'arrièrepensée de séduire les peuples voisins , en les flattant d'un espoir également fallacieux pour tous. Ces nations affranchies ne tardèrent pas à s'apercevoir que les proconsuls, les préteurs, surtout à l'époque du déclin des mœurs antiques, étaient des fardeaux bien plus lourds que les rois. Une autre vérité dont elles acquirent promptement aussi la triste conviction , c'est que les sujets d'une république ont autant de maîtres que cette république compte de magistrats, de généraux et même de simples citoyens; en sorte que la protection des lois se trouve en grande partie annulée par l'autorité arbitraire des individus. Les tributaires du gouvernement ottoman se présentent comme un exemple vivant de cette condition malheureuse. On pourrait facilement en trouver d'autres en feuilletant l'histoire des nations de la chrétienté; car enfin, en dépit de nos prétentions, fondées sur l'état, peut-être tropavancé^dc notre civilisation , nous sommes loin d'offrir le modèle
( i8) de toutes les vertus. L'illyrie fut partagée en trois districts, avec privilège de nommer ses magistrats; mais dans le même temps défense fut faite aux individus de chaque district de contracter alliance et d'acquérir des immeubles dans le district voisin. Il est facile de pénétrer le motif de ce règlement machiavélique et oppresseur : détruire l'esprit de nation , voilà ce que les Romains appelaient rendre à la liberté.
Les licutenans de César et de Pompée se firent en Ulyrie une guerre opiniâtre. Les habitaus avaient pris parti pour le second et partagèrent sa défaite. L'Ulyrie supérieure, c'està-dire la Bosnie et la Rascie, se trouva engagés dans l'action, comme on peut en juger par le récit de César et de son continuateur. Octave, dans le temps où il partageait encore l'empire avec Antoine , porta ses armes victorieuses chez ces peuples, toujours enclins à secouer le joug à la laveur des guerres civiles; mais ce fut seulement après trois campagnes laborieuses qu'il fit rentrer Home en possession de Fil Une entière. Pendant que Tibère, alors simple lieutenant d" Auguste , était occupé à réduire Marobodus , roi des Marcomans , les lllyriens,
f *9 ) réunis aux Pannoniens , déployèrent encore une fois l'étendard de l'indépendance, provoqués par les exactions dont ils étaient la proie. L'alarme se répandit dans Rome; des levées extraordinaires curent lieu aussitôt; un beau dévoûment s'empara de Ions les esprits, mais ce n'était <pie le dévoûment de l'adulation; le sentiment de la patrie n'existait plus. Tibère marcha avec une armée formidable contre les révoltés, et, selon le dire de Patercuîus, paner gyriste, du reste, plutôt qu'historien, loin de chercher à engager des actions générales dans un pays aussi difficile, il s'appliqua à bloquer l'ennemi comme dans une place qu'on veut prendre par famine. Suétone range cette entreprise, sous le rapport des difficultés vaincues, des inquiétudes qui raccompagnèrent et des résultais obtenus, immédiatement après la réduction de Cartilage; mais Suétone n'a point écrit en militaire. Cependant ce jugement fait connaître la réputation colossale dont les Sllyriens jouissaient à Rome, tant à raison de leur caractère belliqueux que des remparts naturels qui les protégeaient. 11 ne fallut pas moins que quatre campagnes, et le concours de trois grandes armées commandées en chef par Tibère, pour
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faire rentrer dans l'obéissance l'Illyrie el la Pannonie.
Ces deux contrées, qualifiées de barbares par les Grecs et les Romains , étaient destinées à donner à l'empire plusieurs princes. 11 est vrai que le règne d'Auguste était déjà loin lorsque le monde étonné vit ce renversement des idées reçues, et que les armées, toujours en possession du privilège usurpé de nommer au trône, formaient une masse d'étrangers qui n'entendaient même pas la langue qu'on parlait à Rome. Dans les temps d'anarchie, l'usurpation et la félonie choisirent souvent en lllyrie leurs champs de bataille. C'est encore dans celle province que les nations du nord préludèrent, par des courses fréquentes , au démembrement de l'empire romain. L'Illyrie enfin est nommée, à chaque page de celle longue période de décadence qui se présente dans l'histoire , connue une région de steppes arides à la suite d'une contrée florissante où l'intérêt est provoqué à tous les pas du voyageur. Sous les règnes de Maxime , de Gordien , de Philippe , et longtemps encore après ces princes, il n'est mention que des courses dévastatrices des Goths en (ll\ rie, en Mœsie el dans la Thrace I es I [uns;
qui poussaient ces hordes devant eux, ne lardèrent pas à les suivre au-delà du Danube. Ils arrivèrent sur leurs traces en Illyrie et dans la Pannonie, encouragés par la débilité des fils de Théodore, qui tenaient le sceptre d'une main tremblante, et achetaient la paix , faute de savoir la dicter. Attila parut sur la scène; et le prestige du nom romain, qu'un reste de souvenir soutenait encore, fut entièrement détruit. Théodose II , Valentinien troisième du nom , aussi faibles qu'Arcadius et son frère, à la plus légère menace envoyaient de l'or à ce fléau de l'humanité, qui se faisait un jeu de la terreur qu'il leur inspirait. Après Attila les courses et les établissemens des nations scythes continuèrent sur les terres de l'empire. Les Slaves, qui s'étaient déjà montrés en Pannonie au temps de Marc-Aurèle , parurent en Illyrie vers le commencement du cinquième siècle, et s'y fixèrent. Us attirèrent d'autres migrations d'origine également gothique , et de là celte similitude de langue qu'on retrouve encore dans une zone qui s'étend du nord au midi de l'Europe sur une largeur de plusieurs degrés.
La Scandinavie a servi de berceau aux nations esclavones. De celle terre natale elles se
I 2a ) répandirent depuis les bords de la Vistule jusqu'au INiéper; gagnant du terrain vers le midi, elles contournèrent la Hongrie pour franchir le Danube, et vinrent chercher les rives de la Save. Uu penchant décidé pour l'indépendance caractérisait celle grande famille dont les membres, tous remarquables par une valeur brillanic, prenaient le liire de Slaves, qui répond dans leur langue à celui de valeureux , d'intrépide. Leur haute stature, qui s'est conservée chez leurs descendant, l'habitude, perpétuée jusqu'à nos jours, de se contenter dune nourriture grossière, contribuaient encore à en faire des ennemis fort redoutables. Comme tous les peuples du IVord, ils méprisaient les armes défensives, combattaient à pied, n'ayant pour seconder leur valeur brillante qu'une rondache et des javelots, lis oovaienl à une intelligence supérieure et unique; mais les fleuves, la mer, les lacs étaient aussi des objets de leur culte. S ils devenaient féroces sur le champ de bataille, en revanche aucun peuple n'excrcail avec un respect plus noble 1 -s devoirs de l'hospitalité , et ne se montrait plus fidèle à la religion du sorjnent.
f ,a Pannonie, qui touchait à l'fllyrie, échappa
( *5 ) à l'empire d'Orient. Les Abares vinrent s'y fondre avec les Slaves, et commirent de grands ravages au-delà du Danube, surtout sous le règne de Justinien, qui s'écoula dans une lulie nou-interronipue contre les Esclavons , les Bulgares- ces flots de barbares enfin dont le Nord regorgeait. Ce prince dont Illustration est l'ouvrage de Tribonien , de Nurses, de Belisairc, peut-être aussi de Théodora sa femme, épuisa l'Etat et ruina ses sujets pour hérisser de places fortes ses frontières. Mais ce genre de défense, qui ne peut avoir de valeur lorsqu il est abandonné à lui-même , ne fut point capable à lui seul d'arrêter les barbares. Une armée aguerrie devenait indispensable pour 1 appuyer, et l'empire d'Orient n'avait déjà plus de soldais; il se renfermait derrière des murailles irertes, que ses ennemis ne lardèrent pas à escalader.
Les courses sanglantes des Abares, des Esclavons et de leurs alliés, devinrent plus fréquentes que jamais sous les règnes de Justin II, de Tibère et de Pbocas. Plus d'une fois la muraille élevée par Anaslase en avant de Conslantinople , fut emportée d'assaut, et la capitale menacée de devenir elle-même la proie des barbares. Dans l'espoir de prolonger les jours de
(24) l'empire , on avait recours aux deux expédiens employés depuis que ces ennemis cruels s'étaient montrés sur les bords du Danube : lorsqu'on ne pouvait réussir à les armer les uns contre les autres , on assouvissait leur soif pour l'or qu'ils affectionnaient sans connaître sa valeur ni sa funeste influence. Mais ces remèdes désespérés s'affaiblissaient tous les jours, et devaient s'user à la longue.
C'est par suite de ce système destructeur qu Héraclius, alarmé du voisinage des Abares, qui de la Pannonie se jetaient à tous les instans sur la Dalmatie ei Mlyrie, laissa les Chrobates, dont le nom s'est changé par corruption en celui de Croates, s'établir dans ces provinces dépeuplées qu'on ne pouvait plus d'ailleurs compter dans le domaine de l'Etat. Rangés parmi les nations slaves, les Croates habitaient au pied des monts K.rapaks. Gagnés au christianisme, ils s'armèrent pour la défense de rempire dont ils reconnurent le droit de propriété sur les pays où ils venaient de se fixer. La même politique favorisa à Ja même époque l'établissement des Serbes , autrement des Serves, dans la Mœsie. La contrée connue aujourd'hui
sous le nom de Bosnie se trouva partagée entre ces deux migrations slaves.
La naissance de l'islamisme et le schisme de l'Orient consommèrent, la ruine de l'empire de Byzance, dont l'existence dès lors fut chaque jour à la veille de s'éteindre. Si même il se soutint comme un agonisant plusieurs siècles au-delà de ces deux époques funestes, c'est à sa politique astucieuse, surtout aux dissensions qui suspendirent les progrès effrayans des disciples de Mahomet, peu après leur début dans la carrière, qu'il fut redevable d'une longévité miraculeuse , mais lout-à-fait artificielle.
Les choses étaient arrivées au dernier degré de la décadence lorsque Charlcmagne, par la force de son génie, par ses vastes conceptions militaires , releva le trône d'Occident. Il étendit son sceptre invincible sur la Pannonie, l'Illyrie supérieure et le pays des Daces. Le Nord, toujours disposé à se répandre vers les contrées occidentales, s'arrêta devant lui, et les bords de l'Euxin marquèrent à l'Orient la limite de sa vaste domination. Alors tous ces barbares, adoucis par la morale de l'Evangile, soumis à une législation uniforme, se dépouillèrent en partie de leurs mœurs sauvages. La
fusion s'opéra, niais l'Europe entière accepta le régime féodal; c'est-à-dire que les indigènes se plièrent à la forme de gouvernement usitée chez les vainqueurs, et que ceux-ci en retour se rangèrent à Ja croyance des vaincus.
Les Grecs étaient toujours en possession d'une p;iriie de Ja Dalmatic cl de l'Illyrie occidentale. Sous le règne calamileux de Michel troisième du nom, les Croates, établis sur le littoral et dans la Bosnie, ligués avec les Serves, levèrent l'étendard de la rébellion. Heureusement pour le trône de Byzance qu'il changea de maître, et que Basile, fait pour l'occuper dans un moment difficile, succéda à un prince dont le règne n'avait été marqué que par des débauches. L'empire d'Orient, qui semblait près de s'éteindre, donna de nouveaux signes de vie. Basile fit revenir les félons à l'obéissance. Pour les affermir dans la soumission on leur parla le langage de la religion, et les eaux du baptême opérèrent ce prodige. Divers privilèges, accordés dans le même temps aux colonies slaves, achevèrent de lier d'intérêt celte nation puissante avec Conslanlinople. La conversion au christianisme, le feu grégeois, l'or accordé sans mesure dans les moniens de dé-
( *7 ) tresse; des promesses plus brillantes encore, mais souvent désavouées lorsque la crise était passée; des guerres fomentées au milieu de ces hordes également avides de butin , telles étaient les armes avec lesquelles les Grecs luttaient contre des ennemis qui les tenaient dans un état de siège permanent. Il arrivait aussi que les circonstances faisaient éelore de loin à loin des hommes supérieurs à la nation et à leur siècle, qui maîtrisaient les événemens et réussissaient à retarder l'instant de la catastrophe : Voilà en abrégé l'explication du phénomène le plus étonnant de l'histoire.
L'Ulyrie, partagée entre plusieurs nations slaves, perdit peu à peu son nom collectif, et les nouvelles divisions prirent les dénominations de Croatie , d'Ësclavonie , des différentes hordes qui avaient formé chez elle des élablissemens. L'empire d'Orient continuait à posséder la Bosnie , désignée dans ces temps-là sous le nom plus général de Croatie. Celui qu'elle porte aujourd'hui, dérivé de la Bosna, qui l'arrose, lui échut plus tard. Elle était gouvernée par un duc que l'empereur nommait, ou du moins dont il confirmait l'élection. Sous le règne de Michel Paphlagonien les exactions soulevé-
( =8) rent les peuples de la Croatie el de la Daimatie. Ils se réunirent pour former un Etat particulier, repoussèrent les Grecs et parvinrent à consolider leur puissance. Sur la fin du règne d'Alexis, Bodin leur roi conquit la Rascie, où il établit Bolcan en qualité de vassal. Ce petit potentat faisait des courses continuelles sur les terres de l'empire, répandait au loin l'épouvante de son nom , défît complètement une armée ; enfin l'empereur entra en campagne pour aller le combattre en personne. Bolcan demanda la paix, et le traité fut signé à la grande satisfaction d'Alexis, qui reconnut le droit de conquête, sauf l'hommage qu'il se réserva en qualité de suzerain, trop heureux de pouvoir terminer à ce prix une guerre qu'il ne soutenait pas sans en craindre l'issue. Ce trait donne la mesure de l'abaissement dans lequel l'empire était tombé sous les successeurs de Constantin. Durazzo et Belgrade , devenus ses boulevarts, marquaient les limites de sa domination sur l'Adriatique et le Danube.
Cependant Alexis réussit à le maintenir debout , et même il le raffermit. Pour y parvenir il eut aussi souvent recours , il est vrai , à cette politique tortueuse dont il connaissait, mieux
que personne tous les détours , et dans lesquels
il égara plus d'une fois ses alliés, qu'au droit imprescriptible des armes. Jean et Manuel , qui régnèrent successivement après lui, achevèrent son ouvrage , et l'on vit l'empire d'Orient ranimé briller d'un éclat nouveau. Mais ce jet de lumière présageait sa fin. Les choses étaient arrivées au point que son sort dépendait sans modification des vertus ou des vices de celui qui occupait le trône. La nation, dégradée, corrompue, n'était plus , entre les mains du prince , qu'un ressort usé dont l'action tendait encore a précipiter la ruine de l'Etat : c'était contre elle avant tout, que le principe de conservation devait lutter. Quelques mille hommes disciplinés, et conduits par un chef habile, auraient décidé le dénoûment de ce drame languissant; mais il n'existait pas alors d'école où ce chef pût se former. Byzance possédait à elle seule le petit nombre de traditions, le peu de lumières qui avaient pu traverser les siècles de la barbarie, et Byzance en était aussi avare que du feu grégeois qui remplaçait pour elle le feu sacré.
Les Hongrois étaient entrés en scène sous les règnes antérieurs. Ils eurent de fréquens démêlés avec Jean, surtout avec Manuel. Les
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(3o) Croates, les Serviens, se trouvaient entraînés eux-mêmes à y prendre un rôle, à raison de leur situation intermédiaire; d'ailleurs, par caractère , ils étaient souvent aussi les agresseurs. Le valeureux Manuel provoqué traversa leur pays, rasant tous les châteaux, tous les postes fortifiés qu'il trouva sur sa route. Il joignit l'ennemi sur la rive gauche de la Drina, c'està-dire en Bosnie, et remporta une victoire complète. Cette campagne1 glorieuse fit rentrer les vaincus sous la domination des Grecs. Manuel ne s'en tint pas à cet acte d'une vengeance éclatante ; il alla chercher jusque chez lui le roi des Hongrois , qui avait prêté son assistance au prince de Servie ; il le battit dans plusieurs rencontres, parcourut ses Etals en vainqueur, et le réduisit à demander la paix. Pendant le cours de son règne glorieux, souvent il se montra sur les bords de la Save pour ramener le prince de Servie à l'obéissance et conserver la prépondérance que ses armes lui avaient acquise en Hongrie , où son nom suffisait pour répandre l'effroi. La Dalmatie retourna aussi à ses premiers maîtres ; enfin 1 empire se vit de nouveau en possession d une grande partie de l'ancienne îllyrie, à l'issue
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d'une guerre qui se rallumait à tous les instans depuis dix-huit années, et à laquelle mit fin la bataille de Zagmine où les Hongrois furent défaits sans retour.
Aussitôt que Manuel cessa de tenir les rênes de l'empire, les germes de destruction que les trophées de la victoire pouvaient tout au plus masquer, mais qui continuaient à se développer au milieu même des champs de bataille, reparurent plus effrayans que jamais, et s'annoncèrent dès-lors comme les présages d'une grande catastrophe qui s'avançait à pas de géant. La dissolution existait au plus haut degré chez le peuple , dans le clergé , chez les grands ; presque toujours le chef de l'Etat était le plus fortement atteint de la contagion, et s'offrait Comme l'exemple révoltant du triomphe de tous les vices, quelquefois comme le raffinement de la cruauté, qu'on retrouvait même chez un sexe sensible par nature ; plus que jamais l'usurpation jouissait de tous les droits de la légitimité, aux yeux des sujets, qui se faisaient un jeu d accorder la pourpre et d'en dépouiller celui qui venait de l'obtenir ; tous les gouverneurs des provinces, par leurs exactions, rendaient le titre de despote aussi odieux que celui de tyran
pouvait l'être à Syracuse, après que les Denys et les Agalhocles les eurent portés; les dangers les plus pressans n'étaient pas capables de suspendre les disputes théologiques ; l'intrigue s'emparait de toutes les affaires, occupait tous les esprits, et triomphait partout au détriment des droits les mieux acquis : il ne restait donc plus d'espoir de salut. D'un autre côté , si les Latins avaient opéré une puissante diversion en faveur des Grecs pendant les premières croisades, ils étaient réservés à leur porter le coup mortel. Plus lard, il est vrai, les Byzantins rentrèrent en possession de la terre natale, mais jamais existence ne fut plus éphémère ; d'ailleurs les Ottomans les suivirent de si près, éprouvèrent si peu de difficultés à les replonger dans le néant, que cette dernière apparition, décolorée, privée de vie, pourrait être regardée comme une illusion.
Avec des antécédens aussi caractérisés on est bien excusable de craindre que les Grecs de nos jours, en supposant qu'ils retournent à l'indépendance, ne marchent sur les traces des Grecs du Bas-Empire. 11 esl bien plus faede en effet de prouver leur filiation avec ceux-là qu'avec les Aristide et les Phoeion. Cependant
tous les jours on se complaît à les apparenter de préférence avec ces derniers, sans tenir compte de vingt siècles de décadence , de dix siècles de corruption, et de quatre cents ans écoulés dans l'avilissement d'une domination étrangère. Rétablissez l'hyppodrome , les factions du cirque se réveilleront; relevez le trône de Constantin , vous verrez Irène et Phocas renaître de leurs cendres; rendez au patriarcat son ancienne splendeur , bientôt ses prétentions orgueilleuses feront rougir de nouveau 1 humilité chrétienne, et tendront à abaisser le successeur de saint Pierre. Ces désordres ne seraient rien , comparés à ceux qu'engendrerait chez cette nation un gouvernement représentatif. Pour en avoir la mesure , il suffit de jeter un coup d'œil sur toutes les intrigues sourdes, sur toutes les perfidies, que la convoitise des principautés de Valachie et de Moldavie fait ourdir dans un seul jour. Observerat-on qu'on peut écarter ces présages en donnant aux Grecs un prince étranger? s'il ne professe pas rigoureusement la croyance de ses sujets , ce prince vivra déconsidéré au milieu d eux ; il sera même constamment en butte aux entreprises hostiles d'un clergé puissant par la force
de l'opinion. Pour que l'autorité ne courût pas les risques d'être méconnue et avilie , il y aurait donc nécessité absolue à ce que le souverain appartînt au rite grec ; niais alors l'Europe se trouve forcée d'aller prendre l'élu dans la maison des czars , et l'empire grec n'est plus qu'un apanage de l'empire du Nord.
La faiblesse croissante des Grecs , surtout l'occupation de Constantinople par les Latins, déterminèrent de nouveaux démembrcmens, et consolidèrent ceux qui s étaient opérés. Des principautés, des royaumes, des empires même s'érigèrent de toutes parts aux dépens d'une puissance complètement décime. Dans ces temps plus rapprochés du nôtre , les Bosniaques , à l'exemple de leurs voisins, avaient des bans, des despotes particuliers , qui prêtaient foi et hommage aux rois de Hongrie , auquel ils pavaient tribut, et dont ils suivaient les bannières en guerre. Souvent le même prince étendait sa domination sur la Dalmalie, la Bosnie, la Servie , et prenait le litre de craie , qui , dans \n langue slave, répond à celui de roi.
Après que les Grecs furent rentrés en possession de Constantinople, Michel Paléologue, menacé par Charles, roi de Sicile, fit une.
( 55 ) alliance défensive avec les princes voisins, et chercha surtout à l'étendre au craie de Servie , à qui il offrit la main d'une de ses filles pour son fils aîné. La princesse, escortée de tout le luxe asiatique, arriva dans la modeste demeure du roi slave : elle put y remarquer la reine et ses filles occupées des soins domestiques. De part et d'autre on se regarda ; on s'aperçut aussitôt que l'alliance serait mal assortie , et la jeune fiancée revint en hâte trouver son père. Ce trait moral donne à juger que les mœurs des Slaves n'avaient point été influencées par la corruption de leurs anciens maîtres. Aujourd'hui on les retrouve encore telles qu'elles étaient alors.
Andronic II, fils de Michel , pour changer en relations d'amitié les dispositions du craie , dont le voisinage était fort à charge à l'empire, ne vit pas de moyen plus sûr de le désarmer que de lui livrer sa fille. Dans le principe les empereurs se contentaient du moins de donner de 1 or à leurs ennemis ; par la suite ils ne regardèrent plus à mêler le sang grec avec le sang des barbares ; et même combien d'alliances n ont-ils pas formées avec le croissant, qui devenait au besoin leur bannière , lorsqu'il s'agissait de
marcher contre la croix , ou de faire triompher un projet ambitieux. Cantacuzène nous en fournit un exemple : il était beau- père d'Orchan, et s'aida de ce gendre puissant pour se consolider sur le trône de son pupille. Plus d'une fois aussi Orchan l'assista dans ses démêlés avec Etienne, craie de Servie, dont la puissance , qui grandissait à vue d'oeil, avait déjà fait des empiélemens alarmans sur les terres de l'empire. On peut dire même que Cantacuzène n'eut de soldats, pendant long-temps , que ceux du sultan. Au reste, depuis des siècles l'Etat était réduit à la triste condition de se dépouiller pour entretenir des mercenaires dont les malheureux Grecs devenaient les premières victimes.
Lorsque Cantacuzène eut déposé la pourpre pour la partager im politiquement entre le possesseur légitime , dont il avait fait son gendre, et son propre (ils , qui n'avait d'autres titres que ceux de l'usurpation, le roi Etienne, conseillé par l'intérêt , se mêla aux dissensions domestiques qui ne tardèrent pas à armer l'un contre l'autre les deux empereurs. La mort frappa ce prince à l'instant où il méditait de nom cllo conquêtes. Il avait déjà réuni à ses^
( 57) Etats, l'Albanie, la Thessalie, et une partie de la Macédoine. Les Slaves, comme on voit, étaient devenus fort puissans. Mais cette grandeur ne pouvait être que passagère : l'avenir dévorait le présent ; une ère nouvelle allait commencer.
Les choses se trouvaient dans cette situation politique et morale , lorsque les Ottomans s'établirent en Europe. Ces conquérans , aussi avides de butin que de gloire, arrivaient sur une terre déchirée par lambeaux , morcelée entre des milliers de petits tyrans toujours armés les uns contre les autres, disposés à s'entre-détruire et redoutés de leurs propres sujets au point qu'un ennemi, quelle que fut sa croyance, pouvait s'attendre à être accueilli comme un libérateur. Il eût été impossible à une puissance , douée de la vigueur du premier âge , de choisir une conjoncture plus favorable pour se saisir d'une proie que tout contribuait à rendre facile. Les Grecs, incapables de résister, appelèrent l'occident à leurs secours ; mais tous les efforts humains ne pouvaient plus retarder leur dernière heure. L'instant où elle devait sonner était arrivé : Mahomet se présentait armé de l'arrêt imprescriptible.
Avant le règne de ce prince, Soliman, fils d'Orchan, Amurat I, Bajazet,Muça et Amurat It avaient préludé par des victoires et des conquêtes, qui niellaient déjà les Osmanlis en possession d'un domaine immense en Europe et dans l'Asie. Cependant le Péloponèse , l'Epire, la Valachie et la Moldavie n'avaient pas subi entièrement le joug. Le craie de Servie, dans l'espoir de se sauver du naufrage, s'était apparenté avec Amurat deuxième du nom, et louvoyait dans les guerres sanglantes qui s'allumaient entre le sultan son gendre et Ladislas, roi de Hongrie , que la chrétienté soutenait. Ce rôle timide retarda sa perte, il est vrai, mais il la rendit plus certaine , puisqu'il entraîna celle de ses alliés naturels, et valut à Amurat la victoire décisive de Varna.
Mahomet II, après qu'il se fut emparé de Constant inoplc, déposa le craie, fondit ses Etats dans sa vaste domination, et tous les princes tributaires disparurent pour faire place à des pachas. Depuis ce règne mémorable la Bosnie appartient aux Ottomans. Selon le dire des historiens turcs, suivis par Canlcmir, celte province a été annexée à l'empire à l'issue d'une bataille dans laquelle Etienne, son despote par-
• (39) ticulier, perdit la vie. Ils ajoutent que le vainqueur fit construire des forts pour se rendre maître des défilés et s'assurer du pays. Elle fut le point de départ de ce conquérant lorsqu'il alla semer la terreur jusqu'aux portes de Venise, et le camp retranché où il vint déposer les dépouilles de la riclie Italie. Bajazet II envoya à son tour une armée en Bosnie, soit que les liabitans eussent méconnu le droit de conquête , soit qu'il fût question de l'étendre à la Croatie. Cette seconde expédition coûta encorebeaucoup de sang aux vainqueurs et aux vaincus. Jean Torqualus commandait ceux-ci. Il tomba au pouvoir des premiers, qui le présentèrent au sultan comme le gage de la victoire qu'ils venaient de remporter. Les nobles les plus considérables du pays suivirent la même destinée. L'histoire ne dit pas si ce fut en qualité de victimes ou comme simples otages qu on les arracha à leur malheureuse patrie. Son silence doit faire admettre de préférence la supposition la moins défavorable.
Il manquait aux Bosniaques d'alors, pour résister d'une manière victorieuse, ce levier puissant qui soulevaient leurs terribles adversaires au moindre effort, du fanatisme, et qui
ébranlerait avec une facilité aussi étonnante les Bosniaques de nos jours.
Celte contrée limitrophe fournissait aux Ottomans, dans leur splendeur, une excellente base d'opérations pour porter la guerre dans le Frioul, dont Mahomet II leur avait enseigné la route ; dans la Dalmatie , qui devait s'offrir à eux comme une portion du domaine que le ciel leur avait promis; en Hongrie, où ils ont fini par user leur gloire , dans les champs mêmes témoins de son éclat le plus brillant. Les conquêtes amènent la satiété, et la nation la plus belliqueuse, lorsqu'elle est surchargée de dépouilles, harassée par des travaux dont la difficulté va croissant, s'assoupit, surtout si le prince lui-même sommeille sur le trône; mais, pour qu'elle se réveille, il lui suffit d'être avertie par le sentiment de sa propre conservation. Alors elle peut étonner encore, et forcer la fortune à revenir sous ses étendards, si elle a conservé ses mœurs, si sa croyance religieuse ne s'est pas affaiblie, et si le ciel lui accorde enfin un chef qui ne craigne pas de se mesurer avec le danger : cette esquisse est celle des Ottomans de nos jours.
Une nation est bien redoutable quand elle
combat sur les tombeaux de ses pères. Ses forces doublent lorsque le fanatisme lui crie que la foi est en péril. Les annales ottomanes prouvent d'ailleurs que les sultans qui ont vraiment régné, sont ceux qui n'ont jamais laissé dormir le glaive, et qu'ils doivent se faire craindre de leurs sujets pour mériter d'en être aimé. Les princes les plus absolus sont précisément ceux dont la mémoire jouit chez ce peuple de la plus grande vénération, parce qu'ils ont pu entreprendre de grandes choses , et qu'ils ont laissé les plus glorieux souvenirs. Mahmoud, pénétré de cette vérité, dure pour le siècle, plus d'une fois déjà a essayé de la remettre en pratique, et ses tentatives ont prouvé qu'elle n'a pas vieilli. Il a donc satisfait à la condition qui donne au prince le droit de tout entreprendre pourvu qu'il respecte la coutume. 11 pourra le faire à coup sûr s'il déploie lui-même l'étendard sacré. Quel enthousiasme la vue d'un sultan qui ferait revivre l'antique usage de commander en personne ses armées, ne produirait-il pas chez les Musulmans !
Ce serait une erreur grossière de mesurer la puissance des Osmanlis sur la faiblesse des derniers souverains qui ont occupé le trône
d'Othman. La nation est toujours la même en Turquie; le prince seul changé et cesse de constituer l'Etat dès l'instant où il n'est pas doué de la force de caractère nécessaire pour dicter sa volonté. Une crise politique l'en! raine, mais sans jamais amener l'anarchie et faire craindre la dissolution. Tous les empires qui ont croulé étaient loin d'avoir celle garantie, qui se présente aussi comme la preuve irrécusable de la persévérance des mœurs primitives et de l'intégrité des institutions.
Aux Mahomet, aux Amurat, aux Suleïman succédèrent des princes en bas âge, ou dont les règnes n'offrent qu'une tutelle prolongée. Amurat quatrième du nom interrompit cet enchaînement malheureux. Comme ses illustres aïeux il s'arracha à la mollesse du sérail, il brisa les portes de celle prison où l'inquiétude veille aux côtés du trône , et voulut montrer lui-même à ses sujets découragés sans cire abattus, le chemin de la victoire ou de la mort. Le nom Ottoman, réhabilité en Europe et dans l'Asie, réveilla les alarmes qui le devançaient aux époques de sa gloire. Mais après Amurat le vezir représenta de nouveau le sultan à la tête des armées, régnait souvent en son nom, el tous
(45 j ceux qui se succédaient dans ce poste glissant étaient loin d'avoir l'habileté, le désintéressement et la fidélité des Kiuperli. Parfois aussi il arrivait qu'une milice mutinée les désignait elle-même au pouvoir, à qui il ne restait plus que le droit de confirmer une usurpation.
Dans le même temps la civilisation grandissait en Europe ; enseignait aux soldats la discipline ; aux généraux , l'art de conduire les armées. Pierre 1 semait dans le Nord des germes précieux qui se développaient avec activité dans un sol auquel ils étaient inconnus. L'observateur exercé lisait dans l'avenir l'époque où l'empire ottoman serait forcé de recourir à la politique de l'Europe pour s'élaver contre ses voisins, surtout contre une puissance qui présageait au berceau que dans peu elle serait un colosse. II démêlait aussi , à travers le caractère immuable de la nation, qu'elle trouverait dans son propre fonds des ressources suffisantes pour lutter avec éclat dans une guerre où il s'agirait de sa propre conservation.
Les Ottomans ne ressemblent en rien aux Grecs dégénérés du Bas-Empire. Ils peuvent être retardés de plusieurs siècles , mais à ce trait on reconnaît qu?ils n'ont point vieilli , et qu'ils
ne sont pas usés. Toutes les fois qu'ils restent au-dessous de leur ancienne réputation, c'est qu'il leur manque un chef. Après les revers mérités qui, sous les règnes de Mahomet IV et de Suleïman lî, leur firent perdre la Hongrie ; qui ouvrirent aux impériaux les provinces intérieures, le dernier des Riuperli les remit sur la route de la victoire , et leurs ennemis purent douter , dès la première rencontre, si c'était bien eux qu'ils avaient vaincus. Une cause semblable produisit les mêmes effets dans les campagnes qui précédèrent le traité de Belgrade. Au reste il suffit de lire l'hommage rendu par Montécuculli, à qui personne ne contestera le droit de les juger. Ce témoignage authentique est fortifié par d'autres également appuyés sur des autorités recommandables. Loyd parle des Ottomans, que plus d'une fois il avait vus de près, de manière à prouver qu'il était loin de les mépriser comme ennemis. Le maréchal de Saxe, qui avait aussi acquis sur le champ de bataille la mesure de leurs forces, ne dédaigne pas d'emprunter quelques-unes de leurs institutions pour enrichir sa constitution militaire. Marsigli, leur prisonnier, bien qu'il soit généralement pour eux un juge sévère cl partial, ne
les condamne pas sur tous les points. Le prince de Ligne enfin parle d'eux avec ces sentimens d'estime auxquels on reconnaît un ennemi généreux qui ne se fait pas violence pour payer tribut à la valeur des vaincus. 11 recommande d'ailleurs plusieurs de leurs pratiques en guerre comme bien entendues et dignes d'être adoptées par la tactique européenne.
Le jour où les Ottomans seront vraiment dépouillés de leurs vertus guerrières sera celui où la foi religieuse les abandonnera. Cette intrépidité aveugle en présence du péril ; cette résignation plus courageuse encore dans l'adversité; cette soumission absolue devant le pouvoir , et qui devient plus passive lorsqu'elle s'est démentie un instant, tout ce chef-d'œuvre du législateur s'anéantirait devant un jet de lumière; et malheur à ceux qui en seraient frappés ! Avant d'arriver aux Ottomans nous avons vu un empire caduc expirer par les suites de ce poison lent que distille l'immoralité; nous retrouvons sur le même sol un gouvernement dégradé que les mœurs de la nation soutiennent et défendent en dépit de lui-même.
Mustapha ÏI aurait pu faire rentrer la Porte en possession de la Hongrie, si ce prince,
pénétré de la dignité du nom ottoman , au point même de pousser ce sentiment jusqu'à un orgueil déréglé, avait eu, pour guider ses armées de terre et diriger ses louables intentions, un chef aussi habile que Mezzomorto , son capitan pacha; mais il fut mal secondé dans ses entreprises. On doit convenir aussi que jamais l'empire ottoman n'a eu à combattre des ennemis plus redoutables et aussi nombreux. 11 suffit de nommer Pierre I,r, le prince Eugène, et l'électeur de Saxe Frédéric- Auguste. Venise, l'Autriche, la Pologne et la Russie formaient une ligue redoutable qui entamait ses frontières sur plusieurs points à la fois.
La politique européenne chercha , au congrès de Carlowitz, à atténuer les pertes de la Porte. Ce traité, quoiqu'il ne fût pas aussi désavantageux pour elle qu'on pouvait s'v attendre, d'après ses désastres, ne signale pas moins une époque de décadence manifeste par les concessions qu'il prescrivit à une puissance conquérante, qui consentit dès lors à rétrograder, Home, menacée de beaucoup plus près , continua la guerre et ne signa la paix qu'aux portes de Carthage. Les Ottomans portent un jugement semblable sur le traité de Carlcrwitz, qui même contribua beaucoup à
la déposition du sultan. La nation , en Turquie, ne partage pas toujours les fautes du gouvernement, quand il pèche par le manque d'énergie. U est vrai qu'il arrive aussi qu'elle lui en fasse commettre de graves lorsque son effervescence parvient à l'entraîner. Mais le traité du Pruth est celui qui a influé de la manière la plus funeste et qui influera le plus long-temps sur les destinées de l'empire ottoman : Pierre le-Grand, emprisonné dans son camp, tombait au pouvoir de ses ennemis sans ce traité secourable, et la puissance des czars se trouvait arrêtée dans son cours.
C'est à dater de la paix de Carlowitz que l'Unna et la Save établissent, du côté de la Croatie, la délimitation du pacbalik de Bosnie. Pendant long-temps celle province a singulièrement favorisé les Ottomans dans le rôle d'agresseurs. Lorsqu'ils furent réduits à prendre l'attitude défensive, le prince de Bade y pénétra : mais il se borna à entamer les frontières , retenu par la nature du pays. Plus lard , le prince Eugène s'y mon Ira aussi ; et, malgré les succès qui couronnèrent d'abord son entreprise , il renonça à consolider ses conquêtes ; en sorte que cetle course se réduisit à ruiner
U» ) quelques châteaux cl à faire du butin : il devient difficile en effet de se maintenir dans un labyrinthe aussi dangereux.
Après la célèbre bataille de Belgrade, la concession de la Servie et de la Bosnie était une des conditions que le vainqueur mettait à la paix. Achmet III occupait alors le trône. Il se révolta à cette proposition offensante. Pendant les négociations, l'Espagne produisit une diversion heureuse en menaçant l'Autriche. Le traité de Passarowitz, signé sous ces auspices, respecta les droits de la Porte sur les deux provinces demandées d'abord ; mais il lui enleva Belgrade. Ce boulevart, devenu célèbre parles Ilots de sang qu'il a déjà fait verser, est destiné à jouer constamment le premier rôle dans les démêlés de l'Autriche avec la Porte.
Loin de reconquérir ses anciennes frontières, l'empire ottoman perdait toujours du terrain. Ses forces, affaiblies par les grands changemens politiques et moraux que l'Europe avait éprouvés, ne s'accordaient plus avec une aussi vaste extension. En les concentrant il tendait à rétablir l'équilibre. Les guerres qu'il a soutenues depuis contre l'Autriche confirment celte remarque. La Valachie et la Moldavie sont en-
( *. core en dehors de la ligne qui lui est tracée par la défensive ; aussi rien de plus précaire que leur possession. Mais si les Ottomans ont décliné en Europe , ils conservent leur supériorité à l'égard des nations de l'Asie. C'est même dans ces contrées qu'ils sont appelés à réparer leurs pertes , et à verser leur trop plein, si jamais un concours de circonstances heureuses rend à leur gouvernement sa vigueur première. Dans la guerre qui a amené le traité de Belgrade, et les a fait rentrer en possession de cette place indispensable à leur sûreté, ils retrouvèrent incontestablement celle même supériorité à l'égard des Autrichiens. Battus dans plusieurs rencontres , ceux-ci furent chassés de la Bosnie et de la Servie, où ils avaient pénétré. Sans le concours de la Russie, qui ne jouait déjà plus, à cette époque, le simple rôle d'auxiliaire, peut-être même que le Croissant victorieux aurait flotté sur les murs de Témeswar et de Bude. L'impulsion était imprimée par des chefs enlreprenans, et le succès avait rendu la confiance : dans cette disposition morale , l'audace et l'opiniâtreté doublent les forces des Ottomans.
Ces hommes, d'une valeur éprouvée, d'une
sobriété rare et d'un tempérament robuste , n'ont besoin que de conseils. Le meilleur qu'on puisse leur donner , c'est de suppléer sur le champ de bataille; au manque de discipline et à l'ignorance en tactique, par le choix de positions qui soient à la l'ois offensives et défensives. Celte condition remplie , qu'ils se montrent toujours attentifs à retrancher leur camp afin d'y trouver un asile en cas d'échec, et de prévenir ces déroutes inévitables pour une multitude battue. En supposant leurs ailes bien couvertes ou appuyées par des reinuemcns de terre, au défaut d'obstacles naturels, qu'ils jettent en avant de leur front quelques redoutes, avec 1 intention d'accroître leur sécurité, et de se ménager le privilège de l'initiative. Cette premère ligne, munie d'artillerie, protégera les attaques en colonnes par les intervalles , et permettra à ces mêmes colonnes repoussées, de venir se reformer sous leur feu. Une pareille tactique déconcerterait singulièrement une armée manœuvrière qui compterait sur la facilité de ses formations en colonnes, sur la rapidité de ses déploiemeus, sur !<■> mouvemens de flanc dérobespour déborder et tourner un ennemi habitué .m contraire à we regarder que devant lui, et à
marcher au but par la ligue la plus courte. Elle donnerait à ce dernier la facilité d'étudier son adversaire sur le champ de bataille même; de se convaincre que ce champ de bataille est en effet un échiquier où toutes les pièces doivent obéir à un mouvement combiné ; enfin c'est la tactique que Pierre-le-Grand suivit à Pultawa , et qui a mis les Russes sur la route de la fortune. Quant à l'ouverture des marches, à l'ensemble des lignes d'opérations , les Ottomans n'ont pas , il est vrai, d'écoles où l'on enseigne cette science compliquée; cependant ils ont prouvé qu'avec des conseils ils pouvaient la comprendre et la suivre. Mais il est à regretter que le sort de ceux qui sont appelés chez eux à commander les armées, soit si précaire; que l'expérience, les lalens militaires, souvent rendent le gouvernement plus ombrageux que confiant. Cette politique désastreuse est peut-être la principale cause de la mauvaise fortune qui s'est attachée à ses armes, depuis qu'il les mesure avec la Russie. Ln sultan qui commanderait en personne, ou sous les yeux duquel l'armée agirait, ferait disparaître celte cause d'infériorité, et changerait inopinément la face des choses, de manière à démentir toutes
ces prédictions qui , depuis un siècle , se répètent sans s'accomplir.
La nation ottomane est trop virile; elle est douée d'un caractère trop prononcé, on peut dire même trop absolu, pour toucher à son heure dernière. Tout, jusqu'à ses révolutions sanglantes , à ces milliers de félons qui s'engendrent à chaque instant dans son sein, et vont héroïquement au-devant d'une fin tragique, annonce qu'elle est pleine de vie et qu'elle joue avec l'idée de la mort. De même que les grands coupables qu'elle enfante, tous remarquables par une physionomie hardiment esquissée , il faudra l'exterminer pour en avoir raison. La religion seule a le droit de la faire fléchir: et la religion lui commande de ne plus regarder aux sacrifices lorsqu'il s'agit de sa dignité. Une garantie bien forte encore pour cette nation , c'est la persévérance avec laquelle on l'a toujours vue poursuivre ses projets, et l'opiniâtreté qu'elle met à vouloir quand elle oublie d'obéir. Chez elle tout est ressort, le système musculeux domine toujours, et ses mouvemens se trouvent soumis à un tempérament bilieux qui médite long -temps avant de manifester sa pensée.
(53) Monlécuculli, en décrivant la constitution militaire des Ottomans et la conduite qu'ils tiennent dans les cas variés qu'on rencontre à la guerre, fait une réflexion qui contient la révélation de leur changement de fortune, a Le Turc , dit ce grand capitaine , n'attend point la guerre chez lui; toujours il va la porter chez les autres. )) C'était aussi la maxime des Romains. L'offensive fait essentiellement partie du caractère musulman ; de là vient que les Turcs combattent avec bien moins d'ardeur pour la défense de la Valachie et de la Moldavie, que s'il s'agissait encore de conquérir ces provinces. Cependant il n'est pas permis de douter qu'ils n'opposent la résistance du lion à l'ennemi qui viendra les attaquer chez eux , c'est-à-dire en deçà du Danube.
Depuis la paix de Belgrade la fortune des Ottomans est toujours allée en déclinant, parce qu'ils n'ont plus combattu que pour conserver des provinces reculées vers le nord, contre une puissance qui suivait au contraire la grande route tracée par la nature , en s'avançant vers les contrées méridionales. Dès l'instant où fut souscrit le traité de Kaïnargik , qui mit la Russie en possession de la méritoire, et priva la Porte
de cette armée permanente de Tartares campée en première ligne, elle aurait pu prévoir que plus tard elle signerait la paix à Jassy et à Bultaretz, toujours à des conditions humiliantes. Elle doit s'attendre encore à ce que cette dure épreuve se renouvelle aussi long-temps qu'elle aura des possessions sur la rive gauche du Danuhe. Ce triste avenir est d'autant plus certain que ces possessions hasardées sont actuellement à la merci de la Russie, qui exerce sur elles, par anticipation, un patronage ostensible comme sur un héritage assuré. D^un autre coté les Ottomans, fidèles observateurs de leurs engagemens envers les vaincus, ont dérogé, en Valachie et en Moldavie, au système de colonisation, suivi par eux dans toutes leurs conquêtes, et qui contribuerait puissamment aujourd'hui à leur assurer la conservation des deux provinces. La politique n'est jamais immolée impunément à la foi des traités; et malheur à ceux qui adoptent la maxime contraire ! L'impératrice Catherine a prouvé à l'Europe que l'autre était sa maxime favorite. Quelles sont les armes auxiliaires qu'elle a mises en jeu pour combattre une puissance bien [dus ignorante en perfidies diplomatiques qu'en stratégie ; qui attendait son adver-
( 55 ) saire sur les frontières, tandis qu'il s'était déjà glissé au cœur de ses Etats, qu'il y fomentait les troubles, lui suscitait des ennemis domestiques partout où il pouvait apercevoir des élémens d'insurrection; enfin qui continuait à lui faire la guerre, après même la signature delà paix, et sous les apparences trompeuses de la cordialité. Le caractère noble et élevé de l'empereur Alexandre repousse bien sûrement ces moyens incompatibles avec sa politique généreuse; mais son cabinet, familiarisé de longue main avec une tactique qui a secondé si puissamment trois guerres consécutives , apporte t-il la même franchise dans ses plans de campagne?.... Les armes cessent d'être égales dès l'instant où la bonne foi, à plus forte raison la bonhomie , se trouve en présence de la déloyauté ; et si les Ottomans ont été vaincus , ce n'est pas à eux qu'on peut en faire le reproche. Au reste leurs ennemis ont payé bien cher les lauriers qui parent leurs fronts; et le sang dont ils les ont arrosés ne leur donne point encore la mesure de celui que leur coûterait la riche moisson qu'ils se flattent de faire dans les murs de Constantinople. Voici en abrégé cet enchaînement d'infortunes qui a déconsidéré les Turcs au point
de faire regarder leur établissement en Europe comme un camp de Tartares dont l'Asie va devenir le refuge.
Sultan Mustapha 1ÏI , doué d'une force de caractère conforme aux circonstances , et éclairé sur les vues ultérieures de Catherine, dont l'ambition dévorait déjà la Pologne, avait déclaré la guerre à cette souveraine par un mouvement qu'on peut nommer chevaleresque. Son successeur Abdul-Hamid, trop pusillanime pour lutter avec la mauvaise fortune , n'aspirait qu'à conclure la paix , et la signa contre le vœu de la nation. On dit même à Constantinople que, pour vaincre sa répugnance et mettre l'Lléma dans l'obligation de souscrire à l'émancipation des Tartares , le grand vezir eut l'instruction secrète de se laisser envelopper par les Russes. Les 1 5,ooo bourses qui furent comptées à l'impératrice Catherine à Kaïnargik, servirent à lui acheter de nouveaux partisans dans l'empire ottoman.
Dix années s'écoulèrent ensuite dans un état sourdement hostile. Le grand vezir Issuf-Pacha, devenu tout-puissant près de son maître, mais dont la faveur était menacée par les intrigues du sérail . forma une alliance secrète avec
("57 ) les ambassadeurs de Prusse et d'Angleterre. Dans l'iiitention de se rendre de plus en plus nécessaire , et de détourner l'orage qui menaçait ses trésors, il seconda les efforts des deux ministres étrangers près de la Porte , pour la déterminer à tenter de nouveau le sort des armes. Abdul- Hamid, habitué à céder, se laissa persuader sur le succès d'une guerre qui allait, lui disait-on, faire rentrer la Crimée sous sa domination. Joseph II s'empressa de se joindre à la Russie, coin vaincu de son côté que le moment du partage de la Turquie d'Europe était arrivé. Il entra en Moldavie par la Buckovine, entama avec beaucoup de peine les frontières de la Bosnie, défendues par sa vaillante population ; mais les Ottomans, en pénétrant dans la Hongrie, opérèrent une puissante diversion, et causèrent à leurs ennemis de plus grands dommages que ceux qu'ils avaient reçus.
Laudhon rappela la fortune sous les enseignes autrichiennes. ïl parvint à s'emparer de Belgrade; et ce coup décisif le rendit maître en peu de temps de la Servie. Cependant les projets ambitieux de son souverain demeurèrent sans résultats. Le traité de Sislow, qui fut signé sous
l'influence des cabinets de Londres, d'Amsterdam et de Berlin, par Léopold II et Selini III, qui avaien l succédé sur ces entrefaites à Joseph II et à Sultan Abdul-Hamid , rétablit les deux puissances belligérantes dans leurs anciennes limites. C'était l'impératrice Catherine qui devait recueillir les fruits de cette lutte sanglante. Le traité de Jassy l'établit sur la route de Byzance que son ambition se complaisait à parcourir, et qu'elle montrait déjà à sa flotte.
Ces deux guerres consécutives et. malheureuses, en affaiblissant l'empire ottoman, engendrèrent dans son sein une nuée de brigands qui le déchiraient ; des pachas indépendans qui le paralysaient sur plusieurs points, dans le même temps qu'il faisait tête à deux puissances colossales. De leur coté celles-ci trouvaient moyen de maintenir les autres dans un système de neutralité dont la Porte allait être victime. Cependant Mustapha avait pris les armes pour combattre l'influence qui a décidé le sort d'une nation qu'on ne trouve plus dans la balance politique de l'Europe, peut être parce que ce prince a été abandonné à ses propres forces. Dans la première guerre, livrés à eux-mêmes, les Ottomans ne furent secondés que par la
Suède pendant la seconde; encore celte assistance fut si faible qu'elle mérite à peine d'être comptée. La Prusse, l'Angleterre ne leur offrirent que des conseils intéressés, et leur médiation armée, quand le mal était à son comble. Au milieu d'un concours de circonstances si propres à décourager , ils prouvèrent que l'enthousiasme pourrait se réveiller chez eux toutes les fois qu'il s'agirait du salut de 1 empire, et qu'ils n'iraient pas avec moins d'intrépidité que leurs pères à la rencontre de la mort. La défense opiniâtre qu'ils tirent dans Ismaïlow, vient à l'appui de cette remarque; et, pendant ces deux guerres, les armées qu'ils mirent sur pied présentèrent constamment une masse de trois cent mille combattans ; mais ces hommes déterminés manquaient de chefs»
Dès l'instant où une condition aussi impérieuse n'est point remplie , une armée n'offre qu'un corps sans âmej; et plus elle est nombreuse , plus les succès de l'ennemi sont brillans et assurés. La discipline européenne et la nouvelle tactique dont Frédéric venait de fonder la grande école sur les champs de bataille de la Silésie , leur prouvaient plus que jamais qu'ils devaient se plier aux mêmes institutions , ou
renoncer aux engagemens généraux. Ce sont eux , d'ailleurs , qui ont réhabilité une maxime dont la victoire a fait sa devise , et qui leur a conservé la supériorité aussi long-temps qu'ils l'ont mise en pratique. Mais par cela même qu'ils ont donné dans un temps l'exemple de la discipline la plus austère il est permis d'espérer qu'ils sentiront enfin la nécessité absolue d'y revenir.
Selim III, pénétré de ce besoin impérieux, se montra animé du désir bien prononcé de marcher dans la roule de la régénération. Le corps des Ulémas , la généralité de la classe aisée, appuyèrent ses innovations aussi longtemps qu'elles ne prirent pas un caractère alarmant, et que' le prince respecta les coutumes. Mais il monta sur le trône pour signer une paix honteuse qui dut faire rejaillir sur son règne une première défaveur. La guerre qu il eut à soutenir plus tard contre la France, si, d'une part, elle le fit rentrer dans l'entière possession de l'Egypte . usurpée par les beys; de l'autre, elle établit plus que jamais un contact périlleux entre les dignitaires de l'empire et les cabinets étrangers , qui profitèrent d'une intimité jusque là inconnue , pour envahir le
(6, ) divan, el pour y semer à pleines mains la corruption. Surtout elle fournit à la Russie les moyens de jeter les fondemens de celte puissance de relations intérieures si favorable à ses projets ambitieux, et dont les grands événemens qui remplissent le présent, qui effraient l'avenir, sont la funeste conséquence.
Sultan Sélim dans le même temps était en proie aux inquiétudes que lui donnaient de nombreux ennemis domestiques. Au lieu de réprimer les janissaires, il accrut leur audace par défaut de caractère. ïl légua à son successeur une guerre soutenue sans énergie , parce que toutes les ressources de l'Etat, toute la valeur de la nation étaient absorbées dans les révolutions et les dissensions intestines. Enfin, à cette époque calamiteuse, le gouvernement français, vers lequel l'entraîna sa politique , abusée par l'inclination, sous le nom perfide d'allié protecteur, était son plus dangereux ennemi.
Lorsque ce prince eut été précipité du trône , ' les inquiétudes , légitimées par l'ambition bien démontrée de Bonaparte, firent commettre à la Porte une autre faute également capitale, en la décidant à accéder à la paix quand son intérêt plaidait pour la continuation de la guerre. La La Bosnie. /
Russie doil regarder le traité de Bukarelz comme un coup de fortune inespéré, bien moins à raison des concessions nouvelles qu'il lui a valu , que des concessions anciennes qu'il lui a garanties , et qu'elle était en danger de perdre : il est le résultat de ces intelligences que nous avons signalées. Quant à Sultan Mahmoud, à peine consolidé sur le trône à l'époque où il se vit forcé de ratifier ce traité , il n'avait pas encore réhabilité l'autorité de manière à pouvoir élever la voix plus haut qu'un faux principe de sécurité venu du dehors et généralement répandu dans la nation. Aujourd'hui le ressort est retrempé; le gouvernement ne procède plus par hésitation ; le sultan a réintégré le sceptre dans ses droits, et la nation a repris cette attitude fière qui promet une guerre à mort : les temps sont donc changés , et le passé ne doit plus servir de règle pour interpréler-4 avenir.
Dans ce tableau rapide nous n'avons pas fait mention de Mustapha IV, qui ne succéda à Sélim que pour descendre du trône avec humiliation et le céder à Sultan Mahmoud. Comme souverain son existence n'a été qu'éphémère. Il a vécu, mais a-l-il régné ?
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