SUR LE PEINTRE BERRICHON FERNAND MAILLAUD
L'artiste dont on vient d'exposer l'œuvre au Salon de la Plume est peu propre à inspirer des querelles de partis. Son art est goûté de chacun, et il n'est pas nécessaire d'être un critique bien perspicace pour découvrir de 1& beauté dans ses tableaux. Le charme de son œuvre s'im pose immédiatement, car Maillaud a l'originalité d'être sincère.
Et il est bien difficile de classer sous un « maître » ou de ranger dans une « école », un ennemi de tout procédé artificiel. Aussi, quand on l'interroge sur les peintres qu'il aime, il parle volontiers de Rembrandt, puis des Italiens, de Luini surtout, et si on veut le ramener à notre époque il n'aime pas à aventurer son opinion au delà d'une grande admiration pour Millet et d'une vive svmpathie pour Eugène Carrière. Sans mépriser les impressionnistes, dont il se rapproche même instinctivement dans certains tableaux, comme sa belle Rue à Guéret il n'admet point volontiers leurs procédés un peu positifs et leurs tentatives audacieuses.
Ce qu'il aime dans un ciel, ce ne sont pas les combinaisons de coloris de l'atmosphère, c'est la douceur du
soir, la beauté d'un moment harmonieux ; car chez lui, l'émotion précède l'admiration et dans telles circonstances où certains artistes enthousiasmés de l'étrangeté d'un soleil couchant, s'occupent de la décomposition des couleurs, il regarde, songe et peint avec beaucoup d'amour.
Sa sensibilité, d'ailleurs, ne l'empêche pas de voir juste. Il ne va pas jusqu'à imiter certain peintre qui avait coutume de tatouer ses paysages d'été sous prétexte que, quand il avait fixé du regard le disque du soleil, il voyait surtout le sol une infinité de petits points verts (l'étude physique et positive delà nature mène parfois à des résultats peu sérieux); mais lorsqu'il a une impression vraie, il sait nous l'imposer, sans modifier la justesse de sa vision.
Sans doute, jamais dans son œuvre, on ne ressent comme dans certains Renoir, par exemple, cette forte mais toute physique impression d'un clair rayon de soleil qui vous emplit tout à coup les paupières, ou d'une grande ombre mauve qui barre le chemin avec violence ; mais on y trouve la sérénité inquiète de la pénombre d'un bois, la triste solitude d'une maison abandonnée, la grandeur émouvante d'un lever de lune. Son inspiration ressemble parfois à celle du poète Verharen chantant
Etangs planes d'où s'élèvent, sans bruits,
De fins brouillards pareils à de grands anges,
Qui défilent baiser en flottantes phalanges,
Sur les yeux clos des fleurs, le sommeil de la nuit...
C'est que Fernand Maillaud est un lyrique ; il met dans chacune de ses œuvres « cet on ne sait quoi » qui
vient de l'âme. Et si l'on reconnaît dans chaque toile les mêmes traits caractéristiques, c'est qucMaillaud reste continuellement et sincèrement lui-même à travers toutes les manifestations de son art.
Et, aussi, au rebours, connaît-on bien l'homme quand on voit ses tableaux ; l'artiste modeste qui sait être content d'un œuvre sans éclat, l'homme doux à l'œil gris et bon, l'amoureux de la campagne, fidèle à son Berry et à ce petit village de Fresselines où son ami, le poète Rollinat, se cache en chantant la nature, le familier des choses, qui s'émeut devant les ruines, aime à s'entourer de meubles antiques et sculpte à ses heures de loisir les cadres harmonieux et sobres de ses toiles.
Dans l'ensemble, l'œuvre de F. Maillaud paraît triste : mais elle est surtout humaine. Une vague mélancolie plane, sans doute, sur tous ces paysages gris : mais, lorsque l'on considère chaque tableau en particulier, on voit aisément que le peintre n'est pas un pessimiste et un dégoûté, et que son œuvre est, comme notre vie en grisaille, semée çà et là de là de petits élans de joie et de bonnes heures de beauté.
Chacun de ses tableaux, en effet, est pour ainsi dire une impression indécise ou mélancolique, animée de quelques reflets de lumière plus intense qui suffisent à lui donner la vie. Un simple trait, un menu détail suffisent parfois à relever la douceur un peu monotone des paysages : l'herbe qui brille sous la rosée, une fleur rouge derrière une vitre, une lueur d'âtre à travers un
seuil ouvert, un ravon de soleil qui darde par le trou d'un mur,
Ainsi, dans cette admirable vieille d'Une rue à Gnèret, une vive lumière crue blanchissant la pierre du vieux mur donne la vie à toute cette masure touchante dont les poutres, le torchis et les moellons s'imposent à notre regard avec la force d'un souvenir aigu qui frappe notre cœur.
Et ainsi les deux panneaux de portes Pluie dans un ravin et le M'neu d'ionps s'animent grâce aux quelques touches lumineuses qui brillent aux plis du manteau, dans l'œil étrange des loups de la légende et sur la croupe luisante du cheval blanc.
Dans le Repos de la Sainle-Famille, nous avons, de même cette double impression de douceur triste et de joie intérieure.
Sur un chemin gris, une femme en cape est assise ; un homme s'appuie à la courbe d'un bâton de pâtre ; un âne paît. Le silence et le soir adoucissent l'humble scène.
L'humilité est pleine de grandeur.
Au haut du tertre naît la lune et sous sa lueur complexe on sent la tendresse de la mère, et la noblesse de l'homme bon qui veille ; l'âne paisible est soucieux du nouveau-né.
Et devant cet enfant auréolé une impression vague <jt multiple nous saisit et nous exalte.
C'est la louange de vingt siècles et de cent peuples qui monte, semble-t-il, de la terre ; rumeur joyeuse, bras levés, offrandes en monceaux, tourbillons bleus d'encens, femmes agenouillées, cris enfantins, voix d'hommes
travailleurs, vieillards doux et courbés qui pleurent en riant. L'immense amour d'un homme s'élève et chante.
La grandeur est pleine d'humilité.
Par un soir gris, le père et la mère se sont arrêtés dan3 le petit chemin pour que FEnfant-Dieu prit du repos, car, s'étant fait homme, ses paupières battent et se gonflent comme celles des autres enfants...
Cette lueur de joie humaine qui éclairait le mysticisme un peu sévère de ce tableau que nous avions déjà admiré au Salon de 1899, nous la retrouvons dans ses œuvres les plus naturalistes, notamment dans Intérieur, qui fut tant remarqué cet été à la petite exposition berrichonne de l'Esplanade des Invalides. Ce tableau représente une servante de ferme, vue de dos, et buvant près d'un évier où brille un sceau de zinc; par les fentes de la porte pénètre un éclatant et chaud soleil qui alourdit la touffeur de la pièce, en même temps qu'il intensie joyeuse, ment la vie des choses.
On sent qu'il est là, derrière cette porte, prêt à entrer, mais impuissant à venir jeter les tons crus de ses éclats aveuglants sur les demi-teintes harmonieuses de cet intérieur, et unissant toute sa force aux fentes de l'huis par lesquelles il lance les éclairs violents de ses brûlures.
Renoir ou Monet eussent assurément entr'ouvert cette porte et provoqué une invasion furieuse du soleil, qui eût opposé sa crudité aux nuances sobres des parties
restées dans l'ombre : mais, même ainsi, eût-on mieux senti la force du soleil de ce jour torride de juillet, qu'à travers les minces filets de celte porte fendue?
Maillaud, sans abandonner sa douceur et sa mélancolie, sait, d'ailleurs, rendre vivement les pleins jours, et les deux toiles où il peint Y Eglise de Fresselines ont un grand charme. Peut-être même faut-il regretter de ne pas voir dans son œuvre réunis plus de pavsages comme la Vieille maison abandonnée. Etude de Plâtriers, une Rue à Guérel et comme cette Eglise de Fresselines.
Sans vouloir faire une noiice biographique, qui serait peu compliquée car Maillaud est trop modeste pour que la gloire ait orné sa vie artistique de multiples lauriers, si nous cherchons seulement le lieu de naissance de Fernand Maillaud, nous nous expliquerons plus aisément l'amour qu'il a pour la nature et la vie rustique. Né à Mouhet, dans l'Indre, il quitte volontiers son atelier delà Montagne Sainte-Geneviève pour aller travailler en Berry : il retrouve à Fresselines le poète Rollinat, l'impressionniste Detroy et tout le groupe des peintres de la Creuse, à Ardentes l'imagier André des Gâchons ; à Sancoins, Hugues Lapaire, l'auteur des Chansons Berriaudes ; à A erneuil, le bon poète Gabriel Xigond et, comme eux, il est fidèle à son sol natal et v puise volontiers sa plus pure inspiration,
Maillaud est resté Berrichon, à Paris, comme dr.ns l'art il est resté un homme. Ainsi que je l'ai voulu montrer, il est simple, volontiers, rêveur et mélancolique avec de petits élans vers la joie des choses, qui font que son œuvre douce et grise ne laisse pas d'être parfois émue par la bonté de la vie.
Sensible et naïf, Maillaudestvolontierspoèteen peinture.
On a discuté quelquefois sur la qualité intellectuelle des peintres et on leur a souvent défendu d'être philosophes et surtout littérateurs : mais, si on les loue médiocrement de faire de la peinture cartésienne, pornographique ou socialiste, on ne saurait \es empêcher d'être poète et de rêver.
Chacun a sa petite foi, et envisage la vie avec son âme primitive. Ce n'est pas le propre du seul philosophe d'être ému de l'avenir et de songer à l'amour des choses de la terre.
Laissez donc le peintre voir un peu plus loin que sa toile et que son modèle, et louez notre artiste de cette douce sagesse humaine qui lui fait regarder la vie avec beaucoup de mélancolie, avec un peu de tristesse, et parfois aussi, avec cette tendre joie qui fait dire à Carducci : « Là-bas, qui est-ce qui rit au fond de la vallée ? Paix mon cœur, paix mon coeur : Ah ! si courte est la vie, et si beau est le monde ! »
Février 190 1.
La Plume, 15 Mars 1901.