DE L EDITEUR AU LECTEUR
Au moment où mon ami Léonard Lido me versait un petit verre de coek-lail, notre conversation roulait, comme faime bien qu'elle roule, sur les correspondances anciennes et modernes. Je disais avec un soupir que le genre épistolaire était de nos jours fort méprisé, que l'on n'écrit plus guère que des lettres pleines d'esprit et vides de sentiments, que l'on ne retrouvait dans aucun recueil la moindre trace d'un caractère... Mon ami me coupa la parole en me disant qu'il avait dans sa famille un certain Jacques Titulle, homme de fort peu d'esprit, mais qui écrivait des lettres pleines de bonhomie et de cojxlialité Je le priai avec discrétion de me donner à lire quelques-unes des lettres qu'avait pu lui écrire cet homme peu commun.
Je ne sais pas pourquoi je ne les ai point trouvées dénuées d'intérêt et j'ai demandé à Léonard Lido la permission de les
publier. Il a résisté assez longtemps, disant quelles étaient trop récentes, que beaucoup de personnes y étant nommées par leurs propres noms, on ne manquerait pas de se reconnaître et qu'il se faisait un scrupule de dévoiler à tous les yeux toute la vit privée de son ami. Il me le permit enfin et, comme, en me donnant tout à ces lettres, je ne m'étais encore avisé d'interroger mon ami sur leur auteur, je le fis soudain.
N attendez pas que je rapporte ici la réponse de L. Lido. Si je vous dis que Jacques Titulle vit encore, vous serez surpris de notre indélicatesse d'éditeur. Si je vous dis qu'il est mort, voilà une triste pensée qui planera sur toute votre lecture. J'aime mieux vous dire qu'il voyage, tandis que nous publions sournoisement ce petit recueil. S'il revient un jour à Paris, ne le recevez pas trop bruyamment : c'est un homme qui aime beaucoup sa tranquillité. Au reste, vous prît-il envie de lui faire une ovation, de le porter en triomphe, il ne pensera pas qu'il est Vobjetde ce trouble au milieu duquel il perd sa canne et soutient à grand' peine son chapeau. Il faut plus pour l'émouvoir : une fenêtre qui s'ouvre et une femme qui l'aime suffisent à peine. Ce recueil ne l'offensera point, s'il vient un jour à reconnaître ses lettres. Que celles pourtant qui ont de la beauté le lisent en cachette : il est si bon pour un livre d'être seul avec une jolie femme qui le feuillette et lui sourit.
P. des G.
Xous avons donné à ce petit volume le titre que Jacques Titulle lui eût peut-être donné.
Août i8g8.