PROMENADES AVEC ANTOINETTE
Le peintre Justin Latanier errait dans son appartement vide en attendant les déménageurs.
Comme il n'aimait pas les peintres et fréquentait plus volontiers le Bois que les Ecoles, il avait décidé d'habiter le quartier de l'Etoile, qui est neuf et paisible, et il avait loué, dans une cité débouchant dans la rue Boissière, un clair et commode cinquième étage.
Il mesurait les murs nus, le parquet mal ciré, les fenêtres. Dans la cuisine, Huron, son valet de chambre, examinait les robinets, les fourneaux et le compteur, dont il n'était point mécontent. Justin trouva le livret de gaz de la précédente locataire, M,Ie Léonie des Brunes : 35mc,ooi, 46rae,2og, 35me,223, 34me,973...
Il se promena un moment sur le balcon qui dominait la cité. C'est une petite rue où donnent les portes, les balcons et les bow-windows de huit maisons semblables.
Justin voyait en face de chez lui des employés en
blouses noires qui classaient des papiers en fumant des cigarettes.
Plus bas, une jeune femme potelée vint s'accouder à l'appui de sa fenêtre. Elle avait un déshabillé de soie rose, ouvert sur un corset de satin bleu. Ses cheveux teints au henné étaient dépeignés, et les touffes rousses des bandeaux ne cachaient pas les mèches brunes qui tombaient sur les oreilles. Son bow-window lui servait de cabinet de toilette : sur une table à nappe blanche, autour d'un miroir à trois faces, s'alignaient quatorze pots à bouchons nickelés, trois vaporisateurs, six peignes, quatre brosses, deux tire-boutons, trois fers à friser, deux boîtes à poudre et à épingles .
Un fiacre entrait dans la petite rue, tournait à grand' peine.
Une bande de petites filles, en sarraux bleus, sortit en murmurant du Pensionnat laïque.
Mais les déménageurs n'arrivaient pas.
Il n'y avait pas de rouleaux de papier dans les placards garnis de papier bleu. Derrière les tabliers disjoints des cheminées, on ne voyait aucune fiole à moitié vide, aucune boite de carton saupoudrée de suie.
Mlle des Brunes n'avait laissé aucune trace de son séjour. Justin Latanier en était presque fâché, quand, dans la salle de bain, il se trouva en présence d'un souvenir dont l'acuité passait toutes ses espérances.
Le flanc gauche de la baignoire était creusé d'un pe-
tit dessin naïf qui semblait tracé avec une épingle à cheveux et qui figurait deux cœurs percés d'une même flèche. Gela donnait à penser.
Il pensait, lorsqu'un grand bruit sur le palier annonça l'arrivée des déménageurs.
Ils entassèrent les meubles et les caisses. La paille voleta. Le patron parla à Justin de ses tableaux, qu'il trouvait assez jolis. Huron donnait des ordres. Les vitres de trois pastels furent brisées.
A sept heures, Justin se trouva seul dans son appartement sens dessus dessous, en face des trois verres vides et de la bouteille des déménageurs.
Il alla dîner au restaurant de la « Tente de Kléber », dont le trottoir est orné de quatre lauriers dans des caisses vertes.
C'est en dînant au restaurant de la « Tente de Kléber » que Justin Latanier vit pour la première fois Antoinette.
Elle passa le long des caisses de lauriers. Elle avait de petits yeux noirs, vifs et un peu bridés dans un visage extrêmement clair. Sur son corsage rouge pendait en sautoir une chaîne dorée. Elle marchait d'un pas paresseux, ses genoux battant lentement l'un après l'autre sa mince jupe noire. Elle avait un chapeau canotier.
Il la vit de dos. Elle se tenait bien. Son chignon doré tombait un peu sur la nuque. Elle portait sous son bras un volume broché dans une liseuse de tapisserie.
Justin Latanier la regarda tant qu'il put la voir.
Les jeunes gens qui ne sont ni libertins ni passionnés se plaisent à croire qu'un beau jour ils verront venir à eux la petite femme douce et tendre qui les dispensera des amours fâcheuses, des flirts fatigants et qui les aimera bien. Quand Justin Latanier imaginait la femme qu'il attendait, il se la représentait toujours avec le même visage et à peu près les mêmes gestes ; et, quand il rencontrait dans la rue une personne qui ressemblait à cette femme-là, il la regardait tant qu'il pouvait et avec un grand contentement.
C'est pourquoi il avait pris tant de plaisir à voir passer Antoinette.
Quand il remonta dans son appartement, la poussière y était tombée. Il commença à mettre les meubles en place, à suspendre les tableaux, à vider les paniers de livres.
Il démonta deux portes, condamna une fenêtre, boucha deux cheminées.
S'élant accoudé un moment au balcon, il vit de nouveau un grand nombre de cabinets de toilette fort bien ordonnés où des femmes allaient et venaient en jupon ou en peignoir. Il y avait une belle fille brune, drapée dans une robe japonaise et qui marchait pieds nus. Une petite blonde joufflue, serrée dans un corset bleu, s'occupait de polir ses ongles. Sur un balcon orné de plantes vertes, une longue rangée de bas noirs séchaient. Dans un bow-window plein de tentures à
fleurs rouges, une Américaine de dix-huit ans, qui avait de grands yeux bleus et tranquilles dans un petit visage gai, jouait avec un griffon plein de nœuds de ruban ; des fourrures blanches s'entassaient sur une chaise longue ; des drapeaux des Etats-Unis garnissaient le bas du vitrage ; au fond, une vieille bonne, vêtue d'une camisole sale, étalait des cartes sur un guéridon de bambou.
Et, tout à coup, un peu plus haut, Antoinette apparut. Elle était droite, dans un peignoir écossais, noué d'une cordelière. Ses cheveux étaient relevés sur le front. Une mince natte blonde pendait sur son cou. Justin montra tant de surprise de la voir et la regarda si délibérément, qu'Antoinette se mit à sourire et resta là, sans remuer, les mains l'une à côté de l'autre sur la barre de la fenêtre. Puis on l'appela. Elle retourna la tête sans lâcher la barre de bois et en disant :
— Je viens, mère.
Elle se pencha vers le fond de la rue. Sa natte pendit près de sa joue. Et, s'étant redressée, elle ferma vite la fenêtre.
La nuit descendait peu à peu. Les vitrages reflétaient un pâle couchant. Au-dessus des toits brillotaient les tours du Trocadéro. Justin était distrait. Tout en rangeant ses toiles et ses bibelots, il ne perdait pas de vue la croisée fermée dont les rideaux étaients ceints de galons rouges.
L'air était frais. La porte du balcon amenait un cou-
rant d'air ; mais il ne voulait pas la fermer. Il allait et venait, et perdait son temps. Il croyait vraiment qu'il avait besoin de revoir cette jeune fille, et qu'il devait être à son balcon au moment où elle reviendrait à sa fenêtre.
Des fiacres roulaient au fond de la petite rue. Les amis des femmes en peignoir rentraient pour dîner. Les uns venaient seuls. à pied ; d'autres, avec des amis, dans des voitures de cercle.
Elles les guettaient, le nez contre la vitre, derrière leurs palmiers, leurs drapeaux américains, leurs paravents japonais, leurs cages d oiseaux. Elles guettaient entre leur bonne et leur chien. Quand l'ami arrivait, on allumait la lampe et on baissait le store.
La fenêtre d'Antoinette s'éclaira. Une grande femme brune posa, au milieu de la table dressée, une lampe qui avait un abat-jour de mousseline blanche et brodé de roses et d'hirondelles. Un homme barbu, un jeune soldat et Antoinette s'assirent avec elle autour de la toile cirée, dont les carreaux rouges étaient vivement éclairés.
Justin examinait la jeune fille : il la voyait sourire, parler, secouer la tête. Elle mit un coin de la serviette dans son corsage et mangea.
On écoutait l'homme barbu en le regardant. Le jeune soldat versait à boire.
Penché sur la balustrade de fer, le col relevé, les mains dans les poches, Justin Latanier regarda sans
cesse Antoinette. Il voyait ses mains blanches qui devaient être douces à toucher comme la peau tendue d'une prune ou d'un raisin. Il songeait à tenir dans ses doigts la natte dure et raide. Il jugeait que son peignoir écossais devait être chaud et bourru. Il se rendait compte de chacun des moindres gestes d'Antoinette, comme s'il eût été près d'elle et qu'il l'eût aimée. Il pensait frôler sa serviette en suivant tous les plis, depuis l'endroit où elle était à l'ombre de la table jusqu'à celui où elle recevait les rayons de la lampe, et il suivait le point de coton rouge de son ourlet jusqu'à la fente du corsage où il disparaissait et où, peut-être, il touchait un petit sein.
Justin était ému par ce spectacle, qu'il ne pouvait cesser de regarder. Il se disait qu'il n'était point de son âge de s'éprendre d'une personne qu'il voyait pour la première fois ; il pensait au nombre infini de jeunes filles qui, à Paris, pouvaient, en un jour, passer entre deux rangées de caisses de lauriers et diner en riant sous l'abat-jour enluminé d'une table de famille. Enfin, il fallait bien qu'il s'avouât que le vent du soir qui soufflait sur son balcon était pénible à supporter. Mais il ne s'en allait point. Là-bas on avait bien dîné. La mère d'Antoinette, qui avait servi le repas, mangeait vite, tandis qu'on prenait le café. La jeune femme brune versait des liqueurs dans de petits verres. Le soldat somnolait. L'homme barbu taquinait Antoinette,qui riait. Quand la mère eut fini de diner, on se
leva ; on prit la lampe et la fenêtre s'obscurcit tout à coup.
En même temps, le rideau fut soulevé ; Antoinette montra sa tète à la vitre et,après avoir constaté que la lueur rouge d'un cigare brillait toujours sur le balcon de son nouveau voisin, elle s'enfuit en faisant entendre un rire éclatant (i).
(i) C'est le seul chapitre qui ait été achevé du roman qui devait s'appeler : Promenades avec Antoinette.
A LA TOxMBE DE L'AIMÉ
Ebréchée d'un côté, avec un luisant pur de métal neuf, la lune allait à son déclin.
Et je ne sais quel charme mystérieux répand sur les nuits la lune à son déclin !
Sa lumière parait plus limpide, plus chaude et plus triste.
On dirait un œil très beau qui a pleuré un moment et qui, maintenant, luit humide.
Dans le chaos sans fin, il y a calme, scintillement d'étoiles et lumière...
Avec un long frisson, une mince larme de feu passe dans l'air : une étoile a filé.
Le long de la route, voilà le village aligné.
Les petites maisons endormies, blanches sous la lumière de la lune, paraissent des têtes de morts, des crânes froids et luisants, aux grandes orbites béantes et pleines de ténèbres.
Au milieu de la route déserte, un grand chien dort en boule dans la poussière molle et étincelante. Un peu plus loin, à un tournant, l'auberge, verrouillée de lourds volets, repose profondément dans la cour,
où la terre paisible respire, enfin, des trépignements de la danse.
Devant la porte de l'Eglise, deux hauts peupliers frémissent somnolents ; des herbes rafraîchies, monte un chant presque éteint de grillons qui accompagne le murmure des feuilles...
Sur les vieux murs, de la peinture effacée, se détachent avec peine les saints, droits, enroulés dans de longs linceuls, aux barbes très vieilles, aux mains jointes pour la prière...
Le clocher, sur une tour, est prêt à tomber, et la cloche depuis longtemps est comme absente, depuis qu'elle a perdu son marteau.
De la tour noircie, une chauve-souris aveuglée par la lune est sortie de son nid désert. Dans son vol pai sible et somnambulique, elle tourne étourdie dans l'air, avec des ailes molles et diaphanes, vibrantes, paraissant tissées de clair obscur.
Derrière 1 Eglise, dans le cimetière très vieux, règne la solitude. Dans l'herbe grasse, poussée très folle, il y a des branches vieilles, des croix brûlées par le soleil et mangées par les carries. Et ces pauvres morts oubliés sont là, depuis des siècles peut-être, sous la lourde paix éternelle...
A leur chevet, il n'y a ni lampe brûlante, dernier signe de vie, ni débris d'un vase que le saint encens parfuma autrefois, ni couronnes sèches enroulées à la croix.
Tout ce qui fut d'eux s'est éteint jusqu'à la forme de la tombe, qui s'est aplatie au niveau de la terre.
L'odeur du cadavre, depuis longtemps s'est transformée dans le parfum frais, renaissant de fleurs vivantes, fraîches et sveltes, qui regardent étonnées, avec des yeux en larmes, les voûtes infinies et le visage humide de la lune.
Du fond du cimetière, sur l'étroit sentier, sous les saules échevelés blanchis par la lune, qui vient?...
Ah ! oui, voici quelqu'un ; les hautes herbes, les ronces serrées qui encombrent follement le sentier, s'agitent. Une ombre timide s'avance dans le cœur du cimetière, se penchant mystérieusement sur les croix.
Elle cherche quelque chose...
Des ténèbres de la tour, une longue plainte de chouette s'étend, lugubre dans le silence de la nuit, comme un glas désespéré qui résonne le pourri vide, à bruit sinistre de cercueil.
L'ombre d'entre les tombes tressaille, effrayée, fait un signe de croix et cherche plus loin. De l'embroussaillement d'un rosier sauvage et séché s'élance une croix blanche près de la seule tombe fraîche de tout ce désert...
Et sur celte tombe on distingue, dans l'éclat des rayons, deux mots empreints dans la pierre froide :
Florin 19 AXS