THEATRE
MARCEL
Tais-toi, Albert !
ALBERT
Je ne peux pas m'empêcher de te dire ça, patron. Je vous aime tous les deux, et je ne peux pas supporter qu'elle souffre ni que ce soit toi qui la rendes malheureuse.
MARCEL
Mais, est-ce que je la rends malheureuse, à la fin? Nous ne sommes pas riches : elle travaille, elle racommode ses robes, elle fait la cuisine... Mais moi aussi je travaille, je porte des jaquettes usées, je fais les commissions. Moi aussi j'ai des heures de fatigue et d'ennui. Enfin, est-ce par ma faute si je ne peux lui acheter des toilettes, lui payer des voyages et des spectacles ?
ALBERT
Et, de l'amour ? Ne peux-tu pas lui en donner de l'amour ? Au lieu de le porter à une autre. Tu as une maîtresse. Est-ce qu'elle a un amant, ta femme? Elle n'a que toi, elle te chérit comme son amant et son frère, elle t'aime de tout son esprit et de tout son corps, et tu ne l'aimes pas plus qu'une bonne domestique qui ferait son ouvrage régulièrement.
MARCEL
Albert !
albert, s'exallant.
Vois-tu, patron, je ne peux pas m'empêcher de te
dire ça... Souvent, quand elle est installée pour travailler à la grande table et que tu prends ton caban et ton cbapeau en disant : « Il faut que j'aille à Sainte- Geneviève », j'enrage, vois-tu, et j'ai envie de crier : « Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, ma pauvre petite !... Arrêtez-le donc ! "\ ous ne voyez donc pas qu'il va faire quelque chose d'affreux, qu'il court vous tromper, qu'il marche si vite parce qu'il a hâte de se jeter dans les bras de sa maîtresse ! . . . »
MARCEL
Albert, tais -toi !
ALBERT
...Non, non ! patron. Il faut que je te parle. Il faut que tu me croies. Mais tu ne sens donc pas cela ; tu ne sens donc pas que c'est odieux ce que tu fais ; que tu es un lâche, un lâche, un lâche ! (7/ s'enroue, et se met à sangloter.)
marcel, très ému, plus bas, après un silence.
Je t'en prie, Albert, ne crie pas ainsi... Elle peut rentrer... Voyons... Tu sais bien que je ne veux pas la rendre malheureuse.
ALBERT
Pourquoi donc la trompes-tu ?
MARCEL
Tu sais bien qu'Hélène ne se doutera jamais de rien, qu'elle ne m'accusera jamais, qu'elle ne croira jamais aucun cancan, qu'elle m'aime beaucoup, qu'elle douterait jusque devant l'évidence.
ALBERT
Ou!, elle a un bandeau, je le crois. Et c'est parce qu'elle a un bandeau que tu oses la tromper. C'est parce qu'elle t'aime assez pour t'aimer encore quand elle saura que tu la trompes, que tu oses porter ton amour ailleurs ? Et tu sais cela, et tu avoues cela, et la honte ne te monte pas au front... Mais, moi, je ne peux pas supporter la honte d'être ton complice ! Je ne veux pas que tu sortes d'ici pour aller voir l'autre, entends-tu : je ne veux pas que tu sortes, je ne veux pas !
MARCEL
Et, moi, je veux sortir. Je veux aller non pas à la Nationale, mais chez nous, rue de Richelieu, £7, pour la voir, es-tu content ?
ALBERT
Tu t'en repentiras !
MARCEL
Tant pis !
ALBERT
Je te préviens qu'il arrivera un malheur, qu'elle apprendra tout.
MARCEL
Elle a un bandeau.
ALBERT
On lui enlèvera son bandeau.
MARCEL
Qui?
ALBERT
Moi, si personne ne l'ose. Entends-tu! Moi! Moi!...
MARCEL
Imbécile !
(Il sort furieux, claquant la porte. Albert, ému mais décidé Je regarde partir, puis ouvre le tiroir du bureau de Marcel, prend un paquet de lettres et va le poser sur le bureau d'Hélène.)
ALBERT
...Oui, moi, moi !...
(// traverse la scène, fiévreusement, s'asseoit à son bureau. Il y a un assez long silence.)
SCÈ.XE IV ALBERT, pais HÉLÈNE
Hélène, entrant, à Albert qui écrit à son bureau. Rien de nouveau? (Elle quitte son chapeau et son collet.) Marcel est sorti ?
ALBERT
Oui...
HÉLÈNE
Où est-il ?
ALBERT
Je ne sais pas...