‹ La boulangeadeChapitre 15 sur 15 · CHANT TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHANT TREIZIEME

Un mois sMtait passé déjà, quand un matin

La duchesse rentra dans son hôtel enfin.

Dans ce court laps de temps, par combien d'infortunes

Elle avait expié les grandeurs importunes

Où devait Télever un Jour le sort changeant !

Elle-même croyait rêver en y songeant.

Tout d'abord, cette fuite effroyable en Belgique ;

Son amant presque mort de sa terreur panique ;

Jusqu'au dernier moment la peur d'être arrêté

Sous le déguisement qu'on s'était adapté.

Puis à peine remis de ces transes mortelles, Juste comme on allait s'installer à Bruxelles,

On recevait soudain une invitation

A quitter le pays sans explication

Il fallut donc partir et chercher des rivages

Où Ton fût à Tahri de semblables outrages.

La brumeuse Angleterre, en cette conjoncture,

Offrait aux exilés une retraite sûre.

Aussi deux jours plus tard, ceux-ci, par un temps sombre.

Arrivaient tous les quatre à Londres sans encombre.

Mais ces émotions, Teffroi, le mal de mer Avaient été fatals à la santé de fer De la duchesse. A peine était-elle arrivée. Qu'une toux violente et bientôt aggravée La forçait à garder la chambre. Sur-le-champ Le général avec un soin vraiment touchant Manda les médecins, et ceux-ci dans l'espèce Trouvèrent le climat malsain pour la duchesse, Et lui donnèrent même un sérieux avis De rentrer le plus tôt possible dans Paris,

La duchesse à cela n'avait rien à répondre : Le lendemain inatin elle partait de Londre. Certes, la malheureuse, en un pareil moment, Trouvait bien rigoureux de quitter son amant.

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Mais la mort raltendait aux bords de la Tamise, Lui disait-on. Aussi s'ctait-elle soumise A quitter Boulanger, non sans un vif ennui, Chargeant ses compagnons de bien veiller sur lui, Rochetort mcmc avait Jure, pour lui complaire, D'avoir pour son ami tous les soins d'une mère.

La duchesse en rentrant dans son intérieur, Trouva Paris entier en proie à la terreur. Déjà Ton s'apprêtait aux. discordes civiles. Désireux de prouver c[u'ils pouvaient êtres utiles, Les sénateurs avaient reçu la mission De mettre Boulanger en condamnation.

Certes c'était cruel, c'était même terrible D'arracher ces vieillards à leur sommeil paisible. Mais devant le danger qui menaçait l'Etat, Aucun ne déserta son poste de combat.

Du reste on faisait mieux. Tandis que la justice S'apprêtait lentement à faire son office. Des assassins, payés sur des fonds inconnus, Arrivaient chaque jour à Londres, résolus A frapper lâchement l'espoir de la patrie. Ces traîtres par bonheur, malgré leur perfidie.

Ne réussirent pas à toucher à leurs fins. Le Seigneur déjoua leurs ténébreux desseins, Et le monde admirait dans son ardeur tenace L'astre du général qui brillait dans l'espace.

Cependant, sous couleur de perquisitions,

La France était livrée aux persécutions.

Des sbires violaient d'honnêtes domiciles,

Sans que, bien entendu, leurs soins fussent utiles.

Aussi Ton s'était mis à confectionner

Les preuves qui faisaient défaut pour condamner.

Les juges instructeurs chargés de la besogne

Ajoutaient, retranchaient les papiers sans vergogne,

Et s'efforçaient, suivant leurs désirs naturels,

De rendre adroitement les faits bien criminels.

La duchesse suivait avec soin cette affaire. Mais sans s'inquiéter d'un pareil arbitraire, Elle s'affectait peu des efforts impuissants D'ennemis qui bientôt seraient moins menaçants. Sa passion d'ailleurs était fort bien nourrie ; Son amant l'accablait de lettres. « Chère amie, Lui disait l'exilé de Londres, que fais-tu? Que dis-tu ? Loin de toi je languis abattu.

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Si j'écoutais mon cœur, méprisant la prudence, Sous un déguisement je rentrerais en France.

Mais Rochefort prétend qu'on pourrait m'arreter.

Aussi, pour le moment, je préfère rester.

Nous ne sommes point mai, ici, bien que je pleure

Ton absence souvent. Le matin, de bonne heure,

Nous entendons la messe et nous communions.

Ensuite, je reçois des députations.

Mais comme en ces climats éloignés et barbares.

Les vrais admirateurs de mon talent sont rares,

Il m'a fallu louer des valets dont l'emploi

Se borne à défiler plusieurs fois devant moi.

Pourtant je suis reçu de façon très civile

Chez les gens comme il faut. Je vais dîner en ville;

On m'acclame; je vois des ducs et des marquis.

Si bien que par moments je me crois à Paris.

Malgré tout ce qu'on dit sur leur bégueulerie,

Les Anglaises me font force coquetterie.

Mais je suis comme si je ne le voyais pas,

Car je sais que la chair de l'homme est faible, hélas !

Du reste Rochefort est là qui m'encourage

Et m'aide à supporter l'horreur de mon veuvage.

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Hier soir, on donnait un grand bal à la Cour.

Désirant à tout prix y faire un petit tour ;

J''avais dit qu'on m'y fit prier. Peine'inutile !

Alors j'ai machiné ce stratagème habile.

Je me suis déguisé sous l'habit d'un laquais,

Et j'ai pu de la sorte entrer dans le palais

Où l'on m'a reconnu bientôt, sans que les gardes

Osassent contre moi tourner leurs hallebardes.

Que dis-tu de cela ? N'est-ce pas bien trouvé?

Du reste le jour est déjà presqu'arrivé

Où je serai l'égal des têtes couronnées.

Impuissants à lutter contre mes destinées,

Mes ennemis sur moi lancent des assassins.

Ce Dieu qui m'a sauvé jusqu'ici de leurs mains

S'apprête à m'élever au rang que je mérite.

Ah ! ma tache sera dure : le plébiscite,

Les amis à payer, le peuple à tromper, l'or

Des Allemands à rendre. Oui, que d'ennuis encor !

Mais n'importe, marchons ; ma victoire est certaine

Tant que je garderai ton amour, ô ma reine ! v

Au comble de ses vœux, la duchesse sentait Son cœur bondir d'orgueil en lisant ce billet.

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Certc, elle avait e'ié bien lâchement trahie, Par cet amant auquel elle eut donné sa vie, D^autant mieux qu'elle avait plus d'un motif probant De croire qu'il Tavait trompe'e assez souvent. Mais ayant pardonnécette injure suprême.

Ou du moins fait semblant, ce qui revient au même, Pouvait-elle haïr l'infidèle charmant Qui faisait miroiter si délicatement

A ses yeux éblouis la couronne de France !

Sûre de l'avenir, la duchesse d'avance

Au gré de ses désirs se composait sa Cour.

Elle aurait pour le moins douze dames d'atour.

Quinze dames d'honneur, trente femmes de chambre.

On quitterait le Louvre au plus tard en septembre

Pour habiter Compiègne ou bien Fontainebleau.

On reverrait avec le régime nouveau

Des chasses, des festins, une magnificence

Comme on n'en voyait plusdepuis centans en France.

Cependant le moment où les élections Ouvraient une carrière à tant d'ambitions Arrivait. La duchesse, assez impatiente De fuir pour un moment la foule grossissante

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Des flatteurs qu'attirait sa prochaine grandeur, Résolut, sous le coup d'une pieuse ardeur, D'aller faire au couvent quelques jours de retraite. Il était convenu que de façon discrète Le général devait lui dépccher exprès Une missive afin d'annoncer ses succès.

Un soir, elle arriva, cette lettre attendue. Dès qu'elle l'eut en main, la duchesse éperdue

La couvrit de baisers, la pressa sur son sein,

Et, les yeux tout voilés, elle l'ouvrit enfin

Et n'y lut que ces mots : « Tout est perdu, Madame,

Sauf l'honneur. » Dominantles transportsde son âme,

La duchesse en sanglots courut à son hôtel.

Sa demeure était vide : un silence mortel

Seul remplissait ces murs, où la foule importune

Venait hier encore adorer sa fortune.

O rage ! ô désespoir ! Avoir tant travaillé,

Avoir tant espéré, tant souffert, tant payé,

Pour obtenir enfin un résultat semblable, Pour trouver un échec à ce point pitoyable ! Ainsi cet homme auquel elle avait tout donné, Après avoir trahi son cœur passionné.

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Trahissait à présent son ambition mcme ! Tout allait s'effondrer. Au lieu du diadème A qui depuis longtemps son front était promis, Son amant lui donnait la honte et le mépris !

La duchesse accusait ainsi sa destinée

Et maudissait le ciel, quand s'étant retournée

Elle vit devant elle un boiteux en haillons

Qui s'avançait avec maintes précautions,

i Lui ! Que vois-je, ô mon Dieu, dit-elle ? Fais-je un rêve?

— Oui, c'est moi, répondit une voix rude et brève. Hélas ! charmant objet de mes tristes amours,

Ce n'est plus le héros brillant des anciens jours. C'est un vaincu, qui vient vous demander asile.

— Vous avez pris, mon cher, une peine inutile,

Répondit la duchesse au plaintif exilé.

Tenez-vous ma maison pour un hôtel meublé? Parbleu, n'avez-vous pas ici d'autres maîtresses Qui ne demanderaient qu'à vous servir d'hôtesses ?

— Dieu ! qu'est-ce que j'entends, gémit le général? Madame, se peut-il que mon échec fatal

Me vaille en ce moment une telle avanie ?

\)uoi ! quand pour vous revoir je hasarde ma vie,

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Quand je suis accablé de découragement

— Tais-toi, dit la duchesse impétueusement.

Je t'aimais triomphant : vaincu je te méprise. Je t'ai sacrifié dans ma lourde sottise Cinquante ans de vertu, ma fortune et mon cœur. Mon cœur, tu Tas trahi lâchement sans pudeur. Ma fortune, tu Tas bêtement dissipée.

Je n'ai plus rien : tu peux partir. Tu m'as trompée De toutes les façons, moi comme tes amis. J'avais placé mes fonds sur ton honneur, tant pis ! Je ne regrette rien. Maintenant, mon cher, file, Ou je te fais saisir par les sergents de ville. )-

Ainsi jeté dehoi's le brave général

Se sentit écrasé par ce congé brutal.

Chassé par sa maîtresse avec tant d'insolence,

De qui donc pouvait-il réclamer lassistance ?

Qu'allait-il devenir tout seul dans ce Paris

Où l'on avait fait mettre alors sa tête à prix?

Il frissonnait, devant son horrible détresse,

Quand il se rappela qu'un soir, chez la duchesse,

A table, on l'avait mis près d'un vieux duc charmant

Qui s'était dit rempli pour lui de dévouement.

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Il courut faire appel à sa sollicitude, « Monsieur, lui dit le duc, votre malheur est rude. Mais je ne sais comment le rendre moins pesant. A quoi pouvez-vous bien nous servir à présent? Pour restaurer le roi, nous comptions sur votre aide. Vous nous avez trompes : le mal est sans rem.ède. Prenez un bon conseil; aujourd'hui, sans surseoir, Retournez vous placer en sûreté. Bonsoir, Monsieur. Je vous souhaite un voyage facile, Mais ne revenez pas chez moi : c'est inutile. »

Repoussé de nouveau, le brave général

Ne put que déplorer le cynisme infernal

Des serviteurs du roi. Chez les bonapartistes

Sans doute il trouverait des cœurs moins égoïstes.

Il alla chez Tun d'eux. '< Ah ! lui dit celui-ci,

Vous avez échoué : c'est votre faute aussi.

Ne vous donnions-nous pas le conseil salutaire

De faire un coup d'Etat, quand vous pouviez le faire ?

Nous fûmes alliés sans doute, mais de loin.

Aujourd'hui, c'est fini : nous n'avons plus besoin

De vous. Ne soyez pas imprudent ; partez vite, Et ne me faites pas de nouvelle visite. »

Mon héros, terrassé par ce troisième affront,

De ses ongles crispés se déchirait le front;

Tout en portant ses pas au hasard dans la rue.

Soudain il fut devant la demeure connue

D'un vieux républicain qui très fidèlement

Avait toujours lutté pour son avènement.

Il y monta. « Mon cher, votre malheur m'afflige,

Lui dit son partisan. Mais franchement que puis-Je

Pour vous? Vous avez fait une infâme union Avec tous les fauteurs de la réaction.

Etait-ce le moyen de gagner la victoire ? Je vous Tavais bien dit : vous n'aviez qu'à me croire. Allez ; Je suis de ceux que vous avez déçus ; Passez votre chemin ; je ne vous connais plus. » Quand mon héros se vil de nouveau dans la rue, Il reprit devant lui sa marche interrompue; Mais quelque désespoir qu'il eût en ce moment, Son courroux l'emporta sur son abattement.

« Hé quoi ! s'écria-t-il, hé quoi ! tout me délaisse, Amis, soldats, flatteurs, et toi même, ô duchesse ! Tu me chasses, perfide ! Hélas ! oui, je le voi. L'ingrate n'estimait et ne cherchait en moi

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Que les honneurs auxquels Je devais la conduire. Et ces ducs, ces marquis, vraiment Je les admire ! Ils m'appelaient hier leur sauveur, leur espoir; Ils s'arrachaient entre eux la faveur de me voir. Aujourd'hui, Ton me traite avec plus de franchise. O triste genre humain! Combien Je te méprise !

Hélas ! on ne vit pas de mépris ici-bas !

Que vais-Je devenir, trahi par ces ingrats?

Je n'ai plus de crédit : Je n'ai rien dans ma poche,

Et de la faim bientôt Je sentirai Papproche.

Jusqu'à gagner mon pain faut-il m'humilier ?

O ciel ! Je me souviens qu'un barnum, Tan dernier,

M'otTrit cent mille francs par mois pour aller faire

Mon exhibition de Baltimore au Caire.

Je lui refusai ; mais nécessité fait loi :

Ce recours est le seul qui s'offre encore à moi.

— Ah ! lui dit le barnum, certes Je m'apitoie

Sur votre sort, monsieur ; Je saisis avec joie

L'occasion qui s'offre à moi de vous aider.

A coup sûr, Je consens à vous embrigader

Dans ma troupe, et cela de grand cœur Je vous Jure,

A trois cents francs par mois, outre la nourriture.

[ment ?

— Comment? dit Boulanger, trois cents francs seule- Vousvous moquez de moi, je pense? — Nullement L'an passé, vous valiez cent mille francs peut-être; Mais alors, vous devez au fond le reconnaître,

Vos triomphes étaient un peu mieux soutenus. Aujourd'hui, vous valez trois cents francs, tout auplus.

— Hé bien, soit, répondit le général, j'accepte.

— Fort bien, dit le barnum. Vous êtes un adepte Suffisamment instruit dans Tart de parader. Mais je dois cependant vous dire sans tarder Quel sera votre rôle, une fois sous ma coupe. Je ne vous cache pas que de toute ma troupe

Ce n'est pas vous sur qui je mets le moins d'espoir. Vous jouerez une fois seulement chaque soir.

Vous paraîtrez d'abord sous la vieille défroque Dont vous vous revêtiez autrefois à Tépoque Du séjour à Clermont, surtout sans négliger Les lunettes. Après, vous mettrez, pour changer, Vos habits de soldat, vous saluerez la salle, Et vous réciterez la lettre au duc d'Aumale. Vous verrez, nous aurons un succès soutenu. Ah ! j'oubliais au fait : il est bien convenu

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Que votre cheval noir vous suit dans le voyage. \'ous n'allez pas sans lui ; comme vous je Tengage.

— Hélas ! mon Dieu, ge'mit le brave ge'nëral, Certes il me paraît au moins original, Après avoir rempli Tunivers de ma gloire, De me faire exhiber comme un monstre de foire. Puisse le Juste ciel dans ce rôle nouveau r Me conserver au moins ce visage si beau

Qui m'a valu jadis les cœurs de tant de femmes ! Quant à mes électeurs, à ces lâcheurs infâmes. Qu'ils se passent de moi s'ils peuvent, les ingrats, Car je le sens, hélas ! je ne reviendrai pas.

Tours, — Inip. E Mazereau.

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ECULANGEAD

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