LES FRUITS DÉFENDUS
les seuls renseignements que la Sainte-Ecriture nous donne sur les arbres mystérieux qui ont joué un rôle si important dans cet événement à jamais mémorable et à jamais maudit de la chute de l’homme : « Et l’Eternel Dieu fit germer du sol toutes sortes d’arbres agréables à la vue et bons pour la nourriture, et l’arbre de la vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.» (Gen. ii, 9.)
« Et l’Eternel imposa un commandement à l'homme en ces termes : Tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort. » (Gen. ii. 16.)
« Or le serpent était plus rusé que tous les animaux des champs que l’Eternel Dieu avait faits ; et il dit à la lemme : Dieu serait allé jusqu’à dire : Vous ne mangerez d’aucun des arbres du jardin ! Et la femme dit au serpent ; Nous mangeons du fruit des arbres du
jardin ; mais du fruit de l’arbre qui est au milieu, du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas et n’y toucherez pas, de peur que vous ne mourriez. Alors le serpent dit à la femme : Non, non, vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que du jour où vous en mangerez vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal. Et la femme vit que l’arbre était bon à manger et qu’il avait des appas pour les yeux et qu'il était délicieux à contempler; puis elle prit de son fruit et en mangea, et en donna aussi à son mari qui en mangea. Alors les
yeux de l’un et de l’autre furent ouverts » (Gen.
iii, i.)
« Et l’Eternel dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous pour la connaissance du bien et du mal, mais maintenant, .de peur qu’il n’étende la main et ne prenne aussi de l’arbre de la vie et qu’il n’en mange et ne vive éternellement! Alors l’Eternel Dieu l’en-
voya loin du jardin d’Eden travailler le sol d’où il avait été tiré, et il bannit l’homme et posta à l’Orient
du jardin d’Eden les Chérubins armés de l’épée à la flamme agitée, pour garder le chemin de l’arbre de vie. » Gen. iii. 22.)
Inutile d’insister sur l’impossibilité absolue où nous sommes de faire même des conjectures sur les noms des arbres dont il est question dans ce récit si sublime dans sa simplicité et sa brièveté.
On peut se demander même s’il faut entendre littéralement les expressions employées et les faits mention ne.-' par Moïse, dans cette description du premier péché dont l’homme souilla la terre et sa propre race.
Ne serait-il pas permis d étendre à ce récit le caracteie allégoiique que nous sommes forcés de reconnaître à d’autres parties de la même histoire?
Dans les prophéties d’Esaïe, de Jérémie, de saint Jean qui se rapportent évidemment à des événements
futurs, pei sonne, pas même les exégètes les plus timides, n hésitent a reconnaître 1 existence d’un langage symbolique, et a chercher ailleurs que dans la signification littérale des expressions le vrai sens de la prophétie. Or le récit de la création et des événements qui 1 ont suivie immédiatement ne saurait être qu’une vision, une sorte de prophétie rétrospective. Ne devrait-on donc pas y appliquer le même système d’interprétation? Cette idée s’est présentée à l’esprit de certains exégètes, surtout en Allemagne, et elle a naturellement donné lieu à des conjectures extravagantes, ingénieuses et fantastiques. Ce serait sortir du cadre de ce travail que de s’en occuper. Je me bornerai, en conséquence, à rapporter les suppositions qui ont été faites dans 1 hypothèse que les arbres défendus aient été de vrais végétaux, croissant réellement dans la
terre et portant de vrais fruits.
Les peintres de tous les pays ont représenté, on ne sait pourquoi, ces arbres comme des pommiers. Mais le pommier tel que nous le connaissons avec ses beaux fruits doux et parfumés, est un produit de l’art et un produit relativement moderne. Le pommier sauvage ne produit que des fruits verts et aigres qui n’auraient guère tenté notre première mère. En présence de cette objection, on a proposé, comme les arbres d’Eden, l’oranger, le bananier et une foule d’autres arbres
tuiiti !i's ; mais ce ne sont que des suppositions plus giatuites les unes que les autres. On peut faire cependant un raisonnement plus fondé et surtout plus scientifique.
L homme avant la chute ne connaissait pas, ou plutôt ne distinguait pas le bien et le mal, parce qu il ne connaissait que le bien. Le fruit de l’arbre que le serpent offrit à Eve lui donna cette science en lui enseignant le mal. Quel était ce premier mal que 1 homme lut appelé à apprendre? Les arbres du jardin dont l’Eternel avait permis à l’homme de manger les fruits, étaient sans aucun doute des espèces alimentaires, qui offraient à nos premiers parents une nourriture substantielle et parfaitement saine : « ils étaient, dit la Genèse, bons pour la nourriture. »
îoname lut créé dans un état de santé complète, et il est évident qu’il se serait maintenu toujours de môme si une cause morbifique n’était venue jeter le desordre dans son organisme. La désobéissance, l’acte d insubordination envers son créateur, souilla l’esprit de l’homme et le fit choir de son état primitif d’innocence ; mais cette «connaissance du mal» que l’homme acquit en mangeant le fruit défendu, ne semble-t-ii pas qu’elle doive s’entendre des effets matériels produits sur l’organisme humain par cette nourriture interdite, et sans doute malsaine?
L homme n’avait jamais souffert; le fruit de l’arbre de L. connaissance du bien et du mal l’a rendu malade, il a souffert, il a « connu le mal. » S’il en était ainsi nous aurions à la fois l’origine directe du mal moral, du péché, et du mal matériel ou la maladie,
deux ordres d’idées parallèles et qui se croisent à chaque pas, mais qui sont pourtant distincts.
Cette supposition a fait penser que le fruit défendu
pouvait bien être une plante toxique quelconque à fruits appétissants d’apparence, tels que nous en offrent plusieurs groupes de végétaux, celui des solanées surtout, cette famille si riche à la fois en poisons vio-
lents et en remèdes efficaces.
L’arbre de la vie est encore plus embarrassant pour l’exégète que celui du bien et du mal. Planté à côté de l’arbre dont les fruits devaient apporter la mort dans le monde, destiné à donner la vie éternelle et pouvant la donner, même après les effets funestes de l’autre arbre, on croirait y voir la réalisation du dicton populaire que la Providence plante toujours
l’antidote à côté du poison.
Dans ce cas pourquoi l’homme a-t-il été chassé du jardin d’Eden, « de peur qu’il n’étende sa main et ne prenne aussi de l’arbre de vie et qui! n en mange et ne vive éternellement? » Pourquoi la miséricorde divine n’a-t-elle pas permis à l’homme d’user de l’an-
tidote après avoir mangé le poison? Nous ne pouvons répondre à cette interrogation; la raison humaine est forcée de reconnaître ici son incompétence en piosence des actes et de la justice d un être supéiieur. Il fallait peut-être que l’humanité se réhabilitât autrement que par un acte qui aurait été une soi te de consécration de sa première désobéissance.
Cette réhabilitation, l’homme était incapable de l’opérer par ses propres forces, pour ce qui est du cote moral, du péché, et Dieu lui offrit en conséquence
la Révélation et le Sauveur; mais la maladie, la souffrance physique qui constituent le côté matériel de la chute, sont restés du domaine de la raison; Dieu a permis à 1 homme, par les progrès de la science médicale de chercher et de découvrir, après de longues et pénibles expériences, les antidotes au poison primitif , ces « arbres de vie » qui peuvent, jusqu’à un certain point du moins, mitiger les effets meurtiieis du fruit « délicieux a contempler » mais funeste dans son action qui séduisit le regard innocent jusquelà de la première femme.