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LA LANGUE ET LA LITTÉRATURE EX BOSNIE-HERZÉGOVINE

ïe^crivains et des savants, en des ouvrages successifs, employer tantôt l'un et tantôt l'autre. Quant au parler en i, il n'a pas été admis dans la langue écrite; mais il se recommande à l'attention du linguiste par ce Irait particulier, déjà signalé plus haut, que, dans toute la Bosnie et la marche septentrionale de l'Herzégovine, comme aussi dans la Bacska, il est seul usuel chez le» catholiques, alors que les autres éléments de la population, à de très rares exceptions près, parlent en ije ou, dans la Bacska, en e. El Ion ne sait trop que penser de cette opposition d'ordre confessionnel : sans doute elle fournit un argument à. ceux qui estiment que catholiques et orthodoxes sont arrivés en Bosnie- Herzégovine à des dates dillérentes, les premiers ayant précé<lé de longtemps les seconds; cependant, en lubsence de témoignage historique direct, le plus sage est peut-être de réserver la question.

Cette diversité même des dialectes serbo-croates donne sa portée véritable à l'œuvre d'unification entreprise par Vuk Karadzic et poursuivie, sous son influence directe, à Agram, par Louis Gaj, à Belgrade, par Daniùié. Celte œuvre se présente sous un double aspect : unification de la langue littéraire i)ar l'adoption du parler en ije proclamé modèle classique, ce qui, pour le pays d'Agrani, entraîna la renonciation au dialecte de kaj ou croate proprement dit ; unification de l'or- Ihographe par l'adoption de signes couiplémentaires tant pour l'alphabet cyrillique que pour l'alphabel latin, — les signes inutiles de l'alphabet cyrillique (à savoir le sca, le fila, \c jenj, \ejat,\c ju, le ja, les deux jer) étant délibérément abandonnés'. L'uniflcation de la langue littéraire n'esl pas sérieusement menacée par les velléités de résistance serbe auxquelles il a été fait allusion ; quant à l'unification de l'orthographe, elle est depuis un tiers de siècle un fait accompli, pour la plus grande gloire de celui qui en eut la courageuse initiative : par sa simplicité, par sa conséquence, lorlhographc serbo-croate, telle que Vuk l'a constituée, peut passer pour un modèle d'orthographe phonétique ; à la fois correcte et pratique, elle est, sans contredit, la plus parfaite des orthographes aujourd'hui en usage pour l'expression de l'une quelconque des langues indo-européennes vivantes.

De tout ce qui précède, il résulte que la langue parlée en Bosnie-Herzégovine i)eut se détiiiir ainsi : langue serbo-croate du dialecte de sto avec prononciation en ije, sous réserve de f,rononcialion en i pour les catholiques de la Bosnie tout entière et de la marche septentrionale de l'Herzégovine.

CE qu'il fait entendre par littérature bosniaque et nERZÉGOVINIENHB

Il serait téméraire ou prématuré de parler de littérature bosniaque ou herzégovinienne au sens propre du mot. Bon nombre d'écrivains ou d'érudits serbes ou croates sont originaires de Bosnie et (lllerzégovine : Mathias Reljkovic (1732-1798), poète et soldat, l'un des précurseurs de la renaissance serbe, descendait dune famille bosniaque réfugiée en Slavonie; Sima Milutinovic (1791-1817), l'aventureux auteur du poème de l'Indépendance, la Srbijanka, l'historien do l'insurrection serbe de 18i3-181.j, était né il Sarajevo et se montrait très fier de son surnom de Harajlijn « le Sarajévole » ; Vuk Karadzic lui-même, né en Serbie, appartenait à une famille herzégovinienne. D'autre part, dans

' l.a n^fornie orlliographifiuc de Vulc se licurla, chez les Serbes orthodoxes, h des résistances ob»lin#o». riirieu»es Vuk fut accusé de s'.Hre vendu au piipe, l'emprunt de la lettre j à l'alphabet latiu dénoncé comme une trahison; sei ouvrages, pendant do longues aniues, furent interdits eu Serbie.

son Histoire de la litléiature des Slaves du Sud, Schafarik a conservé les noms des Franciscains de Bosnie qui, écrivant au cours des xvii° et xviii" siècles, nous ont laissé, soit en vers, soit en prose, tant d'œuvres de théologie et d'édification : ces pieux auteurs se servaient les uns de l'alphabet latin, les autres de cette cursive spéciale à la Bosnie ou bukvica (on l'appelle aussi bosanèica) qui, issue du cyrillique, demeure comme la caractéristique épigraphique des inscriptions lapidaires bosniaques des XV' et xvi" siècles, et qui, en dépit de l'obstination touchante de quelques vieillards ày demeurer fidèles, bientôt ne sera plus qu'un souvenir '. Mais, dans un pays fermé aux influences du dehors et dont la première imprimerie ne date que de 18G6, il ne saurait se produire de mouvements littéraires comparables à ceux qui, par exemple, ont illustré les villes dalmates, Raguse en particulier. Privées de littérature artificielle ou savante, la Bosnie et l'Herzégovine ont trouvé ailleurs, et sans les chercher, d'autres titres de gloire : du Moyen-Age à nos jours, elles ont été le foyer de la plus pure langue serbo-croate; du Moyen-Age à nos jours, elles ont donné à la littérature populaire serbe ses plus poétiques chansons, ses contes les plus ingénieux.

Longtemps avant Karadzié, le parler de la Bosnie et de l'Herzégovine avait été, du consentement unanime des écrivains serbes et croates, proclamé le modèle le plus achevé du beau langage : « Cosi aiico sono molli e varii H modi di parlare in lingva Illirica », écrivait Micalia dans la préface de son Dictionnaire (1649), « ma ogii un dice che la lingua Bosnese sia la più bella. » L'un des mieux doués des poètes de Raguse, Palmotic (1006-1657), eut assez de goût pour comprendre que le ragusain se gâtait par trop d'italianisme : c'est en Bosnie qu'il alla chercher le sens et l'indication des corrections nécessaires. Un écrivain croate, Paul Ritter Vitezovic (1630-1703), le restaurateur de l'imprimerie à Agram, dédia au « seigneur du Nord », le tsar Pierre le Grand, l'une des poésies où il a le plus chaleureusement exprimé son ardent patriotisme slave. Celte poésie est écrite non pas en dialecte croate, mais en croalo-bosnien. Le plus grand poète dalmate du siècle passé, André KacicMiosic, l'éditeur de la célèbre complainte sur la fenune de l'agha Hassan (traduite en allemand par Goethe, en français par Charles Nodier), l'auteur de tant de chansons d'inspiration toute populaire, devait l'incomparable pureté de sa langue au séjour de plusieurs années qu'il avait fait, comme légat du pape, en Herzégovine et en Bosnie. C'est en dialecte bosniaque enfin {jezik Slavno-Illijricski izgovora Bosanskog « langue slave illyrienne du dialecte bosniaque ») que le Slavonien Mathias Katancic a écrit sa traduction de la Bible, la première qui ait été imprimée pour l'usage des catholiques de langue serbocroate (Pest, 1831).

Mais ce n'est point dans des œuvres de littérature écrite que ce parler des montagnards bosniaques et herzégoviniens, si pur et si riche, à peine altéré par l'intrusion de quelques douzaines de mots turcs, a atteint son expression la plus parfaite : il a donné sa vraie mesure dans le conte et dans la chanson, la chanson héroïque surtout, œuvres anonymes d'auteurs ignorés.

Révélée à l'Europe, au siècle dernier, par les travaux de l'abbé Fortis, exaltée par Herder et Jacob Grimm, la poésie populaire serbe est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en exposer ici les mérites. Ce que l'on sait moins, peut-être, c'est que nulle part elle n'est plus originale ni d'inspiration plus haute qu'en Bosnie et en Herzégovine, soit qu'elle prenne pour objet les exploits et les souffrances des ancêtres, la légende de Marko Kraljevic ou le désastre de Kosovo, soit qu'elle retrace

' Le maire acluel de Sarajevo, Mohmed-beg Kapetanovic Ljubuàak, bien connu des slavistes par ses publications de textes populaires et notamment par son recueil de proverbes bosniaques et herzégoviniens [Narodno Olago po Bosni, Iletcegovini i sifjednim krajeiiima, Sarajevo, 1888), écrit encore en bosanèica. Je le prie de vouloir bien agréer tous mes meilleurs remerciements pour les spécimens d'écriture qu'il m'a si obligeamment communiqués.

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