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L'ISLAM EX BOSME-HERZÉGOVINE

sessions qui, ne rapportant pas de revenus, ne sont pas comptées dans ce ctiiiïre; si J'ajoute que ce domaine des wakoud', qui rapporlail, en 1883, un revenu annuel de 300.000 francs, a rapporté, en 1898, 004.293 francs (plus du double), le lecteur pourra se rendre à la fois compte de l'importance considérable des wakouff et des résultats remarquables obtenus par la bonne administration du Gouvernement autrichien, qui, en augmentant le bien-ôtre général, en garantissant la sécurité et en dislrihuanl à tous une justice impartiale et expcdilive, a acquis de véritables litres à la reconnaissance des populations musulmanes placées sous sa domination.

Est-ce à dire que dans ce pays il n'y ait point de mécontents? Je n'irai pas jusque-là, et, au con-

Fig. )CS. — fil union des conscrits à Jajce.

traire, la vérité m'oblige fi constater que nombre de musulmans d'origine turque, anciens fonctionnaires dépouillés de leurs prérogatives ou do leurs fonctions, dont ils se faisaient de bonnes rentes aux dépens de leurs administrés, conservent encore aujourd'hui de louches relations avec leurs cousins de Stamboul et conspirent à qui mieux mieux et plus ou moins ouvertement contre le Gouvernement de l'Occupation autrichienne. Mais, ce sont, pour la plupart, de tristes sires, qu'il conviendrait de n'écouter qu'avec une grande circonspection. C'est peut-être un grave tort de quelques-uns de nos agents consulaires de les avoir écoutés avec trop de complaisance ou de crédulité.

J'ai promis de suivre le musulman bosniaque it la caserne. Mais lu (unuernemenl autrichien a-t-il donc pu réaliser ce formidable tour de force de recruter des soldats parmi ce peuple conquis? Aurions-nous osé rêver pareille fortune pour notre Algérie, qui pourrait nous fournir, bon an mal

an, au moins cent mille excellents soldais, prêts à combattre sous les plis de notre drapeau tricolore..., si nous avions su nous y prendre? Eh bien, oui, les Autrichiens ont obtenu ce résultat en Bosnie-Herzégovine. La première tentative a été difficile; une insurrection formidable en a été la conséquence, mais aujourd'hui c'est un fait acquis.

Et, nul parallèle à établir entre ces soldats bosniaques, musulmans, juifs ou orthodoxes, que la conscription appelle normalement et régulièrement sous les drapeaux (fig. 108), et ces régiments mercenaires de tirailleurs ou de spahis algériens que nous recrutons à grands frais, à grands coups de hautes payes et de primes de rengagements. Quel immense pas en avant à. l'actif de l'Autriche 1 non seulement pour la force militaire ainsi acquise, mais aussi pour les résultats politiques qu'on est en droit d'attendre de ce passage à la caserne. Certes, toutes les précautions ont été bien prises : on n'a rien négligé, ni dans la nourriture spéciale du soldat musulman, ni dans sa tenue même, qu'on a rendue conforme à ses habitudes en lui conservant le fez rouge, ni dans la pratique des prières, des ablutions et des jeûnes, qu'on a rendue obligatoire. Tout — jusquW l'édification d'une mosquée à Vienne — a été fait dans le but d'éviter les récriminations, les regrets et toute justification d'indiscipline à ces enfants de l'Islam.

Et, quand je songe que nous n'avons pas pu seulement encore nous mettre d'accord pour la construction d'une mosquée à Paris, nous qui comptons par millions nos sujets ou nos protégés musulmans, je vois avec tristesse combien nous avons encore de chemin à parcourir pour arriver aux résultats obtenus parle Gouvernement autrichien; je vois en rêve ce qu'aurait obtenu une administration bienveillante et tutélaire essayant d'amener à nous, par la reconnaissance et par le respect, cette multitude d'indigènes, que la destinée a placés sous notre domination.

Je vois cette armée admirable composée d'hommes nés guerriers et vaillants par atavisme, prêts à combattre à nos côtés au jour du danger; je vois avec tristesse cette force considérable non seulement perdue, mais prêle à se tourner contre nous à l'heure terrible où nous aurions à faire face à une nation européenne et où nous aurions alors à compter, comme en lS7i, avec les rancunes amassées dans ce peuple, que nous avons si mal su comprendre et encore plus mal su administrer.

Les membres de la Mission d'études de la Bévue générale des Sciences ont pu constater, comme moi, à Jajce et à Sarajevo, avec quelle placidité venaient tirer au sort les jeunes conscrits bosniaques de la classe de 1898 (fig. 108); quelle leçon de choses pour nous!

J'ai parlé jusqu'ici de la vie des musulmans et n'ai rien dit des femmes musulmanes. Là, je dois constater que les Autrichiens, comprenant avec quelle prudence et quelle circonspection il fallait aborder le problème de la régénération de la femme musulmane, n'ont encore fait que de timides tentatives en ce sens.

Les écoles de filles musulmanes sont peu nombreuses; celles qui existent sont le fruit de combats acharnés contre la routine. Beaucoup de temps a été perdu en études et en essais, mais la nécessité s'imposait d'agir lentement. Une école professionnelle, et quelques essais de rénovation d'art industriel dans le domaine de la fabrication des lapis, broderies indigènes, etc., similaires de la courageuse entreprise de M""= Delfau à Alger, ont été mieux accueillis. Cependant, M"" de Kallay, qui seconde si courageusement son mari dans son œuvre de civilisation, n'a pas perdu l'espoir d'arriver à de meilleurs résultats. Elle s'est intéressée personnellement au succès des écoles de filles musul-

mânes où, polit à polit, avec la plus exlrômo prudence, on cherche à élever le niveau intellectuel des jeunes filles. Tout d'abord, on s'est buté à une hostilité et à une réprobation générales; mai», peu à peu, quand les mères ont été convaincues que l'étude du Koran et de la théologie musulmane était, avec l'apprentissage de quelques travaux de couture ou de ménage, les seules matières enseignées, la confiance est venue.

Quand l'habitude sera prise, on élargira le cercle dos éludes, on développera les programmes d'éducation et, peul-èire, pourra-t-on faire pénétrer dans les familles musulmanes un pou do nos sciences modernes.

Cette sollicitude du Gouvernement de l'Occupation portera sûrement ses fruits, car les administrateurs de ce pays ne négligent rien pour atteindre leur but de pacification et d'éducation de ce peuple enfant. Jusque dans leurs prisons, ils ont respecté scrupuleusement les prescriptions religieuses. Dans leur colonie pénitentiaire de Zenitza, qui est la prison centrale de toute la Bosnie-Herzégovine, les musulmans ont une marque distinclive à leur coiffure, font régulièrement leurs prières en commun et reçoivent une nourriture spc'ciale. exempte des aliments défendus par le Koran.

Les musulmans de Bosnie-Herzégovine ont conservé intacts leurs usages et leurs mœurs en ce qui concerne les mariages, répudiations, divorces, successions, etc. La famille y est patriarcale comme dans tous les pays de l'Islam. L'autorité du mari et du père y est absolue; les gens sont, en général, très religieux.

Leurs sentimenls pourraient même être taxés de fanatisme dans certaines villes comme Mostar, en Herzégovine, et Maglaj, en Bosnie, par exemple. Dans ces villes, l'induencc politique turque est considérable. Les victoires des Turcs contre les Grecs, pendant la dernière guerre, étaient peut être fêlées avec plus d'allégresse à Mostar qu'à Constantinople même, tant l'unité religieuse est grande parmi les peuples de l'Islam et tant est révérée la suzeraineté du Padishah, commandeur des Croyants. Ce qui veut dire que les Autrichiens ne se sont pas trouvés, dans ce pays, en présence de gens aux croyances attiédies et d'un maniement plus facile que nos musulmans algériens; au contraire, et c'est un grand honneur pour eux d'avoir pu surmonter en partie les difficultés que nous navons pas su vaincre.

Il y a \ÎK, pour nous, une précieuse leçon à recueillir sur la manière d'organiser une conquête et d'administrer un pays musulman en procédant méthodiquement, sans rien bousculer, et en donnant le temps aux administrateurs auxquels incombe cette lourde tâche d'acquérir de l'expérience au contact de leurs administrés, et on hiiiliwt surtout f exemple des Aulrirhieiis, qui ont laissi' en plaie, depuis près de dix-huit ans, leurs hauts lonctionnaircs: gouverneur, préfets, sous-préfets, etc.

En résumé, la généralité des musulmans de Bosnie-Herzégovine se déclarent heureux. Ils reconnaissent sans trop d'hésilalion les avantages de la domination autrichienne sur l'adminislralion turque. Pour la plupart, commerçants ou propriétaires du sol (Jieijs auxquels leurs niélnyers paient il pou près régulièrement les revenus\ leur existence s'écoule paisible, sans secous.ses, dans un

bien-être relatif. Ils sont généralement bons, honnêtes et loyaux, incapables de méchanceté, serviables, doux avec les animaux, bons pères de famille et bons époux.

Qu'adviendra-t-il de ce pays? Que deviendront ces fervents adeptes de l'Islam? Le choc de nos civilisations avancées fera-t-il regagner à ces peuples attardés de cinq siècles le courant moderne? Franchiront-ils l'énorme distance qui les sépare encore de leurs conquérants?

En gravissant les coteaux boisés qui entourent Sarajevo d'une riche ceinture de jardins et de cimetières ombreux, m'égarant dans les petites ruelles des faubourgs turcs, je songeais à ces choses. A mes pieds, la ville moderne s'étendait avec les hautes cheminées de ses usines, ses grandes rues alignées, ses édifices, tout son grouillement de capitale, avec le sifflet des machines, le grincement des treuils, des nuages de fumée noire flottant dans l'atmosphère. Pour veiller à la sécurité de tout cela, la citadelle menaçante, avec ses bastions, ses canons, ses remparts. Puis, près de moi, sous les frondaisons rousses des vieux chênes, des fillettes turques passaient, allant à la fontaine voisine puiser de l'eau dans leurs petites cruches de cuivre. Que deviendront ces enfants, aujourd'hui insouciantes et rieuses?

Semblables à cette vieille femme voilée de noir que je vois rentrer silencieuse dans sa maison de bois vermoulu, qui, lentement, pour y accéder, traverse un cimetière, véritable fantôme de ce vieil Orient qui m'entoure, ces enfants, vêtues de rose, aux joues roses et aux cheveux blonds, prendront-elles, à leur tour, le voile mystérieux des femmes de l'Islam, ou bien, émancipées par l'exemple de leurs camarades chrétiennes, abandonneront-elles leur vie insoucieuse et triste pour se précipiter dans le gouffre de la cité naissante et dans les fièvres de nos existences tourmentées et hâtives? Nul ne le sait, nul ne peut le prédire.

Mais, cette citadelle est là, qui m'obsède, et je pense que, si le bonheur des peuples conquis était le seul objectif de nos races conquérantes, pointue serait besoin de ces noirs canons braqués, avec leurs gueules prêtes à vomir la mort, sur ces faubourgs verdoyants et ces vieux cimetières.

Mais, pour l'instant, qu'ils vivent en paix, heureux de leur insouciance du lendemain, ces musulmans de Bosnie, et, puisque leur destinée les a fait changer de maître et qu'ils n'ont pas perdu au change, qu'ils conservent encore précieusement leur foi, que leurs conquérants ont eu la sagesse de respecter.

Qu'ils vivent en paix dans leur espérance d'une vie future meilleure et qu'ils attendent paisiblement l'heure oii Dieu les rappellera à lui pour leur faire partager les jouissances infinies que le Prophète leur a promises au Paradis de leurs rêves I

Gervais-Courtellemont.

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