‹ La boule de vermeilChapitre 15 sur 46 · THÉÂTRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE

Hélène, prenant son ombrelle pour sortir.

Oui, je me sauve... Tu ne m'embrasses pas ?

(Elle entoure de ses bras la tête de son mari. Il l'embrasse et la regarde sortir, puis, par la fenêtre, s'éloigner. Alors, il va prendre son pardessus et son chapeau. Entre Albert.)

SCÈTfB m ALBERT, MARCEL

ALBERT

Tu sors, patron ?

marcel, mettant des brochures dans sa serviette.

Oui... A la Nationale... Je rentre dans une demiheure. (Albert jette violemment un volume sur la table. ) Qu'est-ce qui te prend ? Tu sais que je n'aime pas qu'on se mêle de mes affaires ! Et tout à l'heure, pourquoi n'as-tu cessé de marmonner entre tes dents et de faire des allusions aussi maladroites? J'en ai assez de tes sournoiseries, tu entends !

ALBERT

C'est bien, patron, c'est bien.

MARCEL

As-tu fait les fiches de M. Turrel?

C'est ta femme qui les a faites : tu sais bien qu'elle a veillé jusqu'à deux heures pour les achever, la pauvre petite... Et je ne te demande pas où tu étais, pendant qu'elle travaillait, là, sous l'abat-jour, les yeux clignotants, la tête lourde, triste, harassée, et courageuse comme une pauvre ouvrière payée à la tâche... Ah! vois-tu, mon cher patron, tu es vraiment trop dur pour elle et tu l'emprisonnes trop entre les livres, les fourneaux et les vêtements à raccommoder !

MARCEL

Tu es fou, avec tes idées. (Il prend sa serviette.) Tu ferais mieux de préparer les bandes du catalogue. albert, avec douceur.

Pourquoi t'en vas-tu?... Non, tu ne vas pas à la Nationale. Je vois bien que tu vas voir l'autre.

MARCEL

Albert !

ALBERT

Je t'en supplie, patron, aie pitié de ta femme. Hier, je l'ai vue pleurer en montant se coucher. Elle se doute de tes mensonges, tu vois; elle sait peut-être tout... Pendant le dîner tu avais été très gai ; elle était heureuse ; elle riait ; elle parlait plus que d'habitude ; elle songeait : a Marcel est content, je suis contente. » Et, après le dîner, elle s'était mise au travail de tout son cœur... Mais, à minuit, tu n'étais pas rentré. Comme elle s'endormait de fatigue sur la table, je l'ai forcée

THÉÂTRE l3l

à aller au lit. Elle était lasse ; elle pleurait ; elle faisait pitié. Et il me sembla qu'elle se disait : « C'était donc à cause de l'autre qu'il était content pendant le dîner... » Ah ! fais-la souffrir, fais-la souffrir ! Mais ne lui jette pas une pareille joie comme un appât venimeux, ne la force pas à rire et à être contente, parce que tu es heureux de courir à l'autre !

mabcel, inquiet.

Que dis-tu là ?

ALBERT

Je dis que, la nuit, elle pleure.

MARCEL

Tu lui as raconté. . .

ALBERT

Non. Je ne lui ai rien dit. Mais, elle a des soupçons ; elle se doute ; elle sait, peut-être. Comment veux-tu qu'une femme aussi abandonnée ne devine pas qu'on la trompe?

MARCEL

Hélène ne devinera jamais cela, mon ami.

ALBERT

Elle vous rencontrera un jour ensemble : vous ne vous cachez guère. Ou bien elle trouvera une boîte à poudre dans ta poche, un mouchoir marqué de ses initiales, ou bien des lettres, des lettres d'elle...

MARCEL

Elle détournera la tête.

l32 LA BOCLE DE VERMEIL

ALBERT

Et si on lui dit : « Hélène, regardez donc votre mari avec sa maîtresse. »

MARCEL

Elle ne le croira pas. Tu as bien vu tout à l'heure, comme elle était peu disposée à me croire infidèle.

ALBERT

C'est vrai... (Un silence.) Ainsi elle est assez bonne et assez amoureuse pour ne pas voir que tu la fais travailler comme une servante et que tu la trompes comme une fille. Et tu peux supporter cela ! Tu as le cœur de jouir de son ignorance et de sa bonté !

MARCEL

Elle ne peut souffrir de ma liaison avec Georgette. Tu dis toi-même qu'elle l'ignore.

ALBERT

Mais, malheureux, crois-tu donc que tu es en face d'elle le même homme qu'autrefois ? Crois-tu qu'elle ne s'aperçoit pas qu'au lieu d'un compagnon amoureux tu n'es pour elle qu'un mari indifférent et fatigué?... Au moins tu devrais avoir pitié d'elle. Je ne sais pas ce qu'on fait, quand on a une femme et qu'on n'en veut plus ; mais il me semble qu'on doit encore avoir de la bonté ; on doit lui acheter des fleurs, la contenter avec un petit bijou bon marché, lui faire oublier qu'on ne l'aime plus en feignant au moins, de temps en temps, d'être encore un peu son mari !

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