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LA LANGUE ET LA LITTERATURE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE OS

quelque épisode dus dernières insurrections ou plus simplement les tristesse» et le» joie» de la vie doineslifiue. « Aujourd'hui », écrivait Vuk Karadzic en 18.'J3, « c'est dans la Bosnie et l'Herzégovine, le Monténégro et les cantons montagneux de la Serbie méridionale que le goût pour le» poésie» héroïques est le plus vif et le plus général. » Et la décadence, que l'appel à une vie sociale nouvelle rond inévitable et prochaine, n'est point trop sensible encore.

Modernes rapsodes, les chanteurs de village s'accompagnent, comme autrefois, de leur rustique giisle, sorte d'instrument très simple à une seule corde et fait habituellement de bois d'érable tendu d'une peau de chèvre. Jaloux du trésor de leurs antiques chansons, rajcîunies de forme plutAl que de fond en passant d'une génération à l'autre, ils en savent aussi de nouvelles, qu'inspirent \i-< fîiits les plus récents de l'histoire nationale, fût-ce la haine de la conscription austro-hongroise.

De très nombreuses publications ont fait connaître les chansons cl les contes de la Bosnie et de rilerzég()viii(\ Il convient de mettre au premier rang celles que MM. Krauss et Kosla Hormann ont consacrées au folklore musulman. Vuk Karadiiic, en effet, n'avait jamais visité la Bosnie ni l'Herzégovine : des raisons de police politique lui en avaient toujours interdit l'îu-cès ; et c'est pourquoi la chanson slave musulmane est presque absolument absente de son admirable recueil. Les publications de MM. Krauss et Hormann ont fort heureu.sement comblé cette lacune.

Quand une langue a pour elle les gages d'avenir que lui assure un tel passé, elle a droit à tous les respects : le Gouvernement austro-hongrois paraît l'avoir compris. (^ÎJUjtjeCfi^ <i^c

Enseigné dans les écoles, propagé par les journaux, assuré, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, de l'appui moral de Belgrade et d'Agram, le. serbo-croate, en Bosnie-Herzégovine, est aujourd'hui ce qu'il était hier: on ne voit pas que rien le doive empêcher de poursuivre en paix le cours régulier de ses destinées. Et ce respect loyal de la langue des Bosniaques et des Herzégoviniens sera l'honucur durable de l'Occupation austro-hongroise.

Palx Boyer,

ProfossGur k l'École oatianale îles I^angaes OrienUlea.

EN BOSNIE-HERZKGOVfNE

Quand nous voulons otudier les habitants d'un pays, nous nous demandons, d'abord, à quelle race ils appartiennent. L'on semble sojivenl attacher à celte notion de race une valeur exagj'rée et dangereuse. Aucune notion ne prête, en eflet, à plus de confusion. Si l'on sort des larges groupes ethniques de l'Afrique et de l'Asie, qui semblent partager l'humanité en un petit nombre de grandes familles, ])ourvues chacune de caractères aisément discernables; si l'on s'en tient aux peuples de l'Europe et à ce qu'on appelle, d'habitude, la race blanche ou caucasique, les discussions sur l'origine, sur la ])arenté, sur la ])lace relative des divers groupes de celle race blanche n'ont, le plus souvent, qu'un intérêt de curiosité. Alors même qu'elles ont im fondement scientifique, il est rare que ces recherches sur Ips races nous puissent vraiment éclairer sur la valeur politique ou sur la capacité de civilisation d'un peuple. La notion de race et la notion de nationalité, si souvent confondues pai' le vulgaire, sont deux choses absolument distinctes. Nous savons, aujourd'hui, que presque tous les peuples cl toutes les nationalités sont formés d'un mélange de races ou de sous-races diverses. Européens d'Occident ou d'Orient, Néo-Latins, Germains, Anglo-Saxons, Slaves, nous sommes tous, plus ou moins, des sang-mèlé. Pour peu qu'on remonte le cours de l'histoire, on est fort embarrassé de discerner quels sont les divers éléments ethniques qui ont concouru A la formation des peuples de l'Europe, et dans quelle proportion ces différenls éléments se .sont associés et fondus. Aussi, laissant de côté l'obscure et stérile question des origines, nous nous contenterons de remarquer que, à l'inverse des autres contrées de l'orient de l'Europe, les populations de la Bosnie- Herzégovine présentent, aujourd'hui et depuis des siècles, une remarquable homogénéité ethnique. qui s'explique, en grande partie, par la situation isolée et par la configuration montagneuse de ces contrées.

A part quelques milliers de juifs et de tziganes (fig. 80), les habitants de la Bosnie-Herzégovine sont tous des Slaves. A ce titre, ils appartiennent, comme nous-mêmes, comme la plupart des peuples de l'Europe, f\ ce que nous appelons, d'habitude, la race aryenne ou indo-européenne, c'eât- A-dire à cette famille humaine que nous regardons comme la plus élevée de l'humanité. Quoique ces pays de Bosnie-Herzégovine aient été longtemps attachés A l'Orient, et même à l'Asie, par la

domination turque et par l'Islam, leurs habitants slaves se sont, depuis la conquête turque, fort peu mêlés avec les conquérants, si bien qu'on peut dire que, parmi eux, l'apport du sang asiatique ou du sang touranien est, de ce chef, insignifiant. Que, si l'on remonte, avant l'invasion des Slaves, jusqu'aux anciens habitants dont les Slaves ont pris la place, et qui n'ont pas dû disparaître tous devant eux, on trouve que ces contrées étaient habitées par des Illyriens, plus ou moins proches parents sans doute

des Albanais actuels, que les ethnologues classent, également, parmi les Aryens. Ainsi donc, les Bosniaques ont, autant que personne, le droit de se réclamer de ce nom d'Aryens, dont il a été fait un tel abus en certaines polémiques. C'est un peuple slave ou slavisé de longue date, parent des autres peuples européens, cousin des Aryens latins ou germaniques, et frère des peuples slaves du centre ou de l'est de l'Europe.

Prenons ce peuple, tel qu'il se présente

à nos yeux quand nous parcourons ses villes

et ses campagnes (fig. 83). Une chose nous

frappe d'abord : la vigueur, et plus encore

^^^^^ la beauté de la race, on pourrait même sou-

Ï}' • 1 j ^ vent dire sa finesse et sa distinction. En

^Bl II' vérité, je n'en connais guère de plus belle

^^^K Al i 1 *^" Europe. Je ne saurais dire que, chez les

;^^^^ /\ P^^^«.l- Slaves de Bosnig-Herzégovine, la race soit

^^^^^K Jp.^^^ brune ou qu'elle soit blonde; on rencontre,

V^^H^^BI^HH^HbI ^g^MÊÊ^ ^^^^ ^u^' ^^^ bruns et des blonds, ce qui

semble indiquer d'anciens mélanges ou alliages de sang. Le type brun ou châtain foncé me paraît, cependant, prédominer.

Quant à la forme de la tète, que peuvent mesurer les anthropologistes, il y a plus d'homogénéité. La plupart des Bosniaques sont brachycéphales, c'est-à-dire qu'ils ont la tête courte relativement à sa longueur. La racé, avons-nous dit, est particulièrement belle, cela surtout en Herzégovine. Elle est grande de stature, mince de taille, élégante et fine de tournure. Nulle part, peut-être, je n'ai vu d'aussi beaux hommes, sauf dans les contrées slaves voisines, en Dalmatie et au Monténégro. Les hommes sont bien faits et bien musclés; ils ont la démarche fière et l'air ouvert; leur noblesse naturelle est encore rehaussée par l'élégante simplicité du costume, fût-ce la chemise de toile blanche brodée que portent les paysans chrétiens de la plaine de Sarajevo (fig. 81). On comprend que l'Autriche-IIongrie ait tenu à lever quelques bataillons parmi ces hommes d'aspect si martial. Entre toutes les troupes de l'Autriche, qui se distinguent par une si grande variété de types nationaux, il n'en est pas d'aspect plus mâle et de plus guerrière tournure que les quatre régiments bosniaques, coiffés du fez rouge, où servent, côte à

Fig. 80. — Ouvrier tziijanc en IJerzcgovJnc.

LES RACES, LES RELIGIONS, LA NATIONALITE EN BOSNIE-HERZPjJOVINE

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côte, chrétiens et musulmans. Comme il arrive souvent en Orient, et parfois aussi dans le Midi, les femmes sont peut-être moins belles que leurs maris ou leurs frères. Elles sont souvent déform<''e» et vieillies avant l'âge par un travail précoce ou excessif. Chez elles aussi, cependant, ni la régularili^, oi la finesse dos traits (lig. 82) ne sont rares. Parmi ces paysannes bosniaques qui filent encore dans le» champs en gardant leurs moulons, et qui jettent au loin, dans la solitude, les notes aux longues tenues finales do leurs mélancoliques chants slaves, j'en ai rencontré, au pied des montagnes boisées des sources de la Bosna, qui, dans leurs longues robes de toile blanche aux larges plis, semblaient de loin des statues antiques.

En dépit de sa beauté et de son air de santé, on dit la race moins forte et moins .saine qu'elle ne le

Fig. 81. — Paysaa de la campagne tic f>arajcro.

Fig. 82. — Femme chrétienne de

Konjica,poTUial son enfant.

semble aux yeux. Elle est parfois rongée par des maladies contagieuses et par la phtisie, suite de la pauvreté séculaire et du manque d'hygiène, peut-être aussi, chez les orthodoxes, du jeûne prolongé des quatre carêmes de l'Église orientale. Puis, les chrétiens, et même parfois, dit-on, les musulmans, n'échappent pas toujours au fléau populaire de noire civilisation, à l'alcool, représenté, en Bosnie, parle rai, la pftle cau-de-vic de prune, la nationale sljvovJra. *

Le Slave do Bosnie est intelligent; il est doué de qualités morales qui lui font une place à part entre tous ses congénères, souvent eux-mêmes si bien doués. Deux choses, l'histoire en est témoin, semblent distinguer les Slaves de l'ancienne Illyrie et, en particulier, ceux de Bosnie. C'est une race vaillante, do tout temps guerrière, et en même temps, c'est une race poétique, à l'imagination vive. Entre tous les peuples do l'Europe, aucun peut-être n'a laissé, depuis des siècles, un pareil renom de bravoure que Ces Slaves du Sud : Croates, MorlaqUes, Uscoques, Serbes, Pandoures, Monténégrins, tous terme» qui désignenl des peuples ou des tribus de la même nutionalilé ou du même groupe ethnique.

Ainsi, également, pour la poésie. Entre toutes les langues slaves, si opulentes dans leur variété de formes et de sons, l'idiome de ces Slaves illyriens est peut-être le plus doux et le plus musical, comme il est celui dont la poésie populaire est la plus riche. La Bosnie a contribué, pour sa large part, à la création de l'admirable poésie épique serbe, et, chose unique en Europe, cette faculté épique demeure encore vivante au fond des masses de ce peuple, si longtemps asservi. Son génie poétique ne s'est pas épuisé à chanter, depuis des siècles, les héros légendaires du fatal champ de Kossovo, où succomba l'indépendance du chrétien. L'insurrection de 1873-1877 contre les begs musulmans et les pachas turcs, et jusqu'à l'occupation autrichienne, ont déjà enfanté leurs légendes et servi

Fig. 83. — TtassemOlcment de paysans àDoboj, le jour du marché.

de thèmes à des chants populaires, que répètent, le soir, dans les villages, de rustiques rapsodes. Outre de vieux chants de guerre, les Bosniaques musulmans ont leurs chants d'amour, dont on a recueilli récemment une riche moisson. Héros et poète, tel était, liier encore, l'idéal national de ce noble peuple qui, avec la foi de ses ancêtres, semble garder dans son âme, comme dans les formes de sa vie, quelque chose du génie des âges passés. Cela ne veut point dire qu'il doive demeurer réfractaire à notre culture occidentale, à notre positive et lourde civilisation moderne. Ses mœurs semblent, déjà, sous plus d'un rapport, s'être bien modifiées, durant les vingt années de l'occupation austro-hongroise. Une génération nouvelle a surgi, paisible et travailleuse. Il n'y a qu'à voir le paysan ou l'ouvrier bosniaque à l'œuvre, dans les champs de ses verts poljn, ou autour de ses nouvelles usines, jiour se convaincre que ce peuple, européen par toutes ses origines, doit peu à peu s'assimiler ce qu'a de vraiment sain et de fécond notre banale civilisation européenne. Puisse-t-il seulement ne pas perdre, en même temps, ce qui fait encore son charme et son originalité !

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