HELICE
Vous avez l'air souffrant, Albert?
albeut, se levant et prenant les mains d'Hélène. Avez-vous confiance en moi, madame Hélène!'
hélème, surprise.
Qu'avez-vous ?
ALBERT
Vous avez beaucoup pleuré, cette nuit.
nÉLÈNE
Qui donc ne pleure jamais ?
ALBERT
Ceux qui sont aimés, et ceux qui n'aiment pas. Hélène, souriant.
Alors yous croyez que c'est parce que j'ai une passion que j'ai pleuré !... Mais, je ne connais personne. Voulez-vous que je sois amoureuse de M. de Tannet qui me compare à une aubépine fleurie, chaque fois qu'il vient acheter une estampe, ou de Frédéric Minot, le joli commis-bicycliste de la maison Bernardin?
ALBERT
Non. C'est de votre mari que vous êtes amoureuse.
HÉLÈNE
C'est un reproche?
ALBERT
Croyez-vous qu'il vous le rende ?
HÉLÈNE
Je ne me plains pas.
LA EOl'LE DE VERMEIL
ALBERT
Vous avez trop dé bonté. Il supporte que vous peiniez à la besogne, que vos yeux rougissent sous la lampe, que vous travailliez sans relâche ; et vous lui pardonnez tout. Cependant il vous néglige. iiélène, faiblissant peu à peu.
ïl ne me néglige pas... Pourquoi dites-vous cela, Albert ? Il n'est pas aussi gai que par le passé... Notre ménage a deux ans de date!... Et puis, je ne peux pas lui en vouloir de me quitter pour aller visiter la clientèle et d'être obligé, à cause de la besogne, de se lever de bon matin et de se coucher tard...
ALBERT
Il vous abandonne, dites-le.
HÉLÈNE
Il ne m'abandonne pas.
ALBERT
Oui, il vous embrasse quand il s'en va et quand il revient...
(Hélène se tait et baisse la tête.) Hélène, après un silence.
Avez-vous aimé, Albert ?
ALBERT
Oui, madame Hélène.
HÉLÈNE
Ah!...
ALBERT
Je vous demande pardon de vous dire ça, mais c'est
vrai que j'ai aimé une femme autrefois. Elle s'appelait Marie Lefert. Nous avons été ensemble pendant trois ans.
HÉLÈNE
Est-ce que vous l'aimiez autant qu'elle vous aimait ?
ALBERT
Oui. Et nous nous sommes aimés autant l'un que l'autre — et aussi longtemps — parce que notre amour n'a fini que lorsqu'elle est morte.
HÉLÈNE
Mon pauvre ami, vous avez dû beaucoup souffrir. Excusez-moi de vous avoir rappelé cette tristesse. Mais j'ai souvent voulu vous poser cette question ; je vous voyais toujours grave, comme si vous songiez à quelque chose du passé, et je me disais : « Albert doit avoir eu quelque malheur... » Et vous n'avez jamais aimé que cette femme, Albert ?
ALBERT
Oui.
HÉLÈNE
Vous n'avez jamais pu vous consoler de sa perte, ni 1 "oublier ?
ALBERT
Ce n'est pas cela. J'ai beaucoup souffert en la voyant mourir ; mais aujourd'hui c'est fini. Je l'ai oubliée.
i/jO LA BOULE DE VERMEIL
HÉLÈNE
Tout à fait ?
ALBERT
Tout à fait. C'est une chose étrange que l'oubli, voyez-vous. On croit qu'on se souviendra toute sa vie de la femme qu'on a aimée ; mais on se trompe. Parfois je songe à Marie Lefert, je la revois dans sa chambre auprès de sa table à toile cirée, avec mon portrait dans un cadre de velours, son panier à ouvrage en osier, sa lampe à huile, sa pendule sous un globe de verre... et je me rappelle le son de sa voix, ce qu'elle me disait, ses mouvements de tête, sa façon de regarder avec ses yeux brillants et timides... Mais cela ne me fait plus rien. Parfois même je me dis : c'est trop dur de ne pas avoir une larme pour elle ; mais je ne peux pas. C'est plus fort que moi. Ça ne me fait pas plus qu'une histoire que je lis dans un journal.
HÉLÈXE
Il y a sans doute très longtemps qu'elle est morte, votre amie ?
ALBERT
Ce n'est pas cela. Il n'y a pas bien longtemps. Il ne faut pas me croire sans cœur à cause de cela, voyezvous. Si elle était encore là, je crois bien que j . l'aimerais encore. Seulement l'oubli est une chose épouvantable.
iiélèse, pensive.
Oui. C'est une chose épouvantable.
Mi
ALBERT
On revoit la femme qu'on a aimée avec ses traits de morte, au moment où on lui a fermé du doigt ses molles paupières ; on se souvient du jour où on l'a conduite au cimetière et où l'on s'est dit : « C'est pour toute ma vie que je vais souffrir... » Et puis, pas du tout, une fois qu'on a eu le dos tourné, on s'est remis à vivre comme un autre homme : on est content quand le temps est beau, quand le commerce va bien, et on rit, on rit lorsqu'on vous dit une grosse bêtise. Et, quand quelqu'un vous parle de la morte, on prend un air ennuyé pour dire : « Hélas ! oui, elle est morte », et on n'a pas seulement une larme au bout des cils !
iiélè:\e, tristement.
Croyez-vous qu'on puisse aussi oublier tout à fait une femme qui n'est pas morte ?
albert, avec un mouvement d'effroi.
Ah ! je ne sais pas... je ne crois pas... Non, je ne crois pas qu'il soit possible de...
iiélè>te, tombant assise, en pleurs.
Ah ! ce serait épouvantable ! . . . Dites-moi que ce n'est pas possible que Marcel m'ait oubliée comme ça ! . . .
(Un silence. Puis, on sonne à la boutique. Hélène s'est relevée et se dirige vers son bureau. Albert, voyant qu'Hélène peut voir les lettres, hésite à descendre).
l42 LA BOULE DE VERMEIL
hélène, se tournant vers Albert.
On a sonné.
albert, hésitant.
Oui...
hélène s'est éloignée de son bureau et cherche dans un cartonnier.
Vous ne descendez pas, Albert ?
albert, rassuré.
Si, Madame, je descends.
(// sort).