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La boulangeade

Voltaire a dit un jour en parlant des Français QuUls n^avaient pas la tête épique. Je ne sais Si son dépit d'avoir commis la Henriade A ses concitoyens valut cette incartade. Eut-il tort ou raison ? Je n'ose l'affirmer, Car son assertion peut se légitimer Par l'exemple avéré des hommes de génie Qui, narguant le bon sens, le goût et Tharmonie, Du temps de Mazarin et de Louis le Grand, Chantèrent Jeanne d'Arc, Clovis et Childebrand.

Je ne les ai pas lus, et vous pouvez me croire,

Mais je suis convaincu que c'est à notre histoire

Qu'il faut attribuer leur fâcheux insuccès.

Les grands événements qu'exige pour sujets

La poésie épique au ton noble et funèbre

Font naitre forcément l'œuvre qui les célèbre.

Si donc aucun auteur en cet art dangereux

Du public exigeant n'a satisfait les vœux,

Qu^on n'en accuse pas les hommes, mais les choses,

Quitte à le démontrer par de nombreuses gloses.

Est-ce à dire que si Voltaire de son temps Eut raison de railler les Welches inconstants, Nous devions respecter son jugement inique Qui nous prive à jamais de tout poème épique ? Et pourquoi donc au fait le siècle où nous vivons, Le siècle de la Tour Eiffel et des savons Des princes du Congo, du parlementarisme, Des poêles Ghoubersky, celui de l'hypnotisme, Du progrès, des chemins de fer, de Pagiot Ne fournirait-il pas le sujet qu'il nous faut?

Oh! je vous vois venir, censeurs de notre époque. « Allons, me dircz-vous, votre idée est baroque.

» Puisque jusqu'à nos Jours Thistoire n'a pas su

» D'une vraie e'popée inspirer le tissu,

» Il serait singulier qu'on vît enfin paraître

» L'ouvrage où Ton a vu se briser plus d'un maître.

» Et d'abord avant tout il vous faut un héros.

» Comment le prendrez- vous ?Sera-t-il mince ou gros?

» Sera-t-il député, banquier, laquais, ministre^

» Académicien ou teneur de registre?

» Sera-t-il grand seigneur ou simple citoyen?

)) Mettra-t-il des chapeaux à haute forme, ou bien

■» La casquette à trois ponts chère au roman moderne ?

» Le veau d'or devant qui le monde se prosterne

» Le verra-t-il au rang de ses adorateurs

» Eit Monsieur de Lesseps parmi ses souscripteurs ? »

O vous qui viendriez me tenir ce langage,

Je vous déclarerais la honte de notre âge,

Perruques à marteaux, esprits de faction.

Ennemis du progrès, faiseurs d'obstruction.

Quoi, lorsque nous voyons dans la littérature Tous les genres connus transformer leur nature, Quand Zola dans la crotte abaisse le roman. Quand Concourt va, dit-il, au plus tard dans un an,

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Remettre sur pieds Part the'âtral qui chancelle, Seul le poème épique au changement rebelle Obéirait encor aux règles de Boileau?

Cela ne se peut pas : il nous faut du nouveau. Donc, foindesvieuxponcifs, des fables, des monarques De ia mythologie, et nargue aux Aristarques.

Notre siècle, qu'on traite avec dédain parfois, A sans doute connu de très illustres rois : Louis dix-huit, chassé du trône de ses pères, Promenant ses malheurs dans les cours étrangères; Charles dix, comme lui dans Texil ballotté, Mourant loin du pays qui l'avait rejeté; Henri cinq, dernier fils d'une race tragique, Défenseur résigné du dogme monarchique.

Mais tous les trois ont eu l'impardonnable tort De n'avoir pas été du parti le plus fort.

Aussi laisserons-nous dormir en paix leur cendre, Et nous bornerons-nous, faute de mieux, à prendre Un héros moins bien né. Depuis quatre-vingts ans, Beaucoup d'individus, la plupart malfaisants, Ont attiré sur eux l'attention du monde. Les uns sont oubliés déjà. (Dieu les confonde î)

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Mais les Journaux nous ont conservé quelques noms C'est ainsi qu'on connaît les deux Napoléons, Le grand et le petit, Monsieur de Lamartine, Gambetta, Monsieur Thiers, dont la prose est divine.

Pour parler franchement, je me sens peu porté

A Tadmiration des Buonaparte.

Certes, le deux décembre et le dix-huit brumaire

Ne m'ont jamais eausé ni honte ni colère ;

Car tout pays qui voit sa ruine arriver

Absout les coups d'État qu'on fait pour le sauver.

Mais l'oncle et le neveu dans leurs règnes néfastes

De désastres sans nombre ont enrichi nos fastes,

Et la France aujourd'hui les hait à l'unisson.

D'ailleurs Hugo les a chantés à sa façon.

Lamartine en son temps passa pourun grand homme. D'aucuns l'ont contesté sans doute, mais en somme Ce fut un bon poète, un ministre éminent, Et, quoi qu'il soit un peu démodé maintenant, Pourtant on lit encor S3s œuvres immortelles Dans les pensionnats de jeunes demoiselles. Mais je ne pense pas, j'ose le déclarer, Qu'en un poème épique il puisse figurer.

Et cela simplement par la raison plausible Qu'il se serait chanté s'il Pavait cru possible.

Le tribun Gambetta lut cher à bien des gens Dont il flattait les vœux et les goûts exigeants, En jurant qu'avec lui chacun serait son maître Et qu'à discrétion Ton mangerait du prêtre. Mais lorsque ses amis le mirent au pouvoir, Il tomba comme un autre et trahit leur espoir, A peu près renié par la démocratie Que sa haute éloquence aviit mal convertie. Trop heureux s'il avait pu nous faire bannir De sa peur du danger le fâcheux souvenir.

Monsieur Thiers, quoi quMleûtserviplus d'un régime, Des différents partis a mérité l'estime. C'était un large esprit, fort amoureux des ans, Et qui de plus a su montrer aux communards Qu'il était très hostile à la plaisanterie. C'est pourquoi les bourgeois sont pleins de sympathie Pour ses mânes sacrés. Mais je crois cependant. Quelque talent qu'ait eu cet homme transcendant, Que son nom manquerait un peu de ce prestige Qu'en ses moindres héros la muse épique exige.

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Et puis d'ailleurs, toux ceux que je vous ai cités

Ont été, sont encore, et seront discutés.

Leurs noms ont soulevé jadis tant de colères

Que leur mort n'a pas pu calmer leurs adversaires.

Si bien qu'en célébrant ces glorieux débris

On se mettrait à dos la moitié du pays.

En outre, ils ont un tort irréparable, immense :

Celui de n'être plus. Or vous savez qu'en France,

Les vivants fixent tant sur eux l'attention

Que les morts n'en ont guère en leur possession.

Aussi je crois, devant cette raison majeure. Qu'il faut prendre un héros existant à cette heure. Paulus, Sarah Bernhardt, Goquelin, Géraudel Jouissent d'un renom vraiment universel.

Mais leur vie a pourtant aussi son côté sombre, Car tous les quatre ils ont des ennemis sans nombre. Géraudel ses clients et ses contrefacteurs, Sarah ses créanciers, Paulus ses détracteurs, Goquelin les milliers de gens trop psychologues Qu'il a fait sommeiller avec ses monologues.

Moi, je chanterai l'homme en qui tous les partis Mettent leur espérance et leurs vœux indivis.

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Je chanterai celui que la démocratie

Accueille à bras ouverts comme un nouveau Messie,

L^homme en qui le clergé voit un libérateur

Et dont la royauté fait un restaurateur,

L'homme qui doit tirer TEmpire de la cendre

Où Sedan Tavait fait honteusement descendre,

Et qui, si Ton en croit des bruits bien surprenants.

Rendra la République ouverte aux braves gens.

O Muse, ne va pas me laisser en détresse? Soutiens-moi dans ma tache, ô sublime déesse ! Empêche que mes chants n'aient de trop grands défauts ; Fais-moi, s'il est possible, éviter les vers faux, Les répétitions, les longs récits, les songes, La rime trop banale (ainsi songes, mensonges), Les mots spirituels tirés par les cheveux, Les morts et les combats, qui pour les gens nerveux Sont toujours déplaisants. Enfin, que mon poème Soit digne des grands faits qui lui servent de thème.

O Muse, redis-moi par quels nobles exploits Mon héros des Français a mérité les voix, Ce héros dont la gloire et dont la barbe blonde Ont conquis tant de cœurs chez les femmes du monde.

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Peins-moi ses ennemis à ses pieds abattus, Retrace à mon esprit ses sublimes vertus. Ses souvenirs constants, son style épistolaire, Sa haine du mensonge et son anie sincère. Redis-moi les transports des populations Éclatant à sa vue en acclamations.

Les héros célébre's par Homère et Virgile

N'étaient, tout comme nous, que des hommes d'argile.

En toute occasion, même dans les combats,

Les dieux pour les mouvoir les prenaient par le bras,

Ce qui n'empêchait pas d'ailleurs par parenthèse

Leur manière d'agir d'être souvent mauvaise.

Par exemple Enéas, cet homme si pieux,

Posant à sa Didon un lapin monstrueux.

Aujourd'hui ces gens-là nous sont antipathiques;

C'étaient des névrosés, des fous, des hystériques.

Les anciens abusés en faisaient des héros; Ils leur faisaient bâtir de superbes tombeaux. Et l'inspiration d'un chantre au doux langage Transmettait leurs exploits jusqu'à nous d'âge en âge. Ils croyaient, les naïfs, que c'était arrivé. Nous autres décadents, notre esprit cultivé

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Juge sévèrement Tépopée et Thistoire, Et distingue avec soin ce que nous devons croire Dans cet entassement d'erreurs, de fictions, Qui longtemps ont séduit les générations.

On sait, grâce à Renan, que le Christ n'est qu'un homme (On sait également ce qu'on en pense à Rome). Mais comment discuter un sujet si scabreux Contre un savant qui lit les grimoires hébreux ? (Que diable le savoir fait-il chez un athée?) Dans un genre plus bas. mieux à notre portée, Michelet, habillant l'histoire à sa façon, Dans son œuvre d'un style agréable et bouffon, Nous étale un spectacle incroyablement drôle. Certes, la Monarchie y joue un vilain rôle,

Et ceux qu'on ne nommait jadis qu'avec respect Y sont représentés sous un bizarre aspect. Tout un monde nouveau devant les yeux défile : Louis quatorze au fond n'était qu'un imbécile; Bayard et Duguesclin n'étaient que des goujats ; Colbert et Mazarin d'ignobles scélérats. Les chevaliers étaient des gens perdus de crimes Qui passaient tout leur temps à faire des victimes

Chez les pauvres bourgeois et les bons paysans, Contraints de supporter leurs instincts malfaisants

Si notre propre histoire est ainsi raconte'e, L'antiquité non plus n'est guère mieux traite'e. Notre gouvernement a compris ses devoirs Envers le pauvre peuple à qui les éteignoirs Monarchiques avaient obscurci la cervelle. Pour lui l'histoire a pris une face nouvelle, Et maintenant les noms qui font le mieux florès Sont ceux d'Harmodius, de Brutus, de Verres. Quant à Ce'sar, Auguste, Annibal, Alexandre, Au quatrième plan on les a fait descendre.

Ne vous figurez pas, impatients lecteurs,

Que Je vous fais subir d'inutiles lenteurs.

Cette digression était indispensable

Pour vous faire sentir d'une façon sortable

Qu'à l'époque actuelle où notre esprit sensé

Tourne en dérision les gloires du passé.

Il faut qu'un homme soit vraiment un grand génie

Pour rallier sur lui l'éclatante harmonie

Des admirations de tant de gens divers,

Du faubourg Saint-Germain jusqu'aux café-concerts.

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Du reste, je termine ici mon préambule.

J'ai toujours, pour ma part, trouvé très ridicule

Tout ouvrage où Pauteur, voulant dissimuler

La maigreur du sujet quMl vient nous étaler,

Ne fait que le masquer sous d'amples broderies

Comme un mur de couvent sous les bondieuseries.

Pour bien vous démontrer que ce n'est point mon cas

Et que je ne veux point donner dans le fatras,

Je vais en quelques mots, maintenant, ici même,

Vous exposer comment je conçois mon poème.

Il aura treize chants, de trois cents vers criacun.

Cet excès de mesure est certes peu commun

Pour un poème épique, il faut le reconnaître.

D'ailleurs, vous y verrez, traités de main de maître,

Un songe, un seulement, dans lequel mon héros,

Suscité pour sauver la France du chaos,

Recevra tout d'un coup, dans son sommeil, l'augure

Et le pressentiment de sa gloire future ;

Et puis, plusieurs combats où mon héros vainqueur

Fera toutes les fois admirer son grand cœur.

J'entends par l'action qu'ici je vous signale Vous parler simplement de lutte électorale.

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Du reste, j'en suis sûr, vous Paviez deviné. Chacun de ces combats sera fort acharné, Et très certainement tiendra plus d'une page. Vous trouverez aussi dans le corps de Touvrage Plusieurs dénombrements des amis du héros ; Après, toujours parmi les morceaux les plus beaux. Une fête donnée à de superbes femmes Dont mon héros possède et les biens et les âmes.

Vous trouverez de plus... Mais c'est assez causer,

N'est-il pas vrai, lecteurs ? J'ai peur de vous blaser,

Et puis, il faut garder la part de la surprise.

Pourtant, encore un mot, de peur d'une méprise.

Je vous ai garanti, comme vous l'avez lu,

Que je vous donnerais un chef-d'œuvre absolu.

Or, cet engagement n'étant pas politique,

Je compte le tenir en homme véridique,

Si ma Muse y consent. Hâtons-nous, ceci dit.

De parler du héros qui m'occupe l'esprit.

Nul prodige étonnant ne vint dans son jeune âge Donner de ses grandeurs l'infaillible présage. Mais, grâce aux reporters, on a su cependant Qu'à l'âge de trois mois il avait une dent.

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Cette précocité tout à fait singulière

Ne Tabandonna pas au cours de sa carrière.

A huit ans, il lisait déjà Machiavel ;

Rapprenait ainsi Fart exceptionnel

De grouper près de lui les esprits politiques

Et de ramener Tordre au sein des républiques.

A douze ans, Sévigné lui révéla soudain Un genre littéraire où depuis lors sa main S'est exercée avec un talent incroyable. Pourtant il eut aussi son heure reprochable. Je dois le dire, hélas ! II est incontesté Que lors du coup d'État il n'a point protesté, Quoi qu'il eût environ quinze ans à cette époque. Ce qui donne à penser sans aucune équivoque Qu'il donnait son aveu, du moins tacitement, A cet épouvantable et triste événement.

Mais pourquoi m'attarder sur ce sujet pénible Combien de braves gens à Pâme incorruptible En ont-ils fait autant ? Et pourtant aujourd'hui La République en eux trouve un fidèle appui. Qui d'ailleurs songerait à rappeler leur faut ? J'aime mieux, abordant une sphère plus haute.

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Au travers des combats escorter mon héros, Le montrer au milieu des luttes, des assauts. Sans trêve, sans repos, contraignant la Victoire A graver ses exploits au temple deMe'moire.

Cochinchine ! Algérie ! O pays fortunés ! Son souvenir vous tient encore fascinés. On Ta vu, parcourant vos plaines, vos montagnes, Contre nos ennemis diriger vingt campagnes. Que ne puis-Je, avec lui franchissant TOcéan, Le suivre jusqu'au bout dans son sublime élan ! Mais ce m'est défendu. Vous savez qu'Aristote, Des œuvres de Pesprit ce bienfaisant despote, A propos d'épopée, a dit que Faction Ne pouvait supporter de transmigration.

Il est vrai qu'Aristote en son siècle barbare

Ignorait les progrès que le nôtre accapare.

De nos jours un Ferry, quand vient le bon moment,

Reçoit de Tlndo-Chine, aussi rapidement

Que s'il Tavait écrit lui-même, un télégramme.

Mais, observons la loi qu'Aristote proclame

Je confesse du reste en toute humilité

Qu'il me faudra déjà violer Tunité

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De temps. Car le délai qu'Arisiote lui-mcmc Admet, un an, serait trop court pour mon poème.

En retour, j'obéis à Tunité de lieu, Ce qui, j'y compte bien, va me gagner Taveu Des classiques pour qui les règles sont sacrées, Tandis que d'autre part j'obtiendrai mes entrées Auprès des outranciers et des déliquescents, En imitant parfois leurs grotesques accents. Mais si je me condamne à ce dur sacrifice, Ce n'est sûrement pas par l'effet du caprice. C'est beaucoup moins encor pour venir en jobard Prêcher l'égalité des sectes devant Fart.

C'est dans le but plus haut d'établir un symbole. Mon poème en effet sera de chaque école, Ainsi que mon héros est de tous les partis. S'il vous déplaît, ma foi, vous êtes avertis. Jusqu'ici j'ai toujours estimé que pour plaire Un auteur devait être absolument sincère. Je voudrais insister sur cette idée un peu ; Mais ma Muse pourrait me laisser au milieu Du développement, car elle est courbattue Et ne veut plus marcher. Lecteurs, je vous salue.

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