DE JACQUES TITULLE A LÉONARD LIDO
Samedi, 2 juillet 189.
Me voici arrivé en Agamples, mon cher ami, et, à la vérité, je me croirais aisément à cinq cents lieues de Paris, ou bien à quinze lieues comme cela est, mais vers l'an i5oo de notre ère. J'ai donc trouvé enfin cette paix que je désire tant et qu'il me faut pour mon étude du Grand Villon. Je crois aussi que je vais découvrir ici l'emplacement convenable pour l'usine d'essai. Je n'ai point encore visité Agamples, mais les guides et surtout la très aimable hôtesse que j'ai ici, m'ont donné d'assez nombreux détails sur cette petite ville Sa situation sur la grande route de Paris à Bordeaux lui a valu une forte importance au xvne et au xvm° siècles : elle n'était composée que d'auberges, toutes assez célèbres. 11 en demeure encore beaucoup, à qui il reste quelque morceau d'ancien, soit une tourelle, soit un pan de mur, soit une fenêtre joliment sculptée, soit le montant de l'enseigne, soit seulement le nom de « Les trois marchands », « La roue d'or » , « Les trois reines », « Le chevalier gallant »... Celle
que j'ai adoptée a nom Les trois chats bleus, et, comme elle n'a point d'étage, l'hôtelière loge dans la maison qui fait face les voyageurs qui veulent coucher. C'est dans cette maison que j'habite, et même au premier étage. L'appartement qui m'a été accordé se compose de deux pièces : une chambre formée d'un petit carré de pavés rouges tenant lieu de salle à manger et d'une immense alcôve basse et obscure ; puis, un cabinet meublé d'une table de bois blanc et d'un fauteuil Louis XIII qui me paraît être entièrement de l'époque, sauf pourtant un pied qui est de bois blanc, à l'arrière, et rompu. Le tout a vue sur la rue du Chat. La fenêtre qui m'éclaire en ce moment fait face aux trois Chats qui n'ont plus guère de couleur déterminée. La lucarne d'une mansarde domine l'enseigne qui grince au vent, d'accord avec la lanterne monumentale qui crie devant cette même lucarne.
La mansarde est entièrement tapissée d'images et portraits de gens célèbres : j'y vois M. Constant Coquelin, Jules Grévy, le général Boulanger, M. Faure y figure aussi, sous lequel se cache apparemment M. Casimir-Périer, car de longues moustaches noires dépassent la blanche face de M. le Président de telle sorte qu'il va de l'irrespect dans celte gravure risible. Yoici encore, à côté de l'image coloriée de la Joueuse d'orgue, le portrait en pied de Napoléon III et la tête de Victor Hugo qui le dévisage...
J'ai été arrêté dans mon énumération par la brusque
apparition d'une belle servante à la porte de l'auberge. Elle portait un baquet plein de l'eau chaude dont elle avait baigné la vaisselle, je pense, et qu'elle jeta sans trop de peine vers le milieu de la rue — qui est de moyenne largeur. Très vitement elle fut rentrée. J'eus toutefois le temps de voir qu'elle avait nus de beaux bras et que sa chair était moite, parce qu'elle avait chaud, étant pressée ; mais elle était, encore que dépeignée, fort agréable à regarder.
J'espère trouver occasion de voir à nouveau cette belle fille et t'en parler plus longuement, mon cher Léonard ; mais pour aujourd'hui je cesse de t'écrire parce que, le faisant debout et avec un crayon, je me fatigue le poignet en même temps que je te fatigue les yeux. Je vais tâcher à me procurer un fauteuil plus ingambe, et faire le tour du pays en quête d'un encrier et d'une plume.
Au reste, mon très cher, je n'ai plus rien à te dire, sinon que je t'embrasse avec tendresse, ainsi que ta femme et tes enfants.
Jacques Titulle.
DU MÊME AU MÊME
Dimanche, 3 juillet.
Je m'étais promis, mon cher Léonard, de me lever au premier rayon de soleil : ma paresse n'y perdit rien, car le jour me vint voir au fond de mon alcôve à neuf heures quarante-cinq. Vite habillé, je me suis porté à la fenêtre de mon cabinet, je l'ai ouverte, et, comme l'air frais et gai me venait caresser le visage, deux jolies filles, à ce coup, apparurent à mes yeux. De ces jolies filles, mon Léonard, je te vais dire les jolis noms, La belle brune, qui a des yeux comme robustes, qui a une taille divine et qui frotte les verres où elle a plongé ses fines mains, se nomme, à ma grande joie, Marianne. La belle blonde, potelée et rondelette, qui a les bras si nus et si ronds, est celle qui lançait l'eau grasse de son baquet jusqu'au milieu de notre rue ; elle est appelée très gaiement Suzette.
Mes nouvelles connaissances ne s'arrêtent point là, et, comme j'ai obtenu très facilement que l'on changeât mon pur Louis XIII pour une confortable Bergère où le petit Titulle et son ami Léonard s'assiéraient sans se
gêner, je puis aujourd'hui t'écrire plus longuement des nouvelles d'Agamples et de moi.
Je ne t'ai découvert, à l'horizon de ma fenêtre, que l'enseigne des trois chats, la lanterne de fer forgé et la lucarne aux images variées ; je te dirai aujourd'hui ce que je vois à droite, puis à gauche.
Voici quelques noms pour ton instruction et la lucidité de mon récit : mon hôtesse se nomme Mmo Framond ; son mari est une manière d'Hercule qui ferre les chevaux à l'enseigne du Chal-Ferrant, à droite de l'auberge que dirige sa femme. Tout le jour, il martèle, souffle, bat, forge, au milieu de la fournaise et de ses quatre compagnons à moitié nus et dont le front fait sourdre une sueur noire. Framond et sa femme ont cinq enfants : mes deux belles connues ; une troisième fille, qui, paraît- il, est bonne chez un gros bourgeois de Chartres qui la gâte et lui suggère chaque semaine une longue épitre où cette petite Pauline Framond epand un bonheur non pareil ; après ces trois jeunes filles, il est né au sympathique ménage Framond un garçon, le petit Pierre, et une fille, la petite Rosine. Rosine a de jolis yeux bleus. Pierre est un bon petit gars à qui j'ai donné cinquante centimes et qui ma conté ce que je viens de te dire.
Je pense qu'il est temps de regarder à gauche. L'horizon est là sans fin. Je dislingue une route blanche, un petit bois de sapins, des collines gaiement vertes et fleuries. J'ai approché mon bureau de ma fenêtre afin
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de jouir continuellement de ce coin de belle nature et de beau ciel ; j'ai toujours pensé qu'il faut avoir des arbres et du bleu sous son regard pour vivre, de la terre sauvage, ou seulement plantée, du vrai soleil et de l'air libre... Mais pourquoi te cacherai-je,monbel ami, que j'ai approché mon bureau de la fenêtre pour voir, aussi souvent que s'ouvre la porte ou que se soulève le rideau, la jolie tête et les beaux bras de M1U Suzette, ou bien les yeux robustes et la taille divine de mademoiselle sa sœur ?
Au reste, ces jolis êtres ne sont-ils point la nature aussi bien que ce bois de sapins, la vie aussi bien que ce coin de ciel? Le soleil donne-t-il mieux la force, la grandeur et l'amour que les yeux noirs de mes belles servantes ?
Marianne a mis ce soir une chemisette rose qui lui va le mieux du monde et qui est singulièrement heureuse de lui serrer si étroitement la taille.
Suzette prépare un grand lavage : elle a relevé sa jupe rouge jusqu'à la pendre à sa ceinture et son jupon mauve, élégamment festonné, délicieusement garni de dentelles en volants, est assez courtois pour montrer dans leur fortunée gaine noire les impeccables mollets de ma préférée.
Ma préférée !... Oh ! je n'ai point réfléchi longtemps pour la nommer ma préférée. J'ai senti qu'à sa vue mes yeux s'éjouissaient davantage et je l'ai appelée ma préférée...
Pourquoi, en effet, mon cher Léonard, es-tu mon meilleur ami ? Parce que j'ai le plus de plaisir à te voir, à te parler, à te recevoir, à me donner à toi et à me dire ton
TlTULLE.
DE LÉONARD LIDO A JACQUES TlTULLE
Lundi, 4 juillet.
Mon cher ami,
J'ai reçu tes deux lettres consécutives et je me réjouis puisque tu te trouves content.
Néanmoins je ne veux point te cacher que les grains vont fort mal et que ma situation est bien embarrassée. J'espère, du moins, me tirer de ce mauvais pas.
Tu serais fort aimable de t'informer des dates et des valeurs des marchés d'Agamples et de me donner des détails à ce sujet. Les premiers samedis du mois sont, paraît- il, remarquables pour les grains comme pour les bestiaux.
Ma femme et les miens t'envoient leur bon souvenir et je te serre la main affectueusement.
Léonard Lido.
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