‹ La boule de vermeilChapitre 18 sur 46 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

HELENE, seule, a pris un registre dans le cartonnier et lit; puis se dirige bientôt vers son bureau. Elle voit les lettres, tourne le paquet entre ses doigts et, effrayée, se relève.

D'elle, d'elle !.. des lettres de sa maîtresse !... (Elle va vers la porte du fond.) Ah ! oui, il y a quelqu'un au magasin... C'est M. Turrel qui vient chercher ses fiches sur les ordonnances de 1623... (Elle regarde les lettres.) Ho! d'elle!... d'elle!... de sa maîtresse!... Ha ! ces femmes qui se battaient dans la rue, les yeux gonflés, les poings sanglants ! Comme elles se battaient bien ! Elles devaient souffrir en se battant ; car elles se frappaient les jambes à coups de pieds et de toute la force de leurs poings elles se frappaient

cruellement leurs grosses poitrines... Elles avaient des mèches de cheveux dans la bouche et les yeux injectés de sang, et quand elles se tiraient par leurs camisoles, on voyait leurs dos nus déchirés de coups d'ongles et marqués de morsures bleues, Et elles se roulaient l'une sur l'autre dans la boue du pavé, s'écrasant du genou, mordant, frappant, griffant et bavant comme deux bêtes en rage... Ha! La battre, la battre, la mordre, la griffer, la déchirer jusqu'au sang ; et la frapper, la frapper sur ses seins, sur les veines de ses tempes, sur sa bouche... Ho! ho! ho! (Elle tombe assise sur un fauteuil, la tête sur la table, et pleure. Il y a un long silence, puis elle relève la tête peu à peu, et, les coudes aux bras de son fauteuil, le visage pâle, émue, elle prononce :) Mon pauvre Marcel, mon pauvre Marcel, mon pauvre Marcel !... A présent, c'est bien fini... 11 va rentrer et il me dira : « C'est la vérité ; et, puisque tu sais tout, je n'ai plus qu'à te dire adieu...» Mon pauvre Marcel, mon pauvre Marcel !. . Pourquoi ces lettres étaient-elles sur mon bureau? Par mégarde il les a posées là... Et, maintenant, c'est bien vrai, je les ai là dans les mains : j'en suis bien sûre, il y en a des mauves et des bleues et il y en a qui sont bordées de noir, parce qu'elle est veuve ; oui, c'est bien vrai que je les ai dans les mains ; je les sens, elles sentent l'iris, l'iris... Ah! tout est fini, tout est fini!... 11 rentrera et je lui dirai : je sais tout, je sais tout(Elle sanglote.) El je ne pourrai pas lui tendre les bras, je ne pourrai

pas l'embrasser. [Lentement.) Plus jamais je ne pourrai l'embrasser !... Ah ! si je pouvais ne rien savoir. Si je pouvais ne rien entendre, ne rien voir. Ah ! je voudrais avoir sur les yeux un bandeau noir bien épais et bien solide qui me cachât la vérité et je le serrerais sur mes paupières et de toutes mes forces, et je le serrerais jusqu'à me faire saigner les tempes... Mais je ne saurais pas la vérité !... (Silence). Si même on ne savait pas que je sais !... (Cette idée la fait se redresser. Elle prend le paquet de lettres et va pour le poser sur son bureau à la place où elle les a trouvées. Mais, à ce moment, elle pousse un cri en apercevant Albert qui vient d'entrer.)

scèjse \i

HÉLÈNE ht AL3ERT HÉLÈNE

Ha ! Vous, vous !... C'est vous qui avez fait cela?

ALBERT

Qu'avez-vous, madame Hélène !J

HÉLÈNE

Ces lettres, ces lettres.

albert, sournoisement.

Ah ! le malheureux ! (// veut prendre les lettres.)

HELENE

C'est \o\is qui avez mis ces lettres là, qui avez voulu que je souffre, que je pleure, qui m'avez tuée, qui m'avez pris mon mari !

albert, honteusement.

Je vous jure...

hélène, reculant, effrayée.

Ce n'est pas vous ! C'est lui, lui, qui a voulu que je sache ! qui a mis ces lettres sur mon bureau et qui est sorti... parti, peut-être ! parti avec l'autre ! Ah ! c'est affreux, c'est affreux, je n'ai plus de mari !

ALBERT

Calmez-vous, Hélène, je vous jure qu'il n'est pas parti.

hélène, respirant.

Hal...Ha!... Il n'est pas parti. Où est-il?... Vous ne savez pas?... Mais il a fait cela... Alors tout est fini... Ah! c'est impossible, c'est impossible... (Suppliante.) Dites-moi que c'est vous qui m'avez fait cela, Albert, je vous en supplie, dites-moi que c'est vous, que c'est vous...

ALBERT

Eh bien ! oui. C'est moi. Je ne pouvais plus supporter son mensonge, voyez-vous. Je vous voyais si malheureuse et lui si lâche : j'ai voulu vous venger... Ah ! tout à l'heure j'ai bien regretté ce que j'avais fait, je vous assure... Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon.

hélène l'a écouté avec un douloureux sourire dans les yeux mouillés ; elle dit lentement :

Alors, lui, il ne sait pas que je sais tout ; si je pouvais, quand il rentrera, aller lui tendre ma joue, il ne serait pas étonné ; si je pouvais oublier que j'ai tenu cela dans mes mains, il n'y aurait rien de changé dans ma vie heureuse...

ALBERT

Hélas !

uélène, avec la même douceur.

Alors, Albert, tout ne serait pas perdu.

albert, étonné.

Que dites-vous ?

HÉLÈNE

Oh 1 rien... Je sais bien... Il faut, il faut... Oh 1 je suis bien malheureuse, mon ami... (Elle pleure.) albert, prenant les lettres et voulant les emporter. Ah ! fille, fille !

HÉLÈNE

Non, donnez-les-moi, elles sont à moi... (Elle défait le paquet et lit quelques lettres.) Elle le tutoie... « Mon chéri, mon chéri... » Elle lui dit: « Mon chéri... Je t'embrasse sur le coin du front, sur tes tout petits cheveux dorés... » Comme moi, là, là, au coin du front... (Albert veut lui prendre les lettres.) Non, laissez- moi... o Je te remercie bien de ton petit vase japonais avec ses danseuses si amusantes ; je l'ai placé sur l'étagère du salon ; il fait très bien ; et quand je lis, dans le fau-

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teuil de velours, je lève la tête de temps en temps pour le voir, et pour penser à toi... » Le petit vase japonais avec ses danseuses...

ALBERT

Oui, il vous l'avait acheté à l'Exposition ; il était là, au coin du vieux cartonnier.

Hélène, allant s'asseoir auprès du feu, les lettres sur ses genoux.

Et, un jour, pendant que nous avions en pension la chatte du cousin Lebrat, Marcel nous a dit : « Cette sale chatte a fait tomber le petit vase japonais. »

ALBERT

Oui.

Hélène, lisant.

« Je t'ai attendu hier à la Bibliothèque Nationale. Pourquoi n'es-tu pas venu ? Ce n'est pas gentil de ne pas tenir ses promesses. Tu t'amuses donc bien avec ta petite femme. Est-ce qu'elle t'appelle toujours son loup gris?... A demain, chez nous, à dix heures, je t'embrasse sur tes petites lèvres gercées. Ta grande chérie... » (Elle jette la lettre au feu. Puis une autre...)

albert, marchant au fond de la scène.

Pauvre femme !

nÉLÈNE

Savez- vous ce que je pensais faire quand vous êtes entré, tout à l'heure ?

l48 LA BOULE DE VERMEIL

ALBERT

Qu'alliez-vous faire, Hélène?

Hélène, avec douceur.

J'avais rattaché les lettres avec leur ruban; je les

aurais replacées sur le bureau, tout à fait comme vous

les aviez mises, appuyées à l'encrier — et ni vous ni

Marcel n'auriez jamais su que je les avais trouvées...

albert, après un silence, tristement.

Et maintenant, ma pauvre Hélène?

hélène, l'air désespéré.

Oh ! maintenant !... [Elle Ut tout bas et jette quelques lettres dans le feu.)

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