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LE SOUVENIR DE CHARLOTTE

Le village où je passai ces mois d'été est proche de Paris ; mais il n'a ni gare, ni patache, et vieillit en cachette derrière un petit bois.

Son clocher de tuiles moussues se courbe vers le cimetière : on a soulagé sa faiblesse de la lourde cloche qui Fébranlait et qui pend, aujourd'hui, sous un portique couvert de chèvrefeuille, dans le jardin du presbytère. Un lierre vivace brille sur le vieux château, dont il clôt les fenêtres ; les arbres du parc abandonné débordent en bouillonnant au-dessus des vieux murs. Les maisons blanches, sans étages, avec leurs jardins neufs ou leurs vergers carrés, se tiennent un peu à l'écart de la route. Sous les tilleuls de la place, se tapissent le magasin des pompes et la mairie.

Tout le bourg est silencieux.

Seules, de lourdes charrettes cahotent parfois dans les chemins ; l'école communale criaille à certaines heures du jour ; et, sous les longs rameaux des saule3, le ruisseau poissonneux s'ébat.

Ma cousine Alfred, qui m'hébergeait, habitait une

vaste maison ancienne, nette et commode, coupée d'un long couloir sonore où montait un escalier de bois massif; les portes vermoulues et ferrées de gros clous luisaient de vernis neuf et, sans gémissements, pivotaient sur leurs gonds ; les hautes fenêtres aux petits carreaux verts avaient des rideaux empesés et des stores mobiles. Une claire ordonnance emplissait toutes les pièces : pendules brillantes sous des globes ; housses blanches sur les fauteuils ; poufs alignés sur le parquet limpide, où se miraient de purs meubles de Boule ; portraits de femmes accoudées à des fûts de colonnes ; Louis-Philippe en divers costumes ; miniatures à larges cadres d'or ; soufflet de tapisserie ; breloques pesantes ; crucifix de nacre ; calendrier à jour, — le tout parfaitement disposé.

Aucun luxe n'y apparaissait, sauf l'authentique mobilier des ancêtres, dans le salon, et, aux murs de la cuisine, sous les rayons aux dentelles de papier, l'alignement gradué des casseroles de cuivre. Malgré ce faste ancestral et culinaire, ma cousine n'avait ni fierté, ni gourmandise. A peine avait-elle quelques soins de coquetterie pour ses gants de fil, sa voilette à pois bleus et ses souliers de drap ; et quant à festoyer, elle en avait oublié l'agrément, depuis que le capitaine Alfred de Maussis, son mari défunt, ne la menait plus aux régals de Versailles : seule, elle déjeunait sur la console de sa chambre, d'un œuf à la coque, de pâtisserie et de lait.

Pendant mon séjour, pourtant, elle consentit à se faire servir son petit repas, en même temps que le mien, dans la salle à manger et, à la fin, nous prenions ensemble de vieilles eaux-de-vie dans des verres de porcelaine, et du café dans des tasses à ventre bombé : la mienne portait les initiales du garde du roi, encadrées d'ornements d'or et de fleurs bleues ; et je disais souvent à ma cousine l'élégance et le charme anciens de cette belle pièce, à l'occasion de quoi elle aimait à me conter que celui qui, durant vingt ans, y avait pris sa camomille avait été un galant homme, un diplomate habile et un robuste soldat, et qu'il était mort glorieusement avec les chasseurs du colonel de Montignac, près du marabout de Sidi-Brahim.

Je vivais dans cette tranquille demeure, entre ma cousine et le souvenir de mon cousin : je ne sais qui des deux m'offrait plus de sympathie, car, si l'image du capitaine était entièrement excellente, le spectacle de sa veuve ne lui cédait en rien : des bourrelets jaunes joignaient ses oreilles aux poches rondes de bons yeux humides , sa bouche, molle et grande, ne marquait jamais aucune malice ; ses mains se tendaient à tous, et sa pitié était toujours en jeu.

Nous n'étions guère visités : le curé Couperond, à l'échiné voûtée et à la voix chevrotante, venait parfois s'asseoir dans le fauteuil bas du salon et y discourir avec de courts gestes osseux.

Nos voisins aussi fréquentaient chez nous : le grand organiste Malize. dont les mains plates et agitées faisaient de tout meuble un clavier, sa femme insignifiante, et ses deux filles potelées. Pourtant, la blonde Charlotte, cousine des demoiselles Malize, ne laissait pas d'avoir quelque grâce et un peu d'esprit. Petite, la taille ronde, les joues bombées, le nez court et busqué, elle animait parfois ses vifs yeux noirs d"un feu pétillant qui la rendait presque jolie. Ses gestes avaient plus de simplicité que d'élégance ; une cordiale franchise lui valait parfois la réprimande de Mu° Malize, qui ne la voyait pas sans courroux croiser les jambes pendant une visite et rire à belles dents sans mettre sa main sur sa bouche.

Je ne recherchais guère les faibles grâces de Charlotte, et ne fuyais pas la médiocrité de ses hôtes ; une imprécise sympathie me liait à eux : j'avais à les voir le même attendrissement sincère qu'à écouter les récils de ma cousine Alfred, dont je jugeais sûrement les futiles soucis et les mœurs mesquines, mais dont l'impassible sagesse me touchait.

Le départ de Charlotte fut un important événement.

Sans doute, je m'étais assez enfoncé dans cette façon villageoise de vivre où, faute de plus grands, ce sont de petits faits qui ont de l'importance ; à la vérité, je pris intérêt à la nouvelle quand on me l'apprit et, la veille des adieux, je fus incapable d'aucun travail.

Ma fenêtre donnait sur le jardin de l'organiste et je

m'y accoudais à tout moment, sous le prétexte d'observer le coloris du bois feuillu des tilleuls, la rusticité du banc vert et du puits, le mur lézardé, le lierre des troncs d'arbres, le soleil couchant... Puis, la nuit venue, je voulus marcher sur la route pour épier le vol tremblant des martinets.

Moyennant ces ruses, ou par hasard, je revis plusieurs fois Charlotte : je lui dis adieu la première fois, mais, la dernière, je la vis sans songer qu'il pût m'arriver de ne plus la revoir... Mais je passai en vain à plusieurs reprises devant la grille du petit jardin ; alors je m'en voulus de prendre souci d'un fait si futile et, haussant les épaules, j'allai me coucher.

Je ne dormis point.

L'idée de son départ « à sept heures » me rendit maussade.

Je n'avais jamais songé à Charlotte ; mais son image toute la nuit me tint en émoi. Son souvenir m'obsédait si violemment que la fatigue ne domina mon insomnie que vers le matin, encore ne fût-ce que pour me jeter dans un long cauchemar.

Un tableau célèbre et que j'aimais s'imposa étrangement à mon esprit : Un déjeuner sur l'herbe, de Manet. Deux jeunes gens vêtus à la mode de 1860 et une jeune femme nue étaient assis sous un bois et collationnaient.

L'immobilité de la peinture fut bientôt rompue. Les

arbres agitaient leurs palmes. Un oiseau stridait atrocement dans un buisson. Les jeunes gens riaient, faisaient des gestes : il me semblait que j'étais parmi eux et qu'ils me parlaient. Et je vis soudain que cette femme nue qui vivait était Charlotte. Surpris d'abord, je ne la regardais qu'à la dérobée ; mais comme elle me voyait sans étonnement, je la considérai davantage.

Elle avait bien un corps tel que me l'avait fait présumer sa courte jupe et la courbure accentuée de son corsage. Ses mollets clairs et veinés étaient ronds et ses chevilles étroites. A demi cachées dans l'herbe, ses hanches, un peu fortes, étaient perlées de rosée. Son torse large avait des plis à la taille. Elle parlait ; et ses yeux noirs, plus langoureux que de coutume, souriaient doucement Un rayon de soleil vint lui caresser le dos et, se cambrant les mains derrière la tête, elle étira sa gorge ronde... Puis je revis le tableau tel que le peintre le peignit, et, dans la femme nue, je ne yîs plus Charlotte. Les personnages muets étaient fixes devant moi ; nul vent n'agitait les feuilles des arbres ni les fleurs de la pelouse. Je voyais la peinture, les coups de pinceau, le cadre, la place du tableau parmi d'autres ; il me sembla même que des visiteurs passaient près de moi, un jeune homme vêtu d'une pèlerine, une femme avec une chevelure rousse et une petite bouche fardée. Mais la fièvre qui me tenait ne souffrait pas longtemps ce spectacle. Je tournais et me

retournais dans mon lit. Et tantôt je voyais le tableau, tantôt Charlotte. Les deux visions s'unissaient et se séparaient tour à tour. Parfois les images divaguaient et je pensais m'endormir, mais la jeune femme revenait soudain, si proche et si vivante, que je croyais sentir autour de mon cou le toucher duveteux et frais de son bras nu.

Je m'éveillai la tête lourde et lasse ; mais, dès le jour, je me levai.

Je voulais assister aux adieux, j'imaginais de quelle raison j'entraînerais ma cousine Alfred à venir si tôt saluer ses voisins. Je m'étais habillé avec précipitation, mais bientôt j'allais et venais rageusement dans la chambre; en vain je cherchais si j'oubliais quelque objet ; j'aurais voulu trouver une raison de m'attarder ; je ne voulais pas descendre : ma contenance était ridicule ; je n'aimais pas cette Charlotte ; ma vieille cousine se moquerait de moi ; je riais moi-même de mon émoi juvénile...

Mais quand, soudain, j'entendis rouler une voiture dans la rue, je descendis en hâte dans le vestibule, j'ouvris la porte et, du seuil, je vis la calèche s'arrêter à la grille voisine. Je sentais mon cœur battre et mon visage passer de sourires indifférents à de douloureuses grimaces : j'entrevoyais un groupe de jeunes filles au travers des branchages du jardin, puis derrière la voiture ; j'entendais parmi les voix flûtées le rire sonore et franc de Charlotte... Mais elle monta

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dans la calèche avant que j'eusse pu la revoir.

La voilure restait là ; les voix et le rire bruyaient sans cesse; Charlotte criait des prénoms... J'aurais voulu qu'elle me sentit là, qu'elle devinât que je voulais la voir, qu'elle dit mon prénom.

Mais la voiture s'élançait, et devant la maison les trois femmes, restées seules, laissaient sourire leurs grosses joues tandis qu'ayant fermé en marchant la portière, M. Malize, un peu plus loin, saluait de tout le buste et agitait sa main carrée.

J'oubliai Charlotte pendant quelques jours : je travaillai en maudissant cette journée perdue ; et tous les matins je descendais joyeusement vers la table copieuse où les histoires de la vieille femme me semblaient singulièrement naïves et touchantes. Je n'avais jamais tant aimé ma cousine ni tant compati aux pénibles endurances de mon courageux cousin Alfred. '

Or, peu à peu je sentis quelque ennui chaque fois que j'ouvrais ma fenêtre sur le jardin solitaire de l'organiste : je ne pouvais le faire sans revoir aussitôt la silhouette menue et gaie de Charlotte, sa façon de casser un dahlia et d'en orner la chevelure d'une de ses cousines. Ce fut bientôt pour moi une obsession : j'avais tant de fois regardé par la fenêtre les yeux naïfs de la jeune fille, que je ne pouvais m'y accouder maintenant avec une autre idée.

Désormais la visite des Malize m'irritait : je m'a-

perçus que je les méprisais ; je les vis nettement laids et bêtes. Ma cousine me semblait, dans l'affection qu'elle leur vouait, manquer du premier bon sens.

Dans les promenades que je faisais avec elle et la famille de l'organiste, je n'avais jamais fréquenté Charlotte : Malize, l'homme le plus lettré du village, m'avait toujours pris à part pour m'entretenir de ses opinions médiocres et pitoyables. Mais si j'avais peu remarqué alors la présence de Charlotte, je remarquais maintenant son absence et j'y songeais continûment. Je n'avais jamais pris grand plaisir à la regarder ; mais je trouvais de l'ennui à ne plus la voir.

Seul, même, quand je gravissais le sentier du petit bois, dans ma promenade journalière, je revoyais sa bottine cambrée qui poussait les pommes de pins.

Près du ruisseau, je songeais à la nuit où nous vînmes pêcher des écrevisses : on faisait silence ; elle tenait la lanterne de fer blanc, et, tandis que le grand Malize, accroupi, courbé entre ses genoux comme un canon basculant sur son affût, soulevait les pierres moussues, elle laissait rêver son œil fixe, et sa bouche souriait .

Les sourires étaient nombreux : ou bien ses lèvres s entr'ouvraient sur ses dents claires ; ou bien, avec grâce, ses pommettes s'accentuaient en rosissant ; ou bien ses yeux se rapetissaient parmi les menus plis de ses joues à fossettes...

N'allais-je pas me mettre à aimer cette inconnue

que je ne devais plus revoir et dont je ne comptais les qualités que parce que, sans doute, je n'avais plus sous les yeux ses défauts de médiocre jeune fille ? Son idée m'obsédait de plus en plus. Je détestais tout ce qui me rappelait Charlotte ; je maudissais ce bourg sauvage où l'on vivait d'ennui ; je n'écoutais plus que par pitié les folles narrations de ma cousine ; je travaillais mal, dormais peu. Je retenais à tout propos des mots de colère et des haussements d'épaule. Plusieurs fois, je pensai écraser dans mes doigts, la tasse du capitaine de Maussis.

Dégoûté, fiévreux, j'avais gardé la chambre pendant huit jours, quand ma vieille cousine eut la clairvoyance de me juger plus triste que malade. Elle pensa que le travail me fatiguait et voulut malgré moi me mener dans les champs.

Elle était gaie, ce jour-là, et riait bonnement sous sa grosse voilette. Vêtue de son long manteau roide et rond bordé au bas d'un cercle d'astrakan, elle marchait sans plus baisser la tête et sans boiter : elle ne me parla ni de Montignac ni d'Abd-el-Kader, ni des terribles Bou-Maza ; tout de suite, elle m'annonça que nous étions à l'anniversaire de son mariage avec le joli capitaine Alfred de Maussis, préféré de l'excellent Louis-Philippe. Et ses lèvres molles contaient activement ; ses yeux, parmi les rides jaunes, scintillaient et son récit s'animait à chaque pas.

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Un ennui pesant m'absorbait et m'empêchait d'entendre ma cousine. A peine jetais-je un rare coup d'œil vers la campagne que l'automne dénudait ; les champs s'allongeaient maigrement ; les masses noires des sapins ornaient seules la campagne morte ; par-dessus les murs du vieux château, de longs rameaux hissaient avec tristesse quelques feuilles jaunies.

Et, avidement, ma vieille cousine m'entraînait dans les chemins et les sentiers lointains. Elle agitait son parapluie, frappait la terre sèche qui bordait les ornières. Je voyais qu'elle était heureuse, excitée, ivre de la joie que lui ramenaient les souvenirs qu'elle contait. Mais elle avait beau me pincer nerveusement le bras, déclamer et gesticuler, je ne pouvais pas l'entendre : je sentais que j'aimais Charlotte... Et une souffrance indécise, légère, tenace, m'isolait et m'hébétait, comme si la petite secousse d'une migraine eût battu mon front et mes tempes.

Décembre 1900.

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