‹ La Bosnie considérée dans ses rapports avec l'empire OttomanChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Géographie , physique, statistique , situation relative , et économie rurale.

.Le pachalik de Bosnie se compose de la Bosnie proprement dite, de la Croatie turque, de l'Erzégovine, et du Sandjak de Novi-Bazar , autrement de la Rascie.Celte province frontière s'élève comme un rempart entre le monde chrétien et le domaine de l'Islamisme; entre les contrées soumises au régime oriental et celles où les principes opposés acquièrent au contraire un développement alarmant pour l'ordre social ; la Bosnie enfin présente la ligne de démarcation la plus tranchante sous le rapport de la physionomie des peuples , des mœurs et des usages. Un Européen, en franchissant cette ligne, se trouve transplanté comme par enchantement, au milieu de la haute Asie; du moins les métamorphoses qui s'opèrent autour de lui, partout

(64) où il porte ses regards, peuvent bien provoquer et taire naître chez lui une illusion que l'élude morale vient ensuite justifier.

La Bosnie, a raison de son étendue, de sa population belliqueuse, de sa position géographique , des nombreux cours d'eau qui la traversent et des aspérités qui la couvrent, tient le premier rang parmi les provinces de la Turquie d'Europe. C'est un boulevart où la puissance des Ottomans trouverait un dernier refuge, pourrait se retrancher et vendre chèrement son dernier soupir. Au nord elle est bornée par l'Unna et par la Save, qui la séparent de la Croatie autrichienne et de la Hongrie. A l'ouest le Likaner et leProloke lui fournissent une excellente barrière relativement à la première de ces deux provinces et à la Dalmatie; elle touche au sud à l'Albanie; à l'est elle est en contact avec la Servie el la ïloumélie, dont la Drinaetla Mitrovitza la détacheht. Sa position géographique est entre le i3e < ! le 19" degi < de longitude du méridien de Paris; entre le 42e et le t5' degré de latitude.

Le Likaner présente une chaîne fortement; exprimée, qui est la principale ramification des '• Ipes Juliennes. Elle se partage en deux autri

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sur les frontières de la Botnie et de la Croatie autrichienne , au point de relèvement où la Zermagna et l'Urina prennent leurs sources. La / chaîne proprement dite continue à courir du nord-ouest au sud-est ; coupe la Bosnie en longueur; traverse l'Albanie dans le même sens; jette des contreforts nombreux dans la Roumélie, la Macédoine, et va finir en Morée. L'autre, qui n'est qu'un appendice de la première , continue à servir de délimitation à la Bosnie du côté de l'ouest; se dirige parallèlement au littoral de l'Adriatique , et s'en rapproche de manière à se confondre souvent avec lui. Entre ces deux remparts est comprise l'Erzégovine , autrement la Bosnie méridionale.

La chaîne du Proloke est hérissée de rochers que les eaux diluviennes et pluviales ont minés et mis à nu. On n'y remarque qu'une végétation rare et souffrante, contrariée, en hiver par des vents impétueux , en été par un soleil brûlant, et qui n'est guère rafraîchie que par ces abondantes rosées inhérentes aux climats chauds. Les couches calcaires qui entrenl dans son organisation, par une suite de leur inclinaison et du dérangement que leur ordonnance primitive a éprouvé, favorisent Finfil-

tration des eaux. Dans la saison des pluies, ou bien à la suite d'un orage , on voit ces mêmes eaux sourdre inopinément dans l'Erzégovine et la Dalmatie. Pendant quelques instans elles coulent à la surface du sol , et vont de nouveau se perdre, à la faveur des entonnoirs qu'on y rencontre fréquemment , surtout dans la plaine de Livno, où sans le secours de ces issues souterraines elles se trouveraient emprisonnées.

Celte chaîne ou plutôt cet appendice donne naissance, sur son versant ouest, à la Zermagna, à la Kerka el à la Cettina , qui , après un cours rapide à travers la Dalmatie, se jettent dans l'Adriatique. Plus loin il est interrompu par la Narrenla dont il forme la berge droite près de son embouchure. Son versant occidental fournit quelques médiocres affluons à ce cours d'eau principal , et donne naissance à des bassins fermés , qui forment anomalie dans le plan régulier de la nature.

C'est bien moins sous le rapport de l'élévation que relativement à l'aspérité, qu'on doit regarder cette chaîne comme une défense excellente pour la Bosnie. Le Proloke, qui est un de ses points cùlminans , n'a guère que 700 toises au-dessus ■ lu niveau de la mer; mais ce passage", 1 un crels

( 6?) plus fréquentés par les Dalmales el les Turcs, est hérissé d'obstacles naturels , que les habitans et les chevaux du pays ont eux-mêmes de la peine à surmonter. Les routes , partant de Kuin, d'Inioski, de Vergoratz et de Raguse pour pénétrer dans l'Erzégovine , sont moins difficultueuses il est vrai ; cependant elles se bornent également à des sentiers tracés péniblement par les bêtes de somme à travers les rochers. Ces remparts défendent bien mieux les deux provinces contre leurs tentatives réciproques , que les obstacles créés par l'art sur leurs territoires respectifs. Pourtant les Bosniaques plus d'une fois ont franchi cette barrière. Dans un temps même, ils faisaient fréquemment des courses sur les terres de leurs voisins , comme l'attestent encore les tours défensives et les murailles élevées à la gorge des péninsules , qu'on trouve à chaque pas en parcourant la Dalmatie.

La grande chaîne, sur son versant sud-ouest , présente à quelques différences près le même caractère que le Proloke : les rochers s'y montrent à nu ; le sol paraît frappé de stérilité ; mais à mesure qu'on approche du plateau qui la couronne , la végétation se réveille , et la culture, mettant à profit les vallées , rentre peu

a peu dans ses droits. Ce versant donne naissance à la Narrenta, qui arrose la campagne de Mostar, et va se perdre dans l'Adriatique près du fort Opus; à la Moracca, qui coule dans une vallée supérieure, traverse le lac de Scutari , et se rend à la mer au-dessous de Dulcigno; à Ja Rama et au Mostar-Blato , qui sont les afïluens principaux de la Narrenta j enfin à la rivière de Trebigne , qui rassemble les eaux d'une vallée inférieure , dont la direction est parallèle à celle où coule la Moracca. Après Sugliaka ou Kupris , qui est un point culminant, on trouve, en descendant vers le sud , le mont Ivan, autre point de relèvement plus prononcé que le premier , au pied duquel la Narrenta, la Moracca, d'une part; la Bosna, la Migliaska, de l'autre , prennent leurs sources. Les montagnes qui forment le bassin de la Narrenta près de son origine sont nues à leur sommité , mais boisées à leur base. Le mont Ivan est couvert de forets et de pâturages; En continuant à descendre, on observe que la chaîne reprend le caractère âpre des aspérités de la Dalmatie; et cette nudité paraît plus sensible encore dans les contreforts qui se développent tant au nord pfau sud deMôsiar. Ces montagnes dégradées

( «9 ) annoncent, par les écarts qu'on y remarque, qu'elles ont été tourmentées par les eaux plus long-temps et plus tard que les autres parties du globe. Leurs couches calcaires présentent, de même qu'au Proloke, une inclinaison prononcée, et sûrement des cavités profondes qui servent de récipiens aux eaux pluviales. De ces masses sortent tout formés des cours d'eaux considérables , que souvent d'autres réservoirs absorbent à une médiocre distance du lieu qui les a vus naître. Les monts où la Rama prend sa source montrent encore des parties boisées,* mais plus bas les deux contreforts qui dessinent le bassin de la Narrenta sont complètement dépouillés. La campagne deTrebigne, surtout en se rapprochant du littoral, présente sans adoucir, ce tableau qui attriste si souvent l'œil en Dalmatie. Ce sont ici des amas de pierre disposés en gradins , et parallèlement à la grande chaîne ; là des plaines entières hérissées de rochers; à chaque pas on remarque le travail opiniâtre des eaux aidées du temps, pour se creuser des entonnoirs où vont se perdre celles qu'on rencontre, de loin en loin, dans cette contrée dévorée aujourd'hui par un soleil brûlant. Tel est l'aspect général du pays depuis Trebigne et

( ?o) même depuis Blagai au-dessous de Mostar, jusqu'au littoral; seulement le fond des vallées oflVe ça et là quelques traces de culture dont l'œil est d'autant plus avide quelles sont trèsrares. La plaine de Glubigne est dans ce cas; il en est de même du Campo-Propovo et du petit vallon de la Bigova, où les eaux ont formé desdépôts déterre végétalearrachéeauxversans Mais sur la rive droite de Narrenta, la nature se montre moins sévère : la plaine de Livno , par exemple, qui peut avoir deuxlieuresen longueur, sur trois heures de largeur moyenne, généralement est productive. Il en est de même des cantons de Sevitza et de Kupris.

La Bosnie septentrionale forme avec l'Erzégovine une opposition tranchante. Sur le versant nord-ouest de la grande chaîne on trouve sans interruption de belles forêts , de gras pâturages, des eaux abondantes; l'humus partout \ forme une couche épaisse : en deux mots . la végétation nulle part n'est pins florissante et aussi vigoureuse. Denombreui contreforts couronnés de bois se détacheni de la crête . et tendent en s'abaissant graduellement vers la Save et la Morava de Servie. Parmi les" vallées multipliées dont ils établissent la séparation,

( 7i ) celles où coulent l'Urina, la Verbalz, la Bosna, la Drina , la Lim, l'Ibar, la Mitrovilza , tiennent le premier rang, formant autant de bassins distincts. Des affluons souvent abondans,detous côtés viennent grossir ces rivières principales , qui sont rapides et encaissées pendant une grande partie de leur route. La Save reçoit les cinq premières; les deux autres joignent leurs eaux à celles de la Morava , qui les porte au Danube. La Drina , dans laquelle la Lim afflue, est la plus considérable de toutes. Elle coule longtemps entre la Bosnie et la Servie. Les autres, si l'on en excepte la Lim et flbar, présentent aussi une masse d'eau imposante; cependant elles sont guéables par endroits dans la belle saison , mais torrentueuses et sujettes à des crues subites. Celte remarque me conduit à observer qu'en été les orages sont trèsfréquens dans celte contrée ; qu'au printemps la fonte des neiges est abondante et ne s'opère que lentement : d'où l'on conclura qu'une armée envahissante ne pourrait guères compter sur la facilité trompeuse de passer sans équipages de ponts , les nombreux cours d'eaux qui arrosent la Bosnie. Les principaux en général sont navigables jusqu'à des distances plus

(7» ) ou inoins grandes de leurs embouchures; et ceux à qui la nature a refusé un avantage également précieux sous le rapport militaire et le rapport commercial , pourraient l'obtenir sans beaucoup de peine. La défense tirerait d'ailleurs une grande ressource de leur cours, dessiné circulairement et de manière à opposer sa partie convexe à l'extérieur. La Verbatz, la Bosna et même l'Unna qui trace la ligne frontière, jouissent à un degré trèsprononcé de cette propriété défensive. Il est vrai aussi qu'une ligne d'opérations assise sur la Save , tournerait ces rivières par leurs emboucbures , et fournirait les moyens de prendre en flanc les positions qu'elles couvrent, dans le même temps quelles seraient attaquées de front. Cette remarque n'a pas échappé à l'Autriche.

A leur origine et même à une distance assez, considérable de leurs points de départ , tous les contreforts successifs qui découpent la Bosnie septentrionale dans le sens de sa largeur, sont d'un accès difficile, sans offrir cependant des obstacles insurmontables. Ils s abaissent et présentent des pentes plus douces à mesure qu'ils s'éloignenl de la grande chaîne. Par une coh-

(73) séquence naturelle, les vallées qu'ils dessinent , toujours très-étroites et profondes à leur naissance, s'élargissent et deviennent d'autant plus praticables qu'on se rapproche davantage de leur débouché.

Celte contrée est remarquable surtout par les belles forêts sous lesquelles, en grande partie, elle est encore ensevelie. Tout le versant oriental de la grande chaîne présente un massif continu, composé de sapins et de mélèzes qui s'étend très-avant sur les contreforts et descend même dans le fond des vallées. Aux arbres verts succèdent dans la seconde région, les chênes, les hêtres, les frênes, les trembles, les peupliers, qui achèvent de couronner les hauteurs et forment dans la plaine des taillis multipliés. Les pâturages occupent avec les bois, la meilleure part du sol de la Bosnie. Arrosés dans tous les sens par des eaux fraîches et limpides ; soumis précisément au degré de température qui invite les (leurs à éclore , ces pâturages ne peuvent manquer d'être très-productifs, et supérieurs en qualité. Mais faute de population et d'encouragement, il en est beaucoup qui n'ont pas de maîtres reconnus; qui même sont délaissés, et dont les herbes aroma-

tiques périssent sur pied. Cependant Ja Bosnie est très-riclie en troupeaux de bétes à cornes et de moutons , remarquables par leur beauté. Elle possède aussi un grand nombre de chevaux qui se rapprochent beaucoup des races hongroise et transil vaine. Ces chevaux, d'une taille médiocre, sont pleins de cœur, sobres, infatigables, et font à chaque pas preuve d'adresse, dans les chemins du pavs , dont eux seuls ont le secret. Un voyageur, on peut le dire, leur confie son existence. En route il suffit de les débrider une heure vers le milieu du jour dans la première prairie qu'on rencontre , pour leur rendre tonte la vigueur qu'ils avaient au départ. On les emploie comme bêtes de somme, mais ils n'ont point l'habitude de tirer. Ce genre de service est réservé exclusivement aux bêtes à cornes. Les produits de la culture consistent en froment, orge, sarrasin, maïs, en grains de toutes espèces enfin ,• et la récolte fournil bien au-delà des besoins de la consommation. Les melons , tous les fruits des climats tempérés sont également très-abondans et fort bons en Bosnie. Le prunier est l'arbre de prédilection des vergers. Les habitans chrétiens obtiennent, parla fermentation du fruit, une liqueur qui

remplace le vin , dont ils sont dépourvus. 1 1 faudrait que le soi fût dégarni, pour corriger l'humidité du climat et pouvoir se prêter à la culture de la vigne, qui réussirait alors indubitablement.

En général on peut dire que la culture est suffisamment soignée dans les cantons où la population est en rapport avec la superficie. D'abord le Bosniaque n'est rien moins qu'indolent , et l'on peut ajouter que le sol ne demande qu'à produire, que même il nourrirait, sans de grands efforts , une population trois fois plus nombreuse. On forcerait la proportion si l'on disait davantage , puisqu'une partie de la contrée est destinée à rester en nature de bois et en pâturages, quel que soit le mode d'administration rurale qui la régisse. Quant à ces bois résineux, à ces bois blancs et durs qui couvrent le pays , ils périssent pour la plupart sur pied. L'exploitation n'a pas d'autre objet que le chauffage , les constructions particulières et l'approvisionnement de quelques fourneaux de forges. Cependant ces forêts antiques sont peuplées de bois propres à la mâture, aux constructions navales ; et les grands cours d'eaux qui découlent de la chaîne pourraient singulière-

ment favoriser leur transport. Ceux qui ne recevraient pas cette destination seraient employés à alimenter des usines de toute espèce, auxquelles le pays fournirait avec abondance les matières premières. Ses montagnes doivent receler presque tous les métaux Gonnus. Au temps des Romains il possédait des mines d'or. L'abandon où la Bosnie est restée pendant une longue suite de siècles , autorise à croire que cette source n'est pas tarie. Ses mines de fer sont très-riches, mais d'un produit bien médiocre comparé à celui qu'obtiendrait une exploitation active. La récolte que la botanique trouverait à faire sur un sol varié à l'infini, ne serait pas moins précieuse, ou pas moins abondante. La floraison y est retardée d'un grand mois comparativement à celle des environs de Paris. Dans les vallées supérieures ce n'est guère qu'à la lin de juillet que la fenaison peut se faire. Il est facile de calculer l'époque des moissons d'après cette donnée.

Le climat de la Bosnie proprement dite, le plus souvent est froid, même en été , et d'autant plus variable qu'on se rapproche de la chaîne. Les nombreuses forêts qui couvrent Je sol, et les eaux abondantes qui l'arrosent, don-

(77 ) nent l'explication de ce phénomène. L'hiver y commence de bonne heure , se prolonge et amène une grande quantité de neige. Quant au printemps, il n'existe guère dans un pays où les orages succèdent presque immédiatement au froid aquilon.

L'Erzégovine semble placée sous un autre ciel. L'olivier et la vigne croissent et se plaisent dans ses vallées inférieures , soumises à la température de la Dalmatie. On y trouve la même végétation et le même genre de culture que dans cette province limitrophe ; mais elle est autant qu'elle dans l'indigence sous le rapport des grains, et dans l'obligation d'en tirer delà Bosnie septentrionale. Ici le système d'amélioration ne pourrait obtenir qu'un médiocre résultat sous le rapport de la culture, puisque le sol porte généralement l'empreinte d'une aridité invincible , et par nature se refuse à fournir aux premiers besoins de la vie. Cependant quelques cantons seraient susceptibles d'une culture mieux entendue , et pourraient offrir une plus grande variété de productions. Cette remarque s'applique à plus forte raison à la Bosnie.

Mais l'Erzégovine, par sa position intermédiaire à l'égard de la Dalmatie et de l'Italie ,

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