LE DIALOGUE DES ARMOIRES
En collaboration avec Jacques des Gâchons
Je suis brouillée avec ma tante Alizan parce qu'elle a des armoires qui parlent.
Je n'ai vu Mrao Alizan que le jour où je l'ai visitée avec mon mari, quinze jours après notre mariage. Elle nous ouvrit ses bras avec bonté et nous fit un dîner magnifique.
Ensuite, s'excusant de nous faire coucher dans sa lingerie, elle nous conduisit à la porte de notre chambre et nous souhaita une bonne nuit :
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, ma chère Gillette ?
— Certainement, ma tante, lui répondis-je, en lui tendant mon front.
Et, quand Gaston et moi fûmes seuls dans la vaste chambre aux armoires, je ne pus m'empêcher de lui sauter au cou :
— Quelle brave femme que ta tante Alizan !
— Oui, me dît Gaston, qui était laconique et sérieux parce qu'il avait envie de dormir.
— Mais pourquoi s'excusait-elle de nous faire coucher dans cette grande pièce ? lui dis-je.
— C'est la lingerie, dit Gaston.
Je ne pris pas garde au petit ton bougon de la réplique. J'avais de quoi m'occuper.
Depuis quinze jours, nous changions chaque soir de logis et, chaque soir, mon plaisir était renouvelé. Je visitais en détail les moindres recoins, les plus humbles objets de ma chambre nouvelle.
— Je ne suis pas curieuse, mais...
C'était la phrase consacrée, puis je partais en campagne.
Le cinquième jour, ce fut Gaston qui, me voyant commencer ma ronde, dit :
— Je ne suis pas curieuse, mais...
Et nous rîmes de bon cœur. Quelquefois, il m'accompagnait et commentait d'une façon piquante mes questions.
Mais, ce soir, je vis bien qu'il ne fallait point compter sur son esprit et je souris toute seule de l'envie que j'avais de dire :
— Je ne suis pas curieuse, mais...
Puis ce ne fut pas sans être secouée d'un frisson véritable que j'entrepris de parcourir le dédale chichement éclairé de la vaste lingerie.
Six armoires s'alignaient le long des murs au papier
peint de fleurettes bleues : elles étaient énormes, brillantes, ventrues et imposaient une grande vénération.
J'entr'ouvris quelques battants de portes et distinguai d'uniformes piles bien rangées de draps, de serviettes et de torchons.
Chaque armoire exhalait un parfum singulier d'iris, de lin, de violettes ; et, dans chacune, le linge avait son ruban distinct rose, bleu, vert-olive, jaune paille et blanc moiré.
Je m'occupais encore d'examiner curieusement les sculptures, les cuivres, les appliques, les torsades et les serrures ciselées, lorsque mon mari m'appela :
— Tu ne te couches pas, Gillette?
Gaston était au lit, la tête dans son bonnet de soie, et le nez contre les fleurs bleues delà cloison.
Moi, j'eus grand'peine à m 'endormir.
A la vérité, je ne savais pas pourquoi je ne m'endormais pas : peut-être parce que j'étais émue de l'accueil bienveillant de M*"" Alizan, ou parce que j'avais usé sans retenue d'un dîner abondant.
Je connais aujourd'hui la cause singulière de mon insomnie, et je vous affirme qu'elle ne dépend pas d'autre chose que des six armoires anciennes de la lingerie de ma tante Alizan.
Sans doute on ne leur avait dès longtemps témoigné la moindre sympathie familière. La simple visite que je leur avais faite suffit à les mettre en émoi. A peine
avais-je fermé les yeux que l'effrontée Louis XV chuchota entre ses battants :
— Pstt ! Ce sont de jeunes mariés.
Puis il me sembla qu'une porte d'acajou soupirait.
La grosse Normande qui s'inclinait vers le bahut flamand se mit à rire en secouant sa grosse poitrine de chêne.
— Raison de plus pour ne pas les empêcher de dormir.
J'écoutais de toutes mes forces.
Mais on changea de conversation. Les armoires n'ont pas d'esprit de suite dans leurs discours.
D'une voix solennelle, la vieille armoire Louis XVI, avec ses deux grands bras de cuivre posés sur le ventre, annonça qu'elle allait parler.
— Je vais vous raconter une histoire très triste. Le maire de mon village était un excellent homme, débonnaire, bien bâti, et apte à ciseler de belles serrures.
» Ses concitoyens étaient jaloux de son talent.
» Il faut s'attendre à tout, mes amis, et ne pas s'imaginer que la vie est tout à fait agréable. Il arriva une aventure fâcheuse à l'excellent maire de mon pays.
» Comme il faisait, un soir, admirer à sa femme et à ses enfants un complexe verrou de sûreté qu'il venait d'établir, son plus jeune fils poussa un cri. Le malheureux garçon s'était aperçu que son père n'avait plus de
NOUVELLES IIO,
tête. La mère et les autres enfants ne purent que se rendre à l'évidence et constater le déplorable accident. M. le maire avait été décapité.
— Hi ! hi ! hi ! pouffa le jovial bahut bourguignon.
— Ma chère, exprima l'armoire Empire, roide et guindée avec son chapeau corinthien et ses pieds chaussés de dorures, ma chère vieille, tu viens de nous conter la simple histoire de Louis XVI et je me permettrai de te dire que tu n'as point fait preuve d'un grand souci du naturel.
La petite Louis XV ne tenait pas en repos. Elle parlait insensément. Elle semblait toujours prête à discourir, mais elle coupait invariablement ses périodes par le milieu, et, sautant sur un pied, elle disait de sa petite voix effrontée :
— Et, après moi, la fin du monde !
Un nouveau soupir se fit entendre.
— Vous souffrez, Madame, dit l'armoire flamande. L'armoire honnête soupira encore, puis parla en ces
termes :
— Depuis que je suis parmi vous, mes compagnes, depuis que Mm* Alizan m'a donné en garde son linge à ruban bleu, depuis que je jouis delà grâce illégitime de votre précieuse amitié, un remords douloureux et cuisant ronge mes planches.
Le meuble Empire dressa ses oreilles d'or massif. Le jovial Bourguignon ricana :
— La vérité est en marche !
L'armoire honnête reprit son discours :
— Je suis un ancien bahut de cuisine. Un habile artisan m'acheta dix-sept francs et entreprit de me transformer. J'étais née avec une âme démocratique, et le régime qu'il m'imposa me fit souffrir cruellement. Non content de m'orner de parures étrangères, de cacher mon bois blanc et vulgaire sous sa peinture d'aristocrate, il osa tailler de son ciseau mes flancs robustes et dessiner sur ma poitrine les emblèmes de mes ennemis. J'étais née simple, droite, laborieuse et libre : on fit de moi un artificiel meuble d'art. Regardez ma corniche, mes amies, et vous imaginerez facilement les tourments que j'ai dû subir, lorsque mon maître, en sifflotant, tailla dans la chair de mon front, comme des empreintes de flétrissure, ces faisceaux et ces torches enflammées. . .
» J'ai tout avoué : jugez, mes amies, si vous devez encore m'accorder votre estime. En me taisant, j'eusse conservé votre amitié ; mais je suis trop fière de mon origine pour l'avoir pu celer plus longtemps » .
Le silence se rétablit. Je crois que les armoires délibéraient.
Mais je ne connus pas le résultat de leur délibération, parce que je m'endormis.
Lorsque je m'éveillai, mon mari était levé déjà et il me dit :
— Gillette, il faut t'habiller pour déjeuner.
Il était fort tard, en effet. Mme Alizan vint elle-même
frapper à la porte pour me dire que son rôti allait roussir.
Elle m'aida à me coiffer, et je fus touchée d'une si grande tendresse.
Elle s'excusait toujours.
— Ma chère Gillette, disait-elle, je suis vraiment fâchée de n'avoir eu que ma lingerie à vous offrir.
— C'est une pièce charmante, lui dis-je, et vous voyez que j'y ai dormi copieusement. D'ailleurs, ajoutai-je, j'adore les meubles anciens et vous avez là des armoires qui valent une fortune.
— Ce sont de vieux bahuts sans valeur, au contraire, ma chère enfant.
Et Mrae Alizan ajouta, en montrant l'armoire honnête :
— Sauf celle-ci, toutefois, qui est parfaitement authentique.
Je pris les mains de ma tante et je la regardai en souriant :
— Non, ma bonne tante, lui dis-je, c'est tout simplement un ancien bahut de cuisine qui vaut dix- sept francs.
Mme Alizan eut un sursaut ; et je crus qu'elle m'allait gifler. Mais elle se contenta de me jeter un irrévocable regard de mépris.
— Tu es folle, ma chérie, s'écria mon mari. Et il bégayait des excuses.
Mais le mal était fait. La pauvre femme ne pouvait rien entendre.
Quant à moi, j'étais en proie à un fou rire qui ne s'éteignit que dans la voiture, à cinq cents mètres de la maison aux armoires.
Voilà pourquoi je suis brouillée avec ma tante Alizan.
Août 1900