LES SOUILLONS
Mme Justinien donnait tous les dix mois un enfant mâle dont la conformation était soignée et parfaitement irréprochable ; mais elle était inapte à toute autre besogne. Il incombait donc à M. Justinien, son mari, qui était cordonnier, de louer les bonnes au bureau de placement, et, quoiqu'il le fit avec fréquence et curiosité, il s'en tira toujours fort mal.
M. Justinien ne loua jamais que des souillons.
Qu'il prît des renseignements, qu'il choisît entre vingt, qu'il exagérât les gages, qu'il exigeât des recommandations, rien n'empêcha M. Justinien de louer des souillons.
Aussi finit-il par se résigner à la fortune et à la prédestination, polysyllabe qu'il prononçait volontiers, et difficilement.
Bras mous, bouche bâillante, laissant claquer ses savates sur le parquet, jetant un regard par la fenêtre ou-
verte, Mariette, la nouvelle bonne, faisait les lits. Son jupon, vert, bariolé de reprises noires et de dessins graisseux, descendait peu à peu sur le ventre et traînait sur les talons ; sa camisole, ouverte à demi, montrait un cou bruni et des épaules sales. Mal chignonnés, ses cheveux blonds pendaient sur la nuque, dans la gorge et le long des bras nus qu'ombrait une crasse récente. Son visage, sous les couches superposées d'alluvions diverses, pouvait être joli : la bouche barbouillée de bleu, le nez crotté, les yeux battus, les oreilles estompées et les joues multicolores n'avaient pas plus mauvaise forme que la rotondité parfaite du corsage et que les hanches paresseuses dont la courbe agréable ne retenait plus maintenant le galon lâche de la jupe.
Peu robuste, toujours dotée d'un rhume, d'un enrouement ou d'une fluxion, elle languissait tout le jour à la besogne. Florissante sous son opaque salissure, elle était froide et sans vigueur quand le vent d'hiver sifflait sous les portes, et restait lente, calme, puérile et pudibonde, lorsque le soleil de juillet chauffait, brûlait et cuisait sa langueur et qu'elle s'étendait, jambes en l'air, sur quelque lit.
Embarrassée dans sa robe qui coulait vers le sol, Mariette butta, et, agenouillée sur le parquet, releva son jupon et renoua péniblement sa ceinture ; puis, s'étant levée en s'accrochant au pied d'un lit, elle alla se blottir dans l'édredon qui s'affaissait sur la barre de la fenêtre.
NOUVELLES 3l
Le menton caressant l'épaule, les bras ballants hors de la croisée, elle regardait d'un œil fatigué les passants de la rue, quand Mma Justinien, brune, droite, robuste, grande, déformée par huit grossesses, vint la saisir aux épaules et la redressa pour la gifler.
— Souillon ! gronda Mme Justinien tandis que Mariette, pirouettant sous la rude main de sa maîtresse, succombait mollement dans un fauteuil ; que fais-tu là, couchée dans cette fenêtre?... Voici une heure que je t'ai envoyée faire ces lits et tu n'as pas même relevé les matelas ! Tu seras donc toujours une souillon ?
Marielte, sans se lever, haussa les épaules et torcha de la main son petit nez noir.
— Je te donne tes huit jours ! cria Mrae Justinien. Mariette eut une réponse facile et irrespectueuse, et,
fermant les yeux, se sentit frappée aux épaules, tirée de son fauteuil, soulevée par un bras et une jambe, et jetée sur le petit escalier de la mansarde.
Cependant M. Justinien, dans son arrière-boutique, frappait de son sage marteau le cuir mat et poli d'une fine bottine.
Il était entouré de ses huit garçons, dont l'un^âgé de dix jours, dormait dans un berceau, et un autre, de neuf mois plus vieux, gazouillait sur une petite voiture ; des six autres, trois étaient plus petits et trois plus
grands que la table autour de laquelle ils s'enchevêtraient. Celui qui était dans sa voiture s'était si vivement débattu qu'il atteignait sur l'établi la longue boîte où les vis, les boucles et les œillets étaient triés en vingt cases, et son père, qui avait déjà vu ses fils aînés avaler — vers l'âge de dix mois — un clou de sabot, et qui avait la prudence du passé, lui disait avec douceur :
— Mon enfant, ne touche pas aux clous. . . aux méchants clous qui piquent... aux clous jaunis qui salissent les doigts... aux clous pointus qui...
A ce moment, Mme Justinien, usant d'une agilité dont elle nejouissait qu'à de rares intervalles, descendait bruyamment l'escalier en spirale et se précipitait dans l'étroit atelier :
— Mariette fait sa malle, dit-elle.
— Pourquoi Mariette fait-elle sa malle? demanda poliment le cordonnier.
— ... Parce que je la renvoie, fit Mme Justinien, parce que c'est une souillon ; une souillon comme Pauline, Lucie, Madeleine, Josépha, Lucrèce, Jeanne, Rosine ; une souillon comme toutes les bonnes que tu as choisies, une souillon qui s'est permis de... Oh ! et puis, je suis bien bonne de m'expliquer avec toi : je neveux plus la voir, je-ne-veux-plus-la-voir ! Entendstu ?
— Oui, répondit M. Justinien... Mais que veux-tu que je fasse ? Tu sais bien que nous sommes prédestinés à louer des souillons...
Les deux bébés ouvraient grandement les yeux ; les six autres fils, alignés contre le mur, écoutaient en silence, les mains au dos.
Alors Mme Justinien s'écria :
— J'irai, moi, au bureau de placement ; j'irai moimême !
Et, tournant sur les talons, elle bondit pesamment dans la boutique où, allongée sur une grinçante chaise longue, elle mania rageusement la trois cent vingtième livraison du Cocu sanglant, roman passionnel de Ponce de Montféval.
M. Justinien prit un tranchet, et tandis, qu'il faisait tomber dans son tablier de minces lamelles de cuir et que ses enfants, effarés, se tassaient autour de ses jambes, il épela et répéta avec constance le mot de prédestination qu'il aimait chèrement et que, malgré ses cordiaux efforts, il prononçait toujours aussi difficilement qu'un terme exotique ou médical.
Le lendemain, Mme Justinien ramena du bureau de placement une jeune bonne aux cheveux roux qui ne quittait pas des yeux les pointes décousues de ses chaussures et qui, en parlant, rougissait depuis les tempes jusqu'à l'occiput.
Le cordonnier affirma de suite à sa femme qu'il la
jugeait favorablement ; mais, dans ses pensées prudentes, il tenait la nouvelle bonne pour nécessairement semblable aux autres, estimant que Clotilde serait, dans la même mesure que Pauline, Lucie, Madeleine, Josépha, Lucrèce, Jeanne, Rosine et Mariette, une inévitable souillon.
11 n'était pas volontiers mauvais augure, mais il avait bien peur que le voyage solennel qu'il avait coutume de faire avec sa femme dans la quinzaine qui suivait chaque nouvelle naissance ne fût gravement compromis. >"e jouirait-il donc pas cette année de la douceur d'une confortable voiture de louage, de l'agrément d'une excursion dans la forêt de Fontenette, et de l'heureuse rusticité de l'auberge du Chêne- Vert où les repas étaient copieux et les lits délectables !..EtM. Justinien s'épanouit au souvenir de la dernière promenade qui avait été riante et qui contenait la cause première de la naissance de Ludovic.
Tandis qu'il songeait ainsi, au milieu de ses huit fils qui grouillaient et criaient suivant la faculté de leurs âges variés, Mme Justinien vint à pas légers le saisir par la manche de son bourgeron :
— Quitte tes souliers et monte avec moi, dit-elle mystérieusement.
Le cordonnier, déchaussé, tenu par sa femme qui, un doigt sur la bouche, lui ordonnait le silence, atteignit avec discrétion le palier obscur de la mansarde et, comme Mm° Justinien lui abaissait la tète à la hauteur
de la serrure, il distingua bientôt la loge delà servante. Clotilde ordonnait du linge dans l'armoire de bois blanc, alignait un peigne, des fioles, une brosse sur la table de toilette, dépliait des vêtements qu'elle étendait au dos des cbaises. M. Justinien lui trouva du soin et de l'activité ; mais, comme elle se courbait vers le fond de sa malle, il nota que, sous la jupe remontée, ses bas jaunâtres laissaient apparaître les mollets roux et s'étaient affaissés sur les amples souliers dont la déchirure apitoyait son regard.
— N'est-ce pas une perle? soufflait Mme Justinien dans l'oreille de son mari.
Comme elle avait terminé le rangement de ses hardes, Clotilde poussa la malle dans un coin et, fatiguée par cette besogne, s'étendit sur son lit. Le cordonnier, dont l'œil s'habituait au trou de la serrure, regarda encore quelque temps et distingua des objets que M'"° Justinien n'avait assurément pas remarqués : une culotte à dentelle loqueteuse enjambait la petite glace inclinée ; un vase de nuit côtoyait sur une chaise une pile de volumes débrochés ; sous l'armoire, se mêlaient deux paires de bottines qui, étant éculées, attristèrent de nouveau M. Justinien.
— N'est-ce pas une perle? lui répéta sa femme, qui le pinça pour le faire redresser.
— Plaise à Dieu ! opta le cordonnier, qui profita de l'obscurité pour hocher la tète impunément et clore les paupières en signe de doute.
Ils descendirent lentement les marches grinçantes et, quand ils furent dans la boutique. M. Justinien, s'étonnant de ne pas voir sa femme s'allonger sur sa chaise d'osier, crut deviner qu'elle hésitait à prendre la parole.
— A quoi songes-tu, ma femme? demanda-t-il avec bonhomie, tandis qu'il se rechaussait.
— Je songe, mon ami, que nous allons pouvoir accorder notre confiance à une domestique. Clotilde étant assez sérieuse pour que nous lui commettions un emploi aussi important que la garde de nos huit fils, nous pourrons, à l'occasion, la laisser seule avec eux, et si, par hasard, nous avions besoin de nous absenter durant quelques jours...
Mme Justinien s'interrompit, et son mari, les yeux baissés, bredouilla ces paroles émues :
— A propos, ma femme, ne te souvient-il pas que, le soir de notre mariage, nous avons convenu de ne point faire, comme tant décervelés, un unique voyage de noces qui eût été fatigant et coûteux, mais de nous reposer régulièrement de nos labeurs quotidiens chaque fois que nous aurions, grâce à Dieu, mis un enfant au monde ?...
Il fat, à la fin. décidé qu'ils feraient leur voyage dès le lendemain, et retourneraient à l'auberge du Chène- Yert. et M. Justinien sortit allègrement pour aller retenir une bonne voiture.
A son comptoir, M. Justinien, vêtu d'une jaquette bordée d'un galon de soie, cravaté d'une anguille noire, jetait un dernier coup d'œil à son grand-livre, quand il fut distrait agréablement par le frou-frou des amples jupes de sa femme.
— Es-tu prêt, mon amiP dit-elle.
M. Justinien, qui était avisé et galant, savait comment on doit répondre à une question aussi sournoise : il sourit et révérencia bassement la toilette florissante de M'"e Justinien.
A ce moment, une victoria luisante et garnie de drap blanc s'arrêtait à la porte ; le cordonnier alla serrer la main du cocher qui regarda vivement le ciel et affirma :
— Nous aurons un très beau temps !
Le cordonuier courut embrasser ses fils qui jouaient dans l'arrière- boutique, renchérit sur les recommandations que sa femme prodiguait à Clotilde au sujet du biberon, des tartines de beurre et des clients, puis, chargé de couvertures, gagna la voiture, suivi de M,u0 Justinien dont la robe verte miroitait brillamment.
Les fenêtres du voisinage s'entr'ouvrirent; on souhaita
bon voyage ; on complimenta sur le beau soleil ; on examinait ; on médisait. M. Justinien rangeait dans la capote des parapluies et des manteaux. Mu,c Justinien agitait sa grosse main avec amitié.
Le cocher touchait déjà de ses rênes la croupe onduleuse de son cheval, quand la porte de la boutique sonna soudain et montra la tète effarée et rubiconde de Clotilde.
— Madame !
— Qu'est-ce qu'il y a?
— C'est Gaston qui vient d'avaler...
— ... Un clou de sabot? demanda M'ue Justinien.
— Oui, dit la servante.
On sauta sur le trottoir avec un sursaut de la voiture, on rentra précipitamment. L'arrière-boutique retentissait d'un strident et multiple tohu-bohu, où Gaston hurlait à voix pleine, entouré de ses sept frères, qui pleuraient et se lamentaient éperdûment.
Mmc Justinien les gifla tous, par ordre d'âge, et. quand ils se furent apaisés, elle dit à Gaston :
— Ce n'est rien, cette fois ; mais si tu recommences, tu mourras immédiatement.
Cette cruelle affirmation ayant fait renaître les larmes et les cris, Mme Justinien se tourna vers Clotilde qu'elle bouscula rudement.
— Ce n'est pas ma faute ! gémit la bonne par avance.
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Et, prenant le bas de sa jupe, elle se mit à frotter l'établi où, dans sa hâte, elle avait renversé la lampe du cordonnier.
— Souillon ! hurla Mme Justinien, tu n'es donc, toi aussi...
M. Justinien prit à part sa femme, et, derrière, une muraille de petites boîtes à chaussures :
— Qu'attendons- nous? dit-il ; que faisons-nous ici ? Tu savais bien que Gaston devait, comme nos six autres fils, avaler un clou de sabot. Il ne le gardera pas plus longtemps qu'eux et recouvrera bientôt à notre joie l'inaltérable santé que tu lui as communiquée. Quand notre Ludovic atteindra ses dix mois, son tour viendra sans doute d'éveiller par la même expérience naïve sa jeune prudence endormie.
Ils remontèrent en voiture, répondirent par des saluls aux questions alarmées des voisins et, quand ils furent hors de la petite ville, Mme Justinien prononça ces paroles, qui étaient la continuation du discours de son mari :
— ... Quant à Clotilde, j'avoue douloureusement qu'elle ne sera pas moins souillon que les servantes insoucieuses et malpropres que nous souffrîmes avant elle.
Le cordonnier prit alors la main de sa femme dans ses mains émues, et ferma les yeux pour se recueillir.
— Il faut, dit-il enfin, lentement et par manière de
conclusion, il faut supporter tous les maux et jouir de tous les biens, parce qu'ils sont inévitables ; c'est pourquoi, je te prie, ma femme, de te reposer toujours sur la prédestination, et d'accepter d'un cœur égal les servantes et les enfants qu'elle nous envoie.