CHANT DEUXIEME
Monarchie ! arche sainte où l'espoir des Français Dans les plus sombres jours conserve son accès, Palladium sacré de notre gloire antique, C'est en vain aujourd'hui que le destin inique T'empêche d'accabler de bienfaits ce pays ; C'est en vain qu'on poursuit tes défenseurs, tu vis Dans le fond de nos cœurs, et tes ennemis même Abaissent leurs regards sous ton éclat suprême, Tellement tu trahis dans ton adversité Ta force, ta grandeur et ta sublimité.
Et toi, Religion, sœur de la Monarchie, Espérance du juste et crainte de l'impie,
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C'est en vain qu'aujourd'hui prodiguant leurs efforts Des sectaires voudraient t'exiler de ces bords. De tes persécuteurs toujours victorieuse. Tu ne redoutes point leur rage furieuse. Une ère de repos suivra ces temps troublés : Bientôt tes ennemis, sous tes coups accablés, D'un triomphe nouveau marqueront ton histoire Et seront obligés de confesser ta gloire.
Quel spectacle est plus beau que celui d'un mortel
Qui combat en faveur du trône et de l'autel,
Qui s'obstine, en dépit des préjugés vulgaires,
A l'ombre des palais et dans les sanctuaires,
Dans un but généreux et désintéressé,
A remplir les devoirs dont il se sent pressé ?
Tel était mon héros, quand, après nos défaites,
L'Eglise et Chantilly le voyaient à leurs fêtes
Marier saintement en bouquet délicat
Les lis, le buis bénit, les lauriers du soldat.
Ostensoirs devant qui sa tête s'est courbée ! Noirs confessionnaux dont à la dérobée Il venait s'approcher plein de contrition ! Offices qu'il suivait avec dévotion !
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Cantiques quMl chantait dans les cérémonies! Encensoirs, bénitiers, chapelets, litanies ! Goupillons qu'ont pressés ses doigts religieux ! Vous qui l'entreteniez dans son amourdes cieux, Gardez pour l'avenir l'éternelle mémoire Du plus pieux mortel dont parlera l'histoire !
Sans doute, il a cessé de nous édifier, Et ses autres vertus nous ont fait oublier Son ancien dévouement à la foi de ses pères. C'est à peine aujourd'hui si quelques antiquaires S'en souviennent encor pour leur propre agrément. C'est ainsi qu'un Anglais a, tout dernièrement, Acheté pour le prix de mille écus un cierge Que mon héros portait en guise de flamberge, A Belley, chez l'éveque, un jour de Te Deum. Ce cierge est maintenant au British Muséum ;
Un savant Allemand dont on vante la plume L"a décrit en entier dans un épais volume De neuf cent trente-cinq pages in-folio. L'auteur, très simplement et sans imbroglio, Par les marques de doigts empreintes sur la cire, Arrive à démontrer, sans qu'on puisse y rien dire,
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Que mon héros un jour sera canonisé.
Puisse notre savant ne pas s"'étrc abusé !
Cet honneur mérité prouverait bien qu''cn France
La piété toujours trouve sa récompense.
Si d'une part l'Eglise, à renfort d^hosanna, Destine à mon héros un rang dans Talmanach, De même Chantilly va bientôt, je Pespère, Revoir dans son enceinte un hôte qui naguère En faisait Pornement, les délices, Tespoir. Quel spectacle en effet plus digne d'émouvoir, Ou'un palaisoù plus tard, dans les splendeurs féeriques Que Bossuet célébrait en termes magnitiques. Nos arrières-neveux trouveraient accordé Le nom de Boulanger à celui de Condé?
Ceci ne sera-t-il qu'un rêve? Je Tignore. Pourtant ce qu'on a vu peut se revoir encore. Car tout à Chantilly rappelle Boulanger. Tu te souviens de lui, noble salle à manger ! Hélas ! il récitait en se mettant à table Son benedicite d'un air si respectable ! Tu t'en souviens, chapelle, où toujours à genoux Par son recueillement il eût rendu jaloux
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Bénédictins, Chartreux, Trappistes, Carmélites, Mathurins, Cordeliers, Augustins et Jésuites.
Vous aussi, vous avez autrefois contemplé Le brave général fraîchement étoile, O parterres, jardins, fontaines et statues ! Vous vous souvenez même en quelles avenues, Un certain jour de mai mil huit cent quatre-vingt, Un homme, le respect sur le visage empreint, L'air humble et satisfait, suivait le duc d'Aumale. « Monseigneur, disait-il, votre Altesse Royale Me voit ivre à ses pieds, de vénération. C'est à vous que je dois ma nomination !
Désormais, devrait-il m'en coûter Texistence, Vous pouvez vous fier à ma reconnaissance. Tout ce que je possède est à vous. Monseigneur, Mes biens, ma conscience et même mon honneur. Béni serait le jour, ô mon prince, ô mon maître. Où mon zèle aurait lieu de se faire connaître ! » En achevant ces mots, ému, le général Touchait presque la terre avec son front loyal, Et des pleurs abondants coulaient de ses paupières Sur les bottes du prince, ainsi que deux rivières.
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Mais, dira-t-on peut-ctre, à quoi bon revenir Sur ce désagréable et fâcheux souvenir ? Mon héros en effet ne fut-il pas coupable D'oublier Chantilly comme la sainte table? Lui-même il sent ses torts, car depuis que Floquet En pleine Chambre un jour lui donna son paquet, Il ne se voit jamais sans quelque antipathie Auprès d'une antichambre ou d'une sacristie. (Plût à Dieu que Floquet n'eut fait que de bons mots ! On en cite de lui qui certes sont plus sots.
J'en prends comme témoins le czar et la Pologne.)
Qu'est-ce que je disais? Ah ! oui, que sans vergogne
Je venais rappeler quelques événements
Qui sont à bien des yeux de mauvais arguments
A l'appui des vertus du héros que je chante.
Car une âme, dit-on, vraiment reconnaissante
Tout au moins à défaut de réciprocité
Paiera son bienfaiteur par sa neutralité.
Mais au bout de six ans, reconnaître un service
Par l'exil, n'est-ce pas peut-être une injustice?
Hé! oui, je sais, beaucoup de gens pensent ainsi. Mais j'estime que seul un esprit rétréci
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Pourrait avoir conçu ce scrupule incroyable. Il faut bien être un peu de notre temps, que diable ! Et ne pas nous montrer si consciencieux. Sans m^unir davantage aux gens astucieux, D'après qui mon héros vénérerait encore, Malgré les errements que lui-même il déplore, Les Princes et TEglise ainsi qu'aux anciens jours, Sans vouloir m'acharner à convertir les sourds,
Je déclare, en dépit des sots bruits qu'on controuve, Que j'absous son passé. Je fais mieux : je l'approuve. « L'homme absurde est celui qui ne change jamais. » Ainsi parlait jadis un illustre Français Tout à fait compétent en pareille matière. Car sa foi politique était très passagère. Cet homme avait raison. Malheur au parti pris! Malheur aux convaincus, à ceux dont les esprits. En l'honneur d'une idée assez souvent stupide. S'obstinent à garder leur fixité rigide.
Ce sont ces esprits-là qui fondent le pouvoir
Des odieux tyrans au lugubre éteignoir.
Tandis qu'avec des gens d'un moins grand rigorisme,
Mon DieUj l'on va parfois quand même au despotisme,
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Mais ça ne dure pas plus de quinze ou vingt ans.
Un régime chez nous a sitôt fait son temps !
Et ce n^est pas un mal, ma foi. Plus on en change,
Plus on risque d'avoir celui qui vous arrange.
Et même eut-on fini par en trouver un bon^
Il faudrait en changer néanmoins sans façon,
Car le nouveau sera meilleur encor peut-être. Tel est mon sentiment, et Ton doit reconnaître Que c'est aussi celui de mes contemporains. Pourtant tous ne sont pas de cet avis, je crains. Aussi j'avais conçu le plan d'une réforme Qui se recommandait par le progrès énorme Qu''elle aurait apporte dans nos élections. C'était tout simplement d'admettre aux sections Seuls ceux qui prouveraient de manière authentique Quatorze changements d'avis en politique.
Je comptais proposer ce plan au Parlement; Mais mes amis m'ont fait observer justement Qu'il ne resteindrait pas le nombre des suffrages, Et partant, n'offrirait que fort peu d'avantages. A l'appui de ce dire, on m'a même cité Des exemples fameux de versatilité.
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Combien de sectateurs la bande opportuniste Compta-t-elle, nommés par le scrutin de \h\c, Grands laïcisateurs, francs maçons avére's, Et qui jadis étaient du parti des curés ?
Comme républicains ils se sont fait élire, Après avoir servi fidèlement TEmpire Et s'être frottés même aux gens du Seize Mai. Mais ils sont à présent sûrs d'être dans le vrai. Ils ont, comme Rouvier, dix mille francs de rente, Et trouvent le moyen d'en dépenser soixante. J'ai leur nom sous la plume et voudrais les citer ; Mais, ma foi, je sais trop ce qu'il peut en coûter. L'exemple de Gilly me suffit pour m'instruire. La vérité chez nous n'est Jamais bonne à dire.
Je me bornerai donc à parler de Carnot.
La France rend justice à cet esprit si haut,
A l'homme distingué qui, depuis deux années,
D'un bras ferme et prudent conduit nos destinées.
Il n'en est pas moins vrai que Carnot autrefois
Avait prêté serment à Napoléon trois.
Hé bien ! quand d'aussi haut l'exemple nous arrive,
Pourquoi sur Boulanger répandre l'invective,
Parce qu'il s'est lié, dit-on, envers un duc Et qu'après son serment est devenu caduc?
Non, cette iniquité, voyez-vous, m'exaspère. Ne devrions-nous pas reconnaître au contraire Qu'il agit bien, celui qui successivement Porte à plusieurs partis le même dévouement ? Car enfin, franchement, il montre de la sorte Que l'intérêt chez lui n'est pas ce qui l'emporte, Qu'il sait se désister de ses convictions, Par là supérieur aux gens à passions, Qui, fidèles aux goûts qu'ils se sont mis en tête. Ne servent leur pays que sous une étiquette.
C'était là ton avis, immortel Talleyrand,
Diplomate entre tous digne du nom de grand,
Passé maître dans l'art des ruses et des frimes,
Toi qui redoutais plus les fautes que les crimes,
Et dont pour le moins quatre ou cinq gouvernements
Ont successivement éprouvé les talents. ,
Je ne veux point ternir ta brillante auréole,
Mais vraiment aujourd'hui tu fais nombreuse école ;
Et non sans quelque effroi je voudrais pressentir
Comme on gouvernera dans le siècle à venir.
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