LE DON DE VOULOIR
En collaboration avec Jacques des Gacqoss
— Je ne suis rien, bon à rien, me disais-je, et cela est tout à fait incurable.
Et, haussant les épaules, je tachais vainement à faucher les petits chardons bleus qui se cramponnent si solidement au sable des coteaux bretons. Pauvre de moi qui voudrais me marier, et n'ose demander la main de celle que j'aime ! Je veux être violent et j'arrive à peine à meurtrir ces petits chardons qui, aussitôt que j'ai tourné les talons, relèvent leurs têtes rondes et hérissées. Quel homme puissant je suis !
Agacé, je lançai mon bâton dans la lande voisine et continuai ma promenade en soupirant, avec mes mains dans les poches.
Là-bas est le travail de la ville qui bruit, remue et lance des flocons de fumée ; voici un laboureur qui marche, le dos voûté et en chantant, et il v a sur la haute mer un pêcheur qui tressaute entre sa voile joufflue et sa cale brillante de poissons : quant à moi,
je suis l'homme qui se promène en soupirant, à travers la campagne, avec ses mains dans les poches.
Une fois encore, j'avais tenté ce jour-là de demander à son père la main d'Yvonne Lambert, mon amie d'enfance et qui était pour ainsi dire ma fiancée depuis le berceau. J'avais souvent parlé de l'avenir avec elle et sans doute elle avait dû dévoiler à son père une part de mes confidences ; aussi je ne croyais pas possible que M. Lambert pût me refuser sa fille, ni même qu'il ne jugeât pas la chose toute convenue : mais la première fois que j'avais voulu faire la demande, mon irrésolution naturelle m'avait arrêté, et ce sujet, désormais, était devenu pour moi la pensée la plus absorbante et la plus lourde de ma vie.
L'indécision était, en effet le plus encombrant de mes défauts. Sans doute, je ne l'ignorais pas et mon amie s'efforçait aussi d'y remédier ; mais, en dépit de tout, j'avais en moi un manque de confiance tout à fait débilitant. Je ne pouvais admirer que les œuvres d'autrui, et je ne pouvais m'habituer à m'intéresser à mes propres actes. Je me jugeais né pour écouter et pour voir ; encore me semblait-il bien audacieux de passer pour un critique de mœurs, et prudemment j'érigeais en principe de louer tout, avec modération.
Yvonne n'y allait pas par quatre chemins et, à ma barbe, appelait cela de la sottise.
C'était une petite personne fraîche et enjouée. Elle avait de grands yeux largement ouverts qui ressem-
blaient aux feuilles de tremble que le vent fait sans cesse virevolter et qui sont à la fois grises et verdâtres ; ses cheveux blonds et un peu raides retombaient ordinairement de chaque côté de son visage rondelet avec la souple lourdeur des joncs mous qui s'allongent au fond des rivières ; ses lèvres étaient brillantes et pourprées, et, comme elle parlait beaucoup en tournant sans cesse la tête de tous côtés, elles semblaient deux poissons rouges qui s'ébattent dans un aquarium ; quand elle riait, sa bouche s'allongeait et touchait des deux côtés le cercle que traçaient les plis de ses pommettes et la ligne de son menton ; son nez fin et droit ne supportait pas mieux l'hilarité, et pour la plus médiocre plaisanterie il se troussait soudainement, se fronçait et se ridait comme une figue sèche.
Je ne puis affirmer que je l'aimais avec passion, mais sa bonté d'enfant, son enjouement familier et la grâce de tous ses gestes me touchaient et m'attendrissaient infiniment.
Certes, elle ne prenait point en pitié mon manque d'audace. Mais je ne l'en aimais pas moins, parce que je la savais plus volontaire que moi : j'ai toujours admiré profondément la fermeté. Chaque fois que je la rencontrais, elle ne manquait pas de m'interroger sur « ce que je n'avais pas fait a la veille.
Au reste, je ne lui tenais point rancune de sa malice, car elle mettait beaucoup de discrétion à me tourner en ridicule : elle avait soin, dès que nous
n'étions pas seuls, de prendre le contre-pied de ses affirmations intimes et de me couvrir de petits compliments dont j'étais seul à saisir l'ironie.
Ce jour-là, j'étais fermement résolu en allant chez M. Lambert, et, pour éviter les réflexions préliminaires, j'avais couru tout le long du chemin.
■ — Celte fois rien ne me fera reculer, me disais-je en secouant le marteau de la porte.
Et, m'épongeant le front, j'étais entré en souriant, content déjà de mon courage.
J'avais compté sans la présence d'Yvonne. Quand elle m'avait vu m'approcher de son père, elle avait haussé les épaules, avec une moue, et m'avait dit à voix basse :
— Pourquoi avoir tant couru ? Yous êtes tout essoufflé, et ce n'est pas encore pour aujourd'hui.
J'étais désappointé. Je fis part à M. Lambert de la découverte que j'avais faite d'un petit rocher pointu que la mer avait, sans doute, tout récemment arraché de la côte.
Yvonne avait éclaté de rire, et je m'étais retiré avec confusion.
Je maudissais ma sottise, et, tandis que je marchais seul à travers la campagne, je trouvais tout laid : les choses et les gens. J'aurais voulu me révolter, méditer des projets, fixer des décisions, réagir; mais il est bien plus commode de se promener tranquillement dans
les petits chemins avec un petit ennui dans la tête et une petite moue de dégoût sur les lèvres.
Quant à passer une nuit d'insomnie, il n'y fallait point songer : les indécis ont cela pour eux que le passage d'une idée à l'autre berce leur esprit et bientôt les endort. A peine roulais-je dans ma tête ma quatrième hypothèse que le sommeil m'avait déjà emporté.
Il me sembla que, muni d'une lanterne, je descendais vers la plage et que j'allais réinstaller au haut de mon rocher pointu. Je voulais voir de nuit le panorama que je ne me lassais pas d'admirer au lever du soleil et à son coucher. Et, dominant, de ce promontoire, à droite et à gauche, toute la mer et toute la côte, il me semblait que j'étais le nautonier d'une barque aérienne commandant à la terre docile, aux flots domptés. Le bruit multiple, le fantasmagorie des couleurs et mon enthousiasme, mêlés, me trompaient jusqu'à me laisser croire, à des moments, que le rocher sur lequel j'étais établi marchait à la poursuite du soleil.
Je savais la marée basse et je pouvais compter sur trois bonnes heures de tranquillité. Je m'aventurai plus avant et, passant devant les petites cabines des baigneurs, je contournai, par la plage, la roche des « Trois Mignonnes » ; on la nommait ainsi depuis qu'une malheureuse nourrice avait laissé engloutir à cet endroit trois fillettes confiées à ses soins, et dont
on ne retrouva, lorsque la mer se fut retirée, que les trois petits chapeaux de paille près de trois pelles de bois qui jamais plus ne devaient faire de pâtés. Chaque fois que je passais le long du roc funèbre, je ne pouvais réprimer un mouvement de terreur et de rage, — car j'adore les enfants qui jouent avec le sable. Ce soir-là, l'émotion fut doublée par l'obscurité. Je promenai les rayons jaunâtres de ma lanterne sur la grève, comme pour chercher les traces des petites noyées — dans la mer, on ne grandit pas, — et, malgré qu'il se fût passé dix ans depuis leur disparition, je redoutais de les voir m'entourer de leurs bras frêles, en une ronde enfantine et terrifiante.
De la grève, mes regards se portèrent vers la pleine mer. Je poussai une exclamation et mon falot trembla dans ma main : il n'y avait plus de mer ; aussi loin que mes yeux pouvaient se porter, s'étendait une plaine de sable roux, semée d'ilôts noirs et de taches verdâtres.
La lune s'était levée brusquement et ouvrait un œil énorme.
— Dieu ! pensai-je, un cataclysme est proche : l'Océan prend un gigantesque élan et va tout inonder.
— ^on, prononça à mes pieds une petite voix nasillarde, c'est un phénomène tout à fait régulier. J'ai déjà vu cela il y a dix ans.
— Dix ans?
— Exactement.
Je dardai ma lanterne vers l'être malin qui répondait ainsi à ma pensée. C'était un nain fort laid qui était assis en tailleur sur un tas de varech, et que je reconnus immédiatement pour être le petit marchand de coquillages de la place Jean-Bart. Et je me trouvai tout à fait rassuré sur la nature de cette voix, et du même coup sur l'événement.
Ma lanterne cessa de s'aciter fébrilement et c'est avec le plus grand calme que j'interrogeai cet imprévu compagnon nocturne :
— Qu'est-ce que vous faites ici, père Frédéric ?
— Je ramasse des coquilles, donc, me répondit sa voix métallique et enrouée de phonographe. Croyezvous qu'elles viennent toutes seules chez moi? Voulez -vous m'aider ? Nous avons toute la nuit à nous. Pour gagner sa vie, il faut employer ses deux mains ; laissez votre lanterne sur ce gros galet luisant. Son feu nous indiquera de loin la ligne de retour.
— J'accepte. Je vous suis. Indiquez-moi le chemin des coquilles.
Le père Frédéric s'était levé, mais ses jambes étaient si courtes et si contrefaites qu'on eût dit vraiment qu'il rampait à mes côtés.
Nous marchâmes.
— Le chemin des coquilles, vous l'avez dit! Vous voyez bien cette ligne noire qui s'avance en pointe vers le lit vidé de l'Océan : eh bien ! c'est une sorte de filet naturel où viennent se prendre les plus beaux
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mollusques, les huîtres perlières, les astéries les plus uniformes, des conques clignes des tritons antiques, les éponges les plus légères, les hélices les mieux tournées, les méduses aux couleurs les plus vives, les oursins les plus grognons, les polypes les plus branchus, les porcelaines les plus dures et les plus lisses, les...
Je n'écoutais plus. Sa voix chantante et comme irréelle n'était qu'un accompagnement musical à ma marche hardie. Le phénomène accepté comme fait accompli, j'avais la conscience d'agir bien et j'apercevais nettement le but visé : la conquête des coquilles marines.
Je parlai à mon tour, mais sans me préoccuper d'être compris, ni même entendu par le nain que, tout contre le sable, je sentais s'agiter, et qui allait tout de guingois, à la manière des crabes :
— C'est ce qu'on appelle en philosophie se faire une méthode. La petite lueur de ma lanterne, là-bas, c'est le point de départ, dont je m'applique à ne pas oublier l'exacte position. Le point d'aboutissement, c'est la petite masse noire qui se rapproche, la petite masse noire du trésor des coquilles. Le moyen, c'est la ligne droite, l'oubli du péril et le muscle du jarret. Je suis content de moi dans le présent et j'ai foi dans l'avenir. Ceci est bien !
Sans arrêter la marche, j'abaissai mes regards vers l'ombre qui rampait à mes pieds, je ne vis qu'un
crabe, de taille inusitée, qui ressemblait singulièrement au petit père Frédéric.
Mais je ne pris pas garde aux contradictions bizarres de mes visions.
Arrivé à l'extrême pointe du rocher qui devait contenir dans ses flancs les richesses promises. Je me retournai vers la côte et je souris au maigre follet tremblant, lointain et stationnaire, qui rappelait le médiocre petit homme que j'étais il n'y a pas un instant. Puis je me vis sur le piédestal de ma victoire et j'eus la très douce émotion de me sentir vivre tout entier, tête et chair : mon sang circulait chaud et joyeux et ma pensée était claire, étendue, sereine.
Je ne saurais évaluer le temps que dura mon glorieux bonheur, ni même s'il dura quelques minutes ou un siècle. Il faut me comprendre : le temps et la pensée n'ont pas de commune mesure ; le cerveau de l'humble tâcheron marche en tortue, le mien, cette nuit-là, eut le vol de l'aigle, — j'atteignis des hauteurs invisibles, je frôlai l'avenir en gestation...
Puis je me trouvai assez brusquement assis dans une sorte de salle granitique, en face d'une fée véritable, telle que j'en rêvais, qui était belle au possible et qui paraissait converser avec moi depuis quelques heures. Elle avait de petits gestes autoritaires qui la faisaient ressembler à mon amie Yvonne.
Quoique ce fût là une lin d'entretien, nos paroles avaient une continuelle solennité. Sa voix était har-
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monieuse et très menue : mais, chaque fois que je lui répondais, j'étais embarrassé parce que la voûte de la caverne donnait à chacun des mots une sonorité effrayante.
— Enfin, disait-elle, te voilà maître de ton existence. Tu auras une grande puissance parce que tu as une indomptable volonté.
Je lui répondis sans humilité :
— Votre don est le plus précieux qui soit : tout découle de lui. Je puis être le maître du monde.
— Tâche de rester ton propre maître, cela suffit ! Je me levai et lui donnai la révérence.
En quittant la grotte, je ne sais ce que je fis, mais j'analysai longuement la nature du sentiment qui m'emplissait : ressentais-je l'infini contentement qui ressortait du don que la fée m'avait accordé, ou bien cette petite joie qui m'attendrit d'habitude quand je songe : « Je viens de voir \vonne » P
Gomme je revenais sur mes pas, je me sentis tout caressé par une sorte d'air tiède et palpable. De grandes lames flexibles et vertes se balançaient et formaient un dôme mouvant au-dessus de ma tête. Des coquilles remuaient sur le sol comme les insectes aux sentiers des forêts. Le ciel, qui paraissait tout proche, avait les couleurs d'un vitrail dont la forme changeait continûment. Scaphandrier libéré, je marchais au fond de la mer sans la moindre appréhension. Je n'avais nul souvenir du moment où l'Océan avait recon-
quis son domaine. La question m'était indifférente. Tout me semblait naturel. Des poissons de toutes tailles me firent une escorte respectueuse jusqu'à ma lanterne que je trouvai à sa place, mais sur le dos plat d'une astérie rose qui me la tendit en nageant habilement jusqu'à la hauteur de ma main.
Quand je rentrai chez moi, le village s'éveillait. Personne n'était encore sur le seuil de sa porte, mais la rumeur de la vie matinale traversait les murs et bruissait à travers les chemins et les ruelles. J'allai déposer ma lanterne à sa place habituelle sur la planchette du vestibule, et je sortis immédiatement comme pour aller assister au lever du soleil.
La place de l'église domine le village et la plaine environnante. D'un côté, c'est la terre et la houle de ses blés mûrs et de ses bois harmonieux ; de l'autre côté, par-dessus le damier des toits, c'est la gamme d'argent, d'émeraude et d'or de la mer bretonne. Adossé à l'orme séculaire qui forme l'angle extrême de droite du petit mail, le long du presbytère, je croisai les bras et j'attendis, en pleine sérénité, les effets de ma puissance toute neuve. Sous l'arbre de justice, j'allais préluder à ma tâche de maître absolu.
Le premier homme qui vint à moi était un pauvre jardinier : Noël Jean-Marie, père de six fillettes adorables, et mari d'une femme de trente ans qui paraissait en avoir cinquante. Il s'avançait, poussant une brouette,
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d'un pas pesant et résigné, et je devinai qu'il allait ratisser les allées mesquines et prétentieuses de la villa Don-Juan, propriété de M. Lionel Lionneau, jeune rentier maniaque, disgracieux et inutile. Je songeai que s monsieur Lionneau » dormait dans un lit trop large pour son célibat et son égoïsme, et qu'il s'éveillerait dans trois ou quatre heures pour gourmander le pauvre homme si une herbe avait été oubliée entre deux pavés de la cour des communs. La villa Don-Juan était vaste et riche. Le vieux garçon n'y conviait nul ami, nul parent. Il jouissait médiocrement d'une fortune considérable qu'il n'avait point acquise.
La maison du jardinier Noël se composait de deux pièces et d'un grenier. Elle n'avait pas mauvais air : il y avait des passe-roses de chaque côté des marches de l'entrée et des iris mauves sur le toit ; mais les enfants vivaient sur le chemin et la femme comme l'homme s'usaient par nécessaire excès de labeur.
— Ceci n'est pas bien, fis-je avec force.
Alors il se produisit un double phénomène, une sorte de miracle, pour mieux dire ; car le néophyte que j'étais encore ne laissa pas d'en être fort étonné.
Le bon Noël posa à terre les pieds de bois de sa brouette, racla du dos de sa main son front mouillé et salua l'homme qui débouchait du petit chemin où il allait lui-même s'engager :
— Bonjour, monsieur Lionel Lionneau ; vous allez bien?
C'était notre inutile.
Il ne répondit pas. Son regard avait de la sournoiserie, ce qui n'était point dans ses habitudes vaniteuses.
— Alors, comme cela, c'est à votre tour, continua le brave jardinier. Bon courage ! Vous aurez ma pratique.
M. Lionel Lionneau souleva la brouette, lui fît faire demi-tour et se dirigea, la sueur aux sourcils, vers sa nouvelle habitation, la maisonnette aux passe-roses et aux glaïeuls de Jean-Marie Noël le jardinier.
En même temps, celui-ci redressait sa taille trop tôt courbée et ouvrait ses bras à six petites bambines aux mines futées sous de grands chapeaux de paille à larges rubans. Quand il les eut embrassées au milieu du babil intarissable de toutes ensemble, il tendit ses mains à une jeune et jolie femme qui pleurait de joie.
Il avait l'air de revenir d'un long voyage.
Je m'aperçus qu'il portait une culotte courte et des bas qui moulaient des mollets passables. Il tenait à la main le guidon d'une bicyclette du dernier modèle. Quant à Mme Noël, elle avait une robe claire qui serrait sa taille ronde et de petits souliers à hauts talons qui la grandissaient avec avantage.
Les petites Noël s'attelèrent à la ficelle d'un grand cerf-volant qui pointa vers le ciel et dont elles accompagnèrent l'ascension par de petits cris joyeux...
Ni les .Noël ni M. Lionneau ne s'étaient aperçus de
ma présence. La volonté est une puissance irrésistible, mais dont les effets seulement sont visibles. L'homme - qui - veut est une sorte de divinité bienveillante ou malfaisante qui mène les gens et les choses.
Je résolus d'être le bon génie de ma petite ville. Ma première action, tout instinctive, m'avait montré la bonne voie.
Je souris de contentement et voulus attendre une nouvelle occasion de vérifier mon pouvoir surnaturel, qui me paraissait déjà tout à fait légitime.
La rue était déserte ; mais j'entendais le bruit mat des coups d'un bâton sur les flancs d'une bourrique qui déboucha au trot, poursuivie par un paysan ivre, laid et sale. Elle remuait ses longues oreilles et trottait de son mieux; mais l'homme frappait toujours sans raison, en brute.
— Ceci n'est pas bien, dis-je, avec une étonnante fermeté.
Alors la bourrique s'arrêta et lança ses deux sabots de derrière dans la poitrine de l'ivrogne qui tomba lourdement. Il était mort : Je n'avais pas voulu cela : mais sans doute c'était la conclusion logique de mon désir plus modéré. Gomme pour répondre à mon regret, la bourrique revint sur ses pas et se mit à lécher le visage de celui qui la martyrisait depuis dix ans.
Il se fit un attroupement. Chacun cria : « Le pauvre homme! »
Puis l'émotion se calma et les gens s'en allèrent
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chez eux, par groupes, en murmurant : « Au fond, c'est un mauvais chrétien de moins », ou bien : « Ce n'est pas grosse perte .
Toutefois, je n'étais pas très fier de mon exploit et, toussotant dans mon gilet, je rentrai chez moi en rampant le long des murs.
J'avais même un peu oublié ma puissance, car je ne parvins pas à ouvrir ma porte sans la secouer violemment en maudissant mon propriétaire, et sans l'entendre grincer sur la rouille de ses gonds.
is, devant mon bureau, lorsque je vis mon travail commencé, je me rappelai, non sans épanouissement, ma nouvelle faculté, et, les mains dans les poches, je priai mon écritoire de faire soigneusement toute ma correspondance. Elle s'en acquitta avec un zèle qui m'étonna ; les formules de politesse elles-mêmes n'embarrassaient point longuement son habileté. Content, je lui donnai ma procuration et elle imita, du premier coup, ma signature.
Quand la dernière feuille pliée eut sauté dans son enveloppe et que ma petite éponge eut mouillé le dernier timbre, je vins à ma fenêtre qui s'ouvrit et par laquelle je vis tout un quartier de la petite ville.
Pour la première fois, je compris la mesquinerie qui régnait dans la construction de ces demeures complexes ; tourelles pointues dominant une maison carrée, girouettes difformes, cheminées superbes comme des donjons, balcons énormes où Ton a peine à placer un
log
pliant, — tout cela me parut l'œuvre d'une négligence ridicule. J'imaginai pour mon village un beau stvle solide et simple, et les maisons se dressèrent devant moi comme des êtres doués de vie et de bienveillance. Je ne sais comment, les portes venaient au-devant des passants et les fenêtres s'ouvraient toujours au soleil ; les toits étaient aisément traversés par les petits nuages blancs qui couraient dans le ciel ; et il y avait dans les vestibules de petits ruisseaux frais avec des libellules et des nénufars. Une service fort régulier de nuées venait chercher la fumée dans les àtres et la montait tout droitement sans qu'elle aille salir les demeures voisines.
Mais cette occupation me parut bientôt si absorbante que, avide de nouveauté, je plaçai soigneusement la petite ville sur la falaise des Trois Mignonnes, et j'eus devant moi la ligne unie de l'horizon.
Alors je goûtai le plaisir, envié souvent, d'avoir la mer sous ma fenêtre. Tout de suite, je voulus voir une tempête. De longues lames noires et rugissantes, une traînée de feu, et deux petits navires submergés eurent vite fait de me rassasier. Je calmai les flots.
Je songeai à me donner le spectacle d'un lever de soleil ; mais il fallut sauter dix-huit heures et, tout à coup, je sentis que j'avais terriblement faim.
Cependant je trouvais la situation fort agréable, et je me fis apporter mon repas sans quitter la barre de la croisée.
Je m'occupais avec intérêt de faire courir en ronde autour de moi les flots, les forêts, les rivières et les collines de la contrée, quand une petite voix me fit retourner la tête : je ne sus si c'était la petite fée des coquilles ou Yvonne Lambert qui se présentait à moi. J'hésitai, ne sachant si je devais lui rendre grâce du don qu'elle m'avait fait ou la saluer avec une amitié familière. Voyant mon embarras, la jeune fille haussa les épaules et se mit à rire : alors je vis que c'était mon amie.
La moue de ses lèvres était agréable, mais quand elle riait avec moquerie elle avait, comme je l'ai dit, une façon de froncer son petit nez qui tenait plutôt de la grimace que du sourire, et souvent je l'avais remarqué avec ennui. Mais je n'eus pas le courage de transformer un trait du visage d'Yvonne.
Quand, pour s'asseoir, elle jeta mon chat à bas du vieux fauteuil où il dormait, je ne pus davantage arrêter son geste un peu brutal. Je dus me contenter de « vouloir » pour mon chat la création d'un vieux fauteuil tout à fait semblable, où, roulé en boule, il parût dormir depuis longtemps. D'ailleurs, tandis qu'elle allait et venait dans mon cabinet, parlant vite et beaucoup, sans que j'entendisse rien à ses paroles, mon pauvre chat fut plus d'une fois en butte à sa taquinerie. Mais j'étais bien décidé : jusqu'au bout je soutiendrais la cause de mon chat ; et je n'hésitai pas à remplir peu à peu toute la pièce de vieux fauteuils semblables.
Mais il me vint un soudain remords : comment reconnaître désormais mon véritable vieux fauteuil que j'avais coutume d'approcher du foyer les soirs d'hiver, et en quoi consistait l'héritage que j'avais tiré de mon oncle Lescure?
Yvonne, isolée au milieu de tous ces bras rembourrés et de tous ces dos ronds de drap rouge, me regardait avec pitié. Et il me sembla que cette jeune fille était la fée et que son sourire ironique s'adressait à la volonté défaillante que je montrais depuis qu'elle était près de moi.
Je lui montrai que ma puissance ne m'avait pas échappé : immédiatement, je voulus être en présence de toute la famille Lambert! Et, comme je savais qu'elle se tenait ordinairement dans la salle à manger, ce fut cette pièce que je fis venir. Je me trouvai bientôt dans ce petit intérieur bourgeois et familier : les rideaux des fenêlres flottaient ; la suspension oscillait ; le grand-père étendu sur sa chaise longue se plaignit d'une secousse dans la jambe : j'avais mis, je crois, trop de précipitation dans mon commandement. Je vis même, par la porte enlr'ouverte,le buste de la jeune servante qui n'était qu'à moitié entrée et ne pouvait plus ni reculer ni avancer.
Je me sentis infiniment intimidé.
Le père et la mère d'Yvonne avaient pour moi leur bienveillance coutumière, et mon amie, son espièglerie invincible. Je ne pus pas même l'empêcher de faire
irrespectueusement enrager son grand-père auquel elle avait dérobé ses besicles d'or.
Soudain je songeai à faire cette demande, qui était à mes yeux l'œuvre la plus difficile que je pusse soumettre à mon don de vouloir.
Cette résolution me réjouit. J'allais montrer à la fée que ma puissance n'avait point faibli !
Mais je ne dis rien.
Je parlai à mes hôtes avec ma timide et ma triste affabilité de tous les jours.
Je fus sur le point de m'en aller.
Je vis le torse de la bonne et lui donnai des jambes avec quoi elle se sauva.
Je me tournai vers le père avec un sourire. J'avais soudain trouvé le moyen de faire ma demande : « Je voulus » qu'il crût que je lui avais demandé la main de sa fdle.
Yvonne, pleine d'étonnement, sauta clans mes bras ; Mme Lambert me présenta ses joues rondes ; le grandpère, "sur une jambe, vint me serrer sur sa poitrine.
J'étais heureux.
On me garda à dîner. Au bout de la table, cachés que nous étions derrière l'épaisse fumée de la soupe, j'embrassai souvent Yvonne.
Je ne me souviens d'aucun détail de ce repas pendant lequel ma joie fut immense, sinon d'un moment où le grand-père étant bougon, je plaçai, pour le re-
mettre en bonne humeur, quelques truffes dans sa part de dindon.
Je m'éveillai.
Malgré la multiplicité de mes gestes nocturnes, j'étais très tranquillement enfoui clans mon oreiller dont la plume me caressait les tempes. Mes draps n'avaient pas de plis. On eût dit que j'avais eu un sommeil d'enfant sage.
Je souris.
Je souris au soleil, à la vie, à mon pouvoir magique et je m'ordonnai de me lever en hâte.
Je fus fort étonné de ne pas voir les couvertures s'écarter d'elles-mêmes, et mes vêtements ne vinrent pas au-devant de moi. Mes cheveux se dressèrent sur mon crâne.
— De qui se moque-t-on ici? m'écriai-je.
Mais je ne m'invectivai pas plus avant et, secouant la tête d'un air très malheureux :
— C'était un rêve! c'était un rêve!...
C'est-à-dire que tout était à recommencer. Allais-je
avoir la force?...
Et il me semblait que j'avais, cette nuit, épuisé toute la volonté dont je devais user ma vie durant.
Cependant je m'habillai, et, comme il était près de midi et que je devais déjeuner chez les Lambert, je m'acheminai lentement vers la demeure de celle qui troublait ainsi mes jours et mes nuits.
Jamais je n'avais eu l'air si malheureux.
Yvonne elle-même, l'espiègle Yvonne, en fut profondément touchée :
— Mon pauvre grand ami, je vous ai fait de la peine hier. Il faut me pardonner, parce que je vous aim3 bien.
— Oh ! ce n'est pas cela qui me chagrine, Yvonne ; figurez-vous que j'ai fait un rêve très compliqué, mais, à la fin, tous mes souhaits s'accomplissaient et votre père m'accordait votre main !
— Ah ! voilà du nouveau, s'écria derrière moi une voix bien connue ; comment voulez-vous que je vous accorde la main de ma fille, vous ne me l'avez jamais demandée ?
— Papa, ne le gronde pas, implora Ivonnè, ne le gronde pas, il va te la demander... il te la demande...
— C'est vrai, hein?... Dites un mot, voyons! Mais je ne pus articuler une syllabe : j'avais la tête
comme ligotée ; ma mâchoire refusait de m'obéir. Yvonne pleurait.
Alors le père Lambert s'écria :
— Sapristi, mon cher, je vous accorde la main de ma fille. Mais tâchez d'avoir un peu plus de volonté. En ce bas monde, il faut savoir vouloir. C'est la base de tout!
Je me mis à sourire. Parbleu ! je le savais bien. Je ne connais même pas beaucoup d'hommes qui aient eu plus de volonté que moi...