‹ La Bosnie et l'HerzégovineChapitre 59 sur 132 · L'ISLAM · texte numérisé non relu

L'ISLAM

Ce qu'il y a de parliculièrenieiU intéressant dans l'étude de la question de l'Islam en Bosnie-Herzégovine, c'est que, pour la première fols, une nation européenne s'est trouvée obligée, par des nécessités politiques particulières, de conserver absolument intactes, dans un pays nouvellement conquis, les institutions musulmanes telles qu'elles existaient avant la conquête. On peut, par conséquent, par cet exemple qui sera peut-ôlre unique au monde, se rendre un compte exact des résultats que peut donner le Koran, pris dans son intégrité comme loi civile et religieuse, au contact de notre civilisation contemporaine.

Jusqu'à ce jour, on a beaucoup discuté au sujet de l'influence de l'Islamisme sur l'état social des peuples. Renan avait été particulièrement affirmatif sur les conséquences funestes de cette religion, qui, d'après lui, « fermait les esprits i la lumière de la science ». Certes, ce que nous pouvions observer de l'étal politique et social des pays d'Islam n'était pas fait pour venir infirmer son jugement sévère.

Avait-il, cependant, dans son admirable étude, fait suffisamment la part des questions de race et d'atavisme chez les peuples qui avaient adopté la religion musulmane".' N'avait-il pas négligé aussi l'influence du climat des pays que ces peuples habitaient?

En Asie Mineure, en Syrie, et dans toute l'Afrique septentrionale, par exemple, les conditions spéciales du climat ne sont-elles pas les uniques causes de ce que l'on reproche à l'influence de l'Islam?

Certes, l'habitude, prise par le fidèle musulman, de considérer la vie de l'homme sur la terre comme un court passage, ayant pour objectif unique l'espérance en une vie future, remplie de charmes cl de délices et très matérialisée par la théologie musulmane, le porte ù mépriser la mort, l'entraîne au fatalisme et à l'immobilité. Il a, en tout cas, une conception toute diÉférente de In nôtre en ce qui concerne les efforts individuels, le besoin de savoir, la lutte pour la vie, la salisfaclion des besoins matériels et l'Apre course à la fortune, tels que nous les concevons.

Pour moi qui, comme Renan, « ne suis jamais entré dans une mosquée sans une vive émolioD • el

qui professe la plus grande admiration pour les sentiments élevés que développe dans l'humanité l'observation des préceptes du Koran, sentiments qui devraient être l'orgueil de la race humaine: charité, solidarité, fraternité, — je suis bien convaincu que l'on a méconnu et calomnié l'Islam, et ce que j'ai pu constater dans mon élude de la Bosnie-Herzégovine n'a fait que confirmer cette opinion.

Mais l'Islamisme n'est-il pas, à proprement parler, le véritable christianisme des pa3's chauds, christianisme à l'usage des peuples primitifs, christianisme modifié et adapté spécialement aux nécessités et aux besoins des hommes auxquels il était destiné?

En effet, dès leurs premiers pas dans la voie de la civilisation et du progrès, les populalions de l'Afrique et de l'Extrême-Orient se montrent réfractaires à l'évangélisation catholique, à tel point que les missionnaires ont presque renoncé à cette impossible tâche et que le cardinal Lavigerie, dont l'activité et l'admirable intelligence s'étaient tout entières consacrées à celle œuvre, est mort découragé, reconnaissant lui-même l'inutilité de ses efforts. Ne voyons-nous pas, d'autre part, le prosélytisme musulman se propager avec une régularité persistante et dans de formidables proportions parmi les peuples de ces mêmes pays?

N'y a-t-il pas là une preuve évidente que la loi musulmane, à la fois loi religieuse et loi civile, donnant à des hommes simples en retard de plusieurs siècles sur notre civilisation, une organisation sociale en rapport avec leur conception de la vie, répond mieux à leurs besoins et à leurs aspirations légitimes que toutes les institutions que nous prétendons leur imposer?

Redoutable problème, que nulle intelligence humaine ne peut prétendre résoudre par des déductions philosophiques. Les faiisseuls décideront, et c'est pourquoi les expériences faites par les différentes nations dites civilisatrices sont si importantes à étudier.

La France, immédiatement après la prise de possession de l'Algérie, fut la première des nations européennes à, se trouver en présence des inslitutions musulmanes établies dans le pays qu'elle venait de conquérir. Il lui fallait les adopter, les modifier ou les détruire. La faute fut do se ranger à ce dernier parti et d'essayer de les briser par la force. Cruelle erreur, qui nous coula cher et que nous payons encore aujourd'hui.

Plus tard, mûri par l'expérience, et reconnaissant l'impossibilité de nous assimiler les musulmans d'Algérie, on mit à l'essai un système liybridc, qui cherchait à concilier les institutions musulmanes et les exigences de notre législation.

On peut dire que ce système nous a donné de tristes résultats et que le clergé, le corps judiciaire el les fonctionnaires musulmans, sans crédit moral auprès des populalions à la tète desquelles le Gouvernement français les a placés, ne nous rendent que de médiocres services. Les confréries religieuses se sont développées dans des proportions inquiétantes, et un abîme se creuse entre nous et les populations soumises à notre domination. Nos efforts pour amener à nous ce peuple enfant ont été vains, et il nous est peut-être moins acquis aujourd'hui qu'au lendemain de la conquête.

En Tunisie, le régime du protectorat a donné de bien meilleurs résultats, précisément parce que, à mon avis, il conservait dans leur intégrité les institutions musulmanes.

Le Gouvernement autrichien, en occupant la Bosnie-Herzégovine, n'eut pas le choix, lui, et, poussé par la nécessité politique de ne pas mécontenter les musulmans « turcs » dans la crainte de provoquer des réclamations de la Porte au sujet de l'Occupation, — • réclamations qui auraient pu être appuyées par l'Europe, — a laissé aux musulmans toutes leurs institutions civiles et religieuses et s'est contenté d'y apporter le bon ordre et la bonne administration.

Les résultats de cette politique sont fort satisfaisants, et la démonstration paraît faite que la loi

L'ISLAM L.N BOSiME-HEIlZÉGOVINE 237

bran, appliquée intégralemenl et avec sagesse, vaut, pour l'organisation sociale et l'administralion des peuples orientaux, inliniment mieux que ce que l'on en pense ordinaireincnL

Pour donner à cette élude le caractère le plus instructif et le plus utile & notre pays, je reviendrai souvent sur les comparaisons à établir entre l'organisation des dilTérenls services publics en Bosnie- Herzégovine et leurs similaires en Algérie.

Prenant le musulman bosniaque à. sa naissance, je le suivrai à l'école, au régiment, dans la vie publique, sociale et religieuse, cl ne le quillerai qu'au moment où, rendu à la terre, dans son blanc et gai cimetière, son dme l'aura quitté pour s'envoler en son cher Paradis, objet unique de sa vie, de ses désirs et de ses rêves. Nous suivrons dans son évolution naturelle un être humain, qui nous aura donné le spectacle d'un bonheur terrestre presque parrait; je crains bien, hélas! que la comparaison de son sort avec celui de nos malheureux indigènes d'Algérie ne nous amène à cette conclusion que notre philanthropie h l'égard de nos sujets musulmans n'ait été considérablement dépassée par nos voisins des bords du Danube et de la Save.

La sollicitude éclairée du Gouvernement autrichien a multiplié les hôpitaux, a institué des jeunes médecins et organisé tout un service médical ofticiel qui assure à la femme en couches tous les soins éventuels que peut nécessiter son état, et notre jeune musulman naîtra dans des conditions aussi favorables que le petit européen d'une de nos nations civilisées. Selon la situation de fortune de ses parents, il sera élevé dans des étoffes plus ou moins soyeuses ou grossières, mais toujouis avec la plus rigoureuse propreté, propreté dont les plus minutieuses prescriptions sont prévues par le Koran. Le bon entretien des logis musulmans frappe toujours le voyageur et contraste singulièrement avec l'état d'abandon et de malpropreté des habitations pauvres de tous les pays, en général, où la loi religieuse n'a pas fait une obligation sacrée de ces devoirs de l'homme envers luimême. A l'âge de cinq ou six ans, le petit garçon sera circoncis avec solennité, ce qui doit être considéré par un juge impartial comme une mesure d'hygiène et de salubrité qu'on ne saurait blâmer.

De cinq k sept ans, l'enfant musulman cnlre à la incklcb (école primaire), où il séjournera trois ans' pour étudier exclusivement le Koran et la théologie. Les prières et les prescriptions religieuses lui sont apprises par cœur, en arabe, mais les explications lui en sont données en bosniaque. Au sortir de la mekteb, l'enfant se verra ouvrir les portes de la roujdia (école de l'Étal) *.

Là, tout en continuant l'élude du Koran, des langues arabe et persane, de la théologie musulmane, il suivra des cours variés de Physique, de Chimie, de Mécanique, d'Histoire naturelle, de Grammaire, etc., qui, certes, n'en feront ni un savant ni un érudit, mais lui laisseront toutes ses illusions et une sage appréciation de ses devoirs dans la vie.

L'ambition ne le détournera pas du chemin que sa destinée lui prépare, et, il faut bien le dire, à la vérité, ce genre d'éducation, par beaucoup de points comparable à celui de notre enseignement primaire, aura, à mes yeux, le réel mérite de n'en faire ni un déclassé ni un raté. 11 s'en ira paisible-

' En réalilé, la mektob comprend cinq classes, comme il a été ci-dessus, pages nS et 186; mais les eofanU qnitlent souvent l'école après y avoir passé trois années. Notb delà Dikectiox.

« Mais, le plus souvent, il se contente de ce qu'il a appris dans la mckleb et ne pousse pas plus avant son instnicUoo.

Note de la DiRECTiax.

ment à l'atelier, à la boutique ou dans les propriétés de son père (lig. 163), dont il perpétuera les traditions et la race, sans souci du lendemain, sans ambition démesurée, sans envie, et suivra normalement le cours de son existence sans amertume ni regrets, appelé tout jeune à créer à son tour une nouvelle famille, dont il deviendra le chef écouté, aimé et respecté.

Si des aptitudes spéciales le poussent vers la carrière administrative ou sacerdotale, en un mot si, exceplionnellemeni, il veut devenir un fonctionnaire, il quittera la roiijdia vers seize ou dix-huit ans et essaiera d'entrer au Schcrial en subissant un examen d'accès.

Ce Schériat, ù la fois école de droit et de théologie, puisque les lois civile et religieuse sont confondues dans le Koran, est une institution remarquable, qui a donné les meilleurs résultats au Gouvernement aulrichien. C'est une pépinière de savants jurisconsultes, et cet établissement, placé

sous l'étroite surveillance du Gouvernement, dans la capitale môme de la Bosnie, à Sarajevo, assure un recrulemeni de fonctionnaires dont le crédit moral sur les populations qui seront sous leur tutelle, sera incontesté. Ils seront respectés, ces fonctionnaires, parce que le Gouvernement autrichien a eu la sagesse de conserver intacts les programmes établis dans ces sortes d'Universités mus^ulmanes et que les prêtresmagistrats qui en sortiront jouiront d'une double réputation de science et de sainteté.

Si l'Administration autrichienne avait voulu introduire hâtivement dans ce Schériat un esprit nouveau, elle n'aurait pas manqué d'attirer la suspicion et la méfiance. Bien au contraire, il en sort des cadis (juges) qui, avant tout respectés par leurs coreligionnaires, ayant une connaissance approfondie du Koran et de ses commentaires, prononceront dans leurs prétoires des sentences écoutées; et, de plus, le contrôle incessant de ces magistrats par les préfets et sous-préfets placés auprès d'eux donnera aux justiciables toutes les garanties morales d'un bon fonctionnement du service judiciaire'.

Si, croyant se faire bien voir d'un fonctionnaire autrichien, libre-penseur ou sceptique, un de ces magistrats s'écartait un seul instant de l'observation personnelle des prescriptions religieuses en ce qui concerne le jeûne du Rhamadan, l'usage des boissons fermentées et alcooliques, ou se rendait coupable de toute infraction de ce genre à la loi coranique, il serait sévèrement châtié par l'autorité

Fig. 1C5. — Paysans musulmans de Bosnie vendant, sur leurs propriétés, les produits

de leur récolte.

' Cette description du Scliériat me fait songer avec amertume à la tentative du même genre faite par M. Cambon, l'éminent gouverneur génèr.al de l'Algérie, peur la restauration des Mcdcrças d'Algérie, qui, elles aussi, devaient servir de pépinières à nos fonciionn.aires indigènes. Qu'ar!viendra-t-il de ses projets? C'est une œuvre de longue haleine, et l'instabilité gouvernementale, dont nous soutirons tant, en permettra-t-elle la réalisation?

. L'ISLAM EN BOSNIE-HEaZEGOVINE 239

supérieure, qui veut, avant tout, que ses fonctionnaires jouissent du respect et de la considération de ses administrés.

Quelle dilTérence avec nos fonctionnaires d'Algérie, musulmans fin de siècle, qui croient acquérir des tilrus lï la bienveillance gouvernementale en affectant de boire de l'absinthe ou du bordeaux, en n'observant pas le Rhamadan, et que leurs supérieurs hiérarchiques français, aveugles ou inconscients, laissent faire en souriant, sans s'apercevoir qu'ils n'ont plus sous leurs ordres que des agents méprisés de leurs coreligionuairos, sans autorité, sans prestige, et qui ne sont plus que des rouages inutiles ou nuisibles, véritables parasites du budget!

11 n'y a pas, à proprement parler, dans aucun pays d'Islam, de clergé musulman, puisque le Koran ne reconnaît pas d'intermédiaire officiel entre l'homme et Dieu, mais simplement des fonctionnaires du culte.

En Bosnie-Herzégovine, le Gouvernement autrichien a placé à la tête du culte musulman un licis-ol- Uléma qui jouit des mômes prérogatives et touche exactement le même traitement (IG.OW fr. par an) que l'archevêque catholique cl le patriarche orthodoxe. 11 est assisté d'un Conseil dont les membres sont également payés par le Gouvernement; et, avec les muftis, que l'on pourrait comparer à nos évêques, mais qui cependant sont plutôt des fonctionnaires judiciaires que des prêtres, ils constituent les seuls membres du clergé officiel payés par le Gouvernement.

Quant au service du culte musulman dans les I.O.'IS mosquées que l'on compte en Bosnie-Herzégovine, il nécessite un nombreux personnel, mais tous ces employés, gardiens et serviteurs des mos- (jnées, sont entretenus cl payés par les revenus des iivi/iO(///{don;itions pieu?es).

Pur définition, le wnkoiiiïesl « une » donation pieuse de tout ou partie de l'usufruit d'une chose, pour une durée égale à celle de la chose, la nue propriété demeurant au donateur, même éventuellement.

C'est exactement l'équivalent du luihhous que nous avons rencontré en Algérie au moment de la conquête'. Nous, mal renseignés et fort peu expérimentés en pareille matière, nous nous sommes attachés à détruire ou h bouleverser cette institution. Les Autrichiens, eux, l'ont scrupuleusement respectée. Comparons le résultat de ces deux politiques.

Sous le prétexte que les cinq dixièmes du territoire de l'Algérie étaient habbous, sans en étudier sérieusement les causes et les effets, préoccupés avant tout de trouver des terres à la colonisiition agricole, nous avons systématiquement dépouillé les indigènes d'.Mgérie, et nous avons consommé leur ruine sans enrichir les nouveaux venus.

Il aurait fallu cependant, pour rester équitables, discerner les habbous religieux, biens de mainniorle dont les revenus ne servaient qu'à payer les frais de l'entretien des mosquées et du service du culte, des habbous privés. Ces derniers, forme spéciale de donation qui subsiste encore en Bosnie- Herzégovine, ont uni(|uemont pour but. dans l'esprit du donateur, d'empêcher la spoliation ou

' Ace sujet, voyez 1 arlitic de .M. J. Ohaili.ky-Hkht sur Le» conditions économiques et sociales de la colonisation agricole en Tunisie, d.ins la /(eine iji-ncralo tien Scicucos du 15 décembre 18'J6. t. VII, ptigts 1111 et suivante».

le retour à la Couronne des biens par lui acquis et dont il désire laisser l'usufruit à ses héritiers en en plaçant la nue propriété sous la tutelle religieuse. La réserve de faire une petite donation pieuse, à prélever sur cet usufruit, lui est imposée pour sanctifier et sanctionner l'acte, celte donation ne fût-elle qu'un petit cierge à brûler tous les ans dans telle ou telle mosquée.

On pouvait, dans ces conditions, respecter cet état de choses, qui ne nuisait en rien à l'essorde la colonisation privée, puisque n'importe qui pouvait acquérir en location à perpétuité des biens liabbous, qui constituent de véritables titres de propriété définitifs d'un genre un peu particulier et spécial, mais qu'il suffisait d'accepter tels quels, comme nous l'avons fait plus tard en Tunisie. Mais nous étions alors hantés, je le répète, de l'idée fixe de procurer des terres à la colonisation agricole.

Si j'étais chargé de parler ici de l'état actuel de l'agriculture en Bosnie-Herzégovine, il me serait facile de démontrer combien les Autrichiens ont été sages en évitant de se lancer dans cette voie de la colonisation agricole. Comme en Algérie, cela les aurait entraînés dans la voie funeste de la dépossession des populations indigènes pour donner de la terre à leurs colons. Si, à l'exemple de ce que nous avons si imprudemment fait en Algérie, ils avaient commencé par s'emparer des terres fertiles et essayé d'y implanter des agriculteurs, ces nouveaux venus ne se seraient certainement pas enrichis, et les indigènes dépossédés auraient été ruinés. On verrait alors dans ce pays ce que l'on voit, hélas! en Algérie, la disparition totale de la classe bourgeoise, et une multitude de pauvres hères encombrant les ports, les rues, les places et les quais, à la recherche d'un gain misérable pour assurer leur chétive existence. On verrait aussi le douloureux spectacle des villages de colonisation officielle avec leurs inutiles et coûteux édifices communaux, leurs alignements de trottoirs sans maisons, leurs fontaines monumentales sans eau, utopiques et onéreuses tentatives sur lesquelles souffle un vent de misère et de mort, villages dont les maisons, à peine construites, sont déjà en ruines'. On verrait, comme dans notre possession algérienne à la superbe et miroitante façade, de grands domaines agricoles ou vinicoles, des chais immenses, des labourages à la vapeur, entreprises hardies et plus ou moins prospères; mais aussi probablement suivrait la lourde Ctjrle à payer, que la métropole française se voit présenter tous les ans...

Mais ce serait sortir de mon cadre, et je ne dois envisager que le côté de la question qui a trait aux wakouff proprement dits, en évitant de les comparer aux habbous algériens, car la comparaison serait trop triste.

Si les jurisconsultes appelés à légiférer sur cette question des liabbous n'avaient pas cru pouvoir absoudre, par la prétendue inexorable loi du progrès, de véritables spoliations, et si ces éminents magistrats, confinés dans leurs confortables et luxueuses bibliothèques, avaient pu entrevoir à quels mécomptes et à quelles représailles ils allaient exposer de malheureux colons, ils n'auraient pas, comme M. Zeiss, par exemple, le très distingué auteur de nombreux traités de droit musulman, donné leur sanction à la dépossession des indigènes et à l'appropriation des biens habbous par le Gouvernement.

Voyons, maintenant, ce qu'ont fait les Autrichiens en Bosnie-Herzégovine. Ils ont respecté les wakoufT tels qu'ils existaient avant la conquête, laissant intacte toute leur organisation et maintenant en vigueur toutes les lois et ordonnances régissant l'administration des fondations pieuses.

Leur Gouvernement a pris seulement à tâche de créer les institutions nécessaires pour assurer le bon fonctionnement de cette organisation et pour exercer un contrôle sévère sur son administration.

• Saint-Donat (département de Constantiue),Tigzirt(départemint d'Alger), elc.

I/ISLAM KN BOSME-UERZÉGOVINE

Dans ce but, on a procédé, en 1882, h la formalion d'un Conseil supérieur du clergé musulmuD, composé de 4 ulémas (docteurs en théologie), et, à leur tète, d'un président, le Hvis-el-Uléma.

C'est à ce Conseil {Mcdjcids) et à son président qu'incombent la nomination de tous les iiiians et autres fonctionnaires des mosquées, l'examen des futurs cadis, la surveillance et le contrôle des écoles religieuses {incklch et médressô).

La direction des wakoufl' comprend : un président, un inspecteur, un secrétaire, un caissier et un petit nombre d'écrivains et comptables. KUe nomme les mutevellis (gardiens et serviteurs des mosquées), elle contrôle leur gestion financière, fait verser dans la caisse centrale le surplus des revenus des divers wakoufT et détermine l'emploi des revenus de la caisse centrale. Elle élabore annuellement un budget qui est présenté à la fin de chaque année à la Commission générale des wakoufl", assemblée de notables musulmans délégués, dont deux sont nommés par chaque préfecture. Cette Commission générale des wakoufl' examine et approuve le budget et exerce un contrôle sévère sur la gestion financière de la direction des wakoufl'.

Des Commissions analogues siègent danschaquesouspréfecture, sous la présidence du cadi, et sont composées de deux membres de la Djenmel et de deux membres séculiers.

Lix JJjoniacl est la communauté des musulmans habitant un quartier. Ils se réunissent pour lu prière à la mosquée (fig. Kiti), entretenue à leurs frais ou aux frais des wakoulT. A la tète de la DJemael se trouve Vhuaii, qui récite les prières cinq fois par jour. Pour convoquer les membres de la Djemael à la prière, sont institués les muezzins qui, du haut des élégants minarets (fig. 167), psalmodient l'appel bien connu. Le service de l'entretien, de la propreté et de l'éclairage de la mosquée incombe aux ferniches. Tous ces serviteurs de mosquées sont rétribués ou par les wakouffou parla Djemael.

Le Conseil de la Djeniaet pourrait pres(iue suffire aux besoins des musulmans, si des contesta* lions diverses, surgissant fréquemment entre eux, ne nécessitaient lexislonce d'un juge ou tribunal

Kig. IGO. — Gens tic la Djornael sû renJaat à la mosquée poar la prière, à Jijee.

sacré. Ce juge est le cmli, dont j'ai décrit Torigine et l'éducation et dont la juridiction s'étend sur un grand nombre de Djemaets.

En Bosnie-Herzégovine, il n'y a qu'un cadi pour chaque sous-préfeclure. Le cadi juge d'après les prescriptions du Schériat; mais, comme les livres sacrés du Schériat (jurisprudence musulmane) sont très nombreux et comme leurs commentaires quelquefois se contredisent, la nécessité de placer

Fig. 167. — Muezzin appelant à la prière les gens de la Djemact, h Konjica.

au-dessus des cadis un magistrat plus savant et plus respecté, pour donner des explications sur les textes contestés, s'impose. Ces magistrats supérieurs sont les munis, qui siègent ordinairement au chef-lieu des préfectures.

Quand j'aurai dit, pour terminer, que la valeur actuelle des immeubles et propriétés foncières en état de rapport constituant le domaine effectif des wakouff atteint le chiffre de 8.923. 19G francs, sans parler des mosquées, mekteb, wakouff forestiers, wakouff privés, etc., et de toutes les pos-

Page 1